DOM HUGUES L
1 107 — I iSg.
UGUES fut un des disciples les plus remarquables du Vénérable Guignes. Formé à la vie monastique par ce maître expérimenté, il sut profiter des leçons et des exemples du guide que la
^ Ed. Martène, Veter, scriptor. t. VI, p. i63. — Labbe, Bibliotheca cit. t. I, p. ôSp. — Mabillon, Annal. Benedic. t. V, lib. LXXI, n. cv. — Dora Inn. Le Masson, Annales
Providence lui avait donné et fut jugé digne de lui succéder. Morozzo pense qu'il était un des six premiers compagnons de saint Bruno, mais rien ne vient confirmer cette assertion.
L'ancienne chronique des Prieurs , éditée par Martène, nous apprend queDom Hugues était d'une grande sainteté de vie, d'une science remarquable et d'une doctrine exemplaire. « Cet Hugues, dit le traducteur de Dom Borland, estoit austère et dur à son corps, auquel il n'épargnoit les fouets ni les verges, mais le chastioit estrangement ; il estoit maigre de chair, mais en bon point quant à la douceur de la contemplation. S'il avoit des yeux estoit pour en faire sortir des fontaines de larmes; il estoit cependant humble en sa conversation, aymable de tous pour sa piété , vénérable pour sa saincteté, terrible pour son autorité. »
Ce saint Religieux était lié d'amitié avec Pierre le Vénérable, Abbé de Cluny, qui lui écrivit dans plusieurs circonstances. Une de ces lettres des plus affectueuses, datée de iiSg, est venue jusqu'à nous. Hugues gouverna avec sagesse, mais sa profonde humilité l'engagea à demander avec instance d'être déchargé du pouvoir qui lui avait été imposé par sa Communauté. Il désirait se retirer dans la
Cartus, lib. I, cap. m. n. 3. 4. — Dom Pétréius, Elucid. cit. lib. IV. — Borland, lib. IV, cap. m. — Dom Sutor, de Vita cartus. lib. II, tract. VII, c. 7. — Le Coulteux, Annal. Cartus. ms. — Dom Cellier, Auteurs Ecclésiastiques., t. XIV, p. 3o5. — Hist. littér. de la France., t. XI, p. 653. — La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 48. — De Tracy, op. cit. p. 236 et sq.
solitude, « ut soli Christo omni cura solutus, ardentiùs inhœj^eret. »
Sa démission fut acceptée, deux ans après son élection, en iiSg ; il se retira dans le cloître et vécut encore sept années qu'il consacra à se préparer à l'éternité'.
SAINT ANTHELME.
I iSg — I i5i.
ERS Tan 1 107, naquit saint Anthelme, que i l'on trouve encore écrit Nanthelme ; son père, Hardouin de Chignin, d'une illustre famille de Savoie, lui fit donner une instruction en rapport avec sa naissance. Appelé par Dieu à l'état ecclésiastique, Anthelme fut pourvu de deux bénéfices considérables, l'un dans la cathédrale de Genève, avec le titre de prévôt, et l'autre dans l'église de Belley. Quelque temps après, étant venu visiter les Solitaires de Portes, le jeune chanoine fut si touché de la vie de ces Anachorètes qu'il résolut de quitter le monde et d'embrasser la vie monastique.
Dom Bernard de Varin, Prieur de Portes, le reçut dans son Monastère, mais le Vénérable Guignes l'ayant prié de lui envoyer Anthelme dont il avait reconnu le mérite et la sainteté, le jeune Novice se
^ Brev. Hist. Ord. Cartus. ap Martène, t.VI. fol. 176. — Biblioth. Cluniac. Epîst. Pétri Venerab. lib. IV. ord. xxviii, — Sutor, De vita Cartus. p. Sa et 54&. — Dorlandus, op. cit. lib. IV, cap. IX. — Pétréius, Elucid. lib. IV. — Morozzo, op. cit. pars II, p. 21.
rendit au Désert de Chartreuse où il fit Profession. 11 s'adonnait tout entier à la prière, à Toraisonetau travail des mains, lorsqu'il fut nommé Procureur.
Le naïf traducteur de Dom Borland nous apprend qu'Anthelme « donna tel exemple de sa conversation, qu'il montroit d'estre plus élevé au ciel que marcher sur la terre, tellement qu'il estoit plus a admirer qu'a imiter, jeûnant avec tel rigueur qu'il ne prenoit que le pain et l'eau pour sa réfection ; il estoit en continuelle oraison, dévotion et
méditation Toutes et quantes fois qu'il prioit,
psalmodoit, pensoit aux péchez d'autruy ou aux siens, l'on voyoit de ses yeux escouler des fontaines de larmes Il estoit si assidu à prendre la
discipline et se fouetter de verges et de fouets, que sa chair demeuroit toujours endommagée et pleine d'ulcères et de playes. Il fut, nonobstant toute .sa dévotion, esleu Procureur de la Grande Chartreuse, meslant tellement Marthe et Marie qu'il achevoit l'un et n'oublioit pas l'autre. »
Lorsque Dom Hugues se démit de sa charge, les Moines élurent Anthel me, en iiSg. Les trois grandes vertus du nouveau Prieur furent l'humilité, la charité et le zèle pour la régularité monastique. Ses historiens rapportent que dans une grande disette, il fit ouvrir les greniers du Monastère, distribua mille florins et vendit même les ornements de l'église pour soulager la misère des pauvres. « Il n'ignoroit pas, le brave usurier, — dit l'auteur que nous venons de citer — qu'il falloit accumuler en double le gain spirituel. »
Lorsqu'il n'était que Procureur du Couvent, Anthelme avait aidé Dom Guigues à reconstruire le Monastère. Nommé Prieur, il continua l'œuvre commencée par son prédécesseur, termina l'église, jeta les fondements de la partie du grand cloître qui plus tard fut construit dans le style gothique, et éleva, eni 146, plusieurs édifices qui existent encore. Dom Guigues avait amené au Monastère les eaux de la fontaine de Saint-Bruno, à l'aide de conduits en bois. Anthelme, dès les premières années de son gouvernement, les remplaça par un aqueduc en pierre. «Cela — dit Dom Le Masson dans ses Annales — lui coûta beaucoup de travail et d'argent, mais il évita de la sorte bien des inconvénients, des dangers et même des dépenses. »
Un point important attira, dès le principe, l'attention toute particulière du Prieur de Chartreuse. L'état dans lequel se trouvaient les différentes Maisons, laissait prévoir de graves inconvénients et des dangers réels pour l'existence de l'Ordre. Tous les Monastères étaient indépendants les uns des autres, au temporel comme au spirituel, et ne reconnaissaient que Tautorité de l'Évêque diocésain. N'était-ce pas une difficulté insurmontable pour maintenir l'uniformité de la discipline? Anthelme, d'après l'avis des personnages les plus éminents de l'Ordre, réunit à ce sujet le premier Chapitre Général, en 1 141. Dans cette assemblée, il fut décidé que l'on reconnaîtrait comme Supérieur commun, le Prieur de la Grande Chartreuse. L'Ordre était dès lors véritablement fondé. Nous avons traité ce su-
jet dans la seconde partie de cet ouvrage, et montré l'important service rendu aux Chartreux, dans cette circonstance, par saint Anthelme.
Dans son amour pour la régularité, notre vénérable Prieur s'appliqua à maintenir la discipline. Ayant remarqué que quelques Moines s'étaient relâchés de l'observance primitive, il les rappela aux Constitutions du bienheureux Guigues et employa, pour arriver à ce résultat, la douceur et la sévérité. Il fut même obligé de chasser quelques indociles qui lui résistèrent. D'après une lettre de saint Bernard au Pape Eugène III, on voit que des Chartreux quittèrent leur solitude pour aller porter leurs plaintes aux pieds du Souverain Pontife et rentrèrent dans leur Monastère sans faire aucune satisfaction au Prieur. «Ceux qui étaient mal sor- « tis — écrit le saint Abbé — sont encore plus mal « rentrés : ils sont sortis du Couvent en violant « leurs Règles et ils n'y reviennent que par orgueil, « Le Prieur n'a plus de pouvoir; aussi veut-il se c( retirer pour ne pas voir la destruction de son « Monastère Les réfractaires vous ont été trouce ver dans leur habit régulier et couverts de la « peau de brebis ; l'apparence vous a séduit : faut- « il s'en étonner ? N'êtes vous pas homme ? J'es- « père que le véritable Prieur restera Prieur. Nous « aurions grand sujet de craindre, si ce Prieur «^n'était rétabli dans sa charge, que la régularité ne « cessât bientôt. »
On ignore ce que décida le Pape, mais Anthelme, pour lequel s'intéressait si vivement saint Bernard,
se démit de sa charge, cette même année, i i5i,et se retira à la Chartreuse de Portes. Dom Bernard de Varin vivait encore ; il avait donné sa démission de Prieur et avait été remplacé par Dom Bernard de Portes, ami de saint Bernard et ancien Evêque de Belley. Ce Religieux étant mort, le i6 décembre ii52, la Communauté, d'après le désir exprimé par Bernard de Varin, élut saint Anthelme. L'ancien Général gouverna la Chartreuse de Portes pendant deux ans et dut donner sa démission pour retourner à la Grande Chartreuse où sa présence était jugée nécessaire.
Le schisme avait éclaté dans FEglise, et on craignait quelques dissensions dans TOrdre. Anthelme, puissamment aidé par un autre Religieux du nom de Geoffroy, engagea ses frères à se déclarer en faveur d'Alexandre III, élu selon les formes canoniques. L'Ordre des Chartreux fut ainsi redevable aux conseils d' Anthelme d'avoir, le premier, promis obéissance au Pape légitime et d'avoir refusé d'entrer en communication avec l'intrus, Victor IV. L'Empereur d'Allemagne, Frédéric Barberousse, a3''ant su le zèle déployé dans cette circonstance par l'ancien Général des Chartreux, le prit en telle aversion qu'il le fit excommunier par l'antipape. Plus tard, il revint à de meilleurs sentiments et honora le vénérable Religieux de son estime ; dans un acte officiel, il l'appelle i<.Fidelem 7iostnun Anthelmiim. » Anthelme sut aussi par sa sainteté se concilier l'amitié du Roi de France Louis VII qui vint, vers cette époque, visiter les Chartreux.
Les vertus du pieux Solitaire engagèrent, quelques années plus tard , le clergé du diocèse de Belley à le demander pour Evêque. Le Pape Alexandre III, qui était en France, lui ordonna d'accepter par obéissance ce Siège épiscopal, et le sacra lui-même, le jour de la Nativité de la Sainte-Vierge, II 63. Il n'entre pas dans notre cadre de retracer l'épiscopat de saint Anthelme, disons seulement qu'après avoir édifié ses diocésains , soulagé les pauvres, et sauvegardé les droits de son Eglise, il mourut en odeur de sainteté le 26 juin 1177. En ibSg, Jean Passelaigne, Evêque de Belley, fit la levée de son corps et le transféra dans une chapelle construite à cet effet dans la ville épiscopale^