‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 3 sur 96 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y a plus d'un demi-siècle, un, grand écrivain catholique traçait ces paroles prophétiques : « On peut tenir comme certain que l'épouvantable révolution dont nous venons d'être les témoins n'est que la préface d'une autre

Le monde fermente et l'on verra d'étranges choses1. »

Tout dans les événements politiques contemporains semble donner raison aux prévisions de l'illustre écrivain. Les hommes les plus éminents ont jeté le cri d'alarme, ils reconnaissent que la société est en péril, et frémissent devant les dangers de l'avenir.

Au milieu des secousses sociales qui font trem-

1 Le comte de Maistre. Considérations sur la France.

bler le sol, que fait-on pour éloigner le danger qui menace notre pauvre France ? Quel moyen met-on en œuvre pour comprimer l'effervescence des convoitises qui s'agitent dans les bas-fonds de la société ? Gomment espère-t-on étouffer ces sourds et sauvages rugissements que fait entendre la passion inassouvie de l'or et des plaisirs ? Quelle résistance oppose-t-on à l'invasion de ces nouveaux barbares qui proclament le triomphe de la démocratie socialiste ? La perturbation des idées, la corruption des mœurs, l'affaiblissement dans les croyances religieuses ont rendu la situation extrêmement critique.

Beaucoup d'esprits élevés voient le péril et réclament de prompts et énergiques remèdes ; mais ils se font illusion sur les causes du mal. Toutes leurs tentatives, tous leurs efforts sont impuissants à guérir et sauver la société. Ils mettent leurs chances de salut dans les moyens politiques, tandis que la politique, en admettant qu'elle le voulût, ne saurait, avec ses tergiversations incessantes, conjurer le danger. La vie, la prospérité et le salut d'une nation ne dépendent ni de la rédaction, sans cesse retouchée, d'une Constitution, ni de la modification périodique des formes de la souveraineté, ni des changements incessants du mécanisme gouvernemental. L'histoire de notre pays, depuis près d'un siècle, suint amplement à donner au monde cette leçon de science sociale.

Pour sauver la société, il faut autre chose que

des utopies, il y a nécessité absolue d'attaquer le mal dans sa racine. L'athéisme est dans les âmes, le scepticisme dans les intelligences,, le paganisme dans les mœurs, la mollesse dans les caractères. Partout se montrent les appétits débordés, le sensualisme triomphant, la haine de tout joug, et par-dessus tout, l'insurrection contre Dieu. — Voilà le mal !

Pour guérir la société actuelle, il faut faire revivre, au milieu de la nation, l'esprit religieux qui est méconnu ; il faut subordonner au respect envers Dieu tous les éléments de la vie publique, et reconstituer ainsi la clé de voûte de l'édifice social.

Les hommes de notre temps se refusent à comprendre cette vérité \ ils n'admettent pas la nécessité, le besoin impérieux de revenir pratiquement au Christ et à son Église. Les palinodies effrontées, les colères déclamatoires, les insanités érigées en système, qui retentissent chaque jour à nos oreilles, l'abaissement moral de ces nouveaux apôtres, la déclaration de guerre faite à l'Eglise doivent être, chez les hommes de cœur, autant de motifs pour se retirer de la foule, se grouper autour de l'étendard du Christ, et acclamer la devise de l'Ordre des Chartreux : « Stat crux ditm volvitur or bis. » Là seulement se trouve la stabilité, là se trouve le salut.

En face d'adversaires implacables, lorsque le monde semble transformé en une vaste arène ; alors qu'un gouvernement, entraîné par le tourbillon

révolutionnaire, aveuglé par la frénésie de l'impiété, se jette dans des mesures iniques à peine couvertes du manteau d'une douteuse légalité, le nombre des drapeaux doit se réduire. — Etre avec rÉglise,ou être contre l'Église; — voilà le dilemme vital auquel nul ne peut échapper. Cette vérité commence à se faire jour, et déjà il est facile, à celui qui veut voir, de discerner les symptômes d'une résurrection des principes chrétiens. Sur cette mer orageuse que traversent les générations présentes, bien des esprits sensés, las de chercher une plage où ils trouveront le calme, se sont tournés vers la religion, avec un sentiment d'amour et d'espérance, mais il reste encore beaucoup à faire.

Nos hommes politiques reconnaissent que l'intérêt et le plaisir ne peuvent être les bases d'une société forte et vivace. Ils admettent que cette utopie est le rêve d'une intelligence égarée, ou d'un cerveau malade, sinon la conception d'un cœur corrompu et gangrené par le vice ; mais la plupart ne veulent pas reconnaître que l'éloignement des principes chrétiens et les excitations aux jouissances matérielles aient pu créer les formidables périls au milieu desquels notre malheureuse France peut sombrer et périr. Ils ne veulent pas admettre qu'en rejetant Dieu, on ébranle la base de l'édifice social. L'histoire est là cependant pour nous donner la preuve de cette terrible vérité.

Aucune société ne peut subsister sans appui

moral, cette nécessité se fait sentir d'une manière spéciale surtout à notre époque. Notre société n'étant pas basée sur la force, ayant au contraire une tendance invincible à l'exclure de son sein, a besoin, par cela même, d'une grande influence morale pour gouverner et diriger la nation. La force, l'intérêt, le bien-être physique, le plaisir ne pouvant donner à la société des fondements solides et durables, où ira-t-elle demander cet appui moral dont elle a le plus pressant besoin, si ce n'est au Catholicisme. Seul, il possède la puissance qui édifie, la stabilité qui conserve.

En dehors de l'Église, que voyons-nous ! partout l'instabilité, partout la ruine. Les royaumes s'écroulent, les dynasties disparaissent, et tandis que les peuples changent à chaque instant leurs Constitutions, leurs lois, leurs drapeaux, leurs frontières, tandis que les trônes chancellent et les républiques périssent, seule, l'Eglise catholique a une vie qui se perpétue toujours la même, au milieu des vicissitudes qui paraissent devoir l'anéantir. Seule, elle possède une Constitution qui reste immuable parmi toutes les révolutions. Rien n'a pu modifier un seul de ses dogmes, une seule de ses traditions; c'est qu'elle a toujours au-dessus d'elle le même Dieu, devant elle le même devoir, autour d'elle les mêmes nécessités et les mêmes aspirations. Elle est la force la plus noble et la plus puissante qui ait jamais exercé la domination souveraine des idées sur les faits, et

c'est pourquoi elle seule peut nous sauver, en nous communiquant les principes divins de L'autorité et de la soumission, les principes de la justice, de la charité, du dévouement et du sacrifice, sans lesquels une société ne peut vivre.

Pour remettre ces principes en vigueur, pour les inculquer aux masses et les leur faire accepter, TÉglise catholique, au milieu des dangers qui menacent la société, a besoin de mettre en œuvre toutes les forces vives qu'elle renferme dans son sein ; elle a besoin surtout des hommes de foi, de prière, d'abnégation qui, comme les fils de saint Bruno et leurs émules, passent leur noble existence dans les mystères de l'oraison et de l'expiation.

Il n'entre pas dans notre pensée de développer les moyens mis en œuvre par TEglise pour sauver la société. Ce cadre serait trop Taste et nous ne saurions suffire à cette tâche. Seulement les événements nous forcent à constater qu'après les pires époques de luttes et de désastres, c'est vers l'Eglise que se tournent tous les regards. Lorsque les peuples sont las de leurs méfaits, ou dégoûtés de leurs excès, attristés et alarmés des maux qu'ils ont fait naître, des ruines qu'ils ont accumulées, ils reviennent toujours vers elle, pour lui demander la paix et lui confier la part divine de leurs destinées.

Au milieu des périls du temps présent, et en attendant que les nations mieux éclairées sur leurs intérêts reviennent pratiquement à Dieu, l'Église

ne se lasse pas dans ses énergiques efforts pour arrêter la société sur la pente fatale qui doit la mener à l'abîme. A cet effet, elle élève la voix pour dénoncer le péril, fait appel au dévouement de tous ses enfants et arrête, par ses prières et ses supplications, ies effets de la colère divine.

Dans ce rude et constant travail de l'Eglise pour sauver la société, la blanche tribu des enfants de saint Bruno joue un rôle exceptionnel et semble avoir reçu une mission toute particulière. Avant de retracer la vie du fondateur des Chartreux et d'esquisser à grands traits cette noble et imposante figure à qui la poussière du temps et la succession des siècles n'ont rien pu ôter de sa splendeur et de sa gloire, nous croyons nécessaire, pour faire mieux comprendre l'œuvre de ce puissant génie, de nous arrêter un instant à considérer le rôle que saint Bruno a réservé à ses disciples, dans ce grand travail du salut et de la régénération de notre France ; nous pourrons constater ainsi l'influence sociale exercée par ces Moines que beaucoup de nos hommes politiques s'étonnent , s'ils ne tremblent pas, de voir encore sur le sol de la patrie, les regardant sans doute comme des êtres dangereux pour la société.

Elle est plus vraie que jamais cette parole prononcée autrefois par le R. P. Lacordaire : « Pres- « que toutes les puissances européennes, rois et « journalistes, partisans de la monarchie absolue

« ou de la liberté, sont ligués contre le sacrifice voce lontaire de soi, et jamais dans le monde on n'eut « tant de peur d'un homme allant pieds nus et le « dos couvert d'une casaque de mauvaise laine1. »

De nos jours, on a parlé, avec tant de passion et avec une si imperturbable ignorance, de l'Ordre fondé par saint Bruno, qu'il est bon de montrer aux hommes de notre temps les trésors de dévouement cachés dans ces cloîtres, d'où plusieurs seraient heureux et fiers de bannir, au nom de la liberté, les pieux habitants. De plus, il est utile de leur faire connaître le but de l'institution de ces Moines, les services qu'ils ont rendus et qu'ils rendent encore à notre chère patrie, et le dessein providentiel qui semble les faire renaître de leurs cendres malgré tant d'obstacles extérieurs.

Les Chartreux se présentent comme les ministres de la fonction réparatrice de la prière, comme les victimes volontaires d'expiation pour les iniquités de la nation ; ils offrent au peuple, par leurs austérités, le moyen de réagir contre le sensualisme qui énerve les caractères; ils réveillent, par leurs exemples, les forces morales si nécessaires pour la lutte du temps présent.

Notre but n'est point de retracer ici les nombreux et inestimables services rendus par l'Ordre des Chartreux aux sciences, aux lettres, à l'agriculture ;

1 Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

ce serait s'occuper de l'accessoire aux dépens de l'essentiel. Le pouvoir civil ne peut-il pas, à la rigueur, donner à la société ces mêmes bienfaits ! Seulement, nous sommes heureux de constater que, semblables au Divin Maître, tout en s'acheminant vers le ciel, les Chartreux ont su faire le bien en passant sur la terre.

Laissons aussi de côté les œuvres de charité, les aumônes, la sollicitude constante et active des Chartreux envers les pauvres, les malheureux et les délaissés. Toute l'Europe connaît leurs saintes largesses. Il est donc inutile de rappeler toutes les oeuvres de miséricorde et de compassion fraternelle qui attirèrent, sur ces saints Religieux, la reconnaissance des populations ouvrières ou indigentes du Moyen-Age et des temps modernes ; œuvres chrétiennes qui se renouvellent et se renouvelleront aussi longtemps que ces Moines résideront sur le sol de notre France.

Les Statuts des Chartreux ne disent- ils pas encore aujourd'hui comme autrefois : « que tous « les Prieurs de l'Ordre s'appliquent de tout leur « cœur à donner largement l'aumône1, selon la « richesse de leurs Maisons; nous les en conjurons « par Jésus-Christ, notre Dieu et notre Sauveur, « qui s'est offert et donné lui-même pour nous « sur l'arbre de la croix. La nature nous dit de

1 Annales Ordinis Cartusiensis. II P., cap. xx, n. i. « De pauperibus sublevandis. »

« faire à autrui le bien que nous voudrions qu'il « nous fît, dans une semblable nécessité. »

Ces nobles et saintes pensées ont toujours été comprises par les enfants de saint Bruno, et en toute circonstance ils ont su trouver les moyens de subvenir aux besoins des malheureux. Pour eux, rhomme est autre chose qu'une machine propre au travail, c'est un frère; non seulement parce qu'il a la même origine mais surtout parce qu'il a le même Créateur, le même Rédempteur, la même fin dernière.

Apporter quelques soulagements à la misère des pauvres et des délaissés, n'est pas le principal objectif des Chartreux; leur fondateur avait un but plus élevé, celui de venir au secours de la société par la prière, le jeûne et autres mortifications.

Au milieu des tristes défaillances religieuses de notre époque, on a trop oublié que la société contemporaine, se trouvant, comme société, dans un état de culpabilité exceptionnelle devant Dieu, a besoin d'une intervention expiatoire pour alléger le fardeau de ses iniquités, détourner la colère du Seigneur et rétablir l'harmonie entre le ciel et la terre. C'est une dette que la société a contractée envers Dieu.

Quels sont ceux qui acquittent cette dette sociale envers la justice divine ? Ce sont surtout les Chartreux, par leur vie de prière, de pénitence et de macérations. L'Eglise les a toujours considérés

comme les ministres par excellence de la fonction réparatrice de la prière. Ils accomplissent le devoir de l'humanité qui se doit à Dieu sans réserve et sans intermittence. «Aux jours de l'Éden, « — écrivait-on dernièrement dans un Mémoire « pour la défense des Congrégations religieuses — « la prière ne tarissait pas dans le cœur et sur « les lèvres de l'homme ; c'était justice. Mais « aujourd'hui, que de lacunes, que de vides dans « la vie religieuse de l'humanité ! Cependant rien « n'est diminué, ni du côté du droit, ni du côté « du devoir : Dieu veut tout, l'homme doit tout. « Eh bien, Dieu sera satisfait; car l'homme primitif « revit dans les familles religieuses vouées à la « prière : le feu sacré qui représentait jadis l'adora- « tion perpétuelle des créatures, c'est, dans l'Église « le cœur des Moines et des Nonnes1. »

L'objet suprême, le but essentiel et direct de l'état religieux est, sans conteste, la perfection de la vie chrétienne, plénitude d'amour et de vie surnaturelle qui rapproche l'homme de Dieu et qui unit intimement la créature avec son créateur. Mais cette perfection de la charité, de l'amour, résumé de tout le Christianisme, est dirigée de telle façon, par le Moine Chartreux, que toute son existence s'écoule à intercéder pour la société coupable, expier ses iniquités, désarmer la colère du Seigneur, faire

1 Mémoire cit. p. 2<j. •

violence à sa justice et rapprocher la terre du ciel. Libérale et généreuse expansion de l'amour. En elle le Moine s'oublie pour ne penser qu'au bien de ses frères et au salut du monde.

Dans le calme et la solitude du cloître, loin des bruits du dehors, le Chartreux se recueille devant le Maître suprême. La contemplation des choses divines devient son élément, et du sein de ce recueillement profond, jour et nuit, la prière se dégage pure, suave, puissante, irrésistible ; car fortifiée par la vertu du sacrifice eucharistique, elle monte vers le ciel toute chargée des mérites de Jésus-Christ. Quelle énergique influence, cette intercession permanente ne doit-elle pas exercer en faveur de la société coupable !

« Le premier des services que les Moines confé- « raient à la société chrétienne, — écrivait, il a quelce ques années, le comte de Montalembert, — c'était « de prier, de prier baucoup, de prier toujours pour « tous ceux qui prient mal ou qui ne prient point. « La Chrétienté honorait et estimait surtout en eux « cette immense force d'intercession, ces supplice cations toujours actives, toujours ferventes, ces ce torrents de prières versés sans cesse auprès de ce Dieu qui veut qu'on l'implore. Ils détournaient ce ainsi la colère de Dieu, ils allégeaient le poids ce des iniquités du monde, ils rétablissaient l'équicc libre entre l'empire du ciel et l'empire de la terre. »cc Aux yeux de nos pères, ce qui maintenait le

« monde dans son assiette, c'était cet équilibre « entre les voix suppliantes de l'humanité craintive « ou reconnaissante et le bruit incessant de ses « passions et de ses travaux. C'est le maintien de « cet équilibre qui a fait la force du Moyen-Age. « Quand il est troublé, tout se trouble dans l'âme « comme dans la société1. »

Sans cesse les hommes de notre temps, par leur impiété, leurs blasphèmes et leurs vices, amoncellent sur leurs têtes des trésors de réprobation et de vengeance, de la part de Dieu. Pour conjurer l'orage il devient nécessaire d'offrir à la justice divine une expiation. Parmi tous les peuples, cette expiation a toujours été considérée comme une loi générale du monde, et la satisfaction de quelques victimes de choix a toujours été regardée comme une nécessité de premier ordre.

Le patriarche de la libre pensée est, lui-même, obligé d'admettre cette éclatante vérité. « Dé tant « de religions différentes, dit-il, il n'en est aucune « qui n'ait eu pour but principal les expiations. « L'homme a toujours senti qu'il avait besoin de « clémence2.

Les Chartreux sont les martyrs volontaires de cette expiation. Ils s'offrent à Dieu comme victimes pour effacer les iniquités de l'humanité, et par là même, ils doivent être considérés comme étant de

1 Les Moines d'Occident. Introduction, ch. iv.

2 Voltaire. Essai sur les mœurs, ch. cxx.

la plus grande nécessité, de la plus haute utilité sociale.

« Toute la société du genre humain, — dit Auguste « Nicolas, — repose sur deux rapports de solida- « rite et de réversibilité, comme sur ses deux pôles. « Sans doute, sous un point de vue de détail, les « fautes et les mérites sont personnels, et il est « nécessaire que cela soif, mais, sous un point de « vue d'ensemble et de généralité, les fautes sont « solidaires et les mérites sont réversibles. Tout « ce qui a eu la prétention d'être société en petit « ou en grand, depuis les familles jusqu'aux em- « pires, n'a vécu que par l'exercice de ces rapports; « et le jour où ils seront rompus, toute société sera « dissoute, parce que qui dit société dit un être « essentiellement collectif, où les hommes cessent « d'être des individus pour devenir des membres, où « par conséquent ils répondent les uns des autres, « où chacun vit de la vie de tous, et où tous se « ressentent de la vie de chacun. Ces principes qui « paraissent étranges en théorie, sont ce qu'il y a « de plus usuel en pratique. Partout et toujours « ils ont instinctivement fonctionné dans le corps « social, comme ces organes intérieurs dont le jeu « purement naturel et involontaire entretient à « notre insu le phénomène de notre existence. « L'esprit de famille, de corps, de race, de patrie, « d'humanité, n'est pas autre chose. C'est ce prin- « cipe qui a été la source de tous les grands

« dévouements et de toutes les grandes personni- « fications1. »

Dans l'état de culpabilité où se trouvent les nations, le besoin le plus pressant de la société en général et de notre pays en particulier est donc de trouver des hommes de sacrifice qui acceptent la solidarité. Nous irons même plus loin ; nous croyons que pour contrebalancer les dangers qui nous menacent, pour guérir les maux qui nous affligent, il est de toute nécessité que l'esprit de sacrifice s'élève jusqu'à la hauteur du dévouement le plus sublime et le plus absolu.

En dehors des Chartreux et des Moines qui, comme eux, s'engagent par un acte de leur libre volonté à pratiquer les trois grands conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et font de leur existence une vie totalement et perpétuellement immolée; en dehors de ces Religieux, où trouve-t-on dans notre société moderne dévorée par l'égoïsme, ivre de bien-être, affolée de jouissances matérielles, cet esprit de sacrifice, de dévouement et d'abnégation si essentiel au salut d'une nation? Où voit-on pratiquer cette violence évangélique proclamée par Jésus-Christ, comme la loi réparatrice de l'humanité sur la terre ?

« Tandis que nos iniquités crient de la terre au « ciel : sacrifice, immolation ! — disait naguères un

1 Etudes philosophiques su?- leChristianisme. T. II. p. ~3.

« illustre conférencier de Notre-Dame-de-Paris, — « tandis que nos malheurs crient du ciel à la terre : « sacrifice, immolation ! j'entends des voixeontem- « poraines, des voix de l'homme qui disent contre « ces deux témoignages : non ! plus de sacrifice, le « sacrifice a fait son temps ! Pourquoi cette sombre « loi du sacrifice qui a passé sur des millions d'hom- « mes, au milieu d'une mer effroyable de souf- « frances ? Pourquoi la loi du sacrifice ? Vous le « demandez ! Mais c'est pour conserver, c'est pour « faire vivre encore des jours cette humanité qui « périrait demain au souffle de vos doctrines, si le « feu du sacrifice venait à s'éteindre aujourd'hui « dans son cœur1. »

Il y a dans la vie des nations, des jours néfastes tellement pleins de prévarications, d'outrages, de révoltes et d'attentats contre Dieu, que le Seigneur,pour venger sa dignité outragée, fait appel à sa justice. Qui arrêtera la colère divine ! ce sera le Moine qui, prosterné au pied des autels, prie et s'offre comme victime d'expiation. Dieu se laisse fléchir, et ainsi s'explique comment la nation coupable trouve parfois des instants de repos et ne sombre pas au milieu des tempêtes révolutionnaires. Dieu attend le repentir de la société prévaricatrice, et ces retards de justice ne sont dus qu'à la mystérieuse compensation de la prière et de l'immolation.

1 R. P. Félix. Conférences de Notre-Dame .-année i855.

Dominée par l'intérêt personnel, domptée par les passions les plus abjectes, la société contemporaine n'a plus de véritable patriotisme. Les courages faiblissent, les caractères s'énervent, on à'a plus assez d'énergie pour s'offrir en sacrifice et se dévouer au salut de la patrie. En vain, les annales des peuples nous montrent que les grandes immolations sont contemporaines des grands désastres, nous détournons la tête. Nous savons qu'aux jours où notre pauvre France mutilée et sanglante s'est débattue contre la servitude ou la mort, elle a sans cesse été sauvée par le dévouement et le sacrifice, et cependant nous avons horreur de tout ce qui touche au sacrifice. Renfermés dans notre égoïsme froid et calculateur, nous acceptons et nous acclamons les doctrines malsaines qui portent l'audace jusqu'à prêcher la négation absolue de l'idée de sacrifice et d'abnégation. « Chacun pour soi ! Tout pour l'intérêt ! » Telle est la devise écrite sur le drapeau des hommes de notre temps.

Il est une parole prononcée par un homme politique, au milieu des désastres de la Révolution de 1848, qu'il serait bon de se rappeler : « Français, souvenez-vous que quand les peuples sont menacés de périr, ils ne sont jamais sauvés que par le dévouement et le sacrifice. »

Ces paroles éloquentes sont plus que jamais saisissantes d'actualité. La France peut périr dans la tourmente présente, si des âmes saintes ne vien-

nent s'offrir en holocauste, si des mains suppliantes ne s'élèvent vers le ciel et n'arrêtent le bras vengeur de Dieu. Les Chartreux ont accepté, pour leur part, cette mission patriotique; ils représentent ces justes que Dieu demandait à Abraham pour épargner la Pentapole. Par l'expiation volontaire, ils s'immolent, sans relâche, pour le salut de la France coupable, ils se dévouent pour elle, afin de détourner la foudre de la justice divine prête à la frapper. N'est-ce pas là un sublime dévouement dont -nous devons leur être reconnaissants.

a On demande quelquefois, — dit le comte Joseph « deMaistre, — à quoi servent ces austérités terribles, « pratiquées par certains Ordres religieux, et qui « sont aussi des dévouements ; autant vaudrait préce cisément demander à quoi sert le Christianisme, ce puisqu'il repose tout entier sur ce dogme agrandi ce de l'innocence payant pour le crime1. »

La prière et l'expiation ne sont pas les seuls services rendus à l'humanité par l'Ordre des Chartreux ; il prêche encore par l'exemple, et travaille silence à réformer la société et à retremper les caractères énervés de notre époque.

Les austérités du Chartreux sont une réaction salutaire contre le sensualisme qui s'est emparé des masses. Humble Religieux, il oppose la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, ces trois bases de

1 Considérations sur Li France, ch. m.

la vie monastique, aux orgies de la richesse, de la débauche et de la révolte ; il répond aux excitations de l'orgueil par l'humilité et l'abnégation, aux jouissances des plaisirs sensuels par les jeûnes et les macérations de la chair, aux enivrements de la fortune par la rigueur des mortifications et des austérités. Quel contraste !

Réagir avec énergie contre cette plaie profonde" et envenimée du sensualisme contemporain, .n'est-ce pas un des plus grands besoins de la société ? Les Chartreux présentent à tous le remède efficace, le retour à la mortification chrétienne. Elle seule aura la vertu de réveiller dans L'homme toutes les forces intellectuelles et morales qui pourront Laider à lutter contre les calamités inouïes de notre temps ; elle seule lui enseignera à combattre cet empire de la chair qui l'énervé sous le joug tyrannique des passions et ne lui donne d'énergie que pour briser brutalement tout ce qui s'oppose à la satisfaction de ses appétits malsains. Sans elle, les problèmes du temps présent demeurent devant nous avec leurs énigmes et leurs menaces.

On oublie, trop souvent, que sous l'influence des jouissances matérielles, l'esprit s'affaiblit et devient impuissant à la résistance, et dès lors, on se laisse entraîner par le courant, on ferme les yeux devant le péril , et on finit par acclamer le despotisme. Une des nobles victimes de la Commune nous signalait, il y a quelques années, ce triste écueil. « En

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