‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 4 sur 96 · XXXVI · texte numérisé non relu

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« passant sous le joug du matérialisme, disait-elle, « les individus et les peuples perdent le secret des « grandes choses ; dans cette éclipse de la raison, « le sens se déprave par la brèche des mœurs corce rompues, le caractère et la dignité s'en vont, et « sur leurs ruines, arrivent le déshonneur et la « servitude1.»

Le danger est imminent, un grand devoir s'impose donc à tous. Où sont cependant les âmes fortes qui se sont levées pour lutter, par les idées, par la parole, par Faction, contre ce courant désastreux qui menace la société et lui présage la honte et le déshonneur ? Ces âmes énergiques sont peu nombreuses, à peine peut-on compter quelques nobles exceptions. Les caractères s'en vont !

L'existence des Chartreux est la plus puissante protestation contre l'affaissement des caractères, la plus énergique réaction contre tout ce qui rabaisse et énerve la nature humaine. Ensevelis volontairement et librement dans leurs cloîtres, ils enseignent aux hommes de notre temps à réagir contre Tégoïsme antisocial qui déprave les âmes, et leur montrent, comme moyen de régénération, le dévouement noblement offert, le sacrifice volontairement accepté, la souffrance courageusement endurée.

« Le cloître, — disait naguère le comte de Mon- « talembcrt, — fut l'école permanente des grands

1 Monseigneur Darhoy, Archevêque de Paris. Discours prononcé en 1864.

« caractères, c'est-à-dire de ce qui manque le plus « à la civilisation moderne. Et c'est pourquoi il « faut le répéter sans cesse : la gloire la plus écla- « tante et la plus durable de l'Institution monasti- « que ce fut la trempe vigoureuse qu'elle sut « donner aux âmes Chrétiennes'. »

Le péril qui menace la société ne peut être conjuré que par la victoire de l'abnégation sur l'égoïsme, de l'esprit sur la matière, de tout ce qu'il y a d'élevé dans l'homme sur tout ce qu'il renferme d'ignoble et de corrompu. En un mot, la société ne peut être sauvée que par les vertus du cloître se répandant au milieu des enfants du siècle ; et le don le plus utile et le plus nécessaire que la Providence, dans son intervention miséricordieuse, puisse faire à la société énervée de notre époque, c'est de lui donner beaucoup d'hommes tels que les Chartreux'-. Ces Moines répondent aux besoins actuels de notre malheureuse France, et peuvent apporter un remède efficace aux maux inouïs qui l'assaillent.

Cette vérité, les hommes actuellement au pouvoir ne sauraient l'admettre. Leurs passions antireligieuses les poussent, au contraire, à mettre Moines et Religieux hors la loi ; ils considèrent leur dévouement comme un privilège dangereux pour l'Etat. Pour arriver à assouvir leur haine satanique,

1 Lçs Moines d'Occident. Introd.

' Sur l'utilité de l'Ordre dos Chartreux, Cf. Dom Pierre Sutor. De Vita Carlusiana.

ils savent trouver, et exhumer des lois soi-disant existantes qui leur permettent de chasser, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, ces hommes , ces citoyens qui aspirent au bonheur de se dévouer pour le bien de la société et de la Patrie.

« Est-il juste, — s'écriait, il y a quelques années, « le Père Lacordaire, — est-il juste, dans un pays « où la liberté individuelle est un principe, de « poursuivre un genre de vie qui ne fait de mal « à personne, et qui est tellement propre à l'hu- « manité, que les chances les plus dures ne l'em- « pèchent pas de se produire ? Est-il juste dans « un pays où la propriété et le domicile sont « sacrés, d'arracher de chez eux , par la vio- « lence, des gens qui y vivent en paix, sans of- « fenser qui que ce soit ? Est-il juste, dans un « pays où la liberté de conscience a été achetée par « le sang, de proscrire toute une race d'hommes « parce qu'ils font un acte de foi qu'on appelle vœu ? a Est-il juste, dans un pays où l'idée de la frater- « nité universelle domine tous les esprits généreux, « de réprouver de saintes républiques où l'on se « consacre à la pauvreté et à la chasteté par un « amour immense d'égalité avec les petits ? Est-il « juste, dans un pays où l'élection et la loi sont la « base de l'obéissance civile, de flétrir des corps « constitués par une élection plus large et une loi « plus protectrice ? Est-il juste, dans un pays où

« tout le monde est admissible aux fonctions sociale les, de les interdire à des citoyens qui n1ont d'au- « tre tort que d'apporter darts la concurrence géné- « raie un plus grand esprit de sacrifice ? Nous le « demandons au ciel et à la terre : tout cela est-il « juste, et n'est-ce pas créer parmi nous une classe « de parias1 ? »

Les échos de cette grande voix retentissent en vain dans les sphères gouvernementales, mais devant un tel déni de justice, devant une telle contradiction sociale, tous les esprits sensés, et vraiment patriotiques doivent rentrer en eux-mêmes, penser à l'avenir, considérer, avant tout, le bien de la société et le salut de la patrie, et, par là même, se rapprocher de ces Moines, saisissants modèles de dévouement et de sacrifice. Allons méditer leurs conseils, apprenons à suivre leurs exemples, efforçons-nous de partager leur héroïsme. Avec eux nous saurons nous relever de notre abaissement moral, nous dévouer pour le salut de la France et pratiquer les vertus chrétiennes qui font les nations grandes et puissantes.

Des murs fermés d'une Chartreuse s'échappe une influence secrète que beaucoup ne veulent pas reconnaître, mais que les hommes de cœur sauront découvrir; sous les sombres arceaux dj ces cloîtres, dans le calme de la solitude, le divin Sauveur con-

1 Mémoire cit. ut supra, ch. i.

tinue son action réparatrice dans ces existences de Moines en qui sa vie se reproduit. « Ut et vita Jesu manifestetur in carne nostra mortali.1 » Là est notre espérance.

En face des dangers du temps présent, il ne nous est pas permis de désespérer de l'avenir ; mais, à l'exemple des Chartreux, nous devons prier et nous dévouer. Mettons notre confiance en Dieu et rappelons-nous que la France, selon l'expression de Bossuet, est un pays où toujours il a existé « certaines lois fondamentales contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de soi. »

1 Epist. S. Pauli, Il Cor., îv, n.

ET

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