‹ Saint Bruno et l'ordre des chartreux [microform]Chapitre 135 sur 387 · R. P. DOM JÉRÔME II · texte numérisé non relu

R. P. DOM JÉRÔME II

N 1640, Jérôme Marchand naquit à Auxi- |le-Château, au diocèse d'Arras ; il eut le

3onheur d'avoir une mère pieuse qui, par ses exemples et ses conseils, sut inculquera son fils les nobles sentiments qui le dirigèrent jusqu'à la fin de sa carrière. Après avoir terminé ses études avec succès, Jérôme Marchand reçut les Ordres, puis se dévoua pendant quelque temps à l'instruction des enfants pauvres d'Auxi-le-Château. Appelé à enseigner les humanités au collège d'Abbeville, il connut les Chartreux établis dans les environs, au faubourg de Thuison, les visita souvent, se sentit attiré par les attraits de la solitude et demanda bientôt à être reçu parmi ces pieux Anachorètes.

Agé de vingt-deux ans, Jérôme Marchand prit rhabit dans la Chartreuse de Saint-Honoré d'Abbeville, en i562. Quelques années après sa Profession, il fut nommé Procureur du Couvent. Dom Bernard Carasse, alors Visiteur de la Province de Picardie, remarqua ce jeune Religieux, et lorsqu'il fut nommé Général de l'Ordre, il l'appela près de lui. Dom Marchand renouvela à la Grande Chartreuse son vœu de stabilité, selon l'usage observé alors, mais aboli ensuite par les Statuts de 1578. Depuis cette époque, lorsqu'un Religieux est trans-

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féré dans un autre Monastère, il n'a point voix au Chapitre.

A la Grande Chartreuse, Dom Marchand fut nommé Procureur. Dans cette charge, nous apprend le Père Délie, il s'appliqua plus à soulager les pauvres et les malheureux qu'à augmenter les biens dont il avait l'administration. Dans l'obédience de Vilette et de Saint-Etienne de Crossey, il était considéré comme le père des pauvres. Dans la léproserie qui était proche, il soignait lui-même, avec bonheur, les lépreux recueillis dans l'hôpital bâti près du Monastère, leur disait la messe, les exhortait à la patience et poussait son affection pour eux jusqu'à les embrasser. Mais, dit Chorier « Le Père Général Dom Garasse qui eut sujet d'en appréhender les suittes, luy deffendit de les aborder, à l'avenir, de si prez, et lui recommanda d'accorder la retenue avec le zèle. »

Dom Jérôme fut nommé successivement secrétaire du Général, Vicaire et enfin Maître des Novices. En i585, on l'envoya à Lyon pour y traiter de la fondation d'une nouvelle Chartreuse, dont il fut le premier Prieur. Il occupait encore ce poste, lorsqu'on l'appela à remplacer Dom Jérôme Lignano. C'était pendant le Chapitre de i588. Aussitôt que Dom Marchand connut le résultat du vote, il se cacha et ne fit part qu'à un seul Rehgieux du lieu de sa retraite. Malgré les recherches, on ne put le découvrir -, mais ayant appris que le Chapitre Général menaçait d'excommunication quiconque saurait l'endroit où il se tenait caché et ne viendrait

pas le faire connaître, le vénérable Solitaire sortit de sa retraite et se résigna, malgré sa répugnance, à accepter le Généralat.

Dès le commencement de son administration, Doni Jérôme montra que la bonté n'excluait pas la fermeté. Nous avons relaté les circonstances qui avaient engagé Dom Lignano à donner sa démission. Le nouveau Général , pour sauvegarder la discipline, crut devoir sévir contre les auteurs du scandale qui avait émn tous les Chartreux. Les archives de l'Ordre nous apprennent qu'au Chapitre Général de Tannée lôSg, Dom Marchand demanda des mesures sévères contre les coupables. On ne sait ce qu'il advint de Dom Cortin,mais Dom Boette, Prieur d'Aillon, et Dom Billard, alors Prieur du Liget, furent privés de leur charge. «Cette destitution, — disent les Ephemerides Cartiisiajiœ — devait servir à frapper d'une juste crainte ceux qui seraient tentés d'imiter leur désobéissance et leur infidélité. »

La piété du saint Général se manifestait surtout dans le.5 longues heures qu'il donnait à Toraison, Il passait parfois les nuits entières dans l'église ou dans son oratoire, en prières et en méditations. A Tissue des Matines, c'est-à-dire au miheu de la nuit, il se rendait souvent nu-pieds dans le préau du cloître réservé à la sépulture des Religieux et là, au milieu de la neige, il oubliait les heures en priant pour le repos de Tàme de ses frères.

Un de ses biographes rapporte qu'on l'a vu quelquefois huit heures à genoux devant le Saint-Sacre-

ment,répétant continuellement ces paroles: «.Gloire soit ail Père^ au Fils et au Saint-Esprit. i) Il devançait souvent Theure des Matines pour aller, pieds nus, prier dans Téglise. Il adorait, avec un amour et une foi admirables, le Dieu caché dans le tabernacle, et tenant un cierge allumé, il redisait sans cesse : « Vous êtes le Christ fils du Dieu vivant. » En d'autres circonstances, il se rendait à la chapelle de Notre-Dame-de-Casalibus, y passait trois ou quatre heures en oraison et en revenait parfois les pieds ensanglantés par les pierres du chemin, ou gercés par la neige au milieu de laquelle il marchait. L'avant-veille des grandes fêtes, oubliant son titre de Général, il venait dans Féglise, aidait le Père Sacristain et passait plusieurs heures à balayer, ou à nettoyer le lieu saint.

Aussi austère pour lui-même qu'il était compatissant aux faiblesses et aux misères de ses Religieux, il ne buvait que de Peau, ne mangeait que du pain bis et le plus souvent n'usait pour tous mets que de pommes sauvages. Sa mortification était telle que le Chapitre Général se vit dans l'obligation de lui défendre de pratiquer aucune austérité sans la permission de deux anciens Religieux qu'on lui désigna. Les Cartes capitulaires de cette époque portent : Défense au Révérend Père de veiller le soir jusqu'aux Matines ; Défense de rester en oraison en plein air, au cimetière, après l'Office de nuit ; Défense de faire des jeûnes en dehors de ceux de la Règle etc. etc. On rapporte que les mortifications de ce saint Général avaient tellement excité

rémulalion des Religieux de la Grande Chartreuse que le Père Vicaire se trouva dans Tobligation de faire une visite dans toutes les cellules, afin d'enlever certains instruments avec lesquels quelques Solitaires se donnaient la discipline trop rigoureusement et au détriment de leur santé.

La charité de Dom Jérôme Marchand répondait à sa piété ; il aimait les pauvres, les accueillait avec bonté, les secourait avec générosité et savait trouver une parole de consolation pour chacun d'eux ; de telle façon qu'il en était journellement assailli et qu'on en voyait toujours à la porte de sa cellule. Dom Le Vasseur , dans ses Ephemerides, nous rapporte que « Souvent il appelait quelque petit mendiant, le faisait mettre à table dans sa chambre, lui donnait son dîner et se contentait des croûtes de pain sales et dures qu'il trouvait dans le bissac de l'enfant. Dom Jérôme lui demandait ensuite sa bénédiction et lui suggérait en quels termes il devait la donner : Seigneur mon Dieu, disait le petit pauvre, bénisse^ le frère Jérôme Marchand qui est un misérable pécheur. Le Révérend Père remettait ensuite au guichet les assiettes, bien vides cette fois, et le Frère dépensier qui connaissait la mortification de son Supérieur, s'étonnait et se réjouissait de voir qu'il eût mangé de si bon appétit. Dom Jérôme donnait tout ce qu'il avait à son usage, jusqu'à ses vêtements. »

Parmi les pauvres, ceux pour lesquels il avait une prédilection plus particulière étaient les lépreux : « Leur difformité et l'horreur de cette ma-

ladie estoient des charmes et des appas à sa charité . » On rapporte qu'un jour il fit entrer un lépreux dans sa cellule, le coucha dans son lit et le soigna en secret. Le Procureur du Couvent, Dom Nicolas Molin, ayant besoin de parler au Général et ignorant qu'il était absent, entra dans sa cellule. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver ce malheureux dans le lit de Dom Marchand. Le Procureur le fit sortir, mais le saint Général le rappela aussitôt et le conserva jusqu'à ce qu'il fût guéri.

Ce vénérable Supérieur ne voulait gouverner que par la douceur, et ses ordres paraissaient plutôt être une prière qu'un commandement ; aussi ses Religieux acceptaient-ils, avec reconnaissance, des avis donnés avec tant de bonté et de bienveillance. Il possédait le don de toucher les cœurs. Plus d'une fois, des voyageurs qui étaient venus par curiosité à la Grande Chartreuse restèrent au milieu des Solitaires , captivés par les discours et les exemples de Dom Marchand.

Dieu éprouva, par de grandes peines, la patience de son serviteur. Vers la fin de i588, la grange de Chartreusette, la tannerie et la Correrie devinrent la proie des flammes. A cette nouvelle, Dom" Jérôme ne se laissa pas abattre, mais adorant les secrets desseins de Dieu, il se mit à genoux, avec ceux qui se trouvaient près de lui et récita le Te Deiim laudamus, afin de louer Dieu aussi bien dans l'adversité que dans la prospérité.

Vers cette époque, la Grande Chartreuse eut beaucoup à souffrir des exactions des gens de guerre

qui occupaient tous les défilés des montagnes. Lesdiguières s'était emparé, pour le Roi de France, dés châteaux des Echelles et de Mirebel, mais il ne put les conserver; l'année suivante, 1692, le duc de Savoie les reprit aux Français et les hostilités continuèrent.N'étant plus en sûreté dans le Désert, Dom Marchand dut se retirer à la Chartreuse d'Aillon, en Savoie. Il y passa une partie de l'été de 1692, et ne revint à la Grande Chartreuse qu'au mois d'octobre ; il ne put jouir longtemps de la paix et de la tranquillité qu'il espérait y trouver. Un grand malheur vint bientôt éprouver de nouveau la constance du serviteur de Dieu. Le jeudi, 3 1 octobre 1592, veille de la Toussaint, le Monastère fut presque entièrement détruit par un nouvel incendie.

L'auteur anonyme de La Grayide Cha?^t7~euse cite, d'après les Ephemerides de Dom Le Vasseur, certains dérails sur la conduite tenue dans cette circonstance douloureuse par Dom Marchand. Lorsqu'on vint avertir le Révérend Père que le feu venait de se déclarer dans le Monastère et menaçait

de prendre des proportions effrayantes, Dom Jérôme « se rendit, non point sur le lieu du sinistre, mais droit à l'église \ ayant ouvert le tabernacle, il prit le saint Ciboire entre ses mains et resta agenouillé au pied de l'autel, dans le plus profond recueillement. Les Religieux, après avoir travaillé quelque temps à maîtriser, mais en vain, la violence de l'incendie, venaient, l'un après l'autre, s'agenouiller autour de leur Supérieur et prier avec lui. Les flammes approchaient toujours : déjà la toiture

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