SP
mÊËm
CH^ATIT%E TROISIÈME
EXTENSION DE L ORDRE DES CHARTREUX. — FONDATIONS. — BUT DE CES FONDATIONS. — VÉNÉRATION SPÉCIALE DE LA FRANCE ENVERS LES CHARTREUX. — L'ORDRE ARRIVE A SON APOGÉE AU XIVe SIÈCLE. — DIVISION DE L'ORDRE EN PROVINCES. — CHAR- TREUSES EXISTANTES AU XVIIIe SIECLE. — PERTES DES CHAR- TREUX PAR SUITE DE LA RÉFORME, DES INNOVATIONS PHILOSO- PHIQUES DE L'EMPEREUR JOSEPH II, ET DES PERTURBATIONS POLITIQUES DE LA FRANCE. — RENAISSANCE DE L'ORDRE. — FONDATIONS NOUVELLES.
'ARBRE cartusien,qui dans le premier siècle de son existence ne semblait pas montrer une grande vitalité, ne tarda cependant pas à étendre ses rameaux sur toutes les contrées de l'Europe. Saint Bruno n'avait fondé que deux Monastères, le premier dans l'horreur profonde du Désert de Chartreuse, le second au milieu des montagnes et des bois de la Calabre, et il mourut sans laisser un bien grand nombre de disciples. La semence qu'il avait jetée au milieu du monde catholique mit un temps assez long à ger-
mer et à se développer. Mais dès le moment où l'Empereur Henri V s'étant réconcilié avec le Pape Pascal II, l'Église put jouir de quelques années de paix, on vit de toutes parts accourir des âmes fortes, dédaigneuses des biens et des plaisirs du monde, dévorées d'un désir immense de se donner à Dieu et de se dérober, dans la solitude, à l'empire du mal et aux lamentables faiblesses de leur époque. Prêtres et laïques, grands seigneurs et humbles artisans, hommes du plus grand mérite et hommes ignorant les sciences humaines venaient frapper à la porte de ces humbles sanctuaires de la prière et demandaient à genoux de se vouer à Dieu, sous la blanche robe des Chartreux.
Dès lors, les fondations cartusiennes purent s'étendre surtout dans les États de Provence et du Dauphiné. Ralenties pendant les guerres intestines qui bouleversèrent ure partie de l'Europe à cette époque, ces fondations s'arrêtèrent lorsque l'Empereur Barberousse fut en lutte avec la Papauté, pour reprendre ensuite une nouvelle impulsion. Alors on vit sortir de la ruche cartusienne de nombreux essaims qui se répandirent au loin. De la Hongrie et de la Bohême à l'Angleterre, de la Pologne, et des Pays-Bas jusqu'en Espagne, partout, Empereurs, Rois, Évêques, princes, ducs, grands seigneurs réclamèrent, avec instance, la fondation, dans leurs royaumes ou sur leurs terres, de ces pieuses et solitaires demeures où tant d'àmes d'élite se consumaient dans la prière, la méditation, les jeûnes et autres mortifications, pour apaiser la colère divine
contre la société coupable, et faire descendre sur la terre les bénédictions du ciel. Ne pouvant se donner eux-mêmes entièrement à Dieu, ils voulaient du moins assurer un asile à ces vaillants athlètes avec qui Dieu se plaisait à habiter.
Ces pieux fondateurs donnaient le terrain pour bâtir le Monastère, y faisaient souvent élever les constructions nécessaires, ou transformaient en dotation une partie de leur patrimoine; d'autres, pour obtenir le titre de bienfaiteurs, fondaient seulement une cellule, en la dotant de terres ou de revenus annuels et perpétuels suffisants pour la nourriture et le vêtement d'un Religieux.
« Un particulier, ou une famille, nous dit un Chartreux, faisait bâtir une cellule et fournissait à l'entretien du Religieux qui devait l'habiter, à condition qu'il prierait chaque jour pour ses bienfaiteurs Les noms ou les armoiries des bienfaiteurs étaient gravés sur une pierre à l'entrée de la cellule ou peints sur verre et placés dans une des fenêtres; le soir après Complies, comme nous l'apprend Den}rs-le-Chartreux 1, le Religieux priait spécialement pour ceux qui avaient élevé la cellule où il venait de passer une journée si calme et si heureuse. Après deux et trois siècles, les arrièrepetits-fils des bienfaiteurs, en entrant dans une cellule et voyant le nom ou les armes de leurs ancêtres, se trouvaient de suite comme chez eux et savaient que depuis des centaines d'années, chaque
1 De fructuosâ deductione temporis. cap. ultimum.
jour, sans manquer, une prière partie de cette cellule s'était élevée vers le ciel, demandant au Seigneur de verser ses plus abondantes bénédictions sur leur famille ' . »
Pour donner une idée exacte de -ces sortes de fondations, nous allons reproduire la traduction d'un acte passé à la Grande Chartreuse, le 22 janvier 1406 : « Léonard Caille, citoyen de la ville de Lyon, et Françoise son épouse, ayant- intention de fonder et doter une cellule dans le cloître de la Grande Chartreuse et offrant ce qui est nécessaire pour le vêtement, la nourriture et l'entretien d'un Moine prêtre, faisant partie des Religieux qui ont été ajoutés au nombre prescrit et usité autrefois, lequel prêtre sera tenu de prier pour l'âme des dits Léonard et Françoise et celle de leurs parents: Nous, Prieur, accordons aux dits Léonard et Françoise une cellule que nous venons de faire bâtir récemment, à nos frais, dans le cloître de la Maison de Chartreuse; cette cellule, comme il est d'usage parmi nous, est marquée d'une lettre au-dessus de la porte : c'est le grand A; Dom Vicaire l'habite actuellement, elle est à côté de la cellule priorale. Pour nous indemniser des frais de construction, pour acheter des livres et les autres meubles nécessaires, les dits Léonard et Françoise ont offert et donné deux cents écus d'or, au coin du Roi de France, et pour l'entretien du Religieux, une rente de
' La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 272.
« trente-sept livres dix sous tournois, monnaie royale « équivalant à cinquante florins d'or ' . »
Ceux, dont la fortune ne permettait pas de faire des largesses aussi considérables, se contentaient de fondations et de donations moins importantes. Les uns offraient le bois nécessaire au chauffage des cellules; les autres la pitance des Moines et des Frères à certains jours de Tannée; d'autres encore les cires ou l'huile pour illuminer l'autel ou éclairer l'église, et bien d'autres objets. Les Kalendarium des diverses Chartreuses relatent, à chaque page, des donations de ce genre. Pour toute récompense, les donateurs demandaient une part aux prières des Religieux; ces actes de générosité et de dévouement étaient en même temps des actes de foi et d'humilité.
Les nobles bienfaiteurs des Chartreux ont pris soin de nous révéler eux-mêmes, dans leurs chartes de fondation ou de donation, les motifs qui les portèrent à se dépouiller pour élever ou enrichir ces Monastères. Tantôt, c'était pour obtenir de Dieu une faveur longtemps désirée ; tantôt pour le remercier d'une grâce obtenue ; mais le plus souvent les donateurs n'étaient guidés que par le suprême intérêt du salut de leur âme et de celle de leurs parents. Pour prix de leurs aumônes et de leurs largesses, ils demandaient aux Religieux le secours spirituel de leurs prières, de leurs mortifications, de leurs bonnes œuvres, et s'efforçaient
1 Dom Le Coulteux, Annal, cit. ms
d'acquérir l'héritage éternel, en sacrifiant des biens périssables.
Bien souvent, ce n'était pas assez, pour ces riches et puissants seigneurs, de se dépouiller de leurs biens pour doter les Monastères, et- d'amoindrir leur patrimoine héréditaire pour augmenter celui des Chartreux, ils faisaient à Dieu l'offrande de leurs personnes, de leur liberté, de leur orgueil et de leur vie. Dans l'espérance de racheter leurs fautes, ou les abus parfois excessifs de leur puissance, dans la pensée de se convertir et de se préparer à paraître devant le Souverain Juge, ils venaient se mettre humblement sous la Règle de saint Bruno, consumaient leur vie dans les exercices de la pénitence et de la prière claustrale, ou encore comme Frères Convers, se soumettaient aux travaux les plus durs et les plus pénibles. Les hautes dignités, les éclatantes positions leur semblaient de nul prix, auprès de la douce humilité à laquelle ils devaient s'exercer sous le froc cartusien.
Parmi les Chartreux on retrouve les noms de presque toutes les grandes familles de France. Que de personnages n'aurions-nous pas à citer pour rendre complètement hommage à la foi vive de ces seigneurs féodaux qui abandonnaient rang, fortune, puissance pour se donner à Dieu. Il en est un cependant que nous ne pouvons passer sous silence, tant il semble résumer fidèlement le caractère religieux de ces preux chevaliers du Moyen-Age.
Au moment où le Roi de France, Louis VII, se préparait à partir pour la seconde Croisade, il vou-
lut laisser la régence du royaume entre les mains d'hommes éminents auxquels il avait pleine confiance. A Tillustre Suger, choisi pour diriger les affaires de l'État, il désirait adjoindre un vaillant chevalier pris parmi les premiers seigneurs du royaume : la renommée et la bravoure du représentant de l'autorité royale devaient être un sûr garant de la tranquillité publique. Louis VII jeta les yeux sur Guillaume de Nevers qui possédait toute son estime, mais celui-ci déclina ce grand honneur, en annonçant au Roi, que désabusé du prestige des dignités humaines, il voulait s'ensevelir dans la solitude de la Grande Chartreuse et se vouer entièrement au service du Roi du ciel. Dans son humilité, il supplia le Général des Chartreux de le recevoir parmi les Frères Convers, sollicita d'être employé aux ouvrages les plus durs et les plus pénibles, et bientôt on le vit remplacer, dit une vieille Chronique, « son baudrier par une ceinture de corde et ses vêtements de soie par une bure grossière. » Plus sa naissance était illustre, plus humbles devaient être les services qu'il voulait rendre à la Communauté. Ce grand seigneur féodal que le Roi de France avait jugé digne de gouverner un royaume, fut occupé à la culture des terres et à la garde des troupeaux. On rapporte que son fils aîné, héritier de son rang, de sa fortune et de ses dignités, étant venu pour le visiter et ne l'ayant pas trouvé au Monastère, alla au-devant de lui dans la montagne il le rencontra descendant des hauteurs de Bovinant et ployant sous le poids d'une charge de laines : on
était au moment de la tonte des brebis1. Merveilleux spectacle que celui offert par ce riche et puissant seigneur, qui ennoblissait le travail, en même temps qu'il le sanctifiait.
« Répétons-le sans cesse, disait nag-uères Fauteur des Moines d 'Occident, ce n'était pas seulement ses biens, son argent, ses châteaux, ses terres, que donnait à Dieu cette chrétienne noblesse, c'était encore et surtout sa personne et sa vie. Sur les pierres des autels monastiques, élevés par ses mains, elle immolait non pas seulement son avarice, mais les habitudes de la vie et les distinctions du rang, mais la mollesse, mais le luxe, mais l'orgueil, cette suprême et indomptable passion ! Certes, ce n'était pas exclusivement pour le commun des hommes, pour les pauvres, les vassaux et les inférieurs, mais pour eux-mêmes aussi, que les chevaliers, les grands seigneurs, les princes de sang royal fondaient et dotaient des Monastères. Ce n'était pas, non plus, pour y rester simples spectateurs de l'austérité et de la vertu d'autrui : non ; c'était pour renoncer à toutes les séductions d'une pompe et d'une grandeur dont la société moderne ne saurait offrir même l'image, elle qui n'a point laissé debout une seule grandeur qui mérite d'être sacrifiée ; c'était pour échanger les richesses et la puissance contre les joies austères du travail, de la mortification, de la solitude, pour substituer à leur sauvage et belliqueuse nature la douce et humble nature du cloître.
1 Dorland. Chron. Car tus. cit. p. 204.
Ge qu'ils voulaient et ce qu'ils ont obtenu, c'était de labourer, avec les plus humbles et les plus obscurs chrétiens, le champ de la pénitence ; de revendiquer, là comme ailleurs, la primauté du courage, du dévouement, de l'honneur ; d'être à l'avant-garde dans la guerre contre le péché, contre les oppresseurs de l'Eglise, et d'y porter les premiers et les plus rudes coups aux ennemis de Dieu et des âmes1. »
L'Ordre des Chartreux, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ne prit d'extension qu'après la mort de son saint fondateur. Dans le courant du XIIe siècle, on compte trente-huit fondations nouvelles. La France et les petits États peu éloignés de la Grande Chartreuse paraissent avoir été privilégiés ; toutefois, la renommée des vertus des enfants de saint Bruno s'était déjà répandue au loin et nous constatons la construction de Chartreuses en Espagne, en Autriche, en Angleterre et jusqu'au Danemark.
Le siècle suivant, avec son chiffre de trente-quatre fondations, donne encore la supériorité à la France qui se fait honneur d'accueillir avec vénération les membres d'un Ordre né dans son sein ; mais en même temps il nous montre ce saint Institut appelé à une plus grande extension dans le reste de l'Europe. Les Chartreux s'établissent en Irlande, et augmentent le nombre de leurs Couvents en Angleterre, en Autriche, en Espagne et surtout en Italie.
1 D,e Montalembert, op. cit. t. VI, p. 117.
Dans le XIVe siècle, l'Ordre des Chartreux arrive à l'apogée de sa puissance. Les vocations sont tellement nombreuses qu'elles permettent d'envoyer des sujets dans cent sept établissements nouveaux. Partout les Monastères sont florissants, et les disciples de saint Bruno tiennent une place éminente parmi les Ordres Monastiques. Les Chartreux, qui ne possédaient aucune Maison en Allemagne, y construisent, pendant ce siècle, quinze Monastères remarquables par leurs proportions et leurs richesses. Dans les Flandres, chaque ville importante veut posséder une Chartreuse, et ses riches habitants établissent onze nouvelles fondations ; noble exemple suivi par la Hollande. L'Angleterre, l'Espagne, l'Autriche et la Suisse augmentent le nombre de leurs Monastères, tandis que, la Hongrie, la Bohême et la Prusse s'efforcent d'obtenir quelques-uns de ces Solitaires dont la vie si sainte faisait l'admiration du monde. En dehors de la France, l'Italie tient le premier rang, dans ce siècle, par le nombre de ses fondations. Dix-neuf Chartreuses furent construites et dotées ; quelques-unes sont des chefs-d'œuvre où la richesse des marbres rivalise avec la magnificence des sculptures, des mosaïques et des peintures.
Le XVe siècle compte quarante-trois fondations; mais, dès cette époque, les établissements monastiques des Chartreux éprouvèrent de grandes pertes matérielles. Dans les longues et nombreuses guerres qui eurent lieu alors, en Europe, bien des Monastères furent détruits ou ruinés. De plus, en
ces temps difficiles et troublés, les vocations diminuèrent, et beaucoup de Chartreuses n'eurent plus le chiffre de Religieux déterminé par les Statuts. Toutefois, il y eut encore, dans le XVIe siècle, treize nouveaux Couvents. C'était, hélas! une bien faible compensation pour la perte des nombreuses Maisons détruites ou supprimées pendant les guerres de religion.
Vers le milieu de ce siècle, les Chartreux furent sur le point d'établir une de leurs Maisons dans le Nouveau-Monde. En i55g, Dom Jean-Baptiste Torron, avec l'assentiment du Révérend Père, Dom Sarde, se rendit à ce sujet, à Mexico, accompagné de Dom Bernard Alpicat et du Frère Convers François Calas. Ces Religieux furent accueillis « comme des Anges » et, entre autres avantages, on leur offrit le terrain le plus favorable pour établir leur Monastère. Les Chapitres Généraux de 1 563 et de i5b4 donnèrent leur approbation à cette création nouvelle, mais le Roi d'Espagne se refusa toujours à donner son consentement, sous le prétexte « qu'il fallait aux Américains des Religieux actifs et non contemplatifs. » On rapporte même que, pour expliquer son refus, il aurait donné cette autre raison étrange : « Si les Chartreux parviennent à réussir en Amérique, tous les Moines voudront y aller.» La fondation projetée n'eut pas lieu '.
Au XVIIe siècle, la vie cartusienne reprend quelque vigueur : Une sève généreuse paraît circuler
1 Archives de la Grande Chartreuse.
encore dans les rameaux du vieil arbre que la tempête révolutionnaire va bientôt abattre. La première moitié de ce siècle nous présente encore vingt-ctune fondations dont la plupart appartiennent à la France; mais, à partir de 1667, le vieux tronc séculaire ne donne plus de nouveaux rameaux. Chaque jour, les vocations deviennent de moins en moins nombreuses : la sève semble s'être tarie. Les idées philosophiques répandues au milieu de la nation, les mœurs dissolues de l'époque, l'irréligion qui apparaît dans tous les rangs de la société, font pressentir un cataclysme terrible qui devra laisser derrière lui bien des désastres. Il est bon de remarquer que les Orires religieux ont toujours été attaqués avec plus de violence, aux heures de danger pour l'Église, parce qu'ils lui servent de rempart contre les assauts de l'impiété. Mais, avant de parler des événements qui amèneront la ruine presque complète de l'Institut des Chartreux, jetons un coup d'œil sur son organisation générale, vers cette époque néfaste.
A mesure que l'Ordre des Chartreux prit une extension plus grande, il fut divisé en provinces dont le nombre augmenta en proportion des nouvelles fondations. Vers ii5o, l'Ordre ne comptait que deux provinces1 : la première comprenait les Maisons situées au delà du Rhône, et portait le nom de province de Bourgogne ; la seconde formée des Chartreuses en deçà du fleuve prit le nom de province de Genève, dénomination qui plus tard
1 La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 2b3.
fut changée en celle de province de Chartreuse. Au XVIIe siècle l'Ordre comptait seize provinces :
Province de Char-
de Picardie.
treuse.
de Teutonie.
— de Provence.
d'Allemagne su-
— d'Aquitaine.
périeure.
— de Catalogne.
d'Allemagne in-
— de Castille.
férieure.
— de Bourgogne.
du Rhin.
— de France -sur-
de Lombardie.
Seine.
de Toscane.
rm
— de France -sur-
desSaints-Etien-
Loire.
ne-et-Bruno.
A cette époque, la France possédait soixante-cinq Chartreuses réparties en sept provinces :
La Province de Chartreuse comprenait les Maisons du Désert de Chartreuse; de Currières et de Chalais, près de la Grande Chartreuse; de Lyon; d'Aillon, près de Chambéry; de Saint-Hugon, près de la même ville; du Reposoir, près deSallanches; de Pommiers, près de Genève et de Ripaille, près de Thonon.
La Province de Provence comprenait les Chartreuses de Villeneuve-les-Avignon; d'Aix; de Marseille; de Bon-Pas, près de la Durance; de Mont- Rieux, près de Toulon; de La Verne, entre Fréjus et Saint-Tropez; de Valbonne, près de Pont-Saint- Esprit ; de Durbon, près de Gap, et de Bouvante, près de Romans.
La Province d'Aquitaine comptait les Monas-
tères de Bonne- Foi. près du Puy ; de Brive, non loin de la même ville; de Glandier, près d'Userches ; de Port-Sainte-Marie, près de Riom ; de Sainte-Croix-en-Jares, près de Rive-de-Gier ; de Vauclair ; de Castres ; de Toulouse ; de Villefranche ; de Bordeaux et de Cahors.
La Province de Bourgogne comprenait les Maisons de Portes, près de Saint-Rambert ; de la Sylve-Bénite, près du lac de Paladru ;-de Meyriat, près de Nantua : d'Arvières, près de Lochien ; de Seillon, près de Bourg-en-Bresse ; de Sélignac, non loin de cette dernière ; de Mont-Merle, près de Màcon ; de Pierre-Chatel, près de Belley ; de Bon- Lieu, près de Saint-Claude ; de Vaucluse, non loin de cette même ville ; de Bosserville, près de Nancy ; de Rethel, et de Molsheim.
La Province de France-sur-Seine comptait les Chartreuses de Paris ; de Saint-Julien, à Rouen ; de Gaillon ; du Bourg-Fontaine ; de Troyes ; de Val-Profonde, près de Joigny; du Val-Saint-Georges, près de Lormes ; de Basse-Ville, près de Clamccy ; de Lugni, près de Châtillon-sur-Seine, et de Dijon.
La Province de France-sur- Loire comprenait les Couvents du Liget, près de Loches ; de Bellary, près de Cone-sur-Loire ; d'Apponay, près de Dezize-sur-Loire ; de Moulins ; d'Orléans ; du Val- Dieu, près de Mortagne ; du Parc, près du Mans ; de Nantes, et d'Auray.
La Province de Picard ie comptait les Monastères d'Abbeville ; de Montreuil ; de Mont-Renaud, près
de Noyon ; du Val-Saint-Pierre, près de Vervins ; de Saint-Omer ; de la Boutillerie, près de Fleurbaix ; de Douai ; de Valencienne, ; du Mont-Dieu entre Mousson et Sedan, et les deux Chartreuses de Gosnay, près de Béthune.
A la même époque, il existait encore de nombreuses Chartreuses dans les différentes contrées de l'Europe; les États Pontificaux possédaient quatre Maisons: Rome, Bologne, Ferrare et Trisulti; le royaume de Naples en avait cinq : La Tour, autrement dit des Saints-Étienne-et-Bruno, La Padule, Naples, Capri et Claromonte; le Piémont en contenait quatre: Cassottes, Val-de-Pez, Asti et Turin ; la République de Gênes en possédait trois : Gênes, le mont Saint-Pierre à Albengua et Savone ; la Toscane en avait deux: Florence et Pise; une seule Chartreuse existait dans l'Etat de Lucques et se trouvait dans la capitale ; deux appartenaient à la Vénétie: Montelli etSaint-André-del-Lido,dans une île près de Venise.
Les Pays-Bas, qui avaient possédé un grand nombre de Couvents de Chartreux, et formaient la province de Teutonie, n'en conservaient plus que deux au XVIIP siècle: Liège et Diest.
En Espagne, les Chartreuses étaient ainsi réparties : dans la Catalogne : Scala-Dei et Mont-Alégre ; dans le royaume d'Aragon : Aula-Dei , de Fontibus et la Conception ; dans le royaume de Valence: Ara-Christi, Porta-Cœh et Val-Christi; en Castille: Paular, Aniago etMiraflores; en Andalousie : Séville, Xérès et Cazalla ; dans le royaume
de Grenade se trouvaient deux Chartreuses, l'une dans la capitale et l'autre dans l'île Majorque.
Le Portugal ne possédait que deux Maisons : Lisbonne et Ebora.qui étaient rattachées à la province de la Grande Chartreuse.
Parmi les Chartreuses d'Allemagne, on comptait encore, au commencement du XVIIIe siècle : les Maisons de Cologne, de Wézel, de Cantave, de Trêves, de Coblentz, de Mayence et d'Erford.
En Bavière nous trouvons la Chartreuse de Ratisbonne ; en Franconie , celles de Wurtzbourg, Tuckelhausen, Astheim, Hilmbach et Grunau ; en Westphalie : Dulmanie ; en Souabe : Buxheim -, en Suisse : Ittengen et la Part-Dieu; en Prusse: Dantzick, et enfin en Pologne, Gidla et Béréza.
Dom Joachin Alfaura, profès de la Chartreuse du Val-du-Christ, et Prieur de Valence, dans un ouvrage publié, en 1670, sur les établissements de son Ordre1, ne compte que cent soixante-neufMaisons existantes et quatre-vingt-deux supprimées à cause des guerres et des perturbations politiques et religieuses. Morozzo, dans son Theatrum chronologicum1 édité en 1G81, donne à peu près les mêmes chiffres : cent soixante-cinq Chartreuses existantes et quatre-vingt-deux supprimées. Toutefois, ces deux auteurs ont omis de parler d'un certain nombre de Couvents. Le Chapitre Général de
' Omnium Domorum Ordinis Cartusiani a S. Brinwne fundati origines, série chronographicâ et descriptione topogrciphicâ.
- Theat. cit. p. 224 à 314.
iy85 a fait graver une carte géographique où sont marquées les diverses fondations, depuis l'origine de TOrdre ; on y trouve cent trente-cinq Maisons existantes et cent vingt-trois supprimées.
Le Révérend Père Dom Innocent Le Masson nous a laissé dans ses Annales un aperçu général du personnel de TOrdre à la fin du XVIIe siècle. « Actuellement, dit-il, on compte environ deux mille cinq cents Religieux, treize cents Convers ou Donnés et cent soixante-dix Religieuses, ce qui donnerait une moyenne de douze Pères au plus et de huit à neuf Frères dans chaque Couvent. A Paris, à Villeneuve près d'Avignon, à Naples, à Pavie et dans cinq ou six autres de nos Maisons, il y a une quarantaine de Pères; dans la plupart une douzaine ordinairement, et les autres n'en ont guères que huit, neuf ou dix1.»
D'après ces quelques lignes de Dom Le Masson, il est facile de remarquer l'effet produit sur l'Ordre, par les nouveautés religieuses de Luther,de Calvin, et de leurs adhérents. Non seulement les Chartreux avaient perdu un certain nombre de Monastères détruits par les hérétiques, mais ils pouvaient constater un arrêt dans les vocations qui. autrefois amenaient de si nombreux Novices dans leurs solitudes. Les Religieux des Maisons supprimées avaient dû se réfugier dans celles qui avaient échappé aux ravages des Réformés, et cependant la plupart des Couvents de l'Ordre ne contenaient
1 Annales Ordinis Car lus. p. 93.
plus le nombre de Religieux fixé par les Statuts. Devant ce fait d'une importance capitale, les enfants de saint Bruno pouvaient jeter un regard inquiet sur l'avenir ; peut-être, pressentaient-ils déjà les malheurs dont ils devaient être accablés. Toutefois, hàtons-nous de le dire, au sein de la corruption générale des mœurs, au milieu des tendances irreligieuses de la foule , les Chartreux avaient une suprême consolation : l'Ordre, ayant repoussé victorieusement la commende, « cette lèpre des Ordres monastiques,» sut conserver intactes les grandes traditions de piété, de sacrifice et de dévouement qui lui avaientété léguées parson illustre fondateur. La persécution pouvait se présenter; elle trouverait ces saints Solitaires prêts au sacrifice. Avant de nous arrêter à cette époque néfaste qui amena la ruine presque complète de l'Ordre des Chartreux, voyons encore quelles furent les causes des pertes subies par cet illustre Institut. Dès les premiers siècles de leur existence, les disciples de saint Bruno se trouvèrent dans l'obligation d'abandonner un certain nombre de leurs Maisons. Quelques-unes, détruites accidentellement par le feu, n'avaient pu être rétablies, faute de ressources nécessaires ; d'autres avaient été délaissées à cause de la misère qui accablait les Religieux, et les chétifs revenus de ces Couvents avaient servi a secourir certains Monastères dont la dotation était insuffisante ; d'autres encore, mais peu nombreuses, avaient été tellement ruinées par les armées ennemies qu'il avait été impossible de les relever.
C'étaient là des accidents de peu d'importance, en comparaison des pertes douloureuses qui devaient affliger l'Ordre dans le cours des siècles suivants.
En parlant du martyre des Chartreux d'Angleterre, nous avons vu qu'Henri VIII, même avant de se séparer entièrement de l'Église Romaine et de faire tomber son royaume dans le gouffre de l'hérésie, avait déjà persécuté les Chartreux et supprimé toutes les Maisons qu'ils possédaient dans cette île. Lors du décret dit de la suprématie, les Chartreux ayant refusé de se soumettre aux ordres impies du monarque, le Parlement, lâche esclave des rancunes du maître, décréta la vente de leurs Couvents, au profit du trésor royal. Les Religieux qui ne payèrent pas de la vie, leur fidélité au Souverain Pontife, furent obligés de s'exiler et de demander un refuge aux Chartreux de la Belgique. C'était une province tout entière qui était enlevée à l'Ordre.
Les troubles suscités dans une grande partie de l'Europe par les doctrines de Luther et de Calvin, en excitant la convoitise des princes et des seigneurs, vinrent encore semer de nouvelles ruines et jeter la désolation dans le cœur des enfants de saint Bruno. Sous l'impulsion de ces novateurs, la guerre fut déclarée à l'Église et surtout aux Moines,, ses plus intrépides défenseurs. Des bandes armées, exaltées par le fanatisme, se ruèrent contre les églises et les établissements monastiques, profanèrent le saint lieu et commirent toutes sortes d'horreurs. Sans parler des Chartreux qui, victimes de leur fidélité à l'Église, moururent
martyrisés, disons que toutes les Maisons de l'Allemagne, des Pays-Bas et de la Suisse furent saccagées par les partisans de l'Église soi-disant réformée, et leurs habitants chassés et traqués comme des bêtes fauves. On compte, à cette époque, trenteneuf Chartreuses supprimées, brûlées ou vendues. Quelques-unes échappèrent, il est vrai, à une ruine totale, mais furent réduites, pendant de longues années, à la misère la plus complète.
En France, les guerres de Religion vinrent aussi accumuler bien des ruines; les Huguenots et parfois même les troupes royales rançonnèrent et saccagèrent les Chartreuses qu'ils rencontrèrent sur leur route; mirent tout au pillage, détruisirent et ruinèrent les fermes et les propriétés des Religieux. Rentrés dans leurs Monastères après le départ de ces forcenés, les Chartreux furent dans une pénurie si grande que dans certaines Maisons, la pitance fut non-seulement diminuée, mais réduite au pain età l'eau. Un demi-siècle plus tard, plusieurs de ces de ces Monastères n'avaient pas encore réparé entièrement leurs désastres, malgré les largesses de pieux bienfaiteurs et les privilèges accordés par les Rois de France.
Les pertes regrettables qui avaient si vivement affligé l'Ordre furent encore augmentées au XVIIIe siècle, par les innovations philosophiques de l'Empereur d'Autriche Joseph II. En 1782 et 1783, ce monarque, qui prétendait réformer les Monastères, sécularisa, malgré les protestations du Souverain Pontife, vingt-quatre Maisons de Chartreux, dans
ses États de Lombardie, d'Autriche et dans la Flandre. Presque au même moment, en 1784, les Chartreuses d'Espagne cessèrent de faire partie de la grande famille cartusienne, dont le Prieur de la Grande Chartreuse était le père. Les Religieux furent obligés, par ordre du gouvernement, de se soumettre à un Supérieur national qui prit le titre de Vicaire Général ; et il fut défendu aux Prieurs de se rendre au Chapitre Général.
A Tépoque de la terrible et néfaste Révolution qui eut lieu en France, à la fin du XVIIIe siècle, TOrdre comptait encore cent-vingt-deux Maisons. A l'exception d'un bien petit nombre, toutes devaient disparaître pour toujours dans la tourmente révolutionnaire. Les soixante-huit Chartreuses de France furent les premières supprimées.
L'Assemblée Constituante, dans sa séance du 2 novembre 1789, a}rant décrété la confiscation des biens de l'Église de France, se trouva dans la nécessité, pour s'emparer plus facilement des propriétés des Couvents, Abbayes et Monastères du royaume, de recourir à des moyens extrêmes. Elle mit les Religieux hors la loi. Par un décret du 1 3- 19 février 17QO, l'Assemblée abolit les vœux monastiques et supprima les Ordres religieux. Le moyen était radical. Toutefois, pour cacher leur fourberie, sous une apparence de légalité et laisser croire à la nation qu'ils avaient agi « conformément au désir de l'immense majorité des intéressés, » les Révolutionnaires firent consulter, à deux reprises, tous les Religieux pour connaître leur pensée sur
Y affranchissement qui leur était offert. Ces démarches furent faites en mai 1790, en vertu du décret du 20 mars précédent; et en janvier 1791, en exécution de la loi du 14 octobre 1790.
Dans ces circonstances si graves, les Chartreux se montrèrent dignes de leur sainte vocation. Tous les Religieux, Pères et Frères, à une petite exception près, déclarèrent qu'ils voulaient vivre et mourir sous la Règle qu'ils avaient choisie bénévolement et en toute liberté. Un instant, ces vénérables Solitaires espérèrent pouvoir arriver à ce résultat tant désiré ; un nouveau décret du 1 3-2 1 mars autorisait les départements à choisir et à désigner provisoirement dans l'étendue de leur territoire un Monastère où les Chartreux, voulant continuer à vivre en Communauté, pourraient librement se retirer. Cette espérance fut bientôt déçue : le décret fut rapporté et les enfants de saint Bruno furent obligés d'abandonner leurs Monastères vendus à vil prix, ainsi que leurs propriétés, au profit de la nation.
Les Chartreux chassés de leur demeure, jetés, par une force brutale, au milieu du tumulte du monde, après avoir tout quitté pour mener une vie cachée en Dieu, s'éloignèrent accablés de douleur et de soucis. Le décret de confiscation avait promis de donner aux Religieux expulsés une modique pension , mais cette promesse d'indemnité devait être illusoire, puisque pour en profiter il fallait prêter un serment réprouvé par la conscience. Bientôt, ils durent se séparer et se cacher; quelques-uns prirent
le chemin de l'exil et vinrent demander l'hospitalité à diverses Maisons de leur Ordre encore existantes, hors de France ; d'autres se retirèrent dans divers Monastères et surtout chez les Trappistes de la Val-Sainte, et de Casamari ; la plupart se dévouèrent au salut des âmes et remplirent secrètement, au péril de leur vie, les fonctions du saint ministère. Nous avons déjà donné les noms connus, des Chartreux qui moururent dans les prisons ou sur l'échafaud, martyrs de leur foi et de leur soumission au Souverain Pontife.
Pendant les premières années de la Révolution, les Religieux de la Grande Chartreuse ne semblent pas avoir été inquiétés. Leurs propriétés, il est vrai, avaient été vendues, en 1791, mais le Couvent n'ayant pas trouvé d'acquéreur, les Solitaires y étaient restés et continuaient d'y suivre les prescriptions de la Règle, malgré les orages du dehors. En 1792, les Révolutionnaires, qui ne cessaient de calomnier les Chartreux auprès du gouvernement et s'efforçaient d'accélérer leur destruction, les accusèrent de correspondre avec les ennemis de l'État et de faire des préparatifs pour recevoir les troupes Sardes prêtes à entrer sur le territoire français. Pour complaire à ces ardents patriotes, le 20 mai on envoya une garnison dans le Monastère, et pendant quatre mois les Religieux furent obligés de lutter contre l'impiété, la brutalité et la rapacité des soldats. « Ils se conduisirent avec tant d'insolence — dit un témoin oculaire — et nous rirent tant de vexations que, lors de leur départ, ils
se vantèrent de nous avoir fait tout souffrir, excepté la mort '. »
La position des Religieux était devenue excessivement critique, lorsque, par décret du 16 août 1792, il leur fut signifié de se séparer. Le Révérend Père Dom Nicolas Albergati Geoffroy quitta la Grande Chartreuse, le 17 octobre suivant, et parvint à se réfugier en Italie 2 . Avec ce pieux et vénérable Général disparaissait de la France l'illustre Institut des Chartreux. Les disciples de saint Bruno avaient, pendant plus de six cents ans, embaumé la patrie de l'odeur de leurs vertus ; ils étaient venus, avec une générosité admirable, au secours de toutes les misères, de toutes les souffrances matérielles et morales; s'étaient offerts à Dieu, comme victimes d'expiation pour les iniquités de la société; et, pour prix de leur dévouement, de leurs sacrifices, la nation, au nom de la liberté et de la fraternité, leur présentait l'expulsion et l'exil, la déportation et l'échafaud.
Les Chartreux qui s'étaient retirés dans les Maisons de leur Ordre en Allemagne, en Suisse, en Italie et dans quelques autres petits Etats, ne jouirent pas longtemps du calme qu'ils étaient venus chercher dans ces diverses solitudes. La Révolution vint bientôt les y atteindre, en se répandant sur une grande partie de l'Europe. Partout où les armées républicaines passèrent, les Monastères furent ravagés et les Religieux bannis impitoyable-
1 Souvenirs du Père Dom Ephrem Coutarel. M s.
- Sur Dom Nicolas Albergati, Cf. V" partie, Généraux.
ment de leur saint asile. Les Chartreuses de la Belgique et d'une partie de l'Allemagne furent ainsi supprimées, en 1792 et en 1793 ; vers la même époque, il en fut de même de celles de la Savoie et du Piémont. Les années suivantes virent la suppression des Maisons de la Bavière et de la Bohême, en 1795 et en 1796; de la Suisse, moins la Part-Dieu, en 1797; et d'une partie de l'Italie, en 1798. Quelques années plus tard, un arrêté consulaire du 9 juin 1802 et un décret impérial du 9 juin i8o5 supprimèrent en Italie et en Allemagne toutes les corporations religieuses qui se trouvaient encore dans ces contrées, et réunirent au domaine de l'Etat les biens qui leur appartetenaient '. De toutes les Maisons de cet Ordre si répandu en Europe, à peine restait-il quelques Couvents de peu d'importance ; ils semblaient avoir échappé, comme par miracle, au fléau dévastateur.
En relatant quelques-uns des faits si déplorables de cette malheureuse époque, un Chartreux fait les justes réflexions suivantes : « Outre le pain matériel donné à l'indigent, les nombreuses Chartreuses élevées peu à peu sur le sol de la France, offraient surtout un asile ou lieu de repos aux âmes que le monde effrayait ou qu'il remplissait de tristesse et de dégoût ; pour cet inappréciable service elles auraient dû échapper au désastre général, il n'en fut rien : toutes sont tombées et presque toutes
1 Arrêté cons. du 20 prairial, an X, et décret imp. du 20 prairial, an XIII.
ne se relèveront jamais de leurs ruines. Cependant, l'attrait pour la solitude est de toutes les époques : notre siècle, précisément parce qu'il est emporté par une activité vertigineuse, éveille dans plus d'âmes qu'on ne le suppose, un irrésistible penchant pour le calme du cœur et le silence de l'âme. Mais où trouver aujourd'hui ce bonheur mystérieux vers lequel on se sent entraîné ? Jadis les nombreuses Chartreuses répandues dans toute la France, faisaient naître la pensée d'abord, puis l'amour de la vie solitaire ; maintenant comme jadis, car l'humanité ne change point, on éprouve encore le besoin de la solitude, mais on ne peut le satisfaire ; de là tant d'âmes qui souffrent, qui ne sont point à leur place, qui s'égarent, qui cherchent par les moyens les plus funestes pour la société, un insaisissable bonheur qu'elles auraient rencontré au fond d'un cloître et ne trouveront jamais dans le monde ' . »
A la vue de la destruction presque complète des Monastères où les enfants de saint Bruno avaient illustré la vie monastique, il paraissait probable que cet Ordre célèbre était appelé à disparaître pour toujours. Dieu ne l'a pas voulu, et par un mystérieux dessein de sa Providence, malgré nos commotions politiques, nos secousses sociales et nos révolutions successives, l'Ordre des Chartreux reprend une nouvelle vie. Le Seigneur semble, par une de ses interventions miséricordieuses dont seul il a le
1 La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 178—179.
secret, préparer ainsi un soulagement aux souffrances du présent et un remède aux^maux de l'avenir. En i8i5, le Révérend Père Dom Romuald Moissonnierqui dirigeait, avec le titre de Vicaire Général, les quelques rares Maisons échappées à la destruction, fit de nombreuses et incessantes démarches pour obtenir du gouvernement français l'autorisation de rentrer dansle Couvent de la Grande Chartreuse qui n'ayant pas trouvé d'acquéreur, lors de la vente des biens dits nationaux, était improductif entre les mains de l'État. Ces efforts furent enfin couronnés de succès, et, vers le milieu du mois de juillet 1 8 1 6, ce vénérable Solitaire, entouré de quelques survivants des diverses Chartreuses de France, rentra dans l'antique [berceau de la famille cartu-
sienne
De même qu'à l'origine de l'Ordre, les disciples de saint Bruno reparurent alors au Désert de Chartreuse sans ressources et sans patrimoine. Après une absence de près de vingt-quatre ans, ils ne trouvèrent partout que des ruines : les portes et les fenêtres brisées, les cellules et les toits délabrés, l'église dévastée, les chapelles dépouillées; que de désastres à réparer ! Les Religieux durent même se livrer à de nouveaux défrichements, pour rendre à la fertilité ces terrains abrupts auxquels seule leur persévérance avait la puissance de commander. Dépossédés par l'État de leurs forêts séculaires et de leurs vastes pâturages, ils s'étaient trou-
1 Sur le retour des Chartreux à la Grande Chartreuse, voir la biographie de Dom Romuald Moissonnier, V* partie.
vés dans la douloureuse nécessité d'interrompre le cours de leurs aumônes, quand la Providence vint à leur secours. L'humble brin d'herbe, perdu dans les montagnes et sur les rochers, va remplacer, grâce à la merveilleuse transformation que lui fait subir la science, le produit de leurs riches et gigantesques futaies, et leur permettre de venir de nouveau au secours des pauvres et des malheureux.
En effet, les ressources providentielles, obtenues par la liqueur qui porte le nom du désert où elle est distillée, ne mirent pas seulement entre les mains des Chartreux le moyen de réparer les ruines de leur Monastère, mais elles leur permirent de répandre partout de nouveaux bienfaits et de secourir toutes les œuvres utiles et pieuses, en France et dans le monde catholique. De plus, les vocations devenant nombreuses, les enfants de saint Bruno purent racheter quelques-uns de leurs anciens Monastères et tenter de nouvelles fondations.
Les Moniales Chartreuses, rares survivantes des Couvents de Prémol, de Milan, de Salettes et de Gosnay, suivirent l'exemple des Pères Chartreux et demandèrent à reprendre leur ancienne Règle et leur vie contemplative. Elles se réunirent d'abord, en 1820, à l'Ozier, paroisse de Vinay, dans le département de l'Isère ; mais voyant qu'elles ne pouvaient trouver dans cet endroit la pieuse solitude qui fait le charme et les délices d'une âme entièrement consacrée à Dieu, elles vinrent, le 6 juin 1822, s'établir au château de Beauregard, dans la paroisse de Coublevie, près Voiron, à quelques
— 5oo —
lieues de la Grande Chartreuse. Ce Monastère porte le nom de Sainte-Croix-de-Beauregard.
Depuis cette époque, plusieurs Chartreuses se sont relevées successivement, comme pour attester la puissance de la sève divine qui alimente cet Ordre illustre. Fait digne de remarque, cette résurrection s'est surtout opérée sous des gouvernements qui représentent les idées révolutionnaires et les passions antireligieuses : au moment où l'Espagne et, après elle, l'Italie chassaient les disciples de saint Bruno, revenus dans leurs Monastères, et mettaient sous séquestre leurs biens et leurs propriétés.
Avant de prendre possession de la Grande Chartreuse, les enfants de saint Bruno étaient déjà rentrés dans quelques-uns de leurs Monastères d'Italie. Le Souverain Pontife Pie VII leur avait rendu, en 1814, les Chartreuses de Rome et de Trisulti. Quelques années plus tard, ces Religieux rétablissaient la vie conventuelle dans les Maisons du Val-de-Grâce, près de Pise, en 1816, et de Saint-Laurent, près de Florence, en 18 18. Lorsque l'Ordre fut reconstitué en France, les Chartreux reparurent à la Padule, en 1823 ; au Monastère de Saint-Martin, sur le mont Saint-Elme, à Naples, en i836; et à celui de Saint-Barthélémy de Ripariolo, près Gènes, en 1841. Peu après, ils purent recouvrer la riche et artistique Chartreuse de Notre-Dame-des-Grâces, près de Pavie, en 1843, et enfin, en 1857, l'antique Monastère de la Calabre, sanctifié par la mort de leur saint fondateur.
5oi
Malheureusement, les vénérables Solitaires ne jouirent pas longtemps du calme et du repos qu'ils cherchaient dans ces pieuses solitudes. Les menées révolutionnaires vinrent bientôt les atteindre; sous le gouvernement de Victor Emmanuel, roi d'Italie, ils furent de nouveau expulsés et leurs biens mis sous séquestre; actuellement, il reste dans chaque Couvent quelques Religieux, tolérés comme gardiens de la propriété.
Dans le Piémont, le Roi Charles-Albert, avait, après i83o, rappelé les Chartreux dans leur Monastère de Notre-Dame-de-1'Annonciation, à Collegno, mais ils en furent chassés, en 1854, par décret du gouvernement constitutionnel que ce petit État s'était octroyé. Dix ans auparavant, le Révérend Père, Dom Jean-Baptisi.e Mortaize, avait racheté les Chartreuses de la Val-Sainte, en Suisse, et du Reposoir,en Savoie, et y avait envoyé de nouvelles colonies de Religieux.
En France, parmi les nouvelles fondations et les Couvents rachetés et restaurés par les Chartreux, nous trouvons : la Chartreuse de Notre-Dame-de- Pitié, à Mougères, dans le département de l'Hérault, établie, en 1825, dans un antique Prieuré de Dominicains ; les Monastères de l'Immaculée Conception, de Bosserville, près de Nancy ; de Valbonne, dans le département du Gard ; et de Montrieux, près de Toulon, tous trois rachetés par le Révérend Père, Dom Jean-Baptiste Mortaize : les deux premiers vers 1 835 et le dernier en 1843. Les Chartreux fondèrent ensuite, pour les
Moniales de leur Ordre, en 1854, le Couvent des Saints-Cœurs-de-Jésus-et-de-Marie à la Bastide- Saint-Pierre, près de Montauban, et rétablirent les anciennes Chartreuses de Vauclair, dans le département de la Dordogne, en i858 ; de Sélignac, dans le département de l'Ain, en 1868 ; de Glandier, dans le département de la Corrèze, en 1869 ; de Notre-Dame-du-Gard, dans le département de la Somme, en 1870; de Montreuil, dans le département du Pas-de-Calais, en 1871. Depuis cette époque, l'Ordre a établi cinq nouvelles fondations: les Chartreuses de Mont-Alègre, près de Barcelone, et de Miraflores près de Burgos en Espagne ; de Hain en Allemagne; de Parckminster, en Angleterre et de Vedana, en Italie1.
Cette renaissance de la vie cartusienne s'arrête ra-t-elle ? Le temps présent nous promet des difficultés sans nombre. L'avenir nous offre des horizons
bien sombres Sur le solde notre France,
le souvenir des pieux Solitaires n'est pas effacé ; les populations se rappellent encore les bienfaits dont elles furent comblées par les Chartreux. Les vieillards ont redit à leurs petits-enfants, en leur montrant les ruines de ces saintes demeures, quelles furent les vertus des Religieux qui les habitaient. Que de pieux et tristes souvenirs ! Le voyageur qui visite ces lieux désolés est douloureusement impressionné ; les chapelles et les cellules ne forment plus qu'un monceau de débris; l'église, le plus sou-
1 Voir sur ces Chartreuses la VIe partie.
vent, n'a pas même été épargnée, ou sert à des usages profanes, quand les matériaux n'ont pas été utilises pour construire des maisons particulières ; les autels ont été profanés et les cloîtres en ruines montrent, à peine debout, quelques-unes de leurs antiques ogives. Cà et là, des restes de pinacles, de chapiteaux et de sculptures, finement découpés, gisent sur le sol, et le pied se heurte aux dalles brisées, couvertes de lierres et de mousses, tandis que du milieu de ces décombres poussent des plantes parasites, des ronces et des églantiers sauvages qui semblent vouloir, de leur feuillage , cacher l'œuvre impie et insensée du vandalisme révolutionnaire.
A l'aspect de cette désolation, il est impossible à un homme de cœur de se soustraire à une émotion profonde. L'àme se pénètre d'une religieuse tristesse et se prend à espérer qu'un souffle de vie pourra un jour ranimer toutes ces ruines et que des voix suppliantes viendront encore, au milieu du silence delà nuit, se faire entendre sous les arceaux de ces voûtes restaurées.