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DE L'ORDRE

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PENSEE DU SAINT-SIEGE SUR LES CHARTREUX . — PRIVILEGES ET IMMUNITÉS ACCORDÉS A L'ORDRE PAR LES SOUVERAINS-PONTI- FES. — CONFIRMATION DES INSTITUTIONS CARTUSIENNES . — L'ORDRE EST PLACÉ SOUS LA PROTECTION DU SAINT-SIEGE. — EXEMPTION DE LA JURIDICTION ÉPISCOPALE . — LES CHAR- TREUX JOUISSENT DES PRIVILÈGES ET IMMUNITÉS ACCORDÉS AUX AUTRES ORDRES RELIGIEUX. — DÉVOUEMENT DES CHARTREUX AU SAINT-SIÈGE. — LEUR CONDUITE PENDANT LES DIFFÉRENTS SCHIS- MES D'OCCIDENT. — LETTRES-PATENTES DES ROIS DE FRANCE .

N illustre Pontife, le Pape Innocent XI, dans une Bulle portant approbation des Constitutions des Chartreux, compare cet Ordre religieux à « un arbre excellent, planté par la main du Très-Haut dans le champ de Y Eglise militante. » C'est résumer en un mot la pensée du Siège apostolique sur ces Solitaires dont la

pieuse et sainte vie s'écoule au milieu des austérités de la pénitence.

Dès le moment où la blanche cohorte des enfants de saint Bruno sortit du Désert de Chartreuse, pour se répandre dans les différents Etats de l'Europe, les Souverains Pontifes la comblèrent de bénédictions. Ils avaient compris la mission providentielle que le Seigneur avait réservée à ces nouveaux athlètes ; c'est pourquoi ils ne se contentèrent pas de donner leur approbation à cette nouvelle famille monastique, mais, en toute circonstance, ils s'efforcèrent de la protéger et de l'enrichir des plus magnifiques privilèges.

Le Bref qu'Urbain II écrivit à Séguin, Abbé de la Chaise-Dieu, pour l'engager à remettre les disciples de saint Bruno en possession du Désert de Chartreuse, peut être considéré comme la première approbation donnée à l'Ordre par le Saint-Siège. Plus tard, dans une Bulle datée de la veille des ides d'octobre 1092, le même Pape confirma les donations faites à saint Bruno, et accorda plusieurs faveurs aux Solitaires de Chartreuse et à ceux de l'Ermitage de la Tour en Calabre. Cet exemple devait être suivi par ses successeurs; tous s'empressèrent non seulement de donner aux Chartreux, des marques d'estime, de bienveillance et de vénération, mais aussi de les combler de privilèges et d'immunités.

En i3i3, le Révérend Père Dom Aymond d'Aoste fit réunir en un volume toutes les Bulles et Chartes qui concernaient son Ordre; malheureuse-

ment, ce manuscrit, si précieux pour l'histoire, fut détruit dans l'incendie du Monastère de la Grande Chartreuse, en i32o. Toutefois les Chartreux, étant parvenus à réunir de nouveau un certain nombre de Brefs, Bulles et Lettres apostoliques, les firent imprimer à Bâle , au commencement du seizième siècle.

D'après ces documents, on peut constater que Dom Basile, Général de l'Ordre, reçut une Bulle du Pape Alexandre III, datée du i5 des calendes de mai 1164, par laquelle le Saint-Siège reconnaît l'Ordre des Chartreux et confirme ses Institutions. Dom Guigues II, successeur de Dom Basile, obtint du même Pontife, par une Bulle du 4 des nones de septembre 1 176, la confirmation de son Ordre qui, dès lors, fut placé sous la protection du Siège apostolique. Sous le Généralat de Dom Jancelin, le Pape Lucius III, dans une Bulle du 12 des calendes de janvier n 84, prend de nouveau les Chartreux sous sa souveraine protection. Il en est de même de Clément III, dans une Bulle du 8 des ides de juin 1190, et d'Innocent III dans celle datée des nones de décembre 1202. De plus, ce même Pape décréta des peines canoniques contre la violation des privilèges de ces Religieux, et leur accorda de nombreuses faveurs par les Bulles du 6 des calendes de septembre 1212 et du 14 des calendes du mois d'août I2i3.

Honorius III envoya, le 5 des ides de février 12 18, une Bulle à tous les Évêques qui possédaient des Monastères de Chartreux dans leurs diocèses, pour

empêcher que ces Religieux ne fussent en quoi que ce soit inquiétés et molestés dans leurs solitudes, ou obligés d'en sortir pour rendre témoignage en justice. Le Pape Grégoire IX accorda de nouveaux privilèges, par ses Bulles datées du 3 des nones de novembre 1228, et du 3 des nones de février 1232. Il en fut de même d'Innocent IV par les Bulles des ides de janvier 1252 et du 6 des ides de février 1253.

Plusieurs Papes, pour venir au secours des Chartreux dont les Monastères étaient fort pauvres, les exemptèrent de tous subsides, collectes et dîmes dus au Siège apostolique. Parmi ces Souverains Pontifes nous trouvons Alexandre IV et Clément IV; la Bulle du premier est datée du 4 des nones d'avril 1255, et celle du second du 8 des ides de mai 1265. Le Pape Clément IV ne se contenta pas de venir en aide à la misère des Chartreux ; dans sa vive affection pour eux, il les combla de nombreuses faveurs ; ses Bulles sont du i5 des calendes de janvier 1266, du 4 des nones de juillet 1267 et des i5 et 17 des calendes de février 1268. Tous ces privilèges furent confirmés par Grégoire X, le 8 des calendes de février, et par Jean XXI, le 5 des calendes de novembre 1276 et le 3 des nones de mars 1277.

Plus tard, dans de nouvelles Bulles, Honorius IV, aux ides de juin 1285 ; Nicolas IV, le 5 des nones de mai 1 289 et le 3 des calendes de novembre 1 290 ; Jean XXII, le 4 des nones de juillet i3i8, aux ides de juillet 1 3 19 et le 3 des calendes de mai i33o; Clément VI, aux calendes de décembre 1342 ; et

Innocent VI, le 2 des calendes de mars 1 355 et le 5 des calendes de novembre 1 356, reviennent sur le même sujet, reconnaissent les immunités et privilèges accordés aux Chartreux et y donnent leur approbation. Le Pape Jean XXII disait, dans sa Bulle de i33o, qu'il dispensait ces saints Solitaires de payer les décimes dus à la Chambre apostolique, « vu la pauvreté des Chartreux dont les rentes et les possessions sont si peu considérables qu'ils ont à peine de quoi se nourrir et se vêtir. »

Dans le même siècle, sous le Généralat de Dom Guillaume de Raynald, Urbain V, en 1 363, et Boniface IX, en i3o,i, mettent non seulement l'Ordre sous la protection du Saint-Siège, mais rappellent que toutes les Chartreuses sont exemptes delà juridiction épiscopale. Grégoire XI, successeur d'Urbain V, avait a'ussi été heureux d'imiter ses prédécesseurs, en comblant les disciples de saint Bruno de nouvelles faveurs. Nous en avons la preuve dans trois Bulles datées de la veille des nones d'octobre 1372, du 6 des nones de mars i3y5 et du 16 des calendes d'octobre 1377.

Au siècle suivant, Benoit XIII reconnut, dans ses Bulles du 6 des ides d'octobre 1401 et du 4 des ides de juin 1405, tous les privilèges des Chartreux. Martin V, par deux Bulles accordées au Révérend Père Dom Guillaume de la Mothe, et datées du 17 des calendes d'avril 1424 et du 5 denones d'octobre 1425, confirma de nouveau les immunités et exemptions concédées à l'Ordre par ses prédécesseurs, ou par les rois et les princes.

Dans son affection pour les Chartreux, Pie II, à la demande du Général Dom François de Maresme, décida, dans un acte officiel daté du 6 des ides de juillet 1460, que tous les privilèges accordés par le Saint-Siège au Monastère de la Grande Chartreuse seraient étendus à toutes les Maisons de l'Ordre, présentes et à venir. Ces mêmes privilèges reçurent aussi, dans la suite, l'approbation de Sixte IV, en 1481; d'Innocent VIII, en 1490; d'Alexandre VI, en 1498; de Jules II, en i5o8, et de Paul III, en 1543 et en 1548.

Saint Pie V, très édifié de la vie pénitente des enfants de saint Bruno, voulut, dans la seconde année de son Pontificat, étendre aux Chartreux les privilèges accordés aux Ordres mendiants. Enfin Grégoire XV semble avoir mis le comble à ces faveurs, en accordant à l'Ordre, en 1625, sous le gouvernement de Dom Bruno d'Affringues, tous les privilèges, immunités, exceptions et induits, tant pour le spirituel que pour le temporel, concédés à tous les autres Ordres Religieux par les Souverains Pontifes ses prédécesseurs, et il décide que ces mêmes faveurs devront s'étendre non seulement aux privilèges déjà octroyés mais aussi à tous ceux que ses successeurs pourraient accorder dans l'avenir, à n'importe quel Ordre religieux.

En dehors des Papes que nous venons de citer, nous trouvons encore dans le Bullaire des Chartreux, les Brefs et Bulles d'Urbain III, en 1186 de Clément III, en 1 188; de Célestin III, en 1 192 d'Innocent III, en 1202; d'Honorius III, en 1216

de Clément IV, en 1265; de Grégoire X, en 1272; de Clément V, en i3 1 2 ; d'Urbain VI, en i382; de Clément VII, en i3o,o; de Martin V, en 1430; de Nicolas V, en 1452; de Pie II, en 1450 ; de Léon X, en i5 1 3 ; de Sixte V, en 1 588, et de Grégoire XIV, en 1691 '. Dans les différentes parties de cet ouvrage, nous avons parlé des Bulles données par les Souverains Pontifes, sur la tenue du Chapitre Général, l'autorité des Prieurs et la liberté des élections.

Ces nombreux privilèges ont surtout leur raison d'être dans la soumission, rattachement et l'amour des enfants de saint Bruno pour le Saint-Siège. Dès le commencement de l'Ordre, le patriarche des Chartreux s'était déclaré pour le légitime successeur de saint Pierre, et ses disciples suivant son exemple avaient toujours refusé de reconnaître l'antipape Guibert. Landuin, ayant pris la direction du Monastère après le départ de saint Bruno, se montra aussi, en toutes circonstances, l'intrépide défenseur d'Urbain II. A son retour de Calabre, ce saint Religieux ne se laissa ébranler ni par les promesses, ni par les menaces et les mauvais traitements des partisans de l'antipape, entre les mains desquels il était tombé, et mourut martyr de sa foi et de sa fidélité au Pape légitime.

1 Cf. Repertorhim privilegiorum Ordinis Carlusiensis , imprimé à Bâle en 1 5 10. Ce répertoire contient cent trentetrois Bulles, Brefs et Lettres apostoliques accordés aux Chartreux jusqu'à l'année 1 5o8 inclusivement. — Archives et manuscrits de la Grande Chartreuse. — Tromby, Storia cit. ut supra, dans ses divers appendices.

Lorsque, en u3o, un nouveau schisme vint désoler TÉglise et que l'antipape Pierre de Léon, sous le nom d'Anaclet II, voulut disputer le trône pontifical à Innocent II, l'Ordre des Chartreux reconnut des premiers l'autorité de ce Pontife. Saint Bernard, dans une lettre aux Évêques d'Aquitaine, rappelle que les Chartreux, ainsi que les membres de plusieurs autres Ordres Religieux, « défendent Innocent avec zèle, lui obéissent et le reconnaissent pour légitime successeur des Apôtres1. » L'illustre docteur place le nouvel Ordre au premier rang parmi ceux qui ont adhéré au Pape légitime et présente sa conduite comme un exemple décisif qui devait entraîner les Évêques et les fidèles de toute la contrée.

Plus tard, dans une conférence célèbre tenue à Salerne, en présence de Roger II, duc de Calabre et comte de Sicile, auquel Anaclet II avait donné le titre de Roi par une Bulle datée du 27 septembre ii3o, l'Abbé de Clairvaux répondant au Cardinal Pierre de Pise, défenseur de l'antipape, rappelle la soumission des Chartreux au Pape légitime. « Il n'y « a personne, lui disait-il, qui ne sache que l'arche « de Noé est l'image de l'Église. Or on vient de « construire une seconde arche, il s'en suit que « l'une des deux est mauvaise et doit périr dans les « flots ; si donc l'arche de Pierre de Léon est l'arche « de Dieu, il s'ensuit que l'arche d'Innocent est « destinée à périr. Mais alors on verra donc périr

1 S. Bernard, Epist. 126.

« l'Église d'Orient toute entière et celle d'Occident

« avec elle Les Camaldules et les Chartreux,

« les Religieux de Cluny et ceux de Grandmont, « ceux de Citeaux, ceux de Prémontré et une foule « innombrable d'autres congrégations de serviteurs « et de servantes de Dieu n'ont donc plus d'autre « espérance à avoir que celle d'être entraînés ence semble au fond de l'abîme. A Dieu ne plaise que « tous ces enfants des saints soient engloutis dans « l'éternel abîme et que le ciel ne soit ouvert qu'à « l'ambition de Pierre de Léon et au seul prince « qu'il en ait pu rendre complice1 . »

De son côté, Dom Guigues, cinquième Prieur du Désert de Chartreuse, avait fait tous ses efforts pour arrêter l'extension du schisme. On a de lui une lettre à Innocent II, datée de n3i , dans laquelle il console le Souverain Pontife attristé par les malheurs qui assaillent l'Église. « Il faut combattre2, « écrivait-il au Pape, où nous avons combattu, non « seulement contre la chair et le sang qui ne pos- « séderont pas le royaume de Dieu, mais contre les « chefs des ténèbres et contre les mauvaises puisée sances spirituelles. Car, quel autre principe a si « violemment excité la dureté et la rage de Pierre « de Léon, qui s'élève contre le Vicaire du prince « des Apôtres et lui fait la guerre, sinon la malice « du démon et le souffle envenimé du serpent ?

* Ernald, Abbé de Bonneval, Vita S. Bernardi, lib. II. ap. vu, n. 45.

2 Epist. Guiqonis. Traduction des abbés Dion et Charpentier, ap. Œuvres de saint Bernard, t. vu, p. 5gi.

« Qui a pousse ce vétéran des jours mauvais, Gé- « rard, Évêque d'Angoulême, à marcher avec tant « d'imprudence et d'opiniâtreté, contre la paix et « la vérité catholique, sinon sa cupidité excessive et « son ambition inspirée par les esprits infernaux? « Quelle autre cause que la ruse du serpent, a pro- « fité de l'ouverture que lui donnait pour nuire, la « mobilité humaine, et a réuni aux lamentables au- « teurs de ce schisme détestable, un grand nombre « d'hommes dont la science et la foi avaient fait « concevoir de meilleures espérances ? Mais tous « ces maux doivent d'autant moins ébranler et effra- « yer les âmes religieuses et fondées sur la vérité « catholique, que le Seigneur les a annoncés et pré- « dits plus longtemps d'avance, qu'ils ont été terras- « ses plus souvent par les ministres de sa puissance ce, et aussi plus heureusement vaincus par les « partisans de la justice. Qui pourrait compter, en « effet, combien de fois, la doctrine et la constance « de la chaire apostolique, qui doit, non seulement « ne jamais faillir, mais encore confirmer les au- « très, d'après la prédiction de Celui qui l'a établie, « prédiction qui emportait avec elle la force néces- « saire à cet effet; qui, dis-je, pourrait compter, « combien de fois elle a été attaquée par la violence « des puissances de ce siècle et par les fraudes et « les perfidies des schismatiques et des hérétiques? « Mais pourquoi ont-ils reçu de Celui sans l'ordre « ou la permission de qui rien n'arrive, de pouvoir « quelque chose contre elle; sinon afin que les fai- « blés fussent ébranlés, les forts exercés, les igno-

« rants instruits, les sages manifestés et généralece ment pour que les bons fussent couronnés et les « mauvais condamnés ...... »

Le Pape Innocent II n'oublia pas rattachement constant des Chartreux au Saint-Sfège . Dans la Bulle adressée au Vénérable Guigues, vers la fin de Tannée 1 1 33 , pour l'approbation du livre des Coutumes, il rend au Prieur de Chartreuse et à ses Religieux cet éclatant témoignage : « Nous nous « souvenons de votre amour et de celui de votre a Ordre pour le Siège apostolique, ainsi que des « services et de l'honneur que vous nous avez effi- « cacement rendus jusqu'ici. A l'exemple de nos « prédécesseurs d'heureuse mémoire, Urbain, Pasce cal, Calixte et Honorius qui ont loué et approu- « vé vos saintes Coutumes et Constitutions, nous « approuvons . . . etc1. »

A toutes les époques, on trouve les Chartreux dans les rangs des défenseurs de la papauté. A la mort d'Adrien IV, les Cardinaux et le clergé avaient élevé sur le trône pontifical Roland, chancelier de l'Église Romaine, sous le nom d'Alexandre III (7 septembre 11 59; ) mais les partisans de l'empereur Frédéric Barberousse, ayant fait reconnaître par la violence le Cardinal Octavien comme Pape, le légitime successeur de saint Pierre fut obligé de s'enfuir de la ville de Rome. L'adhésion de l'empereur au parti d'Octavien, qui avait pris le nom de Victor IV, devait donner une grande influence

• Cf. Annales Car tus. anno 1 1 33. M^ .

au nouvel antipape. Frédéric avait signifié à tous les Évêques de ses États qu'ils eussent à reconnaître Octavien, et il les menaçait de banissement s'ils refusaient de se soumettre à ses ordres. Le danger était d'autant plus imminent que Victor IV avait promis d'abandonner les investitures à l'empereur, et de plus était disposé à favoriser ses vues ambitieuses et sa prétendue autorité sur le domaine de saint Pierre.

Les nombreuses Maisons, placées sous les Règles de saint Bruno et de saint Benoit, exerçaient à cette époque une grande influence dans le monde catholique. C'est pourquoi saint Anthelme de Chignin, qui déjà avait donné sa démission de Général des Chartreux et s'était retiré au Monastère de Portes, prévoyant les maux qui allaient fondre sur la chrétienté, n'hésita pas à se déclarer nettement pour le Pape Alexandre, et, de concert avec un autre Religieux de son Ordre, Dom Geoffroy, il entreprit de faire reconnaître le nouvel élu, par tous les Chartreux.

L'auteur de la vie de saint Anthelme ' nous apprend que ce saint Solitaire, avec un zèle et une activité admirables, écrivit les lettres les plus pressantes à tous les Prieurs de son Ordre et leur fit connaître la vérité sur la question qui divisait alors tous les esprits. Bientôt les Chartreux, fidèles à leurs traditions, se déclarèrent en faveur du Pape canoniquement élu et reconnurent Alexandre III,

1 L'abbé A. Marchai, op. cit. p. 170.

comme le vrai chef de l'Église. Pour comprendre toute la noblesse de la conduite des Chartreux, il est nécessaire de faire remarquer qu'un grand nombre des Maisons de l'Ordre étaient comprises dans les possessions de l'empereur, par conséquent relevaient de son autorité au temporel. Cette considération ne pouvait arrêter ces pieux Solitaires; du moment que la vérité avait lui à leurs yeux, ils allaient droit à elle, sans se soucier des obstacles .

L'empereur d'Allemagne, furieux du zèle déployé dans cette circonstance, par l'ancien Général des Chartreux, le fit excommunier par l'antipape. Cette sentence injuste ne devait pas avoir le résultat que Frédéric Barberousse en attendait. Anthelmc, considéré comme un confesseur de la foi, vit au contraire son influence s'accroître; il se mit en rapport avec les Abbés de Citeaux et de Cluny et écrivit, de concert avec eux, aux Évêques, Prieurs et Abbés qui étaient dans l'indécision et ne savaient quel parti prendre. Ces lettres et l'exemple des Chartreux produisirent un salutaire effet sur les Évêques et les fidèles; elles suffirent pour dissiper tous les doutes sur la légitimité de l'élection d'Alexandre III. « On ne pouvait croire que de si saints Religieux se fussent trompés dans leur choix, ou qu'ils eussent embrassé un parti plutôt que l'autre par d'autres motifs que ceux de la justice? » Bientôt la France, l'Angleterre et l'Espagne se rallièrent au Pape légitime. Le schisme était sur son déclin. Les Chartreux avaient montré, une fois de plus, par leur dévouement au Saint-Siège, qu'ils étaient

dignes de l'héritage légué par leur saint fondateur.

Dans ce même schisme, un autre Chartreux, saint Artauld, Prieur d'Arvières, rendit aussi de grands services à l'Église. Il s'employa, de tout son pouvoir, à faire triompher la cause d'Alexandre III. L'ascendant qu'il s'était acquis par sa science et ses vertus lui en facilita les moyens. Le Souverain Pontife conserva toujours le plus tendre attachement pour ce saint Religieux qui avait si puissamment contribué, par ses conseils, à faire reconnaître l'autorité du légitime successeur de saint Pierre ' .

Dans le grand schisme d'Occident, la conduite des Chartreux fut aussi admirable, malgré les circonstances difficiles au milieu desquelles ils se trouvèrent. Après la mort de Grégoire XI, arrivée en 1378, Barthélémy de Prignano, Archevêque de Bari, fut intronisé sous le nom d'Urbain VI. Quelques mois plus tard, la majorité des Cardinaux réunis à Fundi, nommèrent un nouveau Pape, sous prétexte que la première élection n'avait pas été libre. L'élu était Robert de Genève qui fut couronné sous le nom de Clément VII. Où était la légitimité? Le monde catholique restait dans l'incertitude. Une telle perplexité s'était emparée des Évêques, des prêtres, des Moines, des fidèles que plus tard, aux Conciles de Pise et de Constance, les Pères de ces Conciles montrèrent les mêmes hésitations; ils n'osèrent résoudre cette grave question et préférèrent trancher la difficulté. Un écrivain ecclésias-

1 Vie de saint Artauld, Évêque de Belley, ap. Bolland.

tique a pu dire avec raison : « Si le droit d'Urbain nous paraît évident aujourd'hui, il ne se présentait pas de même dans les premiers temps : on pouvait adhérer de bonne foi à l'obédience de l'un ou de l'autre Pape, et, en effet, on vit des saints et des saintes à miracles dans les deux partis1. »

Au milieu de ces compétitions, les enfants de saint Bruno se trouvèrent divisés. L'Italie et l'Allemagne reconnaissant Urbain VI, Pape de Rome, les Chartreux de ces contrées lui jurèrent obéissance, tandis que leurs frères de France et d'Espagne acceptèrent l'obédience de Clément VII, Pape d'Avignon, qui avait été reconnu dans ces deux royaumes, De part et d'autre on pensait s'être soumis au Pape légitime. Les Chartreux des deux obédiences, attristés de cette désunion dans l'Ordre, firent leurs efforts pour attaquer le mal dans son principe; mais leurs démarches furent entravées par les deux Papes, Urbain et Clément qui, pensant, sans doute, donner une plus grande force à leur parti, tenaient essentiellement à conserver un si saint Ordre dans leur obédience.

Dans le Chapitre Général tenu sous le Révérend Père Dom de Raynald, en 1379, il fut décrété que tous les Chartreux eussent à reconnaître pour le chef suprême de l'Église Clément VII, mais Urbain VI s'y opposa, et, pour contrebalancer l'autorité de Dom de Raynald, il nomma de son autorité propre, Dom Jean de Bari, Prieur de la Chartreuse de Tri-

1 L'Abbé Blanc, Cours d'Histoire Ecclésiastique, t. II, p. 144.

sulti, supérieur des Chartreux Italiens et Allemands, avec le titre de Visiteur Général. Plus tard ce Pontife essaya de ramener à son parti le Général des Chartreux, mais n'ayant pu y parvenir, il le fit déclarer schismatique dans deux Chapitres tenus à Rome, et enfin, en i382, il fit élire Dom Jean de Bari, comme Général de l'Ordre.

La mort d'Urbain VI laissa un instant espérer à l'Église la fin des excès, des scandales et des horreurs qui affligeaient tous les catholiques. Les Chartreux firent dans cette circonstance, les plus pressantes démarches pour amener la fin du schisme. Mais les Cardinaux Italiens, au lieu de travailler à l'apaisement des esprits, se hâtèrent d'élire Pierre Tomacelli, Cardinal de Naples, et l'intronisèrent sous le nom de Boniface IX, en 1389. Le schisme reprenait une nouvelle force, et de part et d'autre on lança de nouveaux anathèmes. Boniface, irrité des démarches faites par Dom de Raynald, alla même jusqu'à décréter contre le Général des Chartreux une sentence de déposition. Les Chartreux Français et Espagnols restèrent, malgré cette inique sentence, humblement soumis à leur Vénérable Supérieur, seulement ils redoublèrent leurs prières et leurs austérités pour obtenir du Seigneur la fin des maux qui désolaient l'Église1.

Vers cette époque, l'histoire ecclésiastique relate que deux Chartreux Italiens, Dom Pierre, Prieur de la Chartreuse d'Asti et Dom Barthélémy de Ra-

1 Cf. Tromby, Storia cit. — Hist.de l'Église, Rohrbacher. Id. Bérault-Bercastel, etc.

venne, entraînés par leur zèle pour la pacification de TÉglise, vinrent à Rome supplier le Pape de rendre la paix au monde en travaillant à l'extinction du schisme. Ils touchèrent tellement ce Pontife par leurs arguments, leurs prières et leurs supplications que Boniface IX se détermina à écrire à Charles VI, Roi de France. Dans cette lettre, le Pape exprimait son désir ardent de voir la paix régner dans TÉglise, et s'efforçait de gagner le monarque français qui était le principal appui de Clément VII. Il le conjurait, par la miséricorde de Jésus-Christ, par le zèle mémorable de ses prédécesseurs envers TÉglise Romaine, par la gloire et l'antiquité de la Maison de France, de tout faire pour pacifier son royaume et le monde catholique1. Heureux de ces dispositions conciliantes, les enfants de saint Bruno, avant de se rendre près du Roi de France, crurent de leur devoir d'engager Clément VII à réfléchir sur les maux de TÉglise. Ils allèrent' à Avignon où résidait le Pontife, mais celui-ci, alarmé de cette députation envoyée par son compétiteur, refusa durement de recevoir ces deux Religieux, les fit retenir prisonniers à la Chartreuse de Villeneuve et chercha inutilement, par des menaces et des mauvais traitements, à leur enlever la lettre de Boniface au Roi de France. La nouvelle de leur détention s'étant répandue à Paris, les membres de la célèbre Université de cette ville prirent la défense des députés prisonniers et por-

1 Spicil. t VI. p. 54.

tèrent leurs plaintes jusqu'au pied du trône. Ils démontrèrent que la Cour d'Avignon violait le droit des gens et insultait en même temps à la majesté royale en retenant ces vénérables Solitaires, revêtus d'un caractère public comme chargés de lettres pour Sa Majesté. On écrivit, de la part du Roi, à Clément VII qui n'osa pas résister. Il mit en liberté les deux Chartreux, les écouta avec déférence et les combla de démonstrations d'amitié et de confiance. Avant de les congédier il leur dit : « Assurez le Roi que nous sommes disposé à sacrifier non seulement notre dignité, mais même notre vie, pour procurer la réunion de l'Église. »

A la Cour, les enfants de saint Bruno reçurent l'accueil que méritaient leur sainteté, leur courage et leurs vertus, mais on n'eut aucune confiance dans les protestations des deux Papes. Toutefois le Roi fit dire à Boniface, par ses délégués, qu'il louait ses bons sentiments pour l'union, et qu'il était disposé à employer son pouvoir pour atteindre cet heureux résultat. De plus il écrivit des lettres pressantes à tous les princes de l'Italie, en les invitant à concourir à l'extinction du schisme. 11 confia ces lettres aux envoyés du Pape et leur adjoignit le Prieur de la Chartreuse de Paris, avec un autre Religieux du même Ordre. Les quatre Chartreux portèrent la réponse du Roi, à Pérouse où se trouvait Boniface. Celui-ci, quoique promoteur delà démarche faite près du Roi, ne voulut rien sacrifier de ses intérêts, et dans une Bulle adressée à ce monarque ne proposa rien autre chose que l'expulsion de son compétiteur.

Clément VII étant venu à mourir le 16 septembre i3o,4, les Cardinaux présents à Avignon, au lieu de profiter de la circonstance pour chercher à rapprocher les partis, se hâtèrent de s'assembler en Conclave. Toutefois, ils dressèrent un acte authentique, par lequel ils s'engageaient par serment à travailler de tout leur pouvoir à l'extinction du schisme. De plus ils devaient exiger du futur Pape de se dévouer à cette œuvre, fallût-il, s'il était nécessaire, abdiquer le pouvoir.

Dans ces conditions, les membres du Conclave, les plus désireux de la paix de l'Eglise, se décidèrent à porter leurs voix sur Dom Guillaume de Raynald. Ils avaient toute confiance dans son abnégation et ses vertus, et étaient persuadés qu'il donnerait, avec bonheur, son abdication, aussitôt qu'il y aurait possibilité de faire cesser le schisme. Le Cardinal Pierre de Lune, qui aspirait au trône pontifical, fit écarter la candidature du Général des Chartreux, en persuadant à ses collègues que les hommes dont les fortes et rigides vertus s'étaient formées dans la solitude, devenaient « des esprits peu maniables, entêtés dans leurs opinions et susceptibles de scrupules qui font souvent commettre les plus grandes fautes . » Ce prélat agit avec tant d'adresse qu'il fut élu Pape, lé 28 septembre 1394, sous le nom de Benoît XIII *.

Tous ces incidents et ces obstacles renaissants sans cesse, au lieu d'amener la fin du schisme, lui

1 Berault-Bercastel, Hist. de V Église, t. VII, p. 353.

donnaient une énergie nouvelle. Cependant le désir de la paix religieuse animait un grand nombre de chrétiens. A l'exemple des Chartreux et de différents Ordres religieux, princes, savants, fidèles devenaient des apôtres contre le schisme et l'attaquaient avec d'autant plus d'ardeur qu'il opposait plus de résistance. Partout on demandait la réunion d'un Concile. Déjà Dom Guillaume de Raynald s'était mis en rapport avec Dom Etienne Maconi, Général des Chartreux d'Allemagne et d'Italie, et tous deux, désireux de voir l'union dans l'Ordre, étaient décidés à donner aux deux Papes l'exemple d'une pleine et entière abnégation, en offrant leur démission. La mort vint frapper Dom Guillaume, au moment où il avait l'espérance de voir ses efforts couronnés de succès1. Sous Grégoire XII qui, à Rome, avait succédé à Boniface IX et à Innocent VII, en 1406, le Roi de France fit décider la réunion d'un Concile à Pise. Aussitôt, Dom Maconi écrivit à Dom Boniface Ferrier, successeur du Révérend Père de Raynald, et le supplia d'envoyer au nom de l'Ordre deux députés au Concile, pour s'entendre avec lui et prendre les moyens de ramener la paix et l'union parmi les enfants de saint Bruno. Cette proposition fut accueillie avec bonheur par tous les Chartreux, surtout par les Maisons d'Allemagne qui déployèrent dans cette circonstance le zèle le plus louable. Les deux députés choisis furent Dom Jean de Griffemberg, Prieur de la Chartreuse de Paris, et Dom Jean Tirelle,

1 Tromby. Storia, cit. ut supra.

Prieur de Bourg-Fontaine. Ils se rendirent à Pise où se trouvaient déjà Dom Boniface Ferrier et Dom Antoine Maconi avec les députés des Chartreux Italiens et Allemands.

La majorité des membres du Concile était décidée à seconder les vues des Cardinaux réunis pour le bien de l'Église. Toutefois, les moyens employés pour engager les deux compétiteurs à offrir leur démission et à abandonner la dignité pontificale furent inutiles ; les deux Papes manquèrent à leur promesse d'abdiquer si l'union l'exigeait. Le Concile se vit donc dans la nécessité de les déposer tous deux, et aussitôt les Cardinaux réunis en Conclave élurent comme Pape Pierre Philargi, Cardinal de Milan, qui se fit sacrer sous le nom d'Alexandre V, le 26 juin 140g.

Pendant le Concile, les deux Généraux des Chartreux, Dom Ferrier et Dom Maconi, heureux de ramener l'union dans l'Ordre, avaient montré l'exemple aux deux Papes, en renonçant simultanément à leur dignité, et par là même permettaient d'élire un nouveau Général accepté par les deux partis.

Quelques années plus tard, sous le Pontificat de Martin V et sous celui d'Eugène IV, nous trouvons encore un Chartreux dont la vie s'est passée à lutter contre les ennemis de l'Église et de la Papauté. Le Bienheureux Albergati, Prieur de la Chartreuse de Bologne, puis Evêque de cette ville et Cardinal du titre de Sainte-Croix, employa tous ses efforts pour faire disparaître les derniers vestiges du schisme. L'union sous l'autorité du légitime successeur

de saint Pierre fut le but poursuivi avec persistance par cet illustre fils de saint Bruno ' .

Les services rendus à la Papauté par les Chartreux ne sont pas les seules causes des nombreux privilèges dont les Souverains Pontifes ont comblé cet Ordre célèbre. La renommée des vertus qui se cachaient dans l'ombre du cloître des Chartreux remplissait le monde; et les Papes, qui regardaient ces saints Religieux comme les victimes volontaires de l1 expiation des iniquités des chrétiens, se croyaient dans l'obligation, à cause des éminents services rendus ainsi à la société, de leur accorder des immunités et de les combler des faveurs les plus signalées.

L'existence mortifiée et austère des disciples de saint Bruno était considérée dans l'Eglise, comme l'expression la plus parfaite de la vie monastique. C'est pourquoi, se préoccupant des tendances que certains Moines manifestaient pour changer d*Ordre, les Souverains Pontifes refusèrent toujours aux Chartreux la faculté de passer dans les autres Ordres ; tandis qu'ils permettaient aux divers Religieux d'entrer chez eux. Nous en avons la preuve dans plusieurs Bulles émanées du pouvoir pontifical. Clément VI, par une Bulle des ides de décembre i35o, refuse à tout Chartreux l'autorisation d'entrer dans les Ordres mendiants, sans une permission expresse du Saint-Siège. D'autre part, Martin V, dans une Bulle du 28 juillet 141 8, ne permet aux

4 Tromby, ut supra. — Vita B. Albergati. Bolland.

membres des Ordres mendiants d'entrer dans aucun autre Ordre, si ce n'est dans celui des Chartreux. Eugène IV, dans une Bulle du 16 des calendes de mars 1439, fait la même défense aux Cisterciens de passer dans tout autre Ordre que celui des Chartreux '.

Le Chapitre Général de 1142 avait défendu de recevoir dans l'Ordre les Religieux de Citeaux, de Cluny et de Prémontré, mais les Papes considérant la vie cartusienne comme la plus parfaite, ne voulurent pas priver ces Religieux des avantages spirituels qu'ils pouvaient y trouver. C'est pourquoi ils firent rapporter cette Ordonnance. Alors le Chapitre Général — comme on le voit dans la troisième Compilation des Statuts faite par le Révérend Père Dom du Puy, — se contenta de porter la défense de confier à ces Moines aucune charge, à moins qu'ils n'aient obtenu dispense du Chapitre Général ou du Révérend Père. L'année précédente, le Souverain Pontife Jules II, par une Bulle du 16 des calendes de juin i5o8, avait en effet accordé au Général des Chartreux la faculté de dispenser lés Religieux qui, venus des autres Ordres, étaient entrés en Chartreuse et qui ne pouvaient, d'après les anciens Règlements, remplir aucun Office dans leurs Monastères 2.

A l'exemple des Souverains Pontifes, les Empereurs, les Rois, les princes et les seigneurs, persuadés qu'il était de leur intérêt de posséder dans leurs

1 Cf. Repertorium Privilegiorum Ord. Cartus. - Ibid. Dom Inn. Le Masson, — Annales, cit.

États, ou sur leurs domaines, ces pieux et saints Solitaires, les comblèrent de bienfaits, de privilèges, d'immunités et de prérogatives. Un seul fait peut nous démontrer en quelle estime on tenait les Chartreux au Moyen-Age.

Guillaume de Montbcl d' Entremont, étant entré à main armée dans le Monastère de la Grande Chartreuse, en i328, le Général Dom Aymon d'Aoste s'en plaignit au souverain du pays, Edouard-le-Libéral, comte de Savoie, et au Dauphin Humbert II. Ces deux princes s'étant contentés de promettre une réparation, le Révérend Père eut recours, en 1329, au Roi de France, Philippe VI de Valois. Ce monarque écrivit immédiatement au comte et au Dauphin : « Si vous ne rendez bonne et prompte justice, je détruirai de fond en comble la Grande Chartreuse ; vous êtes indignes de la posséder sur vos terres, et je la ferai reconstruire dans mon royaume. » Cette menace triompha des hésitations des deux princes qui considéraient comme un très grand honneur de posséder dans leurs Etats la célèbre Maison de Chartreuse. Guillaume de Montbcl fut obligé de faire réparation et dut se désister de tous les droits qu'il prétendait avoir sur le territoire concédé au Couvent '.

Plusieurs de nos Rois de France voulurent accorder aux Chartreux des privilèges et immunités, « pour laisser à la postérité — disait le Roi

1 Dom Le Coulteux, Ms. cit. — Vêtus Chronicon ap. Ephemerides, ms. de Dom Le Vasseur. — La Grande Chartreuse, p. 64.

Louis XIV — des marques certaines de l'estime singulière qu'ils ont toujours fait de leur piété. » On possède les lettres-patentes de saint Louis, datées du mois de mai 1259 ; celles de Philippe de Valois, en mai 1043 ; de Jean, en novenïbrc i35o ; de Charles V, au mois d'août 1 368 et de janvier i3yo; puis de Charles VI, en février 1 383. Au siècle suivant, Charles VII accorda de nouvelles faveurs aux Chartreux, en septembre 1446. Louis XI et Louis XII suivirent cet exemple et concédèrent à ces saints Religieux des lettres-patentes d'une grande importance; le premier, en septembre 146 1 et en octobre 1465, et le second, en juillet 1498.

Dans le cours du XVIe siècle, au milieu des troubles apportés en France par les partisans de la Religion soi-disant Réformée, François I" et ses successeurs se firent un devoir sacré de renouveler et d'augmenter les immunités déjà accordées aux enfants de 'saint Bruno. On peut constater quel fut, envers les Chartreux, le saint respect des Rois qui gouvernèrent la France pendant ce siècle, par les lettres-patentes de François Ier, en i52o ; de Henri II, en 1547 ; de Charles IX, en 1 672 ; de Henri III, en ibjb et de Henri IV en 1596. Louis XIII et Louis XIV firent aussi de nombreuses concessions à l'Ordre; le premier par ses lettres en date de 161 1 , et le second par celles de i663. Ces deux Rois voulaient, sans doute, par ces privilèges, permettre aux Chartreux de relever les ruines de leurs Monastères et de réparer les pertes qu'ils avaient eues à subir pendant

les longues guerres religieuses qui avaient désolé le royaume.

Tous ces Rois reconnaissaient l'influence sociale des Chartreux et savaient apprécier à leur valeur l'existence de ces Solitaires qui, sans cesse, par leurs prières et leurs mortifications, s'offraient à Dieu comme victimes expiatoires pour les iniquités de la nation. C'est pourquoi ils les comblèrent de bienfaits, voulant ainsi prouver leur gratitude et leur sympathie; et, comme l'écrivait le grand Roi, « pour obliger davantage lesdits Religieux à continuer leurs prières pour notre prospérité et bien de notre État ' . » Les privilèges, concessions, immunités, faveurs, accordés à l'Ordre des Chartreux par les Papes et les princes, avaient donc leur raison d'être dans les services rendus à l'Église et à la société.

1 Les lettres - patentes de Louis XIV, datées du mois de janvier 1663 et enregistrées au Parlement de Paris le 3 février suivant, sont d'une importance telle que nous avons cru devoir les reproduire aux pièces justificatives. De plus, elles résument les privilèges accordés aux Chartreux par les Rois de France. — Voir Pièces justificatives, n. 26,

CHjlcPir%E DEUXIÈME

PERSONNAGES ÉM1NENTS DE L'ORDRE. — BIENHEUREUX ET SAINTS CHARTREUX. — MONIALES CANONISÉES. — MARTYRS CHAR- TREUX EN AUTRICHE, EN BOHEME, EN ANGLETERRE, EN HOLLAN- DE, EN BELGIQUE ET EN FRANCE. — CONFESSEURS DE LA FOI PENDANT LA TERREUR REVOLUTIONNAIRE. — CARDINAUX CHAR- TREUX. — ÉVÊQUES CHARTREUX. — TRANSCRIPTION DES MANUS- CRITS . — CALLIGRAPHES ET MINIATURISTES. — ÉCRIVAINS CHARTREUX. — ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE DANS L'ORDRE.

'ORDRE des Chartreux compte, parmi ses enfants, des hommes très éminents.

Éloignés du monde et comme ensevelis dans la profonde solitude de leurs Monastères, ces pieux Anachorètes, recueillis devant Dieu, voyaient leurs pensées, dégagées des entraves terrestres, s'élever à des hauteurs inconnues au vulgaire. La contemplation des choses divines, après avoir fortifié leur intelligence et leur cœur, leur permettait de juger avec plus d'élévation et une sûreté de vue plus grande les hommes et les événements du

siècle. Leur science et leurs vertus les appelaient à rendre des services à la société, et l'histoire nous montre quelques-uns de ces saints Solitaires qui, éclairés de lumières divines, ont joué un rôle important, soit dans les affaires religieuses, soit dans les affaires politiques de leur époque. Puissants seigneurs, Évêques, princes, Cardinaux, Rois et Papes s'empressaient de venir près de ces âmes d'élite leur demander conseil pour la direction des consciences et des peuples.

Les vertus des disciples de saint Bruno, vertus puisées à des sources si pures, ne pouvaient rester toujours ignorées dans l'ombre du cloître. Parfois leur renommée de science et de sainteté se répandait au loin, et les Souverains Pontifes, d'accord avec le clergé et les fidèles, venaient arracher de leur cellule ces enfants de la solitude, pour les élever aux premières dignités de l'Eglise, en faire des pasteurs des âmes, des défenseurs de la foi, en attendant le moment où ils les inscriraient sur les diptyques sacrés.

Dans leur humilité, les Chartreux, à l'exemple de leur saint fondateur, ont toujours refusé les honneurs, et souvent il fallut user de violence pour leur faire accepter l'épiscopat. En toutes circonstances, ils se sont efforcés de faire le silence sur la vie des membres de leur Ordre, qui avaient embaumé leurs Monastères du parfum de leurs vertus, et ne demandèrent jamais au Saint-Siège de procéder à leur canonisation , malgré les nombreux miracles qui venaient constater au grand jour l'éclatante sainteté

de leurs frères ■'. Ils se contentèrent de relater leur vie si admirable et si pure, dans des Ephémérides qui sont restées manuscrites et ne doivent servir qu'à rédification des Religieux 2. Parmi les Chartreux canonisés, nous trouvons presque uniquement ceux qui, par obéissance, avaient quitté la solitude pour prendre le fardeau de l'épiscopat. Dès lors, toutes les démarches et les instances nécessaires en Cour Romaine avaient été faites sans leur participation et seulement par leurs diocésains.

Les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas de parler de tous les Chartreux morts en odeur de sainteté; contentons-nous de citer les noms des Religieux qui, par le jugement de l'Église, ont mérité d'être placés sur les autels, ou sont considérés comme les élus de Dieu par la piété populaire. Dans cette énumération nous omettrons de parler des Généraux de ['.Ordre. En dehors de saint Anthelme3, qui est honoré dun culte public, plusieurs, comme le constatent de nombreux auteurs, sont cependant placés parmi les bienheureux, mais nous renvoyons le lecteur à la cinquième partie de cet ouvrage, où nous avons consacré à chaque Général une biographie particulière.

1 Le Révérend Père Dom Boniface Ferrier a écrit un traité en latin où il donne les raisons pour lesquelles l'Ordre des Chartreux compte si peu de saints canonisés. — Voir V° partie, art. Boniface Ferrier.

2 Ephemerides Cartusianœ, ms. par Dom Le Vasseur- Archives de la Grande Chartreuse.

3 Sur la vie de Saint Anthelme, voir V Partie, Généraux de L'Ordre.

Toutefois, qu'il nous soit permis, dès maintenant, de constater que tous ces Généraux ont jeté le plus vif éclat par leurs talents, leurs vertus et leur sainteté. Il est bon de remarquer que pendant plus de huit siècles aucun n'a faibli sous le fardeau souvent bien lourd et bien pénible qui lui était imposé ; aucun n'a été déposé par indignité ou par une faute quelconque. C'est une succession admirable et sans tache. Aussi le Révérend Père Dom Jean Pégon a-t-il pu faire l'éloge suivant des Généraux de l'Ordre : « Rejetant loin d'eux tout souci des choses « de ce monde ; entourés de la brillante auréole « que projettent leurs éclatantes vertus, leur science « lumineuse, leur sainteté radieuse de gloire ; ce- « lèbres par leur gouvernement aussi sage qu'il « était fructueux et par leurs saintes entreprises « toujours couronnées de succès, ces hommes ont « consacré leur âme à Dieu et leur vie au salut du « prochain : leur nom servira d'exemple à la poste térité i. »

Parmi les Chartreux honorés par l'Église d'un culte public, nous devons citer, en suivant l'ordre chronologique : au XIIe siècle, le bienheureux Ayrald qui gouvernait avec sagesse la Chartreuse de Portes, dans les montagnes du Bugey, lors de sa nomination à l'Évêché de Saint-Jean-de-Maurienne.

1 « Hi omnes curarum sœculi hujus anfractu expediti, virtutis luce, eruditionis fulgore et sanctimonire multiplici gloria coruscantes, pleniore moderati regiminis et religiosorum operum successu, animam Deo, vitam subditorum saluti, famam posterorum exemple» consecrarunt. » — Le'gende du tableau des cinquante premiers Généraux de l'Ordre.

Ses vertus brillèrent d'un nouvel éclat dans la haute position où Dieu Pavait appelé, et à sa mort arrivée en 1 146, on l'honora comme un saint. Le culte rendu, de temps immémorial à ce vénérable Evêque, a été approuvé par le Pape Pie IX, le 23 décembre 1862 l. Sa fête est célébrée par les Chartreux, le 2 janvier.

Le bienheureux Jean d'Espagne naquit à Almanza, en 11 23. Venu en France pour étudier la philosophie, il se décida à quitter le monde et fit Profession à Montrieux. Nommé Prieur de cette Maison, en 1 147, il porta tout son zèle à l'observance de la Règle et s'efforça par son exemple et par ses soins de conduire ses Religieux dans la voie de la perfection. Saint Anthelme de Chignin, Général des Chartreux, le chargea d'écrire les Règles des Moniales de l'Ordre. Son œuvre démontre une sagesse et une prudence remarquables. Revenu à la Grande Chartreuse, il fut envoyé peu après, en ii5i, pour fonder la Maison du Reposoir, en Faucigny, où il rendit son âme à Dieu, le 25 juin 1160. La translation de ses reliques fut faite par Charles-Auguste de Sales, Évêque de Genève, le 6 octobre i65o. Son culte a été reconnu par la Sacrée Congrégation des Rites, le 9 juillet 1864 2. L'Ordre en célèbre la fête le 25 juin.

Le bienheureux Odon , surnommé de Novarre , du lieu de sa naissance, fit Profession dans la Char-

* Bollandistes. — Dom Le Vasseur Ephemerides Cartus. 2 Boll. Acta SS. — Le Vasseur Ephemerides Cartusiance. Morozzo, Theatrum chronol. cit.

treuse de Casottes, marquisat de Montferrat; quelques années plus tard, il fut envoyé comme Prieur dans le Couvent de Seitz, en Styrie. Ses succès furent si remarquables que le Pape, informé de sa solide piété et de sa haute intelligence, le délégua pour rétablir la discipline régulière dans une Abbaye de la ville de Zara. Le bienheureux, ayant été entravé dans sa mission par l'Archevêque, demanda vers 1189, au Pape Clément III, la permission de se retirer dans un Ermitage près de Tagliacozzo, dans les montagnes du pays des Marses , en Italie. Il y vécut en Anachorète et s'attira, par sa vie pénitente, la vénération des populations environnantes. Sa foi était si vive qu'il versait des larmes en offrant le Saint Sacrifice. Étant près de mourir, il s'écriait : « Je vois mon Dieu, je suis déjà en sa présence. » Il s'endormit dans le Seigneur, le i3 janvier 1 196. Plus tard on transféra ses reliques dans l'église du Monastère de Saint-Cosme-et-Saint-Damien à Tagliacozzo. Grégoire XIII ordonna de procéder à l'examen de sa vie et de ses miracles. l La fête du bienheureux Odon est solennisée le 14 janvier.

Saint Hugues de Lincoln, d'une noble maison de Bourgogne, naquit vers 1140. Élevé dans un Monastère de chanoines réguliers, il les quitta pour entrer à la Grande Chartreuse. Dès son Noviciat, sa piété et sa fermeté de caractère, tempérée par la prudence et la douceur, laissèrent présager que Dieu le réservait à de hautes destinées. En effet,

1 Boll. Acta SS. 14 janvier. — Morozzo, Theat. chronol. cit. — De Tracy, op. cit.

après avoir été Procureur du Couvent, sa réputation de science et de vertus s'étant répandue au loin, Henri II, Roi d'Angleterre, le demanda pour diriger la Chartreuse de Witham qu'il venait de fonder. Saint Hugues affermit ce nouvel établissement, et bientôt par l'ascendant de son génie et de ses vertus s'acquit un tel crédit près du Roi que ce monarque le fit placer, malgré son humilité et sa résistance, sur le siège épiscopal de Lincoln, en 1 185. Le nouvel Évêque répondit à toutes les espérances qu'on avait conçues de la droiture de son àme et de la rare pénétration de son esprit. A une intelligence d'élite il joignait une grande circonspection et un courage incapable de se laisser ébranler par aucun respect humain, par aucune considération. Les divers Papes, sous lesquels il vécut, reconnurent son mérite et le chargèrent de régler les affaires les plus importantes et les plus épineuses de l'Église d'Angleterre. L' Évêque se servit de son autorité pour empêcher les vexations et les empiétements du Roi Richard Ier et des seigneurs de la Cour. Rien ne pouvait l'arrêter, dès le moment que la justice et le bien de l'Église lui demandaient de sévir. Dans ses luttes avec le monarque Anglais, il sut toujours faire respecter son caractère épiscopal. Richard Ier disait : « Si tous les Évêques ressemblaient à celui-là, les princes et les courtisans n'auraient aucun pouvoir sur eux. » Le saint prélat, détaché des biens temporels, mettait tout son bonheur à répandre les revenus de son Église dans le sein des pauvres et des malheureux. Une chose

manquait à son bonheur, la solitude du cloître. Saint Hugues exprima plusieurs fois le désir de se démettre de son évêché, mais le Souverain Pontife, ne considérant que le bien de l'Eglise, refusa toujours de consentir à son départ.

Sous le roi Jean-sans-Terre, Hugues fut envoyé en France pour négocier la paix avec Philippe- Auguste. Dans ce voyage, le saint Évêque eut la joie de passer quelques jours dans la solitude de la Grande Chartreuse ; il aurait été heureux d'y terminer ses jours et de s'y recueillir avant de paraître devant le Souverain Juge. A peine de retour en Angleterre, il tomba malade et mourut saintement, couché sur la cendre, revêtu de son habit de Chartreux, le 17 novembre 1200 !. Sa fête est célébrée le 17 novembre.

Vers la même époque, mourait dans une Chartreuse de Piémont un pieux Frère Convers, Guillaume de Fenouil. L'Église a voulu honorer d'un culte public les vertus et la douce piété de cet humble enfant de saint Bruno, en lui décernant le titre de bienheureux. Son histoire est peu counue, mais les habitants de la contrée ont conservé le souvenir des miracles qui s'opérèrent à son tombeau. Les Chartreux font l'Office de ce saint Convers le 19 décembre.

Dans le courant du XIIIe siècle, l'auréole de la sainteté continua de briller du plus vif éclat au

1 Boll., ÀctaSS. — Surius, Acta SS. — Le Coulteux, Annal. Cart. — Le Vasseur, Ephem. Cartus. — Dorland, Chron. Cartus. — Morozzo, Theat. chronol. — Hist. de l'Eglise.

milieu des enfants de saint Bruno. Au commencement de ce siècle mourut un vénérable solitaire, saint Arthaut ou Arthold, issu d'une puissante famille qui habitait le château de Sothonod, dans les montagnes de Valromey. Jeune encore, n'écoutant que la voix de Dieu, il quitta la Cour d'Amédée III de Savoie et fit Profession à la Chartreuse de Portes, en ii23. Le Vénérable Guigues, cinquième Prieur de la Grande Chartreuse, appréciant les mérites du jeune Religieux, l'envoya, en ii 32, fonder un Monastère à Arvières, dans une affreuse solitude qui domine les gorges profondes du Grand-Colombier. Les vertus du nouveau Prieur lui attirèrent bientôt la vénération publique. La plus stricte discipline régnait dans son Monastère et il était heureux au milieu de ses frères, lorsque le clergé et le peuple de Belley le demandèrent pour Pasteur. A cette nouvelle, saint Arthaut s'enfuit dans la forêt, mais ayant été découvert, il fut obligé de se soumettre à la volonté du Souverain Pontife. Il gouverna avec zèle l'Eglise de Belley, de 1184 à 1 190, édifiant ses ouailles par la pratique de toutes les vertus. A cause de son grand âge et de ses infirmités, il donna sa démission, avec l'autorisation du Pape Clément III, et revint finir ses jours dans sa chère solitude d'Arvières, se préparant à la mort par la pratique de la plus austère pénitence. Après avoir exhorté les Religieux de la Communauté à être fidèles à leur vocation, il rendit doucement son âme à Dieu, le 6 octobre 1206, âgé de plus de cent ans. Jean de Passelaige,Évêque de Belley, fit la transla-

tion des reliques du saint, le 9 mai 1640 *. Son culte a été reconnu à Rome dans le courant du XIXe siècle. Les .Chartreux font l'Office de saint Arthaut le 7 octobre.

Saint Etienne de Ghatillon, né à Lyon, en 11 55, montra dès sa jeunesse une grande piété et un vif aurait pour la solitude. Décidé à tout quitter pour se dévouer entièrement au service de Dieu, il entra chez les Chartreux, en 1176, et fit Profession à Portes, où bientôt il édifia ses frères par ses vertus. Quelques années plus tard, il fut élu Prieur du Monastère, et il dirigeait avec prudence sa Communauté, lorsque le clergé de Die demanda au Souverain Pontife Innocent III de confirmer l'élection qui venait d'être faite de Dom Etienne, comme Evêque de leur Église. Le pieux Chartreux refusa énergiquement l'honneur qu'on voulait lui imposer, et le Pape dut écrire au Prieur de la Grande Chartreuse pour obliger son inférieur à se soumettre aux vœux du clergé de Die. Son sacre eut lieu à Vienne, en 1208. Saint Etienne remplit les fonctions pastorales avec une charité et un zèle qui lui attirèrent l'amour de tous ses diocésains. Il gouvernait l'Église de Die, depuis près de six ans, lorsque Dieu le rappela à lui, le 7 septembre 121 3. Ses reliques déposées dans l'église cathédrale de Die furent brûlées au XVIe siècle par les Réformés'2. La

1 Boll. Acta SS. — Le Vasseur, Ephemer. Cartus. Ms. — Guiehenon, Hist du Bugey. — Morozzo, Tkeat. chronol. — Le P. de Tracy, op. cit.

- Surius, Acta SS. — Bolland, Acta SS. — Le Vasseur. Ephem. ras. — Morozzo, Thecit. cit. — De Tracy, op. cit.

fête de saint Etienne de Die est solennisée dans l'Ordre, le 7 septembre.

Le bienheureux Boniface de Savoie était fils de Thomas Ier. Pour se soustraire aux séductions du monde, il entra à la Grande Chartreuse et y reçut Thabit religieux. Son unique ambition était de vivre ignoré ; mais Dieu avait d'autres vues sur lui, et malgré sa modestie, il dut abandonner le noviciat pour administrer successivement les diocèses de Belley et de Valence. Quoique fort jeune encore, il montra tant de prudence que, le Siège archiépiscopal de Cantorbéry étant devenu vacant par la mort de saint Edmond, Boniface fut jugé digne d'y monter. Le Pape Innocent IV le sacra à Lyon. Grâce à la patience et à la fermeté du nouveau prélat, les abus qui s'étaient répandus parmi les clercs furent corrigés, les désordres réprimés et bientôt la piété fut rémise en honneur. Pasteur vigilant, apôtre zélé, sage dispensateur des mystères célestes, Boniface prit une] telle influence près du Roi d'Angleterre, Henri III, que celui-ci ayant été obligé de s'éloigner de son royaume, lui en laissa la régence. En 126g, le pieux Archevêque de Cantorbéry revint en Savoie, à la prière de son frère Philippe, mais atteint d'une maladie grave et usé par un épiscopat laborieux de vingt-cinq ans, il mourut à Sainte-Hélène-du-Lac, le 14 juillet 1270. Son corps fut inhumé dans l'Abbaye de Haute- Combe, et son tombeau fut entouré de la vénération des fidèles. Les armées républicaines détruisirent ce tombeau en 1792, mais le Roi de Sardaigne le fit

rétablir, en 1826. Le culte de ce bienheureux fut approuvé par Grégoire XVI, le 7 septembre 1 838 : les Chartreux célèbrent la fête de Boniface de Savoie le i5 juillet '.

Au XVe siècle apparaît la grande figure du bienheureux Nicolas Albergati. Ce Vénérable Religieux naquit à Bologne, en i3j5. 11 avait fait de brillantes études de droit, et déjà il était considéré comme un savant jurisconsulte, lorsque touché de la vie sainte des Chartreux, il abandonna sa carrière et fit Profession dans la Chartreuse de Bologne, en i3q(5. Sa science et ses vertus engagèrent les Religieux de ce Monastère à le choisir pour Prieur, en 1407. Il dirigeait encore la Communauté lorsqu'il fut élu Evèque de Bologne. Le pieux Solitaire fit opposition à cette élection, mais Dom Jean de Griffenberg, Général de l'Ordre, lui ayant commandé de se soumettre, il fut sacré le 4 juillet 141 7. Le nouvel Évêque employa tous ses efforts pour effacer dans son diocèce les restes du schisme, et il parvint à réconcilier les habitants de Bologne avec le Pape Martin V. Son zèle et sa charité, pendant la peste qui sévit alors, lui attirèrent la vénération publique. Le Pape, qui avait su apprécier ses éminentes qualités, l'envoya en France, avec le titre de Légat, en 1422, pour cimenter la paix entre Charles VI, Roi de France, et Henri V, Roi d'Angleterre. Quelques années plus tard, en 1426, Nicolas Albergati fut promu au cardinalat,

' Bolland. — Girv. Vie des Saints.

avec le titre de Sainte-Croix : c'est sous ce nom qu'il est connu dans l'histoire. Par sa médiation, la paix fut signée, en 1432, entre Philippe, duc de Milan, et la république de Venise. Le Pape Eugène IV confia aussi différentes légations au Cardinal de Sainte-Croix; il l'envoya deux fois en France, puis au Concile de Baie et à l'assemblée de Nuremberg. L'année suivante, 1439, Albergati assista au Concile de Florence, où il soutint avec éclat la discussion avec les Grecs. « Ce saint Cardinal, dit un de ses biographes, s'attirait partout la vénération par sa douceur, sa dextérité dans les affaires et sa prudence. » Au milieu des honneurs, il aspirait toujours après la solitude. Le Pape lui disant un jour qu'il était disposé à lui accorder ce qu'il pourrait désirer, le bienheureux lui répondit : « Mon désir serait de retourner dans ma Chartreuse pour m'y préparer à l'éternité. » Il n'eut pas cette consolation-, obligé d'accompagner le Pape à Sienne, il y mourut le 9 mai 1443, des suites d'une infirmité des plus pénibles, dont il souffrait depuis longtemps et qu'il supportait avec une patience héroïque. Le Pape assista à ses obsèques. Son corps fut transféré de Sienne à la Chartreuse de Florence. Poggio, secrétaire d'Eugène IV, rapporte dans son éloge du bienheureux que les courtisans des Rois d'Angleterre et de France disaient qu'ils n'avaient jamais vu un homme aussi recommandable par sa sainteté, sa foi et sa probité.» Le Cardinal Paléotti, dans son Archiépiscopale Bononiense, met Nicolas Albergati parmi les bienheureux titulaires de cette église.

— -po — ■

Benoit XIV autorisa son culte par un bref du 6 octobre 17441. Les Chartreux font son Office le 10 mai.

L'auréole de la. sainteté brilla aussi du plus vif éclat parmi les Moniales du XIVe siècle. La bienheureuse Béatrix d'Ornacieux, professe du Couvent de Parménie et ensuite Prieure de la Chartreuse d'Eymen, fut honorée des stigmates et rendit sa belle âme à Dieu le 5 février i3o3; le décret de béatification est daté du 1 5 avril 1869. La fête de la bienheureuse Béatrix est solenniséedansTOrdrele 1 3 février.

La plus célèbre de toutes est sainte Roseline de Villeneuve. Née au château des Arcs, elle abandonna sa famille pour se vouer entièrement à Dieu dans la Chartreuse de Bertaud, où elle fit Profession, en 1280. Plus tard, elle fut nommée Prieure du Monastère de Celle-Raubaudet dirigea cette Maison de i3oo à i325. Cette sainte Moniale mérite par son angélique piété, ses continuelles austérités et sa profonde humilité d'être présentée comme modèle à toutes les Religieuses qui vivent sous la Règle de saint Bruno. Elle mourut en odeur de sainteté, le 17 janvier 1329, entourée de la vénération générale. Son culte a été reconnu par les décrets pontificaux du 9 mai 1 85 1 et du 17 septembre 18572 . Sa fête est célébrée dans l'Ordre le 16 octobre.

1 Bolland. Acta SS. 10 mai. — Zanotti, Vie du bienheureux, en italien. — Cavalli, Cordelieiy'd. — Louis d'Attiehi, Évêque d'Autun, Idect perfecti prcesulis, in vita B. Nicolai Albergali.— De Tracv, op. cit. — Hist. de l'Église.

2 Cf. Bolland", Acta SS. — Baillet, Vie des saints.— Giry. id. — Le Vasseur, Ephem. ms. — LX- fracy, op. cit.

Après avoir esquisse à grands traits la vie des principaux saints Chartreux dont le culte a été reconnu solennellement par TEglise, nous ne pouvons passer sous silence ceux qui semblent avoir été canonisés, non seulement par la piété de leurs frères dans la vie monastique, mais surtout par la vénération des peuples. En donnante ces Religieux le titre de saint ou de bienheureux, nous n'oublions pas qu'ils n'ont pas droit aux hommages d'un culte public; et, ici, nous protestons de notre entière obéissance à l'autorité du Saint-Siège, nous soumettant humblement au décret du Pape Urbain VIII et au respect que nous devons à la sainte Église, notre mère, à qui seule il appartient de statuer sur ces matières. Nous avons voulu seulement conformer notre langage à celui de ces populations religieuses du Moyen-Age, qui proclamaient élus de Dieu, les pieux personnages dont elles' avaient apprécié les vertus et admiré la vie sainte et mortifiée.

Parmi ces saints personnages nous trouvons le bienheureux Etienne de Bourg, chanoine de Saint-Ruf ', qui désireux de se vouer à Dieu dans la solitude la plus parfaite, avait tout quitté pour accompagner saint Bruno, lors de son départ de Saisse-Fontaine pour le Dauphiné. Après avoir passé quelques années au Désert de Chartreuse, il fut désigné, à cause de son zèle et de ses vertus éminentes, pour diriger la Chartreuse de Meyriat, au diocèse de Belley, où il mourut le 4 janvier 1 1 18,

' Morozzo, op. cit.

laissant à ses frères l'exemple d'une vie sainte et mortifiée. Quelques auteurs donnent à ce vénérable Religieux le titre de Saint.

Le bienheureux Ponce de la Balme ou de Balmez était chanoine et pénitencier de l'Archevêque de Lyon, lorsque Dieu l'appela à la vie monastique. En iii 6, il fonda la Chartreuse de Meyriat et peu après y fit Profession ; il était Prieur de cette Maison lorsqu'il fut appelé à monter sur le trône épiscopal de Belle)'', en 1 121. Ce vénérable prélat continua, pendant son épiscopat, la vie de pénitence et d'austérité du Chartreux, et édifia ses ouailles par la pratique de toutes les vertus. Il mourut le i3 décembre 1 1401 .

Le bienheureux Bernard II, dit de Portes, était Religieux de la Chartreuse, de Portes. L'illustre saint Bernard, abbé de Clairvaux, visitant ce Monastère remarqua ce pieux Solitaire et se lia d'amitié avec lui. On a conservé quelques lettres adressées par ce célèbre Abbé au bienheureux Bernard; ce fut aussi à ce Religieux qu'il envoya ses sermons sur le Cantique des Cantiques. Les éminentes vertus de cet Anachorète firent tant d'impression sur l'Abbé de Clairvaux qu'il engagea le Pape Eugène à l'élever à la dignité épiscopale. Le Souverain Pontife voulant lui donner un Siège en Lombardie, saint Bernard, dans une de ses lettres, prie le Pape de réserver « ce jeune Religieux de complexion si faible» pour un autre Siège. Bernard de Portes fut élu Évêque de Belley en 1 1 36; mais après avoir gouver-

1 Cf . Rolland. — Le Coulteux, Annal, car tus.

né avec sagesse son Église, pendant quatre ans, il obtint du Souverain Pontife de revenir à la Chartreuse de Portes, où il fut nommé Prieur, après la démission de Bernard de Varin, en 1 146. Il mourut dans cette charge, le 16 décembre 11 52, après avoir édifié ses Religieux par son humilité, sa piété et ses vertus ' .

Le bienheureux Humbert de Baugé, Archevêque de Lyon, désabusé des honneurs, résolut de s'ensevelir dans la solitude pour se donner entièrement à Dieu et s'occuper de sa fin dernière. Après avoir fait bâtir, en 1168, un Monastère de Chartreux dans la forêt de Seillon, au diocèse de Belley, il y fit Profession et devint Prieur de cette Maison . Sa douce piété, et ses grandes vertus lui ont obtenu le titre de bienheureux. Il mourut à Seillon, le i3 novembre 1 180 2 .

Le bienheureux Rayhald, appelé à la vie monastique par le divin Maître, vint s'enrôler dans la sainte phalange des disciples de saint Bruno . La renommée de ses vertus ne put rester longtemps ensevelie dans l'ombre du cloître de la Chartreuse de Portes où il s'était retiré. Bientôt le clergé et les fidèles de Belley le choisirent pour leur Évêque . Malgré son humilité il dut se soumettre, mais, sur le trône épiscopal, il redoubla ses austérités et mourut en odeur de sainteté, le 3o novembre 1 184 3.

1 Dom le Vasseur, Ephem. Car tus. — Boll. Acta. SS. — Saint Bernard, Epist. i53, 154, i55, 25o. — Hist. litlcr. Je France, t. xn.

- Cf. Bolland. — Morozzo, ut supra.

•■ Ibid.

Le bienheureux Didier, dégoûté du monde, avait cherché le bonheur dans la solitude ; la vie cartusienne si rude et si austère l'avait attiré. Il était heureux, mais la renommée de ses vertus s'étant répandue au dehors, le clergé et le peuple l'élurent Evêque de Die. Obligé d'accepter ce poste par obéissance, il se dévoua entièrement à l'apostolat et passa à une vie meilleure, en 12 14 '.

Le bienheureux Ponce de Thoire de Villars, d'une noble famille de la Bresse, était entré dans la cléricature et possédait un canonicat dans la cathédrale de Lyon, lorsque dédaignant les honneurs auxquels il pouvait prétendre par sa naissance et ses talents,il vint frapper à la porte de la Chartreuse de Seillon,pour vivre seul à seul avec Dieu. Quelques années plus tard, il fut élu Prieur de ce Monastère et enfin choisi comme Evêque de Mâcon. Il continua de porter un cilice et d'observer l'abstinence de l'Ordre ; on le considérait comme le père des pauvres. Sur le trône épiscopal, il regrettait toujours les heureux jours qu'il avait passés chez les Chartreux ; aussi étant parvenu à faire agréer sa démission, se retira-t-il dans le Monastère de Mont- Merle, près de Mâcon, où il mourut saintement le 12 janvier 1220 2 .

Le bienheureux Ulrich ou Henri de Bottis, étant Prieur de la Chartreuse de Portes, fut appelé par le vœu du clergé à l'évêché de Genève. Cette élévation inattendue pénétra cet humble Religieux de

1 Cf. Bolland. — Dom Le Vasseur, Ephemer, ms. -' Ibid.

douleur ; il dut cependant accepter par obéissance, mais suivant l'exemple de plusieurs de ses devanciers, après avoir gouverné cette Eglise avec un zèle tout apostolique, pendant quelques années, il fit accepter sa démission parle Pape Clément IV, et retourna dans son ancien Monastère où il rendit pieusement son âme au Seigneur, le 29 octobre i2j5l.

Le XIVe siècle a donné à l'Ordre des Chartreux le bienheureux Pierre Pétroni, d'une noble famille de Sienne. Dès sa jeunesse, le bienheureux manifesta sa piété et sa charité en s'associant cà de pieux séculiers qui se dévouaient au service des malades dans l'hôpital de Sainte-Marie- della-Scala. Touché de la vie édifiante des Chartreux de Maggiani, près de Sienne, il y fit Profession et reçut le diaconat. Son biographe rapporte qu'il se coupa un doigt pour ne pas être ordonné prêtre, tant son humilité redoutait un si grand honneur. L'humilité du saint Religieux était si profonde qu'il se fit surtout le serviteur des malades. Plein de douceur et de charité envers les autres, il était dur et sévère pour lui-même. Sa réputation de sainteté s'étendit tellement dans toute l'Italie qu'un grand nombre de personnages illustres venaient le consulter comme un élu du Seigneur. Il mourut en odeur de sainteté, le 29 mai i36i 2.

Le XVe siècle compte aussi plusieurs Chartreux d'une vertu éminente. Parmi eux, nous trouvons

2 Bolland. Acta. SS. — Durbani, Vie du Saint, en italien De Tracs, op. cit.

le bienheureux Etienne Maconi, Prieur de Milan et ancien secrétaire de sainte Catherine de Sienne qui, en mourant, l'avait engagé à entrer chez les Chartreux. Pendant legrand schisme d'Occident qui avait amené la division dans l'Ordre, Dom Etienne fit les efforts les plus méritoires pour réunir les deux partis. Lorsque les profès de la Chartreuse de Seitz, ayant reçu du Chapitre Général dissident tous les droits des profès de la Grande Chartreuse, rappelèrent, en i3o,8, à succéder comme Général à Dom Christophe, ancien Prieur de Maggiani, le saint et pieux Solitaire montra tous les nobles sentiments de son âme. En acceptant cette dignité, il avait posé comme condition de son acceptation, de rester libre d'agir, comme il le jugerait convenable, pour le bien de l'Ordre, et de renoncer au Généralat, dès que cette abdication lui paraîtrait nécessaire, pour faire cesser la division. Aussitôt il se mit à l'œuvre pour rétablir l'unité, n'épargna aucune démarche pour concilier les esprits et ne se laissa rebuter par aucune difficulté. Enfin, au Concile Général de Pise, il put remettre sa démission entre les mains des délégués de la Grande Chartreuse, en 1410, et, soutenu énergiquement par les Chartreux Allemands, il pressa le Chapitre Général, son compétiteur s'étant aussi démis de sa charge, de faire nommer un Général accepté par les deux partis. A cause de ses vertus et de son amour pour l'Ordre, on voulut l'admettre au nombre des électeurs, mais aussi humble que prudent, il refusa cet honneur. Heureux de voir la paix rétablie, il se

retira dans la Chartreuse de Milan, pour ne plus s'occuper que de Dieu. Il y passade longues années dans l'exercice de la plus austère pénitence, et mourut, entouré de la vénération générale, en 1450 l. Le Vénérable Denys Lœwis, surnommé le Chartreux, natif de Rikel, près de Looz, dans la principauté de Liège, fit Profession à la Chartreuse de Ruremonde, en 1423. Son amour de l'étude l'aida beaucoup, comme il le dit lui-même dans ses ouvrages, à supporter avec bonheur la profonde retraite que prescrivait la Règle. Entièrement absorbé en Dieu, il ne voyait que lui dans ses travaux, ce qui lui fit donner le titre de « docteur extatique. » On a de lui un grand nombre d'ouvrages pleins d'instructions salutaires et d'une onction touchante. Très érudit, il appliquait heureusement dans ses écrits les passages de l'Ecriture, et un de ses biographes a pu dire de lui : « il était sobre et sage dans sa spiritualité et il n'y a guères d'auteur mystique dont les ouvrages se lisent avec plus de plaisir et de fruit. » On rapporte que le Pape Eugène IV, ayant lu un des ouvrages du Vénérable Denys, s'écria dans son admiration : « Lœtetur mater Ecclesia, quœ talem habuit filium. » Dieu l'éprouva par de grandes souffrances et de nombreuses infirmités, mais il sut supporter chrétiennement les vives douleurs qui l'assaillaient, et sa patience lui attira plus d'admirateurs encore que ses écrits. Il mourut en odeur

1 Le Vasseur, Ephrem. ms. — Dom Innocent Le Masson, Annales. Ord. Cartus. — Morozzo, Theat. chronol. — Voir plus haut, p. 410.

de sainteté, à la Chartreuse de Ruremonde, le 12 mars 1471, âgé de soixante-neuf ans ; il avait passé quarante-huit années dans l'Ordre. En 1608, ses ossements furent transférés du cimetière, dans l'église du Monastère de Ruremonde et placés derrière le maître-autel1.

Pour terminer, citons encore le Vénérable Jean- Fort, profès de la Chartreuse de TEchelle-Dieu, en Espagne, mort le 12 mai 1464; et le bienheureux Jean, ou Hans Wagner, Convers de la Chartreuse d'Ittengen, en Suisse. Ce Frère ayant obtenu du Pape Innocent VIII l'autorisation de vivre en ermite, se retira, en 1489, sur la montagne du Mont-Pilate, où il mourut en odeur de sainteté, le 9 mai i5i62. Tous ces enfants de saint Bruno, par leur vie pieuse, austère, et pénitente ont attiré sur l'Ordre des Chartreux les bénédictions du ciel; tandis que le parfum de leurs vertus, s'étant répandu au dehors des limites de leurs Monastères, les a fait considérer par les populations environnantes comme les élus du Seigneur.

Les Moniales donnèrent aussi des Religieuses qui firent l'édification de l'Église et des fidèles. En dehors de celles que nous avons déjà signalées et qui sont honorées d'un culte public, nous trouvons parmi les plus remarquables la bienheureuse Agnès, Prieure des Escouges, morte en 11 25; la bienheu-

{ Bolland., Act. SS. — Dom Thierry Loer a publié la vie du Vénérable Denys, en 1 532. Cologne. — Cf. Baillet, Giry, Vie des Saints. — Feller, Dict. Hist. — De Tracy, op. cit.

2 Legendum-Sammlung. ap. les Petits Bollandistes.

reuse Victoire, autre Prieure de la même Maison, en i2o3; la bienheureuse Catherine, Prieure de Pre'mol, dont la mort remonte au milieu du XIIIe siècle.

La Vénérable Marguerite d'Oyngt, d'une illustre famille du Lyonnais, Prieure du Monastère des Poletins sut, par ses vertus, conduire dans le chemin de la perfection les Religieuses qui étaient confiées à ses soins et les édifia par sa vie sainte et mortifiée, jusqu'au moment où Dieu l'appela à lui, en i3io.

Ces saintes Moniales, malgré la faiblesse de leur sexe, n'avaient pas été effrayées de la vie rude, pénible et austère des enfants de Saint Bruno. Pieuses et poétiques figures, elles nous redisent l'énergie de la foi et l'immense besoin de sacrifice qui remplissaient leurs âmes d'élite. Le monde n'avait point su trouver de chaînes de fleurs assez brillantes pour les retenir ; elles avaient tout quitté, tout sacrifié, jeunesse, beauté, rang, fortune. Illuminées d'une clarté céleste, les yeux tournés vers leur divin Maître, elles avaient deviné les joies de cette vie de prière et d'immolation des Chartreux, elles y aspiraient de toute la puissance de leur être et se donnaient au Seigneur avec bonheur, avec allégresse, montrant au monde étonné à quelle hauteur peuvent s'élever des cœurs embrasés de l'amour de Dieu et dévoués au salut des âmes.

L'Ordre des Chartreux a, de plus, la gloire de posséder d'illustres martyrs et de nobles défenseurs de la foi.

Pendant les troubles suscités en Bohême par les Hussites, Zischa, un de leurs chefs, non content, en 1415, de brûler la Chartreuse connue sous le nom de Jardin-de- la-Vierge, près de Prague, retint les Religieux en captivité; un seul put échapper . Onze de ces saints Solitaires échangèrent contre une couronne d'immortelle félicité, les couronnes d'épines dont les Hussites avaient ceint leur front avant de les massacrer * . On rapporte aussi que Dom André, Prieur de Seitz, en Styrie, fut massacré de la façon la plus barbare, par les hérétiques, tandis qu'il se rendait au Chapitre Général de 1 52 1 .

Lorsque les Turcs , sous le commandement de l'Empereur Soliman II, vinrent assiéger la ville de Vienne, en 1529, ils martyrisèrent deux Moines de la Chartreuse de la Vallée-de-Tous-les-Saints , à Maurbach : Dom Sigismond, profès de cette Maison, et Dom Modeste, profès de Brïnn . Ils firent aussi subir le dernier supplice à plusieurs Convers, entre autres aux Frères Erhard, Michel et Jean, ainsi qu'au Frère Donné Sébastien 2 .

Au XVIe siècle, à l'époque où Henri VIII, Roi d'Angleterre se sépara de l'Eglise Romaine et tenta de se faire reconnaître comme chef spirituel des Églises de son royaume , les Chartreux anglais restèrent fidèles au Vicaire de Jésus-Christ. Ils refusèrent énergiquement de souscrire à l'acte illégal qui établissait la suprématie du monarque, et qui

1 Dom Petreius. Annot. Chron. Dorlandi, cap. xi, n. i5. — Notes Ms. de la Grande Chartreuse.

2 Dom Petreius, ut supra, cap.xi, n. 5.

venait d'être reconnu par le Parlement et une grande partie du clergé. Dès lors, Henri VIII se fit leur persécuteur et voulut assouvir sa haine contre ces Religieux,qu'il regardait comme les plus fermes partisans de la primauté romaine . Plusieurs furent immolés à son ressentiment.

Le Vénérable Dom Jean Houghton, Prieur de la Chartreuse de la-Salutation-de-la-Bienheureuse- Vierge-Marie à Londres et Visiteur de la province d'Angleterre, homme remarquable par ses vertus et sa sainteté, ayant refusé de se soumettre au décret dit de la suprématie , fut condamné à mort , pendu et écartelé à Tyburn , le 4 mai 1 535. Avant de mourir, le saint Religieux protesta qu'il avait toujours été un sujet fidèle au Roi , mais que sa conscience ne lui permettait pas de se séparer du chef suprême de l'Eglise, successeur de saint Pierre, à qui Jésus-Christ a dit : « Vous êtes Pierre et sur cette Pierre j'édifierai mon Église . » Le corps du saint martyr fut exposé aux insultes de la populace, et un de ses membres fut attaché à la porte de son Monastère ' . Dom Robert Laurens , profès de Londres et Prieur de la Chartreuse de Belle-Vallée, près de Nottingham, et Dom Augustin Webster, profès et Prieur du Monastère de la Visitation, à Shéne, fermement attachés au Siège de Saint Pierre, centre de l'unité, refusèrent aussi de se soumettre aux ordres du despote, et reçurent à Londres la

1 Dom Maurice Chauncéy, Historia Martyrum octodecim Cartusianorum sub rege Angliœ Henrico octavo, anno Domini i535, i53j, /5^/, crudeliter interfectorum.

palme du martyre, le même jour que Dom Houghton 1 .

Le 19 juin de la même année, trois autres Chartreux, Dom Humfroi Middelmore , Vicaire de la Chartreuse de Londres, Dom Guillaume Exmew, Procureur de la même Maison, et Dom Sébastien Newdegate, d'une famille noble du pays, eurent la tête tranchée ; leurs corps ayant été écartelés, on en exposa les débris en divers endroits de la ville de Londres, pour servir de spectacle au peuple et lui apprendre à obéir à son tyran.

Nicolas Sanderus, dans son histoire du schisme d'Angleterre, rend compte du supplice de ces martyrs de la foi. « Après les avoir tenus quatorze jours « en prison, les fers au col, aux bras et aux jambes, « en sorte qu'ils ne pouvaient les remuer, ils laissè- « rent un illustre témoignage de leur foi ; car ayant « été traînés sur des claies par les rues de Londres, « jusqu'au lieu du supplice, on les attacha un mo- « ment au gibet d'où on les descendit encore vice vants ; le bourreau leur coupa les parties que « l'on ne peut honnêtement nommer, les jeta au « feu, leur ouvrit le côté avec un couteau, en arnica cha les entrailles, qu'il jeta pareillement au feu; « enfin il leur coupa la tête et mit le corps en quatre « quartiers, qu'il fit bouillir, puis les attacha en « divers lieux 2. »

Outre les Chartreux dont nous venons de parler,

1 Idem.

2 Traduction de Sanderus de schism. Angl. par Maucroix, chanoine de Reims, t. I, p. 146.

dix autres Religieux du même Ordre, profès du couvent de Londres, furent jetés dans les prisons, en i53y. Dom Richard Beerer, Dom Thomas Johnson, Dom Jean Greenitch, Dom Jean Dany, diacre, et les Frères Convers Wilhelme Grenewode, Thomas Schvenen, Robert Salte, Walter Person, Thomas Reding et Wilhelme Horn. Neuf de ces illustres prisonniers périrent des suites de la misère qu'ils eurent à supporter et des souffrances qu'on leur fit endurer. Lorsqu'on vint annoncer à Thomas Cromwel, alors ministre, que ses prisonniers étaient morts « de faim et de puanteur, » il jura qu'il avait grand déplaisir qu'une mort si douce leur eût épargné les tourments qu'il leur préparait. Le Frère Convers Wilhelme Horne, qui survécut à ses compagnons de captivité, fut martyrisé le 4 novembre 1 541 , après avoir passé quatre ans en prison. Deux autres Religieux, Dom Jean Rochester et Dom Jacques Wannert, profès de la Chartreuse de Londres, furent pendus à York, le 11 mai i53j '.

La Hollande eut aussi son confesseur de la foi, dans la personne de Dom Juste, de la ville de Gouda et de l'illustre famille de Schoen-Hoven. Il était sacristain de la Chartreuse de Delft, lorsque les hérétiques détruisirent ce Monastère, en i56g; voulant se réfugier à la Chartreuse de Cologne, il fut arrêté en chemin et conduit dans la petite ville de Brille. Là il fut condamné à mort, le ier août 1572, pour

{ Dom Chauncéy ut supra. — Nicolas Sanderus, op. cit. — Morozzo, Theatrum Chronologicum cit. — Dorlandus, Chrome. Ord. Cartus. cit. — De Tracy, op. cit. p. 229,

s"être refusé de participer aux impiétés des hérétiques ' .

Vers la même époque, 23 juillet 072, quand le prince d'Orange s'empara de la ville deRuremonde, les soldats de la Religion Réformée, qui se trouvaient dans son armée, saccagèrent la Chartreuse de cette ville et massacrèrent presque tous les Religieux, « en haine de l'état monastique. » Voici les noms de ces martyrs : Dom Wilhelme Wellen, antiquior; Dom Vincent d'Herch, sacristain ; Dom Érasme, d'Utrecht; Dom Léonard, de Liège ; Dom Jean Leevis; Dom Matthias, de Cologne-, Dom Sévère, profès de Coblentz, hôte de Ruremonde ; Dom Jean Gressenich, diacre; Dom Henri Wellen, diacre ; et les Frères Convers Etienne, Albert Winseme et Jean Siltardt '-.

Au siècle suivant, la Chartreuse de Seitz en Styrie fut envahie par des bandes Musulmanes, les Religieux furent massacrés dans l'église, et le Père Prieur pendu à la corde qui soutenait la lampe du sanctuaire, i63o 3.

Nous nous arrêtons dans cette énumération, et cependant, depuis lors jusqu'à nos jours les Chartreux comptent un grand nombre de martyrs volontaires qui, par l'éclat de leurs nobles vertus.

' Dom Gérard Éloy, Vita et martyrium B. Justi Goudani, Cartusics Delphensis in Hollandia sacristœ.

2 Dom Arnaud Harvensius, Prieur de la Chartreuse de Gand, Historica Relatio duodecim martyrum Cartusianoj-um qui Ruremondce^ anno i5j2^ agonem suum féliciter compleverunt.

3 Morozzo, Theatrum Chronologicum cit. p. 3 18.

l'énergie de leur foi vive et leur attachement inviolable à la chaire apostolique, forment une brillante auréole autour de l'œuvre de saint Bruno. Pendant les guerres de religion qui ensanglantèrent si longtemps l'Allemagne, la France, les Pays-Bas et la Suisse, Luthériens, Calvinistes, Réformés ou Huguenots, dans leur rage sacrilège, firent aussi de nombreuses victimes, parmi les Chartreux. On compte plus de cinquante Religieux de l'Ordre qui souffrirent le martyre à cette époque.

Plus près de nous, sous le règne de la Terreur, au moment où de si nombreuses et de si tristes défaillances vinrent affliger l'Église, les Chartreux fidèles à la foi catholique montrèrent le courage le plus héroïque, et un grand nombre cueillirent la palme du martyre, dans les prisons ou sur les échafauds révolutionnaires. Les noms de ces Religieux sont peu connus; c'est donc un devoir pour l'historien de les sauver de l'oubli.

La première victime des fureurs antireligieuses de la Révolution fut Dom Benoît, Vicaire de la Chartreuse de Bon-Pas, jeté pieds et poings liés dans la Durance, en 1792. Dom Pierre Brissard, profès d'Auray, hôte de la Grande Chartreuse, fut éventré et noyé à Nantes, vers la fin de 1793. La môme année, Dom André Jacquet, sous-Diacre, profès de la Maison du Val-Saint-Gcorgcs, était mitraillé à Lyon. Plusieurs Chartreux emprisonnés comme prêtres réfractaires portèrent leurs têtes sur Péchafaud dans cette même ville de Lyon; Dom Etienne Ballet, profès de la Grande Chartreuse, guillotiné

le 2 janvier 1794; Dom Dominique Mollièrc, profès de Lyon, fusillé le 2 février suivant; Dom Marcel Liottier et Dom Michel Poncet, tous deux profès de la Grande Chartreuse, eurent la tête tranchée le 5 avril 1794. Quelque temps après, Dom Antoine Monier, autre profès du même Monastère, subit le même sort.

Valenciennes vit aussi le martyre de plusieurs enfants de saint Bruno. Dom François Dubois, profès de la Chartreuse de cette ville, fut décapité le 19 octobre 1794; il avait été précédé sur Téchafaud par trois Religieux de la même Maison : Dom Chrysogone Honoré Delplace, Vicaire; Dom Charles Le Coutre, Procureur, et Dom Bernard Ledoux, morts tous trois le même jour, i5 octobre 1794.

La ville de Nîmes compte deux victimes : Dom Bonaventure Froment, Vicaire de la Chartreuse de Villeneuve-les- Avignon, guillotiné le 17 mars 1794, et Dom Bruno Sage du diocèse d'Uzès, le 27 juillet suivant. Dom Jean-Marie Genouillac, Chartreux d'Angers, et Bernard Lousteau, Frère Convers, portèrent aussi leur tête sur Téchafaud, le premier à Saint-Malo, le 10 janvier 1794, et le seconda Bordeaux, le 27 du même mois. A Arras, le trop célèbre Joseph Lebon envoya à la mort, le 27 juin 1794, une Moniale Chartreuse, Sœur Françoise- Marguerite Briois, Prieure du couvent du Mont- Sainte-Marie, à Gosnay. Le tribunal révolutionnaire de Paris condamna aussi à mort, le 9 juillet suivant, Dom Félix de Nonau, ancien lieutenant colonel de carabiniers, chevalier de Saint-Louis; et

celui de Vannes, Dom Léon Lëan, du diocèse d'Angers, le 27 du même mois. Dom Pacôme Lessus, Religieux de la Chartreuse de Mont-Merle, avait été guillotiné le 25 avril précédent. En 1795, nous ne trouvons que Dom Bernard Lecerf, profès de Gaillon, massacré par les Républicains, et enfin Dom Antoine Lothinger, profès de Bosserville, dernière victime connue, fusillé à Nancy, le ier mai 1798.

Parmi les Chartreux qui moururent dans les prisons, des suites de la misère et des privations endurées pendant leur captivité, nommons, en 1793, Dom Pierre Minard, profès de Bourg-Fontaine -, Dom François Bertrand, profès et Prieur de la Chartreuse du Port-Sainte-Marie, décédé au Puy, et Dom Jérôme du Laurier, à Nancy. Dans Tannée 1 794, Dom Éloi Marion, profès de la Boutillerie, Prieur de la Chartreuse de.Notre-Dame-des-Prés, mort à Arras, ainsi que Dom N. Delpierre, Prieur de Gosnay, et Dom N. Génin, Religieux du même Monastère. En Dordogne, Dom Pierre Capelle, le 28 mai 1794; au fort de File du Paté-de-Blaye, Dom Daniel Arnaud, 1" septembre 1794; à Bordeaux, Dom Bruno Chaboissier, profès de Cahors, 8 octobre 1794, et Dom Benoît Prat, profès de Port-Sainte-Marie, 17 septembre précédent; à Aurillac, Dom Maurice Andrieu, décembre 1794 ; à Bourg-en-Brcsse, Dom Paul Chenal, profès de Mont-Merle, juin 179?, et à Grenoble, Dom André Blanc, profès de la Grande Chartreuse et Recteur de Currière, 21 juin 1796.

Plusieurs, parmi les Chartreux condamnés à la dé-

portation, périrent sur les vaisseaux qui les emportaient loin de la patrie. A bord du brick Les Deux- Associés 1 , Dom Charles Rambourg, Vicaire de la Chartreuse de Bosserville, 21 juillet 1794; Dom Charles-Jacques Bauquet, coadjuteur de Bourg- Fontaine, 9 août 1794; Dom Jean-Baptiste de Barthélémi, coadjuteur de Bosserville, 1 1 août 1794; Dom Denis des Brochères des Loges, profès de Bosserville, 17 août 1794 ; Dom Benoît Doré, profès de Bourg-Fontaine, 18 août 1794 ; Dom François Leblanc, Procureur du Couvent du Liget, 21 août 1794. Ces cinq Religieux furent inhumés à l'île d'Aix. Dom Vincent Esnault, profès du Val- Dieu, et le Frère Dominique Vivien, de la Chartreuse de Rouen moururent aussi sur le vaisseau Les Deux-Associés, le premier le 2 octobre 1794 et le second le 27 août précédent, et reçurent la sépulture dans File Madame. Dom Lazare Tiersot, Religieux de la Chartreuse de Beaune, rendit son âme au Seigneur, sur le vaisseau le Washington, Ier août 1794, et Dom Sébastien Palluis, profès de la Grande Chartreuse, à bord du Jeanty, vers la fin de la même année. Quelques-uns ne purent être embarqués à cause de leur état de faiblesse et moururent, Dom Ledivelec, Chartreux d'Apponay, à l'hôpital Saint-Louis à Brest, le 28

1 Les déportés étaient entassés en si grand nombre sur ce navire qu'un officier de santé, chargé de faire une enquête sanitaire, avoua que « si l'on eût mis quatre cents chiens en cet endroit ( les déportés s'y trouvaient au nombre de quatre cent neuf ), ils seraient tous crevés dès le lendemain ou seraient devenus enragés. »

mai 1794; Dom Alexis Vincent, profès du Liget, et Dom Chrysogone Andrau, profès de la Grande Chartreuse, à l'hôpital Saint-André, près du fort du Ha, le premier le 28 décembre 1793 et le second le 9 décembre de Tannée suivante.

Parmi les déportés, nous n'avons pu retrouver que Dom Claude Béquinot, profès de Bourg-Fontaine, mort à l'île d'Aix, le i5 juillet 1794, et Dom Hugue Fournier, profès et Vicaire de la Chartreuse de Bordeaux, mort à Cayenne le 18 février 1799 !. Bien d'autres noms sont restés inconnus, mais ils sont inscrits au livre de vie.

Ce dévouement à la cause de Dieu et à la défense de TÉglise, qui semble être comme l'apanage des Chartreux, engagea souvent les Souverains Pontifes à choisir leurs conseillers et les Pasteurs des âmes parmi ces saints Solitaires.. Plusieurs Cardinaux appartinrent à cet Ordre illustre. Au XIIe siècle, Innocent II promut au Cardinalat, avec le titre de Saint-Chrysogone, Dom Bernard, profès de la Grande Chartreuse, mais ce saint Prélat mourut'quelque temps après, vers 1107. Eugène III éleva à cette haute dignité Dom Jordanus, profès de la Chartreuse de Mont-Dieu. Avant de se faire Chartreux, ce vénérable Religieux avait dirigé l'Abbaye de Saint- Nicaise de Reims. Il mourut en odeur de sainteté, le 25 septembre 11 54. Au siècle suivant, Honorius III sacra Dom Guillaume, profès de la Grande

1 Notes mss. de la Grande Chartreuse. — L'abbé Aime Guillon, Martyrs de la Foi pendant la Révolution Française; et divers autres ouvrages.

Chartreuse, Évêque de Modène, en 1222; l'envoya comme Légat en Prusse et en Livonie, puis le fit Cardinal et Évêque de Sabine. Venu à Lyon pour assister au Concile, ce saint Cardinal y mourut le 3i mars i25i.

Au XVe siècle. Martin V orna de la pourpre romaine le bienheureux Albergati, si célèbre dans Thistoire sous le nom de Cardinal de Sainte-Croix. Nous en avons parlé en citant les saints de l'Ordre. Nous ne devons pas passer sous silence Dom Dominique de Bonnefoi, Prieur de la Chartreuse de Mont-Alègre, en Catalogne. Créé Cardinal, malgré lui, par Benoit XIII, en 141 5, |il se fit un devoir de renoncer à son titre en abandonnant le parti de cet antipape, en 1429, heureux de rentrer dans la solitude et l'oubli.

Urbain VIII prit aussi un de ses Cardinaux dans l'Ordre des Chartreux. 11 honora de cette dignité Dom Louis Alphonse du Plessis de Richelieu, frère aîné du célèbre ministre de Louis XIII. Nommé fort jeune à l'évêché de Luçon, Alphonse du Plessis, qui désirait vivre dans la solitude, refusa l'honneur qu'on lui offrait, et se retira à la Grande Chartreuse, où il fit Profession. En 1620, il fut nommé Prieur de Bon-Pas, puis Visiteur de la province. Quelques années plus tard, on lui imposa l'archevêché d'Aix, puis celui de Lyon, en 1628, et enfin le Pape le nomma Cardinal. Il était de plus proviseur de Sorbonnc et grand aumônier de France. Comme Cardinal, il assista à l'élection d'Innocent X, en 1644, et l'année suivante il présida rassemblée

du clergé de France. Cet éminent Prélat, qui avait toujours conservé l'humilité d'un Chartreux, mourut le 23 mars 1659 '.

La pourpre cardinalice fut plusieurs fois refusée par des Chartreux du plus grand mérite. Parmi eux, on cite Jean Birel, Général de l'Ordre, qui fut même sur le point d'être choisi pour succéder au Pape Clément VI, en 1232. A son exemple, les Révérends Pères Dom Elzéar de Grimoard de Grissac et Dom Guillaume de Raynald, Prieurs de la Grande Chartreuse , refusèrent le chapeau de Cardinal. Ce dernier, à la mort de Clément Vil, en 1 389, eut onze voix dans le Conclave. Au siècle suivant, Sixte IV qui avait en très haute estime les talents et les vertus de Dom Antoine Dellieux, Général de l'Ordre, le nomma Cardinal, en 148 1; mais, lorsque le décret arriva à la Grande Chartreuse, le Révérend Père Dellieux venait de rendre son âme au Seigneur 2 .

Morozzo, dans son Theatrum chronologicum sacri Cartusiensis Ordinis, cite soixante-six Archevêques et Évêques Chartreux. Nous nous bornerons à donner les noms de ceux qui ont occupé des Sièges en France. Le bienheureux Ponce de Balmey, Prieur de Meyriat; saint Anthelme, ancien Général de l'Ordre ; le bienheureux Raynald, profès de Portes; saint Arthaut, Prieur d'Arvières,

1 Sur les Cardinaux Chartreux Cf. Morozzo, Theat. chronol. — Dom Dorland. Chronicon cit. — De Tracy, op. cit. p. 3og.

1 Voir li Ve partie. Généraux de l'Ordre.

et le bienheureux Bernard de Portes, profès de la Chartreuse dont il tire son nom, illustrèrent le Siège de Belley, pendant le XIP siècle. Vers la même époque, Dom Engilbert, profès du Mont-Dieu, Prieur du Val-saint-Pierre était Évêque de Chalon-sur-Saône ; le bienheureux Ayrald , Prieur de Portes , Eveque de saint-Jean-de-Maurienne ; Dom Guillaume de Bénévent, Chartreux du Mont- Rieux, Archevêque d'Embrun; Dom Hugues, profès de la Grande Chartreuse, Évêque de Grenoble, puis Archevêque de Vienne; et le bienheureux Humbert de Baugé, Archevêque de Lyon, avant d'être Prieur de Seillon.

Pendant plus d'un siècle, depuis ii32 jusque vers i25o, tous les Évêques de Grenoble, hormis un seul, furent choisis parmi les Chartreux . Au XIIIe siècle, nous trouvons le bienheureux Ponce de Thoire deVillars, Prieur de Seillon, Évêque de Màcon; Dom Humbert de Mirabello, Prieur de la Sylve-Bénite, Evêque de Valence; Dom Ponce de Sablière , Chartreux de Paris et Prieur du Monastère de Sainte-Croix, Evêque de Grasse; Saint- Etienne deChàtillon, Prieur de Portes, Evêque de Die; et le bienheureux Didier,Évèque du même Siège.

Le XIVe siècle ne compte que Dom Humbert de Mont-Chème, Archevêque de Vienne; et le siècle suivant, Dom Jean de Si rat, Prieur de la Chartreuse du Liget, Évêque de Saint-Paul-trois-Chàteaux. Au XVIe siècle, Dom François de Simiane, Prieur du Couvent d'Avignon occupait le Siège d'Apt; Dom François de Casseneuve, Prieur de Villeneuve, an-

cien Prieur de Bon-Pas, Visiteur de Provence, montait sur le même Siège, et Dom Raymond, profès de la Chartreuse de Glandier, sur celui de Sarlat. Enfin dans le XVIIe siècle, nous trouvons Dom Bruno de Ruade, du Couvent de Paris, Évêque de Conserans; Dom Alexandre Montecavini, Prieur de Rome et Procureur général de l'Ordre, Archevêque d'Avignon, et Dom Alphonse de Richelieu, Archevêque de Lyon \ Tous ces Évêques ont laissé la réputation de défenseurs zélés des droits de l'Eglise, et de Pasteurs dévoués au salut des âmes et au soulagement des misères humaines. Dieu, dans ses desseins secrets, les avait attirés dans la solitude pour les sanctifier, avant de les appeler à travailler à la sanctification de son peuple.

En dehors des Saints et des Evêques dont nous venons de parler, les Chartreux ont eu beaucoup de personnages distingués par leur savoir, leur doctrine et leurs ouvrages. Dès la fondation de l'Ordre, saint Bruno avait recommandé à ses disciples l'étude et la transcription des manuscrits. En agissant ainsi, l'illustre Patriarche n'innovait pas, il se contentait de suivre l'impulsion donnée jusqu'alors par tous les fondateurs d'Ordres. En effet, les Règles monastiques s'accordaient à autoriser ou à prescrire l'étude aux Religieux. La plus ancienne de toutes, celle de saint Pacôme, est formelle sur ce point. La Règle Bénédictine, qui avait servi de guide à saint Bruno, laissait à chaque Religieux

' Cf. Morozzo, op. cit. Pars III. p. 35. — Gallia Christi- .7iM. — De Tracy, op. cit. p. 3 12 et sq.

quatre heures, par jour, pour l'étude. Dans la Règle célèbre, écrite environ un siècle après celle de saint Benoît, par un Solitaire inconnu qu'on appelait le maître, les Moines devaient se livrer à l'étude des lettres jusqu'à cinquante ans. Saint Aurélien et saint Ferréol exigent cette étude de tous leurs Religieux, tandis que Grimlaïcus, allant plus loin, identifie l'état de Solitaire avec celui de docteur 1.

« La tradition monastique — dit le comte de Montalembert — fut toujours, sur ce point, complètement d'accord avec la Règle. En Orient comme en Occident, la culture littéraire, sans être, de droit, inséparablement attachée à la profession religieuse, devint, en effet, d'usage constant et comme une distinction spéciale, dans l'immense majorité des Monastères. Au fond des déserts de Tabenne et de Nitrie , l'étude de l'Ecriture-Sainte et des Pères était placée par les Solitaires de la Thébaïde au même rang que la pénitence et la prière 2. »

Par l'étude, les Moines s'identifiaient avec l'Ecriture-Sainte, les Pères de l'Eglise et les auteurs ascétiques, et trouvaient un aliment à leur piété, leurs oraisons, leurs méditations. C'était là le but que saint Bruno voulait atteindre ; c'est pourquoi il faisait un devoir à ses disciples de s'instruire en copiant des manuscrits.

Cette transcription resta pour les Chartreux un point précis de leur Règle, jusqu'au moment où

1 « Solitarius débet esse doctor. non qui doceri indigeat. » C. 20. — Cf. Mabillon, Traité des études, p. 43, 44. - Les Moines d'Occident, t. VI .p. 146.

Fimprimerie fit son apparition. Les Coutumes de l'Ordre, rédigées au commencement du XIIe siècle, par le Vénérable Guigues, Prieur du Désert de Chartreuse, font à tous les Religieux un devoir rigoureux, non seulement de transcrire avec le plus grand soin les manuscrits, mais aussi de les recher-. cher, de les collationner et de les corriger. Tous les Moines devaient se livrer à ce genre de travail et ne pouvaient s'en exempter sans une autorisation expresse.

Les Statuts entrent dans le plus grand détail sur tout ce qui concerne la transcription des manuscrits. Il y est dit que Ton doit fournir à chaque Religieux, des plumes, des pinceaux, de la craie, deux petites cornes, deux pierres ponces, et deux rasoirs pour racler et polir les parchemins, un grattoir, un poinçon ordinaire et- un autre plus fin, un crayon de plomb, une règle et des tables. Ils ajoutent : Si un Religieux connaît un art autre que la calligraphie, on peut lui donner les instruments dont il a besoin, mais « cela arrive très-rarement parmi nous, car nous apprenons l'art de transcrire, autant que cela est possible, à presque tous ceux que nous recevons dans nos Monastères '. w Dans un autre endroit, il est dit : « Le sacristain distribuera, chaque dimanche après None, de l'encre, du parchemin, des plumes, des livres soit pour lire, soit pour copier 2. »

Les Bénédictins, auteurs de VHtstoire littéraire

1 Consuetudines Guigonis. Stat. OrJ. Cartus. II P. c. - Ibid., c. vil, n. 9.

de la France, constatent que les Chartreux travaillèrent avec beaucoup de succès à multiplier les œuvres des Pères de l'Église et même des auteurs profanes. « Copier des manuscrits, disent-ils, était une des principales occupations des enfants de saint Bruno. Ils en copièrent d'ailleurs ou en ramassèrent un si grand nombre, qu'ils en avaient formé une riche bibliothèque, dès le temps de Guibert de Nogent qui en fait l'éloge. L'amour des livres persévéra toujours dans cet Ordre : témoin le grand nombre d'auteurs qu'il a produit et la quantité de manuscrits qui se voit encore à la Grande Chartreuse et dans les autres Maisons qui en dépendent l. »

Les Chartreux ne se contentaient pas d'orner leurs manuscrits, ils les collationnaient avec soin. Un Religieux était chargé de relire les copies et de corriger les fautes qui pouvaient s'y être glissées. Il devait dans ce travail employer l'exactitude la plus scrupuleuse, surtout lorsqu'il s'agissait de l'Écriture-Sainte, des Pères de l'Eglise et des livres liturgiques. Quand il y avait un doute, l'examinateur ne pouvait de lui-même faire la correction ; auparavant il était obligé de consulter le Prieur du Monastère et quelques-uns des Religieux les plus instruits. Les endroits défectueux n'étaient corrigés qu'après avoir été collationnés avec les principaux manuscrits qu'on pouvait se procurer. Les Bénédictins qui relatent ces faits, ont pu dire : que les enfants de saint Bruno, par leurs travaux, ont contribué à

' Hist. Littér. t. VII, prcf. n. xiv, p. i i,

conserver la pureté du texte de la Bible et des Pères, et que les bibliothèques des Chartreux ont fourni un grand nombre de précieux manuscrits aux nouveaux éditeurs de ces ouvrages '.

Les disciples de saint Bruno apportaient les plus grands soins à la transcription de leurs livres. Les uns copiaient; les autres mettaient la ponctuation ; les plus habiles traçaient des lettres ornées, soit pour les titres des ouvrages et des divisions principales, soit pour les initiales des chapitres ; d'autres enfin enluminaient ces précieux manuscrits, les couvraient de ravissants ornements où l'artiste, donnant libre carrière à tous les caprices de son imagination, semait çà et là de ces gracieuses et naïves miniatures aux couleurs si vives, si variées, au dessin si facile, si spirituel, qui nous montre le Moyen- Age sans rival dans l'art de l'ornementation des manuscrits.

La transcription continuelle des manuscrits était une œuvre laborieuse et pénible; aussi ne peut-on s'étonner que saint Bruno ait pu l'assimiler au travail des mains, à ce rude labeur agricole par lequel tes habitants des Monastères défrichèrent une grande partie de l'Europe. Plusieurs siècles avant la fondation des Chartreux, saint Ferréol disait expressément dans sa Règle : « celui qui n'ouvre pas la terre avec la charrue doit peindre le parchemin avec les doigts 2. »

1 Ibid. t. IX, p. 120, 141, 189.

- Paginam pingat digito qui terramnon proscindit aratro. C. xxviii.

« Copier des manuscrits, » dit l'auteur des Moines d'Occident, « c'était une véritable pénitence, car les hommes du Moyen-Age, les Moines comme tous leurs contemporains, aimaient peu la vie sédentaire; ils ne pouvaient s'y livrer qu'en imposant une contrainte perpétuelle à leurs habitudes et à leur nature. Mais l'exemple de tant de pieux personnages, de tant de grands hommes, et, par-dessus tout, la sainte vertu de l'obéissance, enchaînaient les Religieux à cette tâche fatigante. Plus d'un aveu, échappé à la plume des laborieux copistes, trahit à la fois le poids de l'épreuve et le mérite du sacrifice l . » .

Offrant à Dieu leurs fatigues, les Chartreux ne se lassaient pas dans ce travail pénible. Partout, ils cherchaient à se procurer les manuscrits qu'ils ne possédaient pas dans leurs bibliothèques; ils les empruntaient aux autres Monastères afin de les copier. Pour n'en citer qu'un exemple, Guigues, Prieur de Chartreuse, entretenait à ce sujet une correspondance suivie avec Pierre le Vénérable, Abbé de Cluny. Dans les lettres de ce dernier, on retrouve la liste des livres qu'il envoie à la Grande Chartreuse et ceux qu'il demande à Dom Guigues. Il n'a pas, dit-il dans une de ces lettres « Prospère contre Cassien », mais il le fera venir de Saint- Jean-d'Angély; en retour, il prie de lui envoyer les lettres de saint Augustin'2. « Le prêt des livres, écri-

1 De Montalembert, op. cit. t. VI. p. 211.

2 Petr. Venerab. Epist. I. o. 24; IV, n. 38; II, n. 6. 12, 40, 41.

vait il y a quelques années un savant élève de l'École des Chartes, était considéré alors comme une oeuvre de miséricorde des plus méritoires ' . »

Les bibliothèques ainsi créées par les labeurs des Chartreux étaient regardées par eux -comme leurs plus grands trésors. Dans un des nombreux incendies de la Grande Chartreuse, en i3yi, alors que les Religieux s'efforçaient de se rendre maîtres du feu, le Révérend Père Dom Guillaume de Raynald s'écriait : « mes Pères, ad libros, ad libros, aux livres; que tout le reste brûle, mais les livres, sauvez les livres. » Pour ces pieux Solitaires, n'étaitce pas, en effet, ce qu'ils avaient de plus précieux? Ils se chargèrent mutuellement de tous leurs manuscrits et les mirent en sûreté dans la montagne. Un autre Chartreux, Dom Hugues, Prieur du Monastère de Witham, en Angleterre, saint et savant personnage , qui plus tard devait s'asseoir sur le Siège épiscopal de Lincoln , disait à ses Moines : « Nos livres sont nos délices et nos richesses en temps de paix, nos armes offensives et défensives en temps de guerre, notre nourriture dans la faim, notre médecine dans la maladie'-'. »

Les Chartreux ne se bornaient pas à des soins de simple conservation et de transcriptions scrupuleuses, ils étudiaient avec intelligence non seulement les auteurs ecclésiastiques, mais aussi les

1 Delisle, Biblioth. de l'Ecole des Chartes,!!!* série, t. I,

- Ap. Mabillon. Réflexions sur la réponse de M. de Rancé, t. [1, p. i3cj.

auteurs profanes. Cette étude consciencieuse devait porter des fruits et quoique Ton n'enseignât pas, dans leurs solitudes, les sciences et les lettres, un grand nombre de Religieux se donnèrent aux travaux littéraires. « L'activité scientifique de cet Ordre — dit le Bénédictin Dom Rivet, dans son discours sur l'état des lettres en France au XIIe siècle — fut de plus maintenue par la prédilection que les hommes les plus savants lui montraient lorsqu'ils voulaient se consacrer à l'état religieux ' . »

Notre cadre est trop restreint pour donner ici les noms de tous ces écrivains et mentionner tous les travaux théologiques, scientifiques et littéraires sortis de la plume de ces pieux Solitaires ; disons seulement, pour donner un exemple, que le XVe siècle seul nous présente soixante-trois écrivains. Les plus remarquables furent : Dom Henri de Kalcar, Prieur de Sainte-Barbe à Cologne, qui mourut au commencement du siècle, en 1408 ; Dom Henri de Cosweld, Prieur de Sainte-Marie, en Hollande, mort en 141 o; Dom Goswin de Becka, en 141 7 ; Dom Jean de Termonde, Religieux de Sélignac, en i43q; Dom Herman de Stutdorp, Vicaire de Sainte-Anne, près de Bruges, et Dom Henri de Hesse, Prieur de Sainte-Marie, morts tous deux en 1428 ; Dom Jean Rodde qui, avant d'entrer dans la solitude, avait été chanoine de Metz, doyen de Saint-Siméon de Trêves, et officiai de l'Archevêque, mort en 1439 ; le théologien Dom Henri Rei-

1 Cf. Hist. liit. de la France, t. IX, n. clii, ci. m.

cher, mort en 1440; Dom Gérard Strédan, Prieur des Saints-Apôtres, près de Liège, mort en 1443 ; Dom Jacques Interbuick, Vicaire de Saint-Sauveur, près d'Erford, mort en 1460; le célèbre Dom Jean Hagen, dit de Indagine, successivement Prieur d'Eisenach et de Stétin, auteur de plus de trois cents traités sur les Saintes-Écritures, la théologie et la spiritualité, mort en odeur de sainteté en 1469 ; Dom Jacques de Gruytrode. Prieur des Saints-Apôtres, mort en 1472 ; Dom de Piro, docteur en droit civil et en droit canonique, profès de Sainte- Barbe à Cologne, mort en 1470; Dom Henri, surnommé le prudent, Prieur du Val, près de Bruges, mort en 1484; Dom Henri Arnoldi de Saxe, Prieur de Bàle, mort en 1487 ; Dom Jean de la Pierre, docteur de l'Université de Paris, un des fondateurs de l'Université de Tubinge, mort à la Chartreuse de Bàle, en 1493 ; Dom Werner Rolevinck de Laër, de Westphalie; Dom Jean de Venise, etc.. Le plus célèbre des écrivains Chartreux de ce siècle fut Dom Denys Rickel, connu sous le nom de Denys le Chartreux, profès de Ruremonde. ' Il composa près de deux cents traités sur les sujets les plus divers : commentaires sur la Bible ; sur Pierre Lombard, le maître des sentences ; sur les ouvrages de saint Denys l'Aréopagite, de saint Thomas d'Aquin, de Boèce, de saint Jean Climaque ; abrégés de philosophie et de théologie; sermons; méditations; traités de piété, tels que : De la garde du cœur, de la paix intérieure, de la vie contemplative, de la prière, de l'autorité

du Pape et du Concile, de la réformation de l'Eglise et des Monastères. Il écrivit aussi contre la simonie et la pluralité des bénéfices, contre les superstitions, les magiciens et les Vaudois, contre l'Alcoran et le Mahométisme. Il donna même un traité sur les devoirs de tous les états, entre autres des militaires. Rien ne semblait étranger à ce savant Religieux. Son livre des quatre fins dernières a été mis à l'Index jusqu'à ce qu'il fût corrigé, mais- Possevin, dans son Apparat us Sacer, soupçonne que les choses singulières, qu'on fait dire au Vénérable Denys, sur le Purgatoire, ont été insérées dans son ouvrage par une main étrangère. Les lettres qu'il écrivit à plusieurs princes et autres personnages distingués sont restées célèbres. Ses œuvres complètes, dit l'auteur de la Grande Chartreuse par un Chartreux, formeraient vingt-cinq à trente volumes in-folio. Le Père Labbe, Jésuite, se proposait d'en faire une édition, mais il ne put réaliser ce projet '.

Nous avons pris pour exemple le XVe siècle, mais nous devons constater que les autres siècles comptent aussi de nombreux écrivains, et une Bibliotheca Cartusiana complète donnerait une liste d'au moins huit cents auteurs'. «Malgré ce

1 Sur les auteurs Cartusiens Cf. Trithème, De script, ecclesiast. — Dom Pétréius, Bibliotheca Cartusiana. — Morozzo, Thealrum chronol. cit. — Dom Tromby. Storia cit., t. IX, append., i. n. xxxn. — Rohrbacher, Hist. univ. de l'Église, t. XXVIII. — Feller, Dict. hist. — Vita Venerab. Dionysii Cartusiani, a Theodorico Locrio.

- Voir dans l'appendice, à la fin de ce volume, la liste des écrivains de l'Ordre des Chartreux.

chiffre, déjà considérable — écrit un Chartreux — cette liste resterait encore au-dessous de la vérité; bien des accidents divers ont détruit le souvenir de beaucoup d'écrivains Chartreux, quand eux-mêmes n'ont point été la cause très volontaire de l'obscurité qui entoure leurs ouvrages et leurs noms *. » Un autre Religieux du même Ordre avait dit, bien auparavant : « Il y a de nos Pères qui font d'excellents escrits qui pourroyent beaucoup servir au public, et néantmoins toute la production qu'ils leur procurent, c'est d'en allumer leur feu, quand il fait froid, après Matines, eschauffant leurs corps de ce qui a embrasé leurs esprits 2. »

Quelques auteurs ont voulu expliquer comment, dans un Ordre spécialement voué à la prière et à la contemplation , on avait été porté avec tant d'ardeur à cultiver les lettres. Le savant Bénédictin, Dom Rivet, en constatant le grand nombre d'écrivains Chartreux , dit : « Cela n'a rien d'extraordinaire. puisque saint Bruno était lui-même un des plus savants hommes de son temps et que par son exemple, il a donné à ses disciples le goût des études :i . Il aurait pu ajouter que le saint fondateur en avait lui-même donné l'ordre à ses enfants, puisqu'il voulait que les Solitaires non seulement transcrivissent des livres, mais de plus en composassent eux-mêmes. « Aro;z désistant libros

* La Grande Chartreuse, p. 285.

2 Ibid. Dom S. Salvani, Vie de Dom L. de Lau^eray. Préface. Aïs. de la Chartreuse de Valbonne. :t Hist. littér. de la France, t. IX, Introd.

scribcreet componere1. » Toutefois, l'exemple de saint Bruno et l'empressement de ses disciples à se conformer au désir de leur fondateur n'expliquent pas assez cette activité intellectuelle. Le Patriarche des Chartreux, en ordonnant l'étude à ses Religieux, avait une idée plus élevée. Il ne voulait pas en faire des savants; ce n'était là ni leur mission, ni leur devoir.

Surius n'est pas plus heureux dans son explication; il dit, en parlant des premiers disciples de saint Bruno: « Ils s'occupaient surtout à écrire des livres, sans se donner un seul moment de relâche, afin de ne point prêter à la malignité de ceux qui cherchaient à calomnier leur saint Institut, en alléguant qu'ils ne s'occupaient que de leurs affaires2.»

Selon notre opinion, le motif qui a engagé les Chartreux à écrire tant d'ouvrages ne trouve pas sa raison d'être dans le goût pour 1' étude, l'exemple de leur fondateur, ou le moyen d'éviter la malignité des gens du monde ; ce fut plutôt le désir d'annoncer la parole de Dieu, parce qu'ils ne pouvaient le faire de vive voix.

Dom Pétreius, après avoir constaté qu'un grand nombre de Religieux de son Ordre ont livré leurs ouvrages à la publicité, ajoute : « nous avons vu l'exemple donné par saint Bruno qui, ne pouvant annoncer la parole de Dieu par la bouche, le fit par escrit, sachant que l'escriture ne se perdoit pas

1 Ordinationes quce vulgo sub nomine S. Brunonis et B. Landuini circiimferuntur. n. [6, ap. Tromby, op. cit. t. II, app. p. 84, n. 28.

-' Vita S. Brunonis, n. 19-20,

par laps et injure des temps, mais demeuroit tant que le monde '. » Plusieurs siècles auparavant, le célèbre Cassiodore disait à ses Moines, en parlant de la transcription des manuscrits: « quelle heureuse invention et quelle glorieuse fatigue que celle qui permet de prêcher aux hommes, par les mains aussi bien que par la voix; de substituer les doigts à la langue, d'entrer en relation avec le reste du monde, sans sortir du silence, et de combattre, avec L'encre et la plume, les suggestions illicites du diable ! car chaque mot des saintes Écritures, transcrit par le Moine studieux, est une blessure faite à Satan2. »

La perfection de ses enfants et le salut des âmes, telle était la pensée de saint Bruno, tel fut le véritable but qu'il assignait aux travajux littéraires de ses disciples. Ensevelis dans l'ombre du cloître, n'ayant aucun rapport avec le monde, les Chartreux, pour correspondre à la pieuse volonté de leur saint fondateur, ne se contentèrent pas de prier et d'offrir à Dieu leur vie de pénitence et de mortification, pour 'les iniquités de la société, ils voulurent aussi rapprocher de Dieu les hommes du siècle, en les instruisant par leurs écrits. L'étude recommandée aux enfants de saint Bruno avait certainement pour principal objet de les rendre plus capables de pratiquer les vertus religieuses, et de les faire marcher plus sûrement dans la voie de

i Elucidât. Chron. cartus. Dorlandi, lib. I. Trad. d'Adrien Driscart.

2 De Instit. divin. Script, t IF. c. vu.

la perfection; mais, dirigés par la charité et par l'amour du prochain, ils devaient désirer communiquer au monde, trop souvent prévaricateur, les lumières que Dieu leur avait données dans la solitude, et le faire ainsi profiter du fruit de leurs saintes veilles.

Leurs études eurent toujours pour objet la Sainte- Ecriture, la théologie et l'ascétisme; de façon qu'en étudiant ou en écrivant, ils ne pouvaient distraire leur esprit de la méditation des choses saintes. Les Chapitres Généraux et les Supérieurs se sont toujours efforcés de maintenir les études des Religieux dans ces limites. Ce n'est qu'avec une autorisation particulière que plusieurs purent se livrer à d'autres travaux ; encore ces travaux avaient-ils, le plus souvent, quelques rapports soit avec la religion, soit avec l'histoire de l'Ordre.

En parcourant le catalogue des ouvrages publiés par les Chartreux, nous ne trouvons guères que des traités de théologie dogmatique, morale ou mystique ; des commentaires sur la Bible, les Pères de l'Église et les auteurs ecclésiastiques ; des sermons, des méditations et autres ouvrages de spiritualité. Lorsque parfois on oubliait ces règles si sages, les Visiteurs et même les Chapitres Généraux réprimandaient énergiquement les Religieux qui s'éloignaient de l'esprit de la Règle, en s'adonnant à des études qui étaient sans utilité pour leur perfection.

Comme exemple, nous rappellerons une Ordonnance du Chapitre Général de 1542. Quelques Religieux des Chartreuses de la Hollande et de la

Belgique s'étant pris d'un grand zèle pour l'étude du grec, le Chapitre Général crut devoir les rappeler à la Règle. « Ces Religieux, dit l'Ordonnance, « oublient la sainte rusticité qui convient si bien à « des gens qui ne sont plus de ce monde ; le temps « qu'on leur donne pour lire des ouvrages de piété, « ils l'emploient à satisfaire une vaine curiosité en « s'adonnant à l'étude du grec.

« Nous exhortons, dans le Seigneur, tous nos Re- « ligieux de se souvenir des motifs qui les ont fait « entrer dans l'Ordre ; puissent-ils ne jamais s'é- « carter de la simplicité cartusienne ; au lieu de « perdre leur temps à de pareilles études, qu'ils « s'occupent à reproduire en eux la vie de Notre- « Seigneur, lequel nous a enseigné, par ses exem- « pies et ses paroles, qu'il était doux et humble de « cœur; mettant en pratique les leçons de l'Évan- « gile, ils pénétreront dans les secrètes profondeurs « de la théologie mystique, et c'est là ce que de- « mande notre vocation'. »

Jusqu'au milieu du XVe siècle, les Chartreux continuèrent de s'occuper de la transcription des manuscrits, mais dans certains Monastères on employait des patrons, découpés dans des lames de cuivre, pour les lettres capitales. Plus tard on se servit du même moyen pour les lettres minuscules et on parvint à composer, de la sorte, des livres entiers, principalement des livres de plain-chant. Un savant érudit nous fait connaître « qu'il y avait ja-

4 Caria Capituli Generalis, anno Ô42, ap. La Grande Chartreuse, p. 33g. — Pièces justificatives, n. 27.

dis, dans la Chartreuse située près de Mayence, jusqu'à soixante alphabets découpés dans des feuilles de laiton1. » C'était un acheminement vers l'invention des caractères mobiles.

Lorsque l'imprimerie fut connue, le genre de travail des Chartreux se trouva complètement changé ; n'étant plus dans l'obligation de passer de longs mois à transcrire un manuscrit, ils eurent plus de temps à donner à l'étude. Loin de se plaindre de cette heureuse révolution intellectuelle, ils y applaudirent de grand cœur, se mirent en rapport avec les premiers imprimeurs et leur fournirent quelques-uns des précieux manuscrits de leurs bibliothèques. Ce fut un futur Chartreux qui le premier introduisit l'imprimerie en France. En 146g, Jean Heynlen, dit de la Pierre, docteur de Sorbonne, quelques années avant d'entrer chez les Chartreux2, fit venir de Mayence les imprimeurs Ulric Gering, Michel Friburger et Martin Crantz et les établit à Paris, dans le local même de la Sorbonne, où ils imprimèrent en premier lieu les lettres de Gasparin de Pergame. Le titre portait : Gasparini Pergamensis episiolarum opits per Joannem Lapidarium Sorbonensis scholœ Priorem multis vigiliis ex corrupto integrum effectuai, ingeniosâ arte impressoriâ in lucem redactum. Bientôt les Chartreux eurent eux-mêmes des im-

1 Ludovic Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 5y.

2 Jean Heynlen mourut à la Chartreuse de Val-Sainte- Marguerite à Bâle, le 12 mars 1496. Chron. Cartus. Basil. continuatio, cap. iv, ap. La Grande Chartreuse, p. 285.

primeries, pour propager les livres de piété; et au XVIe siècle, on comptait quinze de leurs Maisons possédant presses et matériel typographiques. Le premier ouvrage, avec une date certaine, sorti des presses des Chartreux, a pour i\tro.'Historia jlendœ Cracis; il fut imprimé à Parme, per fratres Cartusiœ, en 1477.

Il y a quelques années, ces anciennes traditions ont été reprises. Dans la tourmente révolutionnaire, qui s'était répandue sur une grande partie de l'Europe, les maisons de l'Ordre avaient été dévastées et les livres liturgiques dispersés ou brûlés: de telle sorte que les Chartreuses rétablies après le premier Empire ne pouvaient retrouver que difficilement, et le plus souvent en mauvais état, les livres nécessaires au chant de l'Office et à la récitation du bréviaire. Pour obvier à ce grave inconvénient, le Chapitre Général, de concert avec le Révérend Père, décida, en 1875, la création d'une imprimerie, à la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, non loin de la ville de Montreuil-sur-Mer.

Tous les livres liturgiques de l'Ordre ont été réimprimés dans ce Monastère1, sous la surveillance du Prieur de cette Maison, Dom Eusèbe Bergier. Les ouvrages sortis des presses de la Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés sont remarquables par la pureté du texte et le fini de l'exécution l. Les livres de chant attirent surtout l'attention des connaisseurs.

1 Voir la liste des ouvrages imprimés dans ce Monastère, La Chartreuse de Notre-Dame-des-Prés, par l'abbé F. A. Lefebvre, p. 3ob à 3oy.

Un antiphonaire, grand in-folio, en rouge et noir, présenté à l'exposition universelle de Paris, en 1878, a obtenu une mention honorable.

Au milieu de leurs études et de leurs travaux divers, les enfants de saint Bruno n'ont toujours eu pour pensée dominante que la gloire de Dieu, la perfection de la vie chrétienne et le salut des âmes. Il nous est donc permis de rapporter aux Chartreux ce qu'un grand écrivain catholique de notre époque dit des Moines en général.

« Dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, pour eux-mêmes comme pour les autres, l'intérêt de l'âme était uniquement ce qui préoccupait les Moines.... Pour le copiste qui couvrait le parchemin de ses transcriptions laborieuses, comme pour l'artiste qui les ornait de ses miniatures; pour le Convers qui défrichait la terre ou gardait les troupeaux; pour les Religieux qui chantaient les louanges du Seigneur dans le chœur des églises, ou se livraient passionnément à l'étude dans la solitude des cloîtres, pour tous ces hommes d'élite, le salut éternel était le pôle unique de l'intelligence et de la volonté, l'océan où allaient se jeter tous les courants de la pensée. Mais en se consacrant tout entiers à Dieu, ils ont mérité, selon la promesse divine, que tout le reste leur fut donné par surcroît, et, les yeux toujours fixés vers cette unique lumière, ils ont su durer plus longtemps que les puissantes monarchies, sauver tous les trésors de la littérature et de la science, écrire l'histoire des siècles qu'illumina leur vertu, régénérer et sanctifier

les arts, remplir les bibliothèques de leurs écrits, élever des monuments innombrables et gigantesques, montrer tous les genres de courage contre tous les genres d'ennemis ; et, après avoir ainsi vécu, mourir dans des transports d'amour et de joie, ayant la paix dans le cœur et le sourire sur les lèvres ' . »

1 De Montalembert, Les Moines d'Occident, t. VI, p. 827.

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