‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 14 sur 96 · OC · texte numérisé non relu

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bain V, voyant l'Ordre des Chartreux plus que décimé par le terrible fléau, connu au XIVe siècle sous le nom de Peste noire, crut de son devoir d'examiner si les survivants trop peu nombreux dans chaque Maison ne succomberaient point sous le poids des Observances primitives, devenues trop lourdes à la suite de si terribles épreuves. Il voulut modifier plusieurs pratiques qui lui paraissaient trop austères. Si les Chartreux avaient eu le désir d'innover, l'occasion était favorable ; ils ne voulurent pas en profiter et surent défendre au contraire, avec succès, leurs vieilles et vénérables Coutumes.

« Les Nova Statuta sont plus complets, dit le Chartreux que nous avons déjà cité, plus détaillés que les Consuetudines du douzième siècle, mais, perfectionner est un louable et très heureux changement ; sans doute encore, il y a, en plusieurs points, des différences entre les Coutumes de Guigues et les Statuts de i368, mais la Règle, écrite pour une Maison de douze Religieux, pourra-t-elle être appliquée, à la lettre, à cent cinquante Maisons répandues en tous pays, en tous climats ? Il y a des compensations et, telle observance, très austère, peut être remplacée par une autre qui Test moins et qui mate tout autant la nature. Les Canons pénitentiaux ne sont plus en usage dans l'Église, l'Église pour cela est-elle « obscurcie » comme disaient les Jansénistes ' ? »

Le Général Dom François Du Puy rédigea un

1 La Grande Chartreuse, par un Chartreux, p. qi.

recueil des Ordonnances des Chapitres Généraux et donna un abrégé de tous les Statuts. Cet ouvrage est intitulé '.Troisième Compilation ; le Chapitre de TOrdre l'approuva, en i5oo,. Jusqu'alors ces Statuts étaient restés manuscrits, Dom Du Puy les fit imprimer à Bâle, en i5io '. Ce volume contient les Coutumes recueillies par le vénérable Guigues et les Compilations sur les Statuts de Dom Riffier,de Dom de Raynald et de Dom Du Puy.

« Les Règles des Chartreux étaient donc formées de quatre recueils conçus sur un plan identique, qui répétaient jusqu'à quatre fois la même chose, souvent dans les mêmes termes mais dans des endroits très séparés les uns des autres : il était bien difficile de trouver tout ce qui se rapportait à une seule question, et les Religieux, avant d'arriver au texte intégral, devaient feuilleter, confronter, contrôler, pour compléter une citation par tous les différents passages qui s'y rapportaient 2. » Par suite de cette difficulté, les Chartreux comprirent bientôt la nécessité de fondre ces quatre recueils en un seul qui aurait représenté la législation de l'Ordre.

En 070, le Général Dom Bernard Carasse entreprit ce travail difficile, compliqué, mais d'une incontestable utilité. Pour répondre au désir du Chapitre Général, qui demandait que les Coutumes de D. Guigues et les Statuts dispersés dans ies ancien-

1 Statuta Ordinis Cartttsiensis, édition gothique, petit in folio très rare, imprimé à Bâle par Mc Amorbach et ses collègues.

2 Ibid. ut supra, p. 114

nés et les nouvelles Compilations fussent reunies « dans un ordre plus méthodique et plus concis, afin de mieux apprendre et mieux connaître les Règles de l'Ordre, » Dom Carasse s'entoura des Religieux les plus éminents par leur science, leur expérience et leurs vertus. L'intention du Chapitre Général n'était pas d'imposer des Règlements nouveaux, il désirait seulement réunir ceux qui avaient' été établis successivement et les faire concorder avec les Ordonnances des Chapitres Généraux qui, dans la suite des temps, étaient venues compléter la législation des Chartreux. De plus, dans son entière soumission à l'Eglise, il voulait se conformer aux décisions du Concile de Trente. Ce Concile ayant réglé plusieurs points importants touchant les Réguliers !, il était d'absolue nécessité de refondre entièrement certains chapitres des Statuts alors en vigueur.

Le savant auteur anonyme de l'ouvrage La Grande Chartreuse résume ainsi l'historique de ce travail si important pour l'Ordre des Chartreux. Tous les détails, nous dit-il2, ont été tirés, presque mot à mot du Recueil des Ordonnances des Chapitres Généraux, précieux manuscrit des archives de la Grande Chartreuse.

« Au Chapitre Général de 1 571,1e Révérend Père présenta au Définitoire une copie de la nouvelle rédaction ; après examen, les Définiteurs ordonnèrent de la confiera des Religieux qui la reverraient avec

1 Concil. Trid. Sess. xxv.

3 Ut supra, p. 1 1 5 et sq.

le plus grand soin, et de soumettre ensuite cette rédaction, ainsi corrigée, au prochain Chapitre qui l'approuverait ou la rejetterait. En 1572, on institua une Commission officielle, composée de sept membres, avec pouvoir de faire les changements qu'ils croiraient utiles ; à la condition toutefois que s'il s'agissait de diminuer, en quoi que ce soit, la rigueur de la Règle, ils devaient auparavant obtenir le consentement de la majorité des Religieux formant la Communauté de la Grande Chartreuse. La Commission présenta un rapport qui concluait à l'impression de l'ouvrage déjà revu pour la deuxième fois; le Chapitre trouva que ce n'était pas encore assez et se réserva de l'examiner par lui-même. L'année suivante, i5y3, le R. P. Général et le couvent de Chartreuse émirent le vœu que l'on envoyât le manuscrit dans toutes les Maisons de l'Ordre, afin que chaque Prieur en prît connaissance et notât ses observations. Il ne vint presque personne au Chapitre de 1574, à cause des guerres qui désolaient la France ; le Père Général et les Religieux de la Grande Chartreuse furent chargés, en attendant, d'examiner les notes envoyées par les Prieurs. L'année suivante, comme il y avait encore à prendre connaissance de nouvelles observations, on confia ce soin au Révérend Père et à saCommunauté. Les Chapitres de 1 576 et 1577, pour des motifs qui nous sont inconnus, ne paraissent point s'être occupés de cette grave affaire, mais en 1578, du consentement des conventuels de la Maison-Mère, les Détiniteurs donnèrent à

quatre Prieurs et au Vicaire deChartreuse le pouvoir de décider s'il fallait envoyer l'ouvrage à l'imprimerie ; néanmoins, ils devaient auparavant examiner encore le manuscrit, y introduire les changements nécessaires, prendre le consentement de la Communauté de Chartreuse et recevoir l'autorisation du Souverain Pontife, Grégoire XIII.

« C'est alors que la Nouvelle Collection des Statuts fut approuvée pour la première fois. En i5yc), le Définitoire, n'ayant pu l'examiner lui-même, nomma, pour le faire à sa place, six Prieurs et quatre Moines qui s'acquittèrent avec le plus grand soin de ce travail; sur leur conseil et avec le consentement des Religieux de Chartreuse, les Défîniteurs donnèrent la seconde approbation. La Communauté de Chartreuse n'assistant point au Chapitre de i58o qui se tint à Chambéry, c'est seulement en 1 58 1 que les Défîniteurs donnèrent, avec toutes les formalités requises, la troisième, dernière et définitive approbation.

« La confirmation de trois Chapitres Généraux, pour donner force de loi à une Ordonnance, était en vigueur depuis longtemps , puisque le Pape Clément IV, dans une Bulle du 22 août 1268, décide que le Chapitre Général ne peut changer quoi que ce soit aux Statuts, à moins que ce changement n'ait été approuvé par trois Chapitres Généraux successifs.

« L'Ordre avait donc mis près de onze années pour préparer cette nouvelle édition des Statuts : le travail, objet de l'attention de dix Définitoires différents, fut soumis à trois Commissions compo-

sées de membres nouveaux, à l'examen de tous les Prieurs des dix-sept Provinces de l'Ordre et revu jusqu'à neuf fois ; on demanda en outre à plusieurs reprises le sentiment, et trois fois, par scrutin secret, le consentement de la majorité du couvent de Chartreuse, c'est-à-dire de vingt-cinq à trente Religieux; il fallut enfin, pour les trois approbations successives, le consentement des Définiteurs sans aucune exception, et chaque année le Définitoire était composé de membres qui n'avaient pas siégé l'année précédente; c'est seulement alors que le Révérend Père Général, Dom Bernard Carasse, présenta à ses frères la Nouvelle Collection des Statuts '. » Ce travail, exécuté avec tant de soins, de précautions et de prudence, revu, corrigé et contrôlé par les hommes les plus éminents de l'Ordre, représente la législation actuelle des Chartreux. Il renferme tous les usages disséminés dans les Coutumes de Dom Guigues, dans les différentes Compilations et les Cartes des Chapitres Généraux. Comme la Compilation de Dom Riffier, la nouvelle Collection des Statuts est divisée en trois parties: la première, appelée Ordtnarium, règle le rite et les cérémonies que les Religieux observent dans l'Office ouïe culte divin; la seconde fixe le gouvernement de l'Ordre, les observances et les emplois des Religieux; la troisième regarde spécialement les Frères et les Moniales. Dom Carasse, dans la préface de son travail, déclare que les articles des anciens Statuts qui ne

1 Op. cit.. p. 1 1 S.

sont p^s renfermés dans la nouvelle Collection ne sont plus considérés comme obligatoires pour les membres de l'Ordre '.

Un siècle plus tard, en 1679, le Chapitre Général ordonna que l'on ferait une seconde édition des Statuts, en y ajoutant les décrets, portés par les Chapitres Généraux, depuis la publication de Dom Carasse. Le célèbre Dom Innocent Le Masson, qui gouvernait l'Ordre à cette époque, fit imprimer cette nouvelle édition à la Correrie, ou maison inférieure d'en bas de la Grande Chartreuse. Cette réimpression ayant soulevé certaines oppositions, de la part de quelques Religieux, Dom Le Masson crut devoir, pour pacifier les esprits, recourir à Innocent XL Le Souverain Pontife désigna , en 1682, plusieurs Cardinaux pour examiner la nouvelle édition, et la confirma plus tard, après que la Congrégation y eut fait quelques modifications de peu d'importance. Dom Le Masson a consigné ces corrections à la fin de son ouvrage intitulé : Annales Ordinis Cartusiensis 2.

Innocent XI approuva les Statuts in forma specijicâ, par sa Bulle Injunctum nobis, en date du 27 mars 1688. Il y est dit que l'Ordre des Chartreux « est un arbre excellent planté par la main du Très « Haut, dans le champ de l'Église militante, et « produisant des fruits abondants de justice 3. »

{ Cf. Dom Inn. Le Masson, op. cit. p. ibi. — Prologus Novœ Collectionis.

2 Annales, cit. Append. p. 397.

:t Bulla confirmationis Statutorum, ap. Annales, app. p. 4o'3. — Pièces justificatives, n. 25.

En rappelant la Bulle d'Innocent XI, Dom Le Masson fait cette réflexion : « Il n'était cependant point indispensable de demander une approbation de ce genre, puisque les Statuts émanent, au moins dans le fond, de l'autorité du Saint-Siège : en effet, la Règle des Chartreux a reçu l'approbation des Souverains Pontifes; Alexandre IV, en particulier, approuva spécifiquement la manière de tenir le Chapitre et reconnut le pouvoir législatif dont il jouit; conséquemment, il n'a pas seulement sanctionné ce qui existait déjà, mais il a conféré au Chapitre Général le droit de faire de nouvelles ordonnances et de nouvelles lois, lesquelles, nous le répétons, dérivent médiatement du Saint-Siège lui-même *. »

Dom Le Masson, dans ses Annales, a fait un travail général, non seulement sur les Statuts actuels, mais encore sur la troisième Compilation, les nouveaux et les anciens Statuts, et les Coutumes du vénérable Guigues, dans le but de faire ressortir les rapports qui existent entre eux 2. En étudiant ce travail, il est facile de remarquer que la grande préoccupation des Chartreux a toujours été, à chaque nouvelle édition des Statuts, de conserver scru-

1 Annales. Append. p. 397.

2 Les Annales Ordinis Cartusiensis de Dom Le Masson sont divisées en trois livres : le premier relate les Coutumes recueillies par Dom Guigues ; le second, divisé en deux parties, renferme les anciens Statuts et donne l'analyse des nouveaux ; le troisième expose en vingt-six chapitres la législation actuelle des Chartreux. L'auteur a ajouté des notes savantes et fort curieuses, pour éclaircir les points difficiles, ainsi que des pieux commentaires sur les pratiques et les observances monastiques en vigueur dans son Ordre.

puleusement la substance de la Règle primitive. Les changements n'ont jamais porte que sur des détails, et chaque adoucissement a été compensé par une autre rigueur.

Les Statuts de la nouvelle Collection présentent, il est vrai, quelques différences avec les Règles précédemment en usage; toutefois, nous devons le constater, ces changements n'ont fait le plus' souvent que rendre la Règle plus onéreuse pour les Religieux. Le chant est plus long qu'autrefois; la messe conventuelle est chantée tous les jours, les veilles sont plus pénibles qu'elles n'étaient anciennement, et il n'est plus permis de prendre un peu de repos dans la journée; les Agendes pour les défunts sont psalmodiées au chœur et ont toujours neuf leçons, tandis qu'autrefois elles se récitaient dans les cellules et n'avaient le plus souvent que trois leçons ; le colloque n'est plus accordé en faveur des hôtes, ni pour les récordations. Le seul adoucissement important concerne les abstinences.

Autrefois, comme nous l'avons vu, les Solitaires de Chartreuse jeûnaient au pain et à l'eau les lundis, mercredis et vendredis '; présentement, on jeûne ainsi une seule fois la semaine. Quoique Dom Guigues ait rappelé, dans ses Coutumes, le jeûne au pain et à l'eau trois jours par semaine, il est certain que ce jeûne rigoureux ne fut pas longtemps en vigueur. On a trouvé dans la Chartreuse de Calabre un manuscrit du temps de saint Bruno, qui

1 Dom Guigues. Consuetud. Cartusian. cap. xxxm n. i.

prouverait que déjà, à cette époque, on avait adouci l'austérité des jeûnes au pain et à l'eau. Dom Lambert, Prieur de Calabre, compagnon du fondateur des Chartreux, parle seulement du jeûne du mercredi et du vendredi. Dans les Constitutions que ce Prieur donna à ses Religieux, en 1122, il dit : « Constituit Magister Bruno in quart â et sextâ feriâ consuetudinaliter jejunium teneri in pane et aquâ '. »

Dom Sutor, dans son ouvrage sur la vie des Chartreux, « De Vita Cartusiana, » dit que certaines austérités ont été adoucies « plutôt par prudence « que par relâchement, parce qu'une trop grande « rigueur dans les jeûnes serait nuisible à ceux « dont le tempérament ne pourrait soutenir ces mor- <c tifications extrêmes. »

Saint Ephrem craignait aussi ce danger, c'est pourquoi il disait aux Religieux : « Si vous affilée gez votre corps par des travaux et des austérités « excessives, vous a:cablerez aussi l'âme, sous les « ruines du corps, et l'un et l'autre succomberont « sous le poids des mortifications mal réglées. Cet « état trop pénible ferait tomber l'âme dans la trisce tesse et l'abattement, et, une fois accablée d'en- <c nuis et de chagrin, cette âme pourrait succomber « à la paresse ou se laisser aller au mécontentement « et à l'impatience. La pénitence pourrait lui dece venir insupportable. Conservez-vous donc sous « la règle de la discrétion que vous ont léguée vos

1 Arch. de la Grande Chartreuse.

« prédécesseurs. Ne faites rien de trop pour deve- « nir parfaits, mais faites assez pour ne pas passer « votre vie dans la lâcheté et la négligence '. »

Les Chartreux ont donné plusieurs éditions de la nouvelle Collection de leurs Statuts. La première est de i582, la seconde a paru en- [681, la troisième en 1688, et la quatrième en i~36. Les exemplaires de ces diverses éditions étaient tous devenus fort rares. Au milieu de la tourmente révolutionnaire, ils furent dispersés ou détruits, et lorsque, au XIXP siècle, les Chartreux revinrent en France et reconstituèrent quelques-unes de leurs Maisons, ils purent très difficilement se les procurer en nombre suffisant. Pour obvier à cette pénurie, le Chapitre Général de 1869 prit la résolution de faire publier une nouvelle édition. Cette ordonnance fut renouvelée au Chapitre de 1877, et la cinquième édition a paru en 1879. Elle est sortie des ateliers typographiques du Monastère de Notre-Dame-des-Prés, à Neuville près de Montreuil-sur-Mer.

En passant en revue, comme nous venons de le faire, les changements que le temps et les circonstances ont apportés aux Observances primitives de l'Ordre des Chartreux, il est facile de constater, comme le fait remarquer le Révérend Père Dom Innocent Le Masson, que si on trouve de rares modifications, « elles ne sont que comme un changement d'habits qui n'ajoutent, ni n'ôtent rien à la substance du corps 2. » Le plus souvent, il y a eu

1 Sermo de Vitâ religiosâ.

- Annales cit. fol. 2b.

dans ces modifications, sinon aggravation dans les austérités, du moins augmentation de charges, d'offices et restriction de la liberté individuelle.

L'esprit des premiers habitants du Désert de Chartreuse anime encore aujourd'hui la mystique postérité de saint Bruno. C'est toujours la même règle, la même pensée, le même sentiment, le même but : sacrifice et dévouement pour le salut des âmes et des nations. Où trouvera-t-on une institution humaine qui, sans altération, ait conservé ainsi pendant huit siècles, ses lois, ses usages, son but; et qui, malgré des alternatives de paix et de guerre, de calme et de révolution, de prospérité et de misère n'ait jamais vu s'atténuer en elle le zèle, la piété et l'esprit d'immolation de son saint fondateur ?

C'est donc avec vérité qu'on a pu dire de ces Moines qui semblent occuper le premier rang dans la milice sainte, Ordo non lapsus. C'est là leur plus beau titre de gloire, le plus magnifique fleuron de leur couronne.

Ce qui afait la grandeur de l'Ordre des Chartreux dans le passé, fera aussi sa force, dans le présent, et lui permettra, par l'expiation, de contrebalancer les misères, les défaillances et les chutes si funestes de la société contemporaine.

CH^ATIT%E "DEUXIÈME

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