NOUVELLES LARGESSES DU COMTE ROGER. — CONSECRATION
DE l'Église du monastère. — construction de la chartreuse DE SAINT-ÉTIENNE. BRUNO BAPTISE LE FILS DU
COMTE ROGER. — LANVIN TIENT l'eNFANT SUR LES FONTS BAPTISMAUX. — VERS COMPOSÉS A CE SUJET PAR UN RELIGIEUX DE LA CHARTREUSE. — SIEGE DE CAPOUE. — BRUNO APPARAIT EN SONGE AU COMTE. — LIBÉRALITÉS DE ROGER A CE SUJET. — LETTRE DE RAOUL-LE- VERD.
U milieu des événements politiques qui jetaient le trouble dans toute l'Italie, le Monastère de la Tour était devenu trop étroit pour contenir le nombre toujours croissant des prêtres et laïques qui, attirés par la réputation de vertu et de sainteté du conseiller d'Urbain II, quittaient le monde pour s'ensevelir dans la solitude et s'initier, sous la direction de Bruno, aux salutaires exercices de la pénitence et de la mortification.
Le.i5 Août 1094, Archère, Archevêque de Palerme avait consacré l'Église de la Chartreuse de la Tour, sous le vocable de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Cette imposante cérémonie avait réuni au désert de Calabre le comte et sa cour, Tristan, Évêque de Tropéa, Augère, Évêque de Catane, Théodore, Évêque de Squillace, Godefroy Évêque de Mileto, et un grand nombre de seigneurs *,
Dans cette circonstance solennelle, le comte Roger avait fait de nouvelles largesses-; mais devant le pieux empressement qui amenait de si nombreux novices à la Chartreuse de la Tour, il résolut de construire un second Monastère. Cette nouvelle Maison, peu éloignée de l'ancien Couvent, prit le nom de Saint-Étienne iîi bosco ou de iiemore^ tandis que la Chartreuse de la Tour portait le nom de Sainte-Marie de Eremo.
Les Religieux qui, à cause de leur âge ou de leurs infirmités, ne pouvaient supporter les austérités qu'on pratiquait au Couvent de Sainte-Marie, étaient envoyés à celui de Saint-Étienne. La vie érémitique y était plus douce, tout en ayant toujours pour bases, la solitude, la prière et la méditation^. Cette nouvelle fondation avait été faite par le comte Roger, à l'occasion de la naissance du fils qu'il eut d'Adélaïde, marquise de Montferrat, sa femme en troisièmes noces. Cet enfant qui devait
■• Mabillon. Annal. Benedict..^ t. v. lib. 68. num. 112.
2 Charte de Roger, donnée à l'occasion de la consécration de l'église. Pièces justificatives, n. n.
3 Morozzo. Theat. chronolog.yOrd. Cartus.,p.2-i6.
ceindre un jour la couronne des Deux-Siciles, fut baptisé par saint Bruno lui-même, et eut pour parrain Lanvin, Recteur de la Chartreuse de Saint- Étienne^
Un Religieux du Monastère de la Tour nous a laissé un pieux et poétique souvenir de cette cérémonie. Il écrivait:
Totus orbis lucet nobis
Claro Natalitio Marchionis Militonis
Bonifacii Itali.
Neptis brnat, quem exornat
Uxor Adelasia Brutiorum Siculorum
Comitem Rogerium ; Et Northmannum venerandum
Donat fœtu femina Generosa, gloriosa,
Quem enixa peperit Nono mense, stant immenses
Laudes inde superis.
Avitum sensit, se prœsensit
Cornes ille filio.
Mense deno, qui terreno
Lsetus exiit pondère.
Melitensis fit immensis
Urbs antiqua gaudiis.
Immo cuncta stant injuncta
Laetis et Trinacria.
Chorus lEetus ac discretus
Laeta ludit carmina,
•* Bollandistes. Acta SS. n.6i8. — Dom LeCoulteux.^?2?zales Ord. Cartiis., Ms. — Tromby, op. cit. — De Tracy, op. cit. p. 66.
Pro Lavacro divo sacro
Undse tum lustralis Cornes orat et exorat
Brunum Alemannicum ; Nam tenetur, ut ligetur
Illius devotio.
Accersitus, non invitus
Jubilosus advenit.
Baptizatur et lavatur
Sacro puer flumine, Lanvinus est patrinus
Nobilis Northmanicus, Tumque sacro de lavacro
Olivo Bruno inungitur.
Sistunt bellum post puellum
Christo Deo supero.
Félix omen, tenet nomen
Puer hic Rogerius.
Canunt omnes, stant insomnes
Metris jubilantibus.
Ardet Forus, gaudet Thorus
Nimio prae gaudio.
Melitensis nam ostensis
Gaudebat Ecclesia, Qui tapete cum abiete
Exornata cernitur ; Fronde viret, nemo silet,
Cuncti ludunt gaudiis. Tum Urbanus, sed humanus
Jubilât natalibus, Hic secundus, totus mundus
Quem adorât protinus Christi sede cum mercede
Regni beatissimi.
Hic precatur, dum levatur,
Puerille Domino,
Salutarém atque parem
Vitam Christi cœlitem.
Ergo nato, sed renato
Christus régna puero Donet cœli, dono zeli
Simul, et justissimo Summo jugis laus frugis
Deo sit SEecula.
Les deux Monastères de Sainte-Marie et de Saint- Etienne n'avaient qu'un supérieur unique. Bruno qui habitait Sainte-Marie, dirigeait la double Communauté avec l'aide de Lanvin, son ami et son confident. Celui-ci, chargé d'une manière spéciale du Couvent de Saint-Etienne, était par là même, considéré comme le second supérieur. C'est pourquoi le comte Roger crut devoir, pour éviter sans doute toute contestation, adresser les Chartes de donations à maître Bruno et à Lanvin.
L'influence des deux Solitaires s'étendait bien au delà des limites de leur Monastère. Malgré leur désir de vivre isolés du monde, ils étaient souvent appelés à s'occuper des affaires ecclésiastiques de la Calabre. Roger leur demandait conseil dans toutes les circonstances graves, et le clergé venait près d'eux chercher des inspirations pour la sanctification des âmes qui lui étaient confiées. A la vacance du siège épiscopal de Squillace, après la mort de l'Évêque Théodore, nous les voyons désigner le sujet qui leur paraissait le plus digne. L'acte de nomination de Jean de Nicéphore, chanoine et doyen de l'église de Mileto, relate que l'élection avait été faite d'après les con-
seils de Bruno et de Lanvin. « D. Bimnonis et fraU'is nostri Lanvini^ ej^emitarum ^ virorum satictoi^um cofisiliis^. »
Le nouvel Évêque de Squillace ne tarda pas à ratifier tous les privilèges , immunités et droits accordés à Bruno et à ses successeurs; et comme suprême sanction, Urbain II, pendant son séjour à Salerne, donna son assentiment à tout ce qui avait été fait, et adressa à Bruno et à Lanvin, une Bulle par laquelle il confirmait toutes les donations du comte Roger et les concessions de Jean de Nicéphore, 1098-.
Vers la même époque, le comte Roger, à la tête d'une nombreuse armée, vint mettre le siège devant l'importante ville de Capoue, pour la faire rentrer dans l'obéissance et forcer les habitants à reconnaître leur prince légitime Richard de Verse, son parent. Le Pape Urbain se trouvait dans le camp du prince, quand un fait étrange mit le comble à la bienveillance du comte pour les Chartreux; en leur accordant ses bienfaits, Roger voulait montrer sa reconnaissance au Seigneur qui, par l'entremise de son serviteur Bruno, l'avait miraculeusement sauvé d'un grand péril. Voici le fait, tel qu'il est rapporté, par le comte de Calabre et de Sicile lui-même, dans une Charte authentique accordée aux Chartreux, à la date du 2 août 1099^.
^ Ap. BoU. Vita S. Brunonis. vi octob.
~ Ibid. — Tromby, op. cit., t. 11, app. p. lxxxi. — Pièces justificatives, n. 12.
3 Mabillon. Annal. Benedict..,lih. lxviii. n. cxii. — Charte du comte Roger. Pièces justificatives, n.i3.
« J'assiégeais Capoue et j'avais confié la garde du camp à un grec nommé Sergius qui commandait deux cents hommes de sa nation. Ce misérable, cédant, à des instigations sataniques, avait promis moyennant une somme considérable, de me livrer ainsi que mon armée, au prince de Capoue. La nuit fixée pour cette trahison était arrivée, le prince de Capoue et ses soldats en armes attendaient le signal. Je m'étais cependant endormi, depuis quelque temps, d'un profond sommeil, lorsqu'un vieillard d'un aspect vénérable m'apparut tout à coup; ses habits étaient déchirés, ses yeux inondés de larmes. Je lui demandai qu'elle était la cause de sa douleur, mais les larmes continuaient à inonder son visage. Enfin, sur ma demande réitérée, il me dit: Je pleure sur les âmes des chrétiens et sur toi-même; cependant lève-toi sur-le-champ, prends tes armes et, peut-être, Dieu te sauvera-t-il, ainsi que tes soldats. Pendant que j'entendais ces paroles, il me semblait reconnaître les traits de mon vénérable père Bruno. Je m'éveille aussitôt, épouvanté et terrifié par cette vision, et prenant mon armure, je crie à mes soldats de s'armer et de monter à cheval ; je voulais savoir si cette vision n'était qu'un vain songe.
« A ce bruit et au fracas des armes, Sergius et ses complices prennent la fuite dans la direction de Capoue, espérant trouver un refuge dans cette ville. Mes soldats font prisonniers cent soixante-deux des grecs que Sergius commandait, et c'est par leurs aveux que j'apprends la réalité du complot et la vérité de la vision. Le vingt-neuf juillet, après avoir
pris Capoue, Je revins à Squillace où je fus malade, pendant quinze jours. Le vénérable Bruno, avec quatre de ses frères, vint me visiter au milieu de mes souffrances et me consoler par de saintes et pieuses paroles. Je lui racontai ma vision et lui exprimai ma reconnaissance de ce que, pendant mon absence, il ne m'avait pas oublié dans ses prières. Il me répartit humblement que ce n'était pas lui que j'avais vu, mais l'ange du Seigneur, chargé de protéger les princes au jour du combat,
a Je le priai alors d'accepter d'amples revenus sur ma terre de Squillace, mais il refusa, en me disant qu'il avait quitté la maison de son père et la mienne où il avait tenu le premier rang, afin de pouvoir servir Dieu avec une âme entièrement dégagée des biens de la terre. A peine ai-je pu obtenir qu'il acceptât de moi un modique présent; mais je lui donnai, pour lui et pour ses successeurs, la jouissance , à perpétuité et sans aucune redevance, des revenus du Monastère de Saint-Jacques de Montauro et beaucoup d'autres biens, avec de nombreux privilèges dont les lettres ont été expédiées à cet effet*. »
Quelques années auparavant, le comte Roger avait donné, à la Chartreuse de Calabre, les revenus
^ Sur la vision du comte Roger, Cf. Hercules Maria Zanotti, op. cit. cap. XXVII, p. i3o. — Baronius. Annal, ecdesiast., ad an. 1097, n. xiv. — Surius. Act. SS. t. v. — Petrus Sutor. De vita Cartus; lib. i, tract, v, cap. m. — Pagius. Critic. in Baron, ad an. 1097, n. viii — Bollandistes. Acta SS. n. 633 et sq.
du Monastère de Sainte-Marie d'Arsaphia^, en 1094, de Saint-Nicolas, en 1096; et de plus il avait cédé aux Chartreux ses droits seigneuriaux sur un certain nombre de familles dont les représentants devinrent hommes liges du Couvent ~. Après la prise de Capoue, le noble comte condamna aussi à devenir vassaux de l'Ermitage de la Tour cent douze familles dont les dhefs, entrés dans la conspiration de Sergius, auraient été condamnés à mort sans la prière et la médiation toute puissante de Bruno^.
Depuis quelque temps, le vénérable patriarche des Chartreux avait obtenu du Pape, de ne plus quitter sa solitude. Tout en Dieu, il passait sa vie dans la prière et la méditation, heureux de ne plus être troublé dans ses conversations intimes avec le divin Maître, par les préoccupations incessantes des affaires de la chrétienté. Au milieu des fatigues et des soucis inhérents à la position qu'il occupait près du Souverain Pontife, son corps s'était affaibli et tombait en langueur, d'autant plus qu'il continuait, même au palais pontifical, ses jeûnes et ses macérations. Le repos était devenu pour lui une nécessité absolue, mais qu'importait à Bru no l'épuisement du corps, ce qu'il désirait c'était le cal-
' BoU. Acta cit. n. 583 et 670. Mabillon. Annal. Benedict.^ t. V, lib, 68. num, 112.
2 Les Chartes de ces dernières concessions faites au Monastère Sainte-Marie sont relatées dans Tromby. Storia cit. t. II. app. p. Lxxiv. Lxxvi. Lxxvii. — Cf. Camille Tutin, Prospect. Hist. S. Ord. Cartus., p. 9.
3 Charte du comte Roger qui confirme la donation faite, à cette occasion, à Bruno et à ses successeurs. Pièces justificatives, n. 14.
me de l'âme. Ce fut donc pour le pieux Anachorète un bonheur ineffable de se retrouver dans sa cellule solitaire, au milieu des nombreux disciples; qu'il était appelé à diriger dans la voie de la perfection.
Dans la paix du cloître, son âme semblait se dilater ; sa pensée pouvait se reporter, avec sollicitude, vers ceux qu'il avait aimés dans le monde, et, dans son cœur, il savait trouver de touchants accents pour leur rappeler la nécessité de penser à leur salut éternel. Une de ses lettres est parvenue jusqu'à nous. Écrite du fond de la solitude de Calabre, à Raould Le-Verd, elle nous dépeint, d'une manière si frappante, les nobles sentiments, la belle âme et l'exquise sensibilité du vénérable fondateur des Chartreux, que nous ne pouvons la passer sous silence, d'autant plus qu'elle est à peu près la seule que nos vieilles chroniques nous aient conservée.
« Au Vénérable seigneur Raould, Prévôt de (c Reims, pour observer les lois d'une sincère chari- « té, salut de la part de Bruno.
« La fidélité d'une vieille amitié est d'autant plus (c admirable et plus digne de louange en vous, « qu'elle est plus rare parmi les hommes. Bien « que nous soyons séparés par une grande distance « et par un espace de temps plus grand encore, « rien cependant n'a pu effacer de votre âme les « sentiments d'affection pour votre ami. Vous « nous en avez donné des preuves, non seulece ment par vos lettres si douces et si amicales, mais « encore par les nombreux services que vous
« avez rendus, à cause de nous, à notre Frère Berce nard, et par d'autres bienfaits que nous ne « rapportons pas ici. Nous vous adressons à ce suce jet le témoignage d'une reconnaissance qui pour (c ne pas être à la hauteur de vos bienfaits n'en est Cl pas moins sincère. Nous vous avons écrit, il y a ce quelque temps, par un voyageur qui s'est moncc tré assez fidèle dans d'autres messages; mais ce depuis nous ne l'avons pas revu. Cette fois, nous ce avons jugé à propos de vous envoyer un de nos ce Frères qui, pour satisfaire votre sollicitude ence vers nous, complétera de vive voix, pour ce qui ce nous concerne, les explications que la plume ne ce peut rendre que d'une manière incomplète.
ce Nous désirons répondre au tendre intérêt que ce vous nous témoignez, afin de ne pas être soupcc çonné d'y être insensible. Nous vous faisons donc ce savoir, ce qui sans doute vous sera agréable, que ce nous n'avons rien à désirer sous le rapport du ce corps. Plût à Dieu qu'il en fût de même pour ce l'âme. Quant à ce qui regarde le temporel, tout ce va au gré de nos vœux. Nous supplions la diviec ne Providence d'étendre sur nous sa main misériee cordieuse, pour guérir nos infirmités morales et ce rassasier notre ardeur pour les biens spirituels,
ce Nous sommes fixés sur les frontières de la Caee labre, dans un désert situé à une assez grande ce distance de toute habitation humaine, et. là nous ce vivons en communauté avec plusieurs Religieux, ce nos frères. Quelques-uns sont remarquables par ce leur savoir, et tous, dans leur saintes veilles,
« attendent l'arrivée du divin Maître, afin d'être « prêts à lui ouvrir, lorsqu'il frappera à leur por- « te. Comment pourrons-nous vous dépeindre no- « tre solitude, avec sa position riante, son air doux « et pur? La plaine spacieuse et agréable qui l'en- « toure, s'étend au milieu d'une vaste enceinte de « montagnes, elle est couverte de verdoyants pâtu- « rages et de prairies émaillées de fleurs. Comment « vous décrire la perspective enchantée des collines « s' élevant en pente douce, les unes sur les autres ; « les profonds vallons tous couverts de frais om- « brages où se réunissent les eaux des fontaines et des « ruisseaux qui sillonnent la campagne ; les jardins « qui jamais ne sont brûlés par les ardeurs du so- « leil ; les arbres qui portent en abondance des « fruits si beaux, si variés ? Il y a certainement pour « le sage, des plaisirs plus agréables et plus solides (c tout à la fois, parce qu'ils sont tout divins. Re- « connaissons cependant que ces admirables specta- « clés de la nature reposent et raniment l'esprit qui, « dans sa faiblesse, est fatigué par l'observance d'u- « ne discipline sévère et par de fréquents exercices « spirituels. Si l'arc est toujours tendu, il finit par « se relâcher et devient moins propre à remplir son « office.
« Quant aux avantages et aux douceurs que pro- « curent la solitude et le silence du désert, ceux « qui en ont l'expérience en connaissent seuls tout « le prix. C'est là que des hommes, aux nobles sen- « timents, peuvent à loisir se replier dans leur in- « térieur, habiter avec eux-mêmes, cultiver sans
« relâche les germes de toutes les vertus et avoir « quelque avant-goût de ces fruits dont on ne se (( rassasie pleinement qu'au paradis. C'est là qu'on « contemple le divin époux, de ce regard serein « qui va jusqu'à son cœur. Là on travaille dans des « loisirs occupés. Là on se repose dans une acti- « vite qui n'a ni agitation, ni trouble. Là Dieu « récompense les travaux de ses athlètes par cette « paix que le monde ignore et par la joie dans l'Es- « prit-Saint. Là on trouve cette belle Rachel plus « aimée de Jacob que Lia, bien que Lia soit plus « féconde, — nous entendons la vie contemplative qui « compte moins de partisans et de sectateurs que la (c vie active, — mais dont les fils Joseph et Benja- « min sont préférés par Jacob à tous les autres frè- « res. Là encore est cette meilleure part que Marie « a choisie et qui ne lui sera pas enlevée. Là est « la belle Sunamite préférée à toutes les filles d'Is- « raël. Plût au ciel, frère chéri, que cet amour « de Dieu dans la solitude pût vous réchauffer de « ses chastes ardeurs! Si une fois votre âme en (( était éprise, bientôt la gloire du monde, cette « captivante et douce séductrice, vous paraîtrait « bien vile ; vous rejetteriez comme un fardeau in- « commode ces richesses dont la possession pèse « toujours sur le cœur ; vous sentiriez en vous le « dégoût de ces jouissances qui sont à la fois nui- « sibles à l'âme et au corps.
« Que pensez-vous faire, frère bien-aimé, sinon « vous rendre aux conseils divins, vous rendre à « la vérité qui ne peut pas tromper. N'est-ce pas
« un labeur par trop ingrat et par trop stérile que « d'être sans cesse travaillé par la concupiscence, « les soucis, les anxiétés, la crainte et la douleur ? « Quel fardeau plus lourd que de se voir toujours « obligé, au mépris de ce que l'on doit à Dieu et (c à soi-même, de faire descendre son esprit des « hauteurs pour lesquelles il a été créé, et de l'ace baisser du côté de ce monde si infime ! Croyez- « en notre expérience, laissez tous les embarras « et toutes les misères du temps présent, fuyez la « tempête du siècle et venez chercher dans le port « un abri où vous trouverez le repos et la sécu- « rite. Vous savez ce que dit la Sagesse incréée : — « Si quelqu'un né renonce à tout ce qu'il pos- « sède, il ne peut être mon disciple. — N'estce il pas beau, utile, doux de se mettre, sous la ce discipline du Saint-Esprit, à l'école de la sa- « gesse pour y acquérir la divine philosophie, ce qui seule peut donner la béatitude ?
ce Réfléchissez sérieusement à ces considérations, (c Si les invitations de l'amour ne suffisent pas, ce si la grandeur de la récompense, impuissante ce à vous stimuler, vous laisse froid et insensible, ce que du moins la nécessité et la crainte du châee timent vous déterminent. Vous savez, en effet, ce que vous êtes lié par une promesse, vous savez ce combien il est puissant et terrible, celui auquel ce vous vous êtes voué librement, auquel il n'est ce ni permis, ni avantageux de mentir. Ce n'est pas ce sans éprouver bientôt les effets de sa vengeance ce qu'on se rit de lui.
« Vous soiivient-il de notre vœu d'autrefois, « lorsque ayant eu avec vous et Fulcius un en- « tretien sur les faux plaisirs, sur les richesses «périssables de la terre, ainsi que sur les délices « de la gloire éternelle, nous avons promis et « voué au Saint-Esprit, sous l'inspiration de « l'amour dont nos cœurs étaient enflammés, d'a- « bandonner le plus tôt possible les biens fugitifs « du siècle, de poursuivre les biens éternels et « de revêtir l'habit monastique. Vœu que nous « aurions exécuté sans retard, si Fulcius n'eût ce pas fait le voyage de Rome, et si nous n'eussions « pas attendu son retour.
« Que vous reste-t-il donc à faire, si ce n'est de « vous acquitter des engagements que vous avez con- « tractés, afin de ne pas encourir, par un si long re- » tard, la colère du Tout-Puissant et de ne pas vous » exposer à des tourments affreux? Quel homme « laisserait impuni un inférieur qui ne voudrait pas « remplir ses promesses, surtout si cet inférieur « comprenait toute la valeur de la promesse qu'il a « faite ? Si vous ne voulez pas nous croire, croyez « du moins le prophète, ou si vous aimez mieux, « croyez l'Esprit-Saint qui lui a inspiré ces pa- « rôles : — Faites des vœux à votre Dieu et soyez-y « fidèles, vous tous qui apportez des présents dans « cette enceinte. — Pourquoi le Saint-Esprit vous « dit-il ces paroles, sinon pour vous presser d'ac- « complir le vœu que vous avez formé ? Pourquoi « vous pèse-t-il de prendre un parti qui, loin de « vous faire perdre vos biens ou seulement de les
« diminuer, est pour vous un profit et un gain « plus grand que pour celui envers lequel vous « vous acquitterez ? C'est pourquoi ne vous laissez « pas retenir par des richesses fallacieuses qui ne « pourraient vous sauver de l'indigence éternelle. « Ne vous laissez pas arrêter par votre dignité de « Prévôt, qui entraîne pour votre âme une pé- « rilleuse responsabilité. Il serait aussi odieux « qu'injuste de détourner, à votre profit, des biens « dont vous êtes l'administrateur et non le pro- « priétaire. Que si, désireux de l'éclat de la gloi- « re, vous voulez conserver un nombreux domes- « tique, faut-il, si les biens patrimoniaux que « vous possédez ne sufîisent pas, faut-il, sousquel- « que prétexte que ce soit, enlever aux uns pour « donner aux autres?
« Suivez notre conseil, ne vous dispensez pas « de l'accomplissement de votre vœu, par le mo- « tif que votre Archevêque a besoin de votre exce périence, qu'il a confiance en vos avis et qu'il a s'appuie sur vos décisions. Il n'est pas toujours « facile de ne donner que d'utiles et prudents con- « seils. Plaise à Dieu que vous ne méprisiez pas « les avertissements d'un ami, que vous ne fermiez ce pas l'oreille aux paroles de l'Esprit-Saint! Fasse « le ciel, bien cher ami, que vous mettiez un terce me à notre longue attente, aux inquiétudes et à ce la crainte que nous donne l'affaire de votre salut ! ce S'il arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous ce vinssiez à quitter la vie avant de vous acquitter ce de la dette de votre vœu, nous serions minés
« par une tristesse continuelle, sans qu'aucun « rayon d'espérance puisse nous consoler. C'est « pourquoi nous vous supplions et nous vous « conjurons de venir jusqu'à nous, en faisant un « pèlerinage à Saint-Nicolas, afin de^voir et celui (c que vous aimez d'une manière particulière et la « situation de nos affaires ; et aussi afin que nous « puissions de vive voix traiter ensemble tout ce « qui concerne votre utilité personnelle et le bien « public. Nous avons la confiance que vous ne « regretterez pas d'avoir entrepris un si long et « si pénible voyage.
« Nous avons excédé les bornes ordinaires d'une « lettre, mais ne pouvant jouir de votre présence, « nous avons voulu, en vous écrivant, rester par « la pensée plus longtemps avec vous. Nous sou- « haitons ardemment, bien cher frère, que vous « ayez longue vie et inaltérable santé, vous sou- « venant de nos avis et n'oubliant pas votre vœu. « Faites-nous parvenir, nous vous en prions, la « vie de saint Rémi que l'on ne trouve nulle (c part dans nos contrées. Adieu ^ »
Cette lettre si touchante, si persuasive fit, sans doute, une vive impression sur le prévôt de l'Église de Reims, et si Raould ne vint pas retrouver son ami au désert de la Tour, du moins il se fit Moine à l'Abbaye de Saint- Rémi. Après avoir passé quelques années dans la vie monastique, cet
^ Epistola ad Radulphum Viridem^ ap. Mabillon. Annal. Benedict.^î. v, lib-. lxviii, n. cxii. — Id. ap. Petrum Sutor. De Vita Cartiis., lib. n, Tract, m. cap. vu.
ami privilégié de saint Bruno fut appelé au siège archiépiscopal de Reims ; son sacre eut lieu en II 08, sept ans après la mort du patriarche des Chartreux 1.
^ Voyage littéraire des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur. t. 11, p. 83.
B^SwBlmaM
CH^TITXE HUITIÈME
RAPPORTS DE BRUNO AVEC LES SOLITAIRES DU DESERT DE CHAR- TREUSE. — LANDUIN EST ENVOYÉ PAR SES FRERES PRES DE