‹ Saint Bruno et l'ordre des chartreux [microform]Chapitre 142 sur 387 · R. P. DOM JEAN VIII · texte numérisé non relu

R. P. DOM JEAN VIII

EAN Pégon, issu d'une famille honorable de l'Auvergne, naquit en 1690, dans un petit hameau de la commune de Langeac. Jeune encore, il dit adieu au monde et désira s'ensevelir dans la solitude du cloître. S'étant présenté à la

^ Carte des Généraux de 1649. — Movozzo^Theatrumchron. ut supra. — De Tracy, op. cit. p. 284.

Grande Chartreuse, en r6ii, le Révérend Père Dom Bruno d'Affringues, qui cependant savait apprécier les hommes, crut prudent de s'opposer à son admission, après Tavoir examiné, parce qu'il ne le trouvait ni assez instruit, ni assez robuste. Toutefois, ému de la pein'e manifestée par le jeune Postulant, et touché de son ardent désir de consacrer sa vie à Dieu, parmi les enfants de saint Bruno, il lui dit : « Vous pourriez, peut-être, avoir quelque « chance d'être reçu à la Chartreuse de Beaune •, « elle a été saccagée par les Protestants, sept de (c ses Religieux ont été massacrés, la Maison sort « à peine de ses ruines et manque de sujets, on ne « sera pas difficile. Allez voir. » Ainsi congédié Jean Pégon se présenta et fut accepté dans ce Monastère. Trente-huit ans plus tard, après avoir occupé les plus importantes charges de l'Ordre, et laissé partout la réputation d'un administrateur hors hgne, Tancien Postulant, écarté de la Grande Chartreuse comme peu capable, y rentrait avec le titre de Général.

Quelques années après sa Profession à la Chartreuse de Beaune, Dom Pégon fut nommé Prieur de cette Maison. Il la dirigea quelque temps avec la plus grande sagesse; mais, malgré son désir de rester dans ce Monastère où il faisait quelque bien, il dut se soumettre à la volonté de ses supérieurs. Le Chapitre Général, qui avait besoin de prudents administrateurs et de personnages d'une samteté reconnue, pour faire refleurir la discipline dans certains Monastères, l'envoya diriger successive-

ment les Chartreuses de Troyes , du Val-Saint- Pierre et de Dijon, ensuite le nomma Visiteur des Provinces de France et de Picardie. A la mort du Révérend Père Dom Léon Tixier, les Religieux de la Grande Chartreuse, pleins d'estime pour son mérite et ses vertus, le choisirent comme Général de rOrdre, vers la fin de Tannée 1649.

Dom Jean Pégon sut par sa bonté et sa douceur gagner Taffection de ses Religieux. Tout dévoué au bien spirituel de son Ordre, il parvint à rétablir la discipline cartusienne dans un certain nombre de Maisons qui semblaient se laisser aller au relâchement. Son idéal était la perfection religieuse. Ami des belies-lettres, il joignait à une vaste érudition, une pureté et une élégance de style qui donnaient une valeur réelle à ses discours et à ses écrits. C'est à lui que Ton doit la magnifique Carte des Généraux de l'Ordre, gravée en 164g.

L'entretien et la prospérité de la Grande Chartreuse furent, pour le nouveau Général, le sujet de soins tout particuliers. Un témoin oculaire, dans des notes manuscrites sur l'origine et la situation des Maisons de l'Ordre, nous apprend que « après tant de malheurs, la Grande Chartreuse est maintenant en si bon état que le souvenir seul de ses pertes lui reste sans aucune marque de ses incendies et des accidents passés, principalement par .es belles réparations que le Révérend Père Dom Jean Pégon, gouvernant à présent sagement et heureusement rOrdre, y a fait faire et prend soin tous les jours d'augmenter, ayant orné Téglise de la

peinture qu'on y voit et acheté les quatre grands cliandeliers qui sont devant le maître-autel. Il a aussi fait faire les riches embellissements qui sont à rentrée de la porte du cimetière; enfin en plusieurs autres endroits il laisse des témoignages authentiques à la postérité de la sublimité de son génie et du zèle qu'il a et pour le bien universel de l'Ordre et pour l'utilité de cette Maison de Chartreuse; le bon Dieu le conserve et lui donne les années qu'il mérite. »

Dom Pégon avait un grand amour de la solitude; c'est pourquoi, dans le désir de se procurer de temps en temps quelques jours de retraite, il fit bâtir, vers 1660, dans la solitaire vallée de Tenaison, une chapelle en l'honneur de saint Jean-Baptiste et une petite maison où il se retirait chaque année pour passer quelques jours dans la prière et la méditation. Là, il oubliait les affaires si nombreuses de l'Ordre et ne pensait qu'à Dieu et au salut de son âme.

Malgré son grand âge, Dom Jean Pégon voulut toujours s'astreindre aux austérités de la Règle et aux obligations de sa charge. La veille de sa mort, il écrivait encore seul sa correspondance et ne déposa la plume, pour ainsi dire, qu'en rendant le dernier soupir. Il mourut regretté de ses Religieux, en l'année 1675.

La Carte du Chapitre Général de 1676 trace en quelques lignes le portrait de cet éminent Général. «Nous venons de perdre — dit-elle — le Révérend Père Dom Jean Pégon, Prieur de Chartreuse; tou-

jours rempli du plus tendre amour pour Notre-Seigneur, il a vécu soixante-cinq années parmi nous, célèbre par ses vertus de tout genre, surtout par sa prudence et sa douceur insignes; cher, au-delà de toute expression à Dieu et à quiconque Ta connu : pendant vingt-sept années, il a soutenu le monde cartusien par ses infatigables travaux; enfin, après nombre de peines endurées pour son Ordre, tenant, comme un autre Moyse, les yeux élevés vers le ciel l'espace de deux heures, il est mort à quatre-vingt cinq ans, doyen d'âge de tous les Chartreux de cette époque'. »

R. P. DOM INNOCENT Le MASSON.

1675 — lyoS.

NNOCENT Le Masson naquit le 10 mars 1628, d'une famille honorable de Noyon.

Dès rage de dix-neuf ans, désireux de se consacrer entièrement à Dieu, il quitta le monde et vint s'ensevelir dans la pieuse solitude du Mont-Renaud, près de la ville de Noyon. Dans cette Chartreuse, sous l'habile direction d'un supérieur expérimenté, le jeune Novice fit, en peu de temps, de grands progrès dans la piété et la perfection monastique ;

' Carte des Généraux de 1649. — Morozzo, Theatrum chronologiciim Ord. Carttis. ut supra. — Le P. de Tracy, op. cit. Remarques su}~ les Prieurs ds la Grande Chartreuse^ p. 2S4. — La Grande Chartreuse^ cit. p. i35 et sq.

malgré sa Jeunesse, il fut, bientôt après sa Profession, jugé digne de remplir la charge importante de Vicaire. Quelques années plus tard, les Moines du Mont-Renaud Félurent Prieur de cette Maison, et le Chapitre Général lui confia la visite des Monastères de la Province de Picardie.

Les talents, les vertus et surtout les résultats obtenus par la sage et intelligente administration de Dom Le Masson attirèrent l'attention des Religieux de la Grande Chartreuse. Aussi, lorsque plus tard il s'agit pour eux de donner un successeur au Révérend Père Dom Jean Pégon, ils ne crurent pas pouvoir faire un meilleur choix, et ils élurent Général l'éminent Prieur de Mont-Renaud, le i5 octobre lôyS. Dom Innocent Le Masson était âgé de quarante-sept ans. Dans cette haute position, les talents remarquables, dont le Seigneur Tavait doué, vont apparaître dans tout leur éclat. Entièrement dévoué à son Ordre, le nouveau Général saura, dans les circonstances difficiles au milieu desquelles les événements vont le jeter, déployer une fermeté de caractère, une énergie et une persistance dignes des plus grands éloges.

A peine nommé à la première dignité de l'Ordre, Dom Le Masson eut la douleur de. voir le Monastère de la Grande Chartreuse réduit en cendres pour la huitième fois. Le jeudi de la semaine de Pâques, dans la soirée du 9 avril 1676, le Révérend Père voulant mettre de Tordre dans ses papiers, brûla tout ce qui était sans importance; mais le feu ayant pris à la cheminée de sa cellule, se communiqua

bientôt aux constructions voisines, et dans l'espace de quelques heures, il ne resta plus du Monastère que de tristes ruines. L'hôtellerie, les cha.mbres dites des Provinces, le petit cloître, les deux tiers du grand cloître et la plupart des cellules étaient devenus la proie des flammes. Le reste des bâtiments eut aussi beaucoup à souffrir de l'incendie ; Téglise en particulier fut fortement endommagée, la toiture fut entièrement brûlée et une partie des murs resta calcinée.

Ce désastre n'abattit pas le courage de Dom Le Masson. De suite, il prit la résolution de rebâtir le Monastère sur un plan nouveau et de séparer, en prenant plus d'espace, ces nombreuses constructions, qui, enchevêtrées les unes dans les autres, ne pouvaient être isolées, en cas d'incendie. Sur les ruines fumantes de l'ancien Couvent, il traça d'une main habile les grandes lignes des constructions qu'il projetait, et aidé par un Frère Convers possédant quelques notions d'architecture, il rebâtit le Monastère dans des conditions de solidité et de grandeur telles que ce Couvent fait encore l'admiration de tous les voyageurs attirés par la curiosité ou la dévotion dans les sauvages montagnes du Dauphiné. Avant de commencer son œuvre, Dom Le Masson avait fait décréter, par le Chapitre Général de 1676, uneOrdonnance qui défendait dans les constructions «tout ce qui est curieux, superflu et contraire à la simplicité cartusienne. m

Les travaux commencèrent, en 1676, par le quartier occupé actuellement par le Révérend Père, et

furent terminés, en i68S, par les pavillons d'Allemagne et d'Italie. En douze ans, il avait donc élevé le vaste bâtiment de rhôtellerie, le cloître des Officiers, les chambres des Provinces, c'est-à-dire sept pavillons avec leurs grands corridors voûtés, leurs escaliers monumentaux et leurs deux étages. De plus, il avait fait rebâtir le petit cloître, deux tiers du grand cloître, ainsi que les cellules dont il avait porté le nombre de vingt-six à trente-six, et enfin la porte d'entrée avec les deux corps de bâtiments qui raccompagnent. L'église, le Chapitre des Religieux, la chapelle des morts et une partie des obédiences avaient été restaurés.

La Grande Chartreuse ne pouvait exécuter ces grands et dispendieux travaux avec ses seules ressources. Le Révérend Père se vit donc dans la nécessité de demander des secours à toutes les Maisons de FOrdre ; et, de même que dans les autres désastres qui déjà avaient affligé la Maison- Mère, elles rivalisèrent de zèle et de générosité, à tel point que Dom Le Masson dut écrire pour les remercier et, en même temps, refuser les nouveaux subsides qu'elles mettaient à sa disposition.

Malgré les nombreuses occupations que lui' apportaient forcément la construction d'un si vaste Monastère, et les soucis inhérents à la direction d'un Ordre qui comptait de si nombreuses Maisons, Dom Innocent Le Masson trouvait dans son étonnante activité le temps de se livrer à Tétude et de composer différents ouvrages sur les ma-

tières les plus variées. Droit-canon, Ecriture- Sainte, théologie morale, théologie mj^^stique, ascétisme, histoire, polémique, rien ne lui est étranger. Ecrivam, il veut encore avou' une imprimerie, et ^il en établit une qui fonctionne, en 1681, juste au moment où son activité semble être absorbée par les grands travaux qu'il fait exécuter sous sa direction.

Disons un mot des différents ouvrages de Dom Le Masson. N'étant encore que Prieur de la Chartreuse de Mont-Renaud il avait fait imprimer à Paris, en i663, un traité de théologie, sous ce titre: Theologia moralis practica; traité qui mérita les approbations les plus louangeuses de plusieurs docteurs de Sorbonne. Devenu Général des Chartreux, il publia en 1676, le Directoire des Novices et ses Lettres spirituelles^ puis. Tannée suivante, une Introduction à la vie religieuse et intérieure; ouvrage rempli d'onction et de .piété, dont la plus grande partie est tirée des œuvres de saint François de Sales et du livre de l'Imitation de Jésus- Christ. Pour que les Chartreux français ne proiStassent pas seuls de son travail, il le traduisit en latin. Quelques années plus tard, en 1688, Doni Le Masson publia une Interprétation du Cantique des Cantiques, avec des notes très recherchées; en 1691, il donna Direction et sujets de méditatioti à l'usage des Religieuses Chartreuses; en 1695, Direction pour se former à l'Oraison , et Tannée suivante , La Psalmodie intériem^e ou sujets de méditations sur les Psaumes. Dans cet ouvrage, en quatre vo-

lûmes, « après avoir donné le sens littéral, l'auteur y ajoute — nous dit Moréri — une paraphrase très instructive et y joint un très grand nombre de sujets de méditations, qui font assez connaître Fapplication avec laquelle il s'était adonné toute sa vie à ce saint exercice. »

Le plus connu , mais non le plus remarquable des écrits de Dom Le Masson, a été publié en. 1697 et porte pour titre : Vie de Messire Jean d'Arenthon d'Alex, Evêque de Genève^ augmentée d'un livre de preuves incontestables de la vérité de son \ele contre le Jansénisme et le Qiiiétisme . Deux ans plus tard, il faisait imprimer deux autres ouvrages : La Psalmodie intérieure sur l'Office de la Sainte- Vierge , et La Psalmodie intéj^ieure sur l'Office des Moj^ts; enfin, en 1708, Sujets de méditations sur le sermon que fit Notre-Seigneur sur la montagne^ et Pratiques saintes pour se procurer dans la religion une véritable tranquillité : ce dernier ouvrage a été publié sans date. N'oublions pas de signaler un traité sur Tusage de. la grâce, selon Fesprit de l'auteur de Vlmitation^ avec ce titre : Enchiridion salutis opérandes. Tous ces écrits montrent, d'une manière remarquable, de quelles lumières l'étude de la théologie, la prière et la méditation avaient su éclairer l'éminente intelligence de ce saint Religieux.

L'amour de Dom Innocent Le Masson pour son Ordre, son zèle pour la régularité monastique, et sa volonté de travailler au salut de ses Religieux, rengagèrent,dès les premières années de son Géné-

ralat, à préparer une nouvelle édition des Statuts. Le Chapitre Général de 1679 avait ordonné la ré^ impression des Statuts publiés sous Dom Bernard Garasse; mais cette décision ayant soulevé quelque V opposition de la part de plusieurs Religieux, Dom Le Masson, pour donner plus d'autorité à la nouvelle Gollection, et faire cesser — dit-il dans son ouvrage — toute difficulté : « Ad terminanda litigia , quœ Ordini siiscitata fuerant^ » fit soumettre ce recueil à Innocent XL Le Souverain Pontife nomma une Congrégation de Cardinaux pour examiner cette nouvelle édition et l'approuva par un Bref daté du 27 mars i688.Toutefois, ilyfit quelques changements sans grande importance; Dom Le Masson les a relatés à la fin de ses A?inales. Cette édition des Statuts est augmentée de notes fort curieuses où Fauteur donne des explications et des éclaircissements sur les Règles de l'Institut.

Attentif à tous les besoins spirituels de ceux dont il avait la direction, cet infatigable Général fit imprimer, en 1690, une traduction française des Statuts qui concerneni: les Frères et les Moniales de son Ordre. Ces traductions étaient l'œuvre de deux Chartreux : la troisième partie des Statuts a été traduite par Dom de Vaucorbeil, et ce qui concerne les Moniales, par Dom Le Cauchois. D'autre part, il publia, en 1695, un ouvrage sur les Visites et les Élections, sous ce titre : Pî^axis Jiiris Cartusîani in Electionibus et Visitationibus faciendis. Son zèle s'était même étendu jusqu'à ceux qui étaient sur le point de paraître devant Dieu ; il avait

donné, en i685, un ouvrage intitulé : Directoriiim Morientium^ad usum Ordinis Cartiisiensis. L'année suivante, il en fit publier une traduction française pour les Moniales et les Frères. Cette traduction avait été faite par Dom Charles Maurin.

Pour mettre à exécution une Ordonnance du Chapitre Général de i6i5, Dom Le Masson fit rassembler les documents nécessaires à une histoire complète de l'Ordre. De plus, la bibliothèque de la Grande Chartreuse ayant été entièrement détruite dans rincendie, il fit venir de la Chartreuse de Portes de nombreux manuscrits et travailla à reconstituer les archives ; le Chapitre Général de 1687 avait ordonné d'envoyer à la Grande Chartreuse une copie de toutes les chartes de fondation, Bulles, privilèges et chroniques des différentes Maisons de FOrdre. Pour classer ces documents et faire le travail projeté, Dom Innocent Le Masson appela près de lui deux savants Rehgieux, Dom Charles Le Coulteux et Dom Léon Le Vasseur.

Le premier rédigea les Atiîiales Ordinis Cartusiensis ^ depuis la fondation de l'Ordre Jusqu'à Tannée 1416 ; tandis que le second écrivait les Ephemerides Cariusiatiœ . Dans ce travail , Dom Le Vasseur a relaté un abrégé de la vie des Solitaires les plus distingués par leur sainteté, leurs vertus, leurs talents ou les services éminents rendus à FOrdre. Ces œuvres, remarquables sous tous rapports, sont restées manuscrites et se trouvent dans les Archives de la Grande Chartreuse. Dom Martène nous apprend que le Chapitre Général s'op-

posa à la publication de ces documents. On croit que le désir des Chartreux de ne pas attirer Tattention sur leur vie humble et austère fut la principale cause de cette opposition.

Dom Le Masson, dominé par la pensée de défendre son Ordre attaqué par plusieurs écrivains, désirait faire connaître Thistoire des Chartreux. Cest pourquoi il avait eu recours à un savant Religieux de la Congrégation des Feuillants, Antoine Morozzo. Abbé de Notre-Dame-de-la-Consolation, à Turin, et l'avait excité à entreprendre ce travail. Celui-ci fit paraître à Turin, en 1681, une histoire des Chartreux, sous ce titre Theatrum chronologicum sacri Ordinis Cartusiensis.

Cet ouvrage ne répondait pas, sans doute, au but que s'était proposé Dom Le Masson, car il se mit lui-même à Foeuvre et commença les Aiinales Ordinis Cartusiensis. On annonçait trois volumes in-

folio. Le premier parut en 1687, mais il ne contient que les différentes- Compilations des Statuts avec des notes et des éclaircissements, qui ont pour objet la justification de l'Ordre. Quelques années plus tard, Doui Le Masson fit paraître le second volume, divisé en deux parties ; Tune relate les faits qui concernent le premier établissement des Chartreux, tandis que la seconde donne l'histoire de rOrdre depuis sa fondation jusqu'en 11 17. Le troisième volume ne vit jamais le jour. Le Père de Tracy, qui écrivait en 1786, nous fait connaître que de son temps, le second volume était excessivement rare, et il ajoute : « Les oppositions de l'Ordre

firent apparemment brûler ou supprimer les exemplaires, ou arrêter Tédition. Un des rares exemplaires de ce second volume des Annales existe à la bibliothèque de la ville de Grenoble.

Les travaux multiples, les vastes projets, les préoccupations incessantes du Révérend Père Dom Le Masson, ne Tempêchaient pas de surveiller les nombreuses Communautés de l'Ordre. Du fond de sa cellule, il se rend compte de tout, entre dans les plus petits détails, prend tous les moyens nécessaires pour maintenir le bon ordre et faire fleurir la discipline. La Règle ne lui permet pas de sortir des limites du Désert de Chartreuse, mais il écrit sans cesse pour réprimer les abus ; il s'entoure d'hommes de cœur et d'énergie, et les charge des missions les plus délicates, dans les Chartreuses qui réclament ses soins.

Lorsqu'il le juge nécessaire pour le bien, il sait être sévère, mais toujours sa rigueur laisse apparaîtrs un grand fond de bonté.

Nous pourrions entrer dans de nombreux détails sur l'administration de Dom Le Masson ; partout nous admirerions son activité, sa prudence et sa fermeté. Considérons plutôt les efforts que fit cet illustre Général pour empêcher son Ordre de ghsser sur la pente du Jansénisme, où tant de prêtres et de Religieux se sont laissé entraîner. Cette subtile hérésie infecta presque tous les Ordres religieux ; les plus austères paraissaient même y avoir le plus de penchant, à cause, sans doute, des principes rigides qu'affectaient les coryphées de la secte. Les

Jansénistes firent tous leurs efforts pour attirer le Général des Chartreux dans leur parti . Dom Innocent Le Masson nous apprend dans ses Eclaircissements sur la vie de J. d'ArentJion d'Alex^ que le fameux Nicole vint lui-même, sous un faux nom, à la Grande Chartreuse pour sonder ses intentions. Le pieux Solitaire ne se laissa pas séduire et combattit de toutes ses forces Thérésie naissante.

Pour préserver ses Religieux de cette funeste contagion, le Révérend Père interdit, sans exception, tous les écrits de la secte et prit même des mesures coercitives contre quelques Moines qui s'étaient laissé gagner par Terreur. Un des premiers Règlements ordonnait qu'on lui envoyât, à la Grande Chartreuse tous les livres jansénistes qu'on pourrait trouver dans les Maisons de l'Ordre et lui-même les jeta au feu. Les Jansénistes fort outrés de cet acte de vigueur s'en vengèrent en répandant le bruit que c'était précisément en brûlant leurs livres que le Général des Chartreux avait mis le feu à son Monastère, laissant ainsi pressentir que Dieu avait puni, par ce terrible accident, l'action impie de Dom Le Masson.

Les calomnies des partisans de la secte n'intimidèrent pas le vénérable Solitaire; il entra luimême dans la lice, en publiant un manuel pratique et dogmatique sur les questions en litige. Cet ouvrage dont nous avons déjà parlé, parut sous le titre dCEnchiridion operandœ salutis. « Je le composay, « — dit l'auteur lui-même — afin qu'il fut comme « un antidote que nos solitaires eussent à la main

« pour se garantir des pernicieux effets du poison (c que les docteurs jansénistes pourroient leur faire « prendre en abusant énormément de leur bonne « foi et de leur crédulité. » La doctrine de Dom Le Masson fut louée à Rome et reçut l'approbation des plus éminents prélats de l'Église de France.

La controverse du Général des Chartreux avec Armand-Jean de Rancé, Abbé de la Trappe, eut un grand retentissement. Dom Innocent avait interdit, dans son Ordre, un livre de l'Abbé de Rancé : La sainteté et les devoirs de la vie monastique. Les tendances de cet ouvrage avaient fait naître dans l'esprit du Révérend Père de légitimes inquiétudes ; il pensait que, vu les circonstances du temps et les attaques portées contre les Chartreux, ce livre pouvait troubler la conscience, ou exalter l'imagination de quelques-uns de ses Religieux. De plus, les Jansénistes prônant et soutenant l'Abbé de la Trappe, il crut que cet ouvrage pouvait être dangereux et il l'interdit dans tout l'Ordre, pour couper le mal dans sa racine.

La conduite si prudente du Général des Chartreux souleva les colères de la secte. L'Abbé de Rancé répondit à cette interdiction par un pamphlet intitulé : Lettre à un Évêque pour répondre aux difficultés de Dom Innocent Le Masson, Général des Chartreux, au sujet des allégations faites de leurs aïiciens Statuts., dans le livre de la sainteté et des devoirs de la vie monastique^ 1689. Cet écrit s'étant répandu manuscrit, Dom Le Masson, pour défendre son Ordre publia une brochure qui avait

pour titre : Explications de quelques anciens Statuts de l'Ordre des Chartreux ^ avec des éclaircissements donnls sur le sujet d'un libelle qui a été composé contre l'0?^dre et qui s'est divulgué secrètement. Dans cet ouvrage, le Général des Chartreux répond aux allégations de l'Abbé de la Trappe , critique plusieurs principes extraits du livre d'Armand de Rancé et cite trente-deux textes, pris dans les cinq premiers chapitres des Devoirs de la vie monastique qui lui paraissent outrés et presque conformes à la doctrine de Cornélius Jansénius.

Richard Simon, sous le pseudonyme de Saint- Jorre, dit, dans sa Bibliothèque critique \ que Dom Le Masson a trop relevé certains endroits du livre de l'Abbé de la Trappe, mais, ajoute-t-il, cf cet Abbé par ses discours outrés, non seulement contre les Chartreux, mais contre tout l'Ordre monastique, s'était attiré cette réponse. »

Dom Le Masson lutta jusqu'au dernier moment contre la secte et sauva ainsi de l'hérésie les enfants de saint Bruno. Moréri rapporte, d'après les Mémoires du temps, que la dernière lettre écrite par le célèbre Général, un peu avant sa mort, était adressée au Père de la Chaise, confesseur du Roi de France, pour le supplier de lui procurer le pouvoir de punir ceux de son Ordre qui seraient soupçonnés de faire partie de la secte. « Cette lettre, dit-il en terminant, ne parut qu'après sa mort, et fit beaucoup de bruit. »

Les Jansénistes n'épargnèrent pas Dom Le Mas-

' 5aint Jorre,, o;;. cit. t. I.. p. 428.

son. Dans leurs écrits, ils le traitèrent de mauvais théologien, de faux mystique, etc. « Si, dit Fel- 1er, en se déclarant pour une secte, on peut être exalté Jusqu'aux nues par ses partisans, il faut s'attendre aussi d'être ravalé jusqu'au néant lorsqu'on se déclare contre. » De nombreux auteurs ont rendu justice à Dom Le Masson ; ils reconnaissent que l'amour de son Ordre conduisit toujours sa plume et que plus il avait d'attachement pour l'Institut des Chartreux, plus il devait avoir d'ardeur pour le défendre et en soutenir l'honneur. Le Journal de Trévoux, de [704, rapportant l'opinion des contemporains, dit : (c On ne peut disconvenir qu'il n'ait été un véritable zélateur de l'ancienne discipline, un pasteur vigilant toujours attentif à écarter les loups de sa bergerie, enfin un auteur habile, judicieux et toujours éloigné des nouveautés. »

La prodigieuse activité de Dom Innocent Le Masson, jointe aux austérités de la Règle, épuisèrent bientôt. ses forces. Il en fit un jour Taveu àl'Évêque d'Annec}^ de Rossilion de Bernex. « Ce prélat — est-il raconté dans sa vie — entreprit, au mois de juillet 1702, le voyage de la Grande Chartreuse. Il vouloit s'édifier par la vue des pieux Solitaires qui mènent une vie plutôt angélique qu'humaine dans ces montagnes affreuses où ils n'ont de commercé qu'avec le ciel. Le saint Ordre des Chartreux étoit alors gouverné par Dom Innocent Le Masson qui s'est rendu célèbre par son érudition et sa piété. Les travaux auxquels il s'étoit livré pendant le cours de sa vie lui avoient attiré de

fâcheuses incommodités. Voyez, disoit-il à Monseigneur de Bernex, en lui montrant ses jambes ruinées, voj^ez où m'a réduit Texcès de travail. Prenez exemple sur moi et ne vous laissez pas accabler par la multitude des affaires. Apprenez à les interrompre quelquefois pour les reprendre ensuite avec plus d'ardeur et de succès, quand vous aurez donné quelques moments au reposa »

L'année suivante, le vénérable Prieur de Chartreuse mourait des suites d'une attaque d'apoplexie, le 8 mai lyoS, à l'âge de soixante-quinze ans, après avoir gouverné TOrdre pendant vingt-huit ans.

Un Chartreux de Villeneuve nous a laissé, dans un manuscrit sur les hommes illustres de FOrdre, réloge de ce Général, si remarquable par sa foi, son zèle, ses vertus et ses travaux. « Son savoir — écrit-il — son génie vaste, son érudition Tont fait regarder dans FOrdre comme une personne qui lui a fait le plus grand honneur, et il a rempli avec éclat, dignité et Fapprobalion d'un chacun, pendant l'espace de trente années, un poste si délicat et qui demande un si haut mérite, estimé des savants et des grands, et ayant la confiance de ses enfants. Il a soutenu son rang avec applaudissement de tous ses Religieux; on avoit recours à lui comme à un oracle et il étoit consulté d'un chacun ainsi que le témoigne sa correspondance. Malgré ses grandes occupations qui eussent demandé un homme tout entier, il a toujours trouvé du temps

' Boudet, Vie de Mgr.de Rossilion de Bérnex, p. i68.

pour se rendre utile à TOrdre et au public ; ses ouvrages en font foi. C'est à ses soins que la Grande Chartreuse doit la beauté et réparation de ses bâtiments après rincendie qui consuma presque toute la Maison. Il a toujours rendu Justice à un chacun et distingué le vrai mérite : il a été aussi ennemi implacable des nouvelles erreurs, et il est mort comme il a vécu, aimé et respecté de tout le monde et surtout de Mgr le Cardinal Le Camus, Évêque de Grenoble ^ «

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