DOM JEAN I
EAN,néen Toscane, était entré jeune encore en Chartreuse. Ses talents et ses vertus le désignèrent comme successeur de Pierre Le Franc. D'un caractère énergique et sévère, il gouverna cependant sa Communauté avec douceur et prudence, édifiant ses Religieux par son zèle et sa vigilance. Son âge pouvait laisser espérer de le voir longtemps au poste que ses confrères lui avaient confié, mais le Seigneur l'avait Jugé mûr pour le ciel. Il mourut en i r to, après avoir gouverné le Monastère pendant, huit ans'.
DOM GUIGUES I de CASTRO.
UIGUES DE CASTRO ou du Chastel,dit le Vénérable, naquit en io83, au château de Saint-Romain, dans lé diocèse de Valence. Jeune
' Ms. S. Remigii ap. Labbs, ut supra. — Morozzo, ibid.
encore, il abandonna sa position de doyen de l'église de Grenoble, pour aller s'ensevelir dans le De'sert de la Grande Chartreuse, en 1 107. Ses talents, ses vertus et sa vive piété engagèrent les Religieux à le nommer Prieur, trois ans après son entrée dans la Communauté ; il était âgé de vingt-sept ans. La sagesse de son gouvernement montra que le Saint-Esprit avait présidé à ce choix.
Le traducteur de Borland dit de Dom Guignes : « il estoit de noble maison, de grand esprit, plus grand orateur, et qui est le principal, très grand en dévotion et saincteté de vie. Il avoit une mémoire heureuse, ses paroles estoient douces et agréables, ses sermons fervents et zéleux, sa renommée s'estendant par toutes les belles et rares qualités qu'il
possedoit L'odeur de sa saincteté a donné si
avant que les vallées de Clervaux en ont esté remplies. »
Nous avons dit quels furent les sentiments de vénération de saint Bernard et de Pierre le Vénérable pour ce saint Prieur. Vers la fin de l'année 1 123, Dom Guigues eut le bonheur de recevoir la visite de saint Bernard. Le séjour ,dù célèbre Abbé de Clairvaux au Désert de Chartreuse causa une impression de joie si profonde aux Solitaires de cette Communauté qu'aujourd'hui encore le souvenir en reste vivant ; les siècles n'ont pu en effacer les traces. Pierre le Vénérable vint aussi visiter
p. 20. — Carta. Nous désignons ainsi la magnifique carte des Généraux, gravée en 1649 d'après l'ordre du R. P. Dom Jean Pégon.
plusieurs fois Dom Guigues. « Les entretiens que « j'avais avec Guigues, cet homme incomparable, — écrivait-il plus tard — m'enlevaient comme « hors de moi-même. Ses paroles m'enflammaient (c comme si elles eussent été des étincelles sorties de « sa bouche. Je ne tenais plus à la terre en l'é- « coûtant et toutes les idées de ce monde s'éva- « nouissaient de mon esprit. »
La renommée de sainteté du vénérable Prieur s'était tellement répandue au loin que Godefroy, Évêque d'Amiens, vint en 1 1 14 au Désert de Chartreuse pour se mettre sous sa direction. Fatigué de l'indocilité de son peuple et des violences que les nobles exerçaient dans son diocèse, ce pieux Évêque cherchait la solitude pour s'y appliquer en toute liberté aux exercices de la vie intérieure. Il fut reçu au Monastère, avec le respect que méritaient sa dignité et sa vertu. Dom Guigues lui donna une cellule, mais le Concile de Soissons, tenu en iii5, obligea l'Évêque à retourner à son Siège.
Dom Guigues sut se montrer à la hauteur de sa position. Sous son administration, l'Ordre des Chartreux qui devait, dans l'avenir, être si célèbre, commença à prendre quelque extension. Il n'y avait que deux Maisons, lorsque Guigues prit l'habit ; à sa mort, trente ans plus tard, on en comptait déjà quinze. Ces nouvelles fondations avaient besoin, pour se maintenir dans la discipline primitive, d'un code de lois uniforme; c'est pourquoi le vénérable Prieur rédigea, en 1127, ses C onsuetudines . Gomme nous l'avons déjà fait remarquer, il ne se
présente pas en législateur, il se contente de rappeler les usages en vigueur à la Grande Chartreuse, usages qui remontaient à saint Bruno et devaient être la Règle des autres Monastères. A cause de la sagesse des lois qu'il transmit ainsi aux Chartreux, on le considère comme le second . fondateur de l'Ordre.
L'habileté du Prieur de Chartreuse ne brilla pas moins dans la direction des affaires temporelles que dans le gouvernement des âmes. Il fit reconstruire les bâtiments du Monastère renversés, le 3o janvier iii3,par une avalanche descendue de la montagne ; dix Moines et un Novice furent ensevelis sous les ruines du Couvent. Guigues, pour remplacer les Religieux qui étaient morts par suite de cet accident, fit venir quelques Solitaires de l'Ermitage de Portes. De plus, il établit les nouvelles constructions dans l'endroit où se trouve le Monastère actuel. Ces constructions furent cependant encore en bois, à l'exception de Téglise qu'il édifia en pierres. Ayant changé le Couvent d'emplacement, il y fit amener, à l'aide de conduits, les eaux de la fontaine de Saint-Bruno.
La célébrité que les Chartreux acquirent de son temps ne lui inspira aucun sentiment d'orgueil. Il s'estima toujours, lui et ses frères, au-dessous des autres Moines. Loin de regarder son Ordre comme l'unique asile des vertus du cloître, il montra toujours pour celui de Citeaux une vénération toute particulière. Ce fut par ses avis que Pons, seigneur de Lazare, et Etienne d'Obazine embrassèrent cet
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Institut. « Les Cisterciens, disait-il, tiennent la voie royale-, leurs Statuts peuvent conduire à toute perfection. »
Guigues s'est aussi distingué dans la carrière littéraire. Les bonnes études qu'il avait faites lui donnèrent l'amour des livres -, il rechercha les meilleurs auteurs et les exemplaires les 'plus authentiques, les transcrivit et eut soin de corriger ce qu'il trouva de défectueux. Il réunit les lettres de saint Jérôme et en rétablit le texte, grossièrement altéré par l'ignorance des copistes ou >Ia malice des hérétiques. Il écrivit, de plus, un grand nombre de lettres, dont les plus remarquables ont été adressées à saint Bernard •, à Pierre le Vénérable •, à Hugues, fondateur des chevaliers du Temple ; au Pape Innocent II, ii3i ; à Hugues II, Évêque de Grenoble, et au Cardinal Haimeric, chancelier de l'Église Romaine, 1 1 32. Il composa aussi quelques traités de spiritualité, entre autres des Méditations sur la vérité. Plusieurs de ces traités furent imprimés dans le XVP siècle, à Anvers, en i55o et 1689, puis à Paris dans le tome premier du supplément de la Bibliothèque des Pères. Ces écrits, disait dernièrement un Rehgieux de l'Ordre, « ont de tels traits de ressemblance avec Vhnitation^ que certains critiques sérieux ont pu se demander si notre Chartreux n'était pas enfin l'auteur de ce livre admirable.»
Le Vénérable Guigues nous a laissé, en outre, une vie de saint Hugues, Évêque de Grenoble, le protecteur des premiers Chartreux et l'ami de saint Bruno. Le Pape Innocent II, après avoir, au Con-
cile de Pise, en ii34, canonisé Hugues, écrivit au Prieur de Chartreuse pour l'engager à écrire la vie et les miracles du saint Évêque. La lettre, datée de Pise, est du 22 avril 1134. Déjà, de hauts personnages avaient pressé Guignes de retracer cette belle vie, mais il s'était toujours excusé, prétextant ses nombreuses infirmités ; toutefois, il ne put résister à Tautorité de saint Pierre que le Pape avait employée pour vaincre son humilité.
Les écrits connus de Guigues sont en petit nombre, « mais — disent les Bénédictins, auteurs de YHisfoire littéraire de la France — ils suffisent pour justifier les éloges qui ont été donnés de tout temps à la beauté du génie et à l'excellence de la piété de Guigues. On y aperçoit en effet de très beaux sentiments, un certain air de noblesse et de ces traits vifs et perçants que saint Bernard admirait dans les lettres qu'il reçut de lui et dont on ne voit de traces que dans les réponses de ce saint. La liberté avec laquelle il s'élève contre les abus de la Cour de Rome, en écrivant au Cardinal Haimeric, montre une âme élevée au-dessus des préjugés de son siècle et incapable de déguiser la vérité. Il fut le seul qui osa blâmer ouvertement l'usage que faisait le Pape Innocent des armes temporelles pour la défense de sa cause. » Dans une de ses lettres au Pape, il dit que les deux ennemis intérieurs que l'homme a le plus à redouter, sont l'orgueil et la volupté, vices auxquels il faut opposer l'humilité et la mortification du corps. N'était-ce pas l'exemple donné par les Chartreux ?
Souvent le saint Prieur écrivait à ses Frères pour les encourager et les fortifier. Dans une lettre adressée aux Religieux du Mont-Dieu, il développe cette pensée : « L'austérité est Tidéal auquel l'homme doit tendre de toutes ses forces pour parvenir à la félicité. » Dans tous ses écrits, sa morale est puisée dans les grands principes de la religion. Les applications qu'il fait de l'Ecriture sont fréquentes, disent encore les Bénédictins, et presque toujours heureuses.
Les dernières années de la vie de cet illustre Solitaire furent sanctifiées par de douloureuses infirmités, noblement supportées. Dom Guignes suppléa par son courage aux forces qui lui faisaient défaut, et mourut en odeur de sainteté, le 27 juillet iiSy, dans la cinquante-quatrième année de son âge, après avoir gouverné la Chartreuse pendant vingt-sept ans ' .