‹ Saint Bruno et l'ordre des chartreux [microform]Chapitre 11 sur 387 · II I · texte numérisé non relu

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rêt dans un fourré de bois semblèrent révéler, par des aboiements étranges et prolongés, qu'ils venaient de rencontrer une proie inaccoutumée.

Le comte se hâte , descend de cheval , entre dans le fourré et trouve la caverne oiî le bienheureux Bruno, agenouillé sur la terre, prie, les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel. Plein d'étonnement, Roger aborde le vénérable Solitaire et s'informe du motif qui l'a amené dans ces lieux déserts. Bruno lui parle, avec un charme tellement ineffable des douceurs de la solitude et du bonheur de converser intimement avec Dieu, loin de la société des hommes, que le comte, dans sa joie et son ravissement, remercie le Seigneur de l'avoir jugé digne de posséder dans ses États, un homme dont les prières et les mérites doivent être pour son peuple et pour lui, une source abondante de bénédictions. Dans la pensée de retenir le serviteur de Dieu dans son domaine, le comte s'empresse de lui donner la terre qui environne son Ermitage, lui bâtit un Monastère et une église, demande ses conseils, se recommande à ses prières et le supplie de prendre la direction de sa conscience ^

Quoiqu'il en soit de la légende, le fait certain est que Bruno et le normand Lanvin, avec quelques Solitaires français, s'établirent, comme nous l'avons dit plus haut, au désert de la Tour, à la

^ Dom Blômenvenna, op. cit. — BoUandistes Acta SS. cit. — Dom Dorlande. Cronicon Ordinis Carinsiensis, lib. i, cap. m.

sollicitation du comte Roger leur libéral protecteur. Ce noble défenseur des droits du Saint-Siège venait souvent se recueillir dans cette solitude, mettait son bonheur à partager les saintes veilles des pieux Anachorètes, et s'empressait de combler Bruno et ses compagnons de nombreuses largesses. En 1098, il leur accorda une seconde Charte qui nous montre l'étendue des concessions de territoire cédé au nouveau Monastère ^

Dans le Couvent élevé par le comte Roger, Bruno ne put retrouver cette solitude profonde du Désert de Chartreuse, où son âme s'élevait avec tant de délices vers son souverain Maître. Urbain II l'appelait souvent près de lui, comme son conseiller le plus intime, et le vénérable Solitaire était obligé d'abandonner sa cellule pour obéir à ses ordres 2. Pendant les absences de Bruno, la Communauté était confiée à la pieuse direction de Lan vin.

Sous l'impulsion du fondateur des Chartreux, le Pape Urbain poursuivait sa mission réparatrice, malgré les orages qui grondaient autour de lui. Dans les Conciles de Melfe, de Troïa dans

' Tromby, op. cit. t. 11, app. p. lxix. — Seconde Charte concédée par le comte Roger. Pièces justificatives, n.io.

2 De Montalembert, dans les Moines d'Occident^ t. vu, p. 119, fait remarquer que les relations de saint Bruno avec Urbain II, ont fourni à Zurbaran un de ses plus beaux tableaux : le Pape et le saint, en costume du temps, sont représentés seuls et assis l'un en face de l'autre. Ce chef-d'œuvre, dit-il, du peintre monastique par excellence, a été transporté au nouveau musée de Séville.

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la Fouille, et de Bénévent, il condamna la simonie et l'incontinence des clercs ; et toujours, Bruno était l'agent principal qui dirigeait, quoique d'une manière occulte, toutes les délibérations ^ Ce fut dans le Concile de Bénévent que les nombreux Evêques et Abbés qui avaient répondu à l'invitation d'Urbain II , confirmèrent la sentence d'anathème portée contre Guibert, ancien Archevêque de Ravenne, et tous ses complices, pour neutraliser par leurs décrets, l'influence que cet antipape avait su prendre en Italie 2.

Le Pape, d'après les conseils de Bruno, prit sous sa protection la malheureuse épouse et les enfants de l'Empereur Henri IV. Le prince Conrad, ayant rompu tout rapport avec son indigne père, fit même alliance contre lui, avec le duc Welf et les autres défenseurs du Souverain Pontife; tandis que les cités de Lombardie, Milan, Crémone, Lôdi et Plaisance signaient, pour vingt ans, une ligue défensive contre Henri IV. La même année, Urbain II fit couronner Conrad qui s'était dévoué au service de la sainte cause, et par ce moyen enleva à Henri le prestige de la dignité impériale. Le Saint Père put alors rentrer à Rome abandonnée par l'antipape, et célébrer la fête de Noël dans la capitale du monde catholique,

^ « Ejus opéra usus in celebrandis conciliis. » Baronius, ad ann. 1092, n. 12.

2 Cf. Bernold. ann. 1092 et sq. — Labbe, Concil. t. x, p. 484. — De Tracy, op. cit. p. 61.

au milieu de ses enfants que le repentir ramenait, chaque jour, vers lui (logS)^.

Un peu plus d'un an après, Urbain II convoqua un Concile à Plaisance, lei" mars 1096. Plusieurs auteurs pensent que saint Bruno assista aussi à ce Concile, où. les Règles de la continence matrimoniale et cléricale furent proclamées par son influence^. « La continence, dit le comte de (c Villeneuve-Flayosc, ^ hautement proclamée au (( Concile de Plaisance, avait un type humain et « une céleste protection auxquels s'attachaient tou- (c jours les regards du pieux fondateur de la Char- « treuse. La chasteté devait être placée sous le part tronage de la pureté de la reine des anges. » Puis il ajoute : « Saint Bruno venait de contribuer « à rédiger la Préface des fêtes de Marie, qui « glorifie la virginale maternité du Sauveur , avec « cette élégance de langage et cette délicatesse « d'expression qui caractérisent l'éloquent docteur « de Reims. Le cénobite, toujours humble, cacha « sa plume sous le manteau du Pontife, qui fit dé- « créter, par le Concile, cette Préface comme un « hommage et un appui éclatants donnés désor- « mais aux lois religieuses de la continence^. »

^ Ruinart. Vie d'Urbain II, p. i38.

2 Cf. Zanotti, op. cit. — Tutin, prêtre Napolitain, dans son Essai, en latin, sur l'histoire des Chartreux. — Dom Tromby, Storia del Patriarcha S. Brunone.

3 Vie de Ste. Roseline, Chartreuse, p. i3o.

■'< Malgré ce qu'en dit cet auteur, et ce qu'en a écrit Tutin dans l'ouvrage que nous venons de citer, on doute que la Préface des fêtes de la Sainte Vierge ait été composée par saint Bruno. Les Bénédictins, auteurs de l'histoire litté-

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Dans l'espace de cinq années, grâce à la prudence et à l'énergie de saint Bruno, l'Italie était transformée et la discipline ecclésiastique remise en vigueur. Ce fut alors qu'Urbain II jeta les yeux sur la France, et résolut de s'y rendre pour condamner l'incontinence des clercs, le libertinage de Philippe, roi de France, et les abus provenant des investitures laïques. A cet effet, il décida qu'un Concile s'ouvrirait à Clermont, en l'octave de la fête de saint Martin, le i8 Novembre 1095. Là, il comptait prêcher la croisade, lancer, contre rOrient, les guerriers impatients du repos, perturbateurs incessants de l'ordre public, et délivrer le tombeau du Christ, en refoulant la barbarie musulmane.

Un historien de cette époque, Guibert de Nogent, écrivait : « Le Pape Urbain, noble fils de la « France, élève de Reims et de Cluny, prit l'ini- « tiative de la croisade, en donna le généreux exce emple et en alluma l'étincelle, en venant lui-mê- « me parmi nous en pèlerin. .Touché des humbles « prières de l'Empereur Alexis et plus encore des « périls de la chrétienté menacée par les incursions « journalières des Infidèles, il résolut de venir en « France faire appel à sa nation. C'est une vieille « tradition des Pontifes Romains de recourir aux

« Français dans leurs détresses C'est la na-

« tion qui s'est toujours montrée la plus dévouée

raire de la France, émettent l'opinion, dans la vie d'Urbain II, que la Préface de la Sainte Vierge est antérieure à saint Bruno, t. vm. p. 533 et sq. — Cf. BoUandistes, op. cit. n. 602.

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« et la plus soumise envers le Bienheureux Pierre « et les décrets de Rome ; jamais, elle n'a voulu, « comme tant d'autres, s'armer contre Dieu, du (c prétexte de la liberté^. »

Quel pénible contraste avec le temps présent ! Bruno, l'inspirateur de toutes ces grandes choses, n'accompagna pas le Souverain Pontife dans son voyage en France, et n'assista pas au Concile de Clermont. Le Pape, pour mettre à exécution le plan qu'il avait conçu, pouvait se trouver dans la nécessité de rester longtemps loin de Rome; il lui fallait donc, pendant son absence, un homme prudent et expérimenté pour veiller sur les entreprises de ses ennemis, maintenir les améliorations obtenues en Italie, et diriger les affaires de la chrétienté. Urbain choisit, pour remplir ce poste éminent, Bruno, son ami et son conseiller ordinaire.

« Saint Bruno et son royal ami le roi de Na- « pies, dit le comte de Villeneuve, offrirent, à l'heucc reuse exécution de ce plan sage et hardi, toutes (c les garanties désirables. La profonde sagesse du ce fondateur de l'Ordre incorruptible éclate dans « cette combinaison. On voit comment se parta- « gèrent les rôles entre Urbain II et son ancien (C maître, aussi modeste qu''habile. C'était Bruno « qui restait au foyer des difficultés, auprès du « du siège de l'autorité, à Rome, point de mire des (C attaques souterraines de l'antipape Guibert et de « son méchant protecteur Henri IV. Bruno, l'ins- « pirateur de la croisade, restait éloigné de toute

^ Guibert de Novig. Gesta Dei per Francos, lib. ii. cap. i.

« son élaboration apparente ; à Bruno, le rôle caché (c de la prudence et de la vigilance; au Pape, la « mise en jeu de tout le prestige de sa suprême di- « gnité, en face du Roi de France, des Évêques et « des barons .........

« Pourquoi dans le brillant cortège venu d'Italie « a:vec le Pape, Bruno n'avaitr-il pas pris sa place ce, comme il l'avait eue à Plaisance, à Bénévent? « Pourquoi Bruno ne pouvait-il pas accompagner (( son ami Rangier, venir embrasser ses chers ence fants de la Grande Chartreuse, son ami le prélat (( de Grenoble ? Plus était grand le vide laissé en (c Italie par les prélats venus à Clermont, plus, au « delà des monts, la présence de saint Bruno était (C nécessaire.

« C'était Bruno qui, en combinant sagement tou- (( te l'organisation du Concile de Clermont, con- « sentait à sacrifier ses plus naturelles et pieuses (( affections pour remplacer, en Italie, à la fois l'ad- « ministration pontificale et celle des prélats. Le « dévoué et humble organisateur de la paix se dé- « robait à l'ovation de la paix. Sa sagesse seule « suffisait pour rassurer en Italie, contre toutes les « éventualités fâcheuses de l'absence des grands « fonctionnaires de l'Eglise.

« Quel autre que Bruno était aussi capable de « suggérer des sages et prudentes combinaisons ? « Qui mieux que lui pouvait faire appuyer l'inté- « rim pontifical par les armes du prince normand « Roger, ami du saint Anachorète et défenseur « de l'Église ? On ne craignait ni l'antipape Gui-

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« bert, ni les trames de l'Empereur . — Bruno et « Roger étaient là *.»

Saint Bruno a rendu, dans les conseils du Pape, de grands services à l'Église, Il a eu, près d'Urbain II, le rôle glorieux de saint Jérôme, près du Pape Damase; de saint Romuald, près de Benoit VIII; de saint Pierre Damien, près d'Etienne X; et d'Hugues de Gluny, près de l'illustre Grégoire VII. La plupart des historiens reconnaissent l'nfluence salutaire du fondateur des Chartreux, sur les événements de son époque ; et dom Du Creux a pu dire avec raison : « que tous s'accordent à représenter « Bruno, comme un homme incomparable dont « Urbain connaissait tout le prix et dont il s'est « avantageusement servi pour pacifier l'Église, ré- « former les mœurs, épurer la doctrine, confondre « ses ennemis et faire triompher la vérité-. »

^ Vie de Sainte Roseline, p. 132, 134.

~ Dom Du Creux, op. cit. p. 204.

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