R. P. DOM ANTOINE III
1703 — lySi.
NTOINE Grillet de Montgeffond naquit le 2 novembre lôSg au château de Montgeffond, dans un petit village du Jura, nommé Vosbles. Élevé par une mère chrétienne et pieuse le jeune de Montgeffond désira de bonne heure se
' Archives de la Grande Chartreuse. Pièces diverses^ n. 67, 68, 71, 73, 74. — Registre des lettres de 1676 à 1698. Mss. — Registrum commissioniim pro Visitationibus de 1676 à i6qg. Mss. — Registrum Sententiaritm, de 1676 à 1702, Mss. — Mirtène, Veter. Script, t. VI, p. i5o. — Id. Voyage littéraire^ p. 252. — Jacques Bernard, Nouvelles de la République des lettres, mai et juin 1710. — Journal des savants, an. 1703.
— Journal de Trévoux, an. 1704, 171 2. — Le P. Helyot, Préface sur les Ordres Religieux. — Dom Innocent Le M^s^on, Annales. — Éclaircissements sur la vie de J. d'Arenthon d'Alex, p. 55 et 87. — Morozzo, Theatrum, cit. p. i5i.
— Moréri, Dict. hist. — Burnier, Chartreuse de Saint-Hugon, p. 169 et sq. — De Tracy, op. cit. p. 285 et sq. — La Grande Chartt'ense par un Chartreux, p; 14b et sq.
consacrer à Dieu. A l'âge de dix-neuf ans, après avoir terminé ses études, il vint s'ensevelir dans le Désert de Chartreuse et y fit Profession, le 6 octobre 1679 . Ses supérieurs le désignèrent bientôt pour remplir différents emplois dans la Maison et il s'acquitta de ses fonctions à la satisfaction générale. Dom Innocent Le Masson qui savait reconnaître les hommes de mérite, le choisit comme secrétaire et il remplissait cette charge depuis dix ans, lorsqu'à la mort de l'illustre Général, il fut désigné pour le remplacer, le 12 mai lyoS.
Dom de MontgefFond, élevé à l'école de son prédécesseur, gouverna avec fermeté, mais il sut toujours allier la prudence à l'énergie. Sa bonté et sa douceur lui concilièrent l'affection de ses Religieux, malgré les actes de rigueur qu''il dut exercer dans les circonstances difficiles au milieu desquelles il se trouva.
Dès qu'il fut nommé Général , il convoqua exceptionnellement le Chapitre Général pour le 7 octobre. Au mois de mai, les Prieurs avaient dû quitter la Grande Chartreuse sans pouvoir se réunir en Chapitre à cause de la mort imminente de Dom Le Masson. Cette circonstance permit, pour la première et seule fois, aux Prieurs des différentes Maisons de l'Ordre de solenniser ensemble, à la Grande Chartreuse, la fête de leur bienheureux fondateur.
Le nouveau Général porta toute son attention sur le Jansénisme, dont les doctrines bouleversaient tous les esnrits en France. En 1710, à cause du
livre du Père Quesnel, le Chapitre Général commanda « de surveiller les livres modernes, d'examiner soigneusement s'ils n'étaient point entachés de Jansénisme, m II prescrivit de nouveau de suivre toutes les Règles de l'Index, « dans la crainte que cette bonne simplicité et cette candeur qui sont le partage habituel des Solitaires, ne les exposassent aux séductions de l'hérésie. «
Dom Antoine, pour se rendre compte de l'état des esprits, ordonna à ses Religieux, en 17 lo, de signer le Fonmdaire d'Alexandre VII. Pas un seul Chartreux ne s'y refusa, et le Chapitre de l'année suivante put dire en toute vérité : « Jusqu'ici le Jansénisme ne s'est point glissé chez nous. » Toutefois il crut devoir, par prudence, porter défense « d'admettre aux vœux quiconque n'aurait pas signé auparavant le Formulaire. ))
Quelques années plus tard, malgré les soins, les précautions et les avertissements de Dom de Montgeffon, quelques Chartreux paraissent s'être laissé surprendre. Pouvait-il en être autrement, quand des Evêques prêtaient eux-mêmes les mains à l'hérésie et patronaient la sect^^? Lorsqu'en 17 13 parut la Constitution Unigenitus qui condamnait cent et une propositions tirées des Réflexions Morales du Père Quesnel, de l'Oratoire, la France se trouva divisée en deux camps . Les Jansénistes en appelèrent d'abord du Pape au Pape mieux informé et ensuite du Pape au futur Concile. Quelques Chartreux ayant adhéré aux doctrines censurées, le Chapitre Général de 1728, sous l'inspiration du Rêvé-
rend Père, rendit FOrdonnance Quo ^elo, ' spéciale aux sept provinces de France. Il y était dit : « aucun novice ne sera admis, aucun Religieux ne recevra les Ordres sacrés et ne sera appelé à diriger les âmes, s'il n'a souscrit premièrement le Formulaire d'Alexandre VII et ne s'est soumis de bouche et de cœur aux Constitutions des Souverains Pontifes. Si un Prieur-ajoute la même décision-un officier, ou un membre de l'Ordre ose les attaquer ou en appeler, il faudra le traiter comme un rebelle, un perturbateur de l'Église et du repos public . » L'année suivante, le Chapitre confirma l'Ordonnance Quo leîo^ et la Carte porte : « Nous tenons à faire connaître à chacun que, non seulement les Définiieurs, mais tous les Prieurs et le Couvent de Chartreuse, ont souscrit à cette Ordonnance à l'unanimité et sans aucune réclamation. »
Dans le récit de ces tristes événements, prenons pour guide l'auteur de La Grande Chartreuse ; ce savant Religieux résume les faits d'après les Ordonnances des Chapitres Généraux . « Tous les Chartreux français — écrit-il — étaient mis en demeure de se prononcer pour ou contre la Constitution Unigenitus. Pleines de respect pour l'autorité suprême du Chapitre Général, six Provinces souscrivirent le Formulaire et adhérèrent pleinement soit à la Bulle Viiteam Dommi^ soit à la Constitution de Clément XI. Il n'en fut pas ainsi dans la Province de France-sur-Seine où l'on rencontra de nombreuses ré-
' Pièces justificatives, n. 3i.
clamations,dans un sens ou dans un autre; le théâtre de la lutte devenait dès lors nettement circonscrit : il n'y avait plus à s'occuper que d'une seule Province.
ce Le Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond, comme en 17 lo, voulut connaître au juste la pensée vraie de chacun, c'est pourquoi en son nom et au nom du Chapitre il fit l'Ordonnance suivante: Dans toutes les Maisons de France-sur-Seine, aux jours où d'après le Statut on lit après None la Carte du Chapitre Général, le Prieur demandera en public à chaque Religieux s'il souscrit à l'Ordonnance Qiio \elo, c'est-à-dire s'il accepte pleinement, de bouche et de cœur, le Formulaire, la Bulle et la Constitution dont il est parlé dans la Carte, et le vénérable Père Prieur nous enverra en Chartreuse, à chaque fois, une relation juridique de tout ce qui aura été dit au Chapitre de sa Maison. Grâce à cette conduite si prudente, le Chapitre Général de 1725 était à même de procéder en parfaite connaissance de cause : les Définiteurs lurent les relations envoyées à plusieurs reprises par les Prieurs locaux ; ils virent les différentes réponses des Religieux , purent se rendre un compte exact de l'état des esprits et furent effrayés des progrès de l'hérésie depuis quatorze ans; ils comprirent sans peine que le moment était arrivé de frapper un grand coup et que, dût-on retrancher les membres gangrenés , il fallait, coûte que coûte, sauver le corps entier . D'après leurs réponses, on pouvait classer les rebelles en trois catégories : vingt-six refusaient de
signer les Bulles pontificales, le Chapitre les déclara suspens et interdits, avec menace d'excommunication s'ils ne viennent à résipiscence; quatorze avaient eu recours à un appel schismatique, le Chapitre les excommunie nommément; dix avaient même retracté la signature qu'ils avaient apposée au Formulaire longtemps auparavant, le Chapitre les frappe d'excommunication nominale et les prive de la société de leurs frères . Toutefois, afin de ne punir qu'à la dernière extrémité, le Chapitre accordait à tous trois mois de réflexion; passé ce temps, ils encourraient leur peine ipso facto.
« Pour un certain nombre de ces malheureux, la réflexion n'amena aucun changement; trente passèrent en Hollande plutôt que de se soumettre, et, soutenus par les subsides des Jansénistes de France, établirent près d'Utreçht une espèce de Chartreuse mitigée dont nous avons lu les règlements ; le premier soin de ces Religieux qui, à l'exemple de tous les Jansénistes né cessaient de s'élever contre la morale relâchée, avait été de diminuer notablement les austérités de la vie Cartusienne ! Le mardi de la semaine sainte de l'année suivante, i6 avril 1726, le Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond leur écrivit la lettre la plus touchante pour les ramener ' , mais elle resta sans effet ; le Chapitre Général prononça de nouveau l'excommunication contre ces fugitifs, en leur accordant encore une année avant de les retrancher de l'Ordre ; quelque-uns
^ Pièces justificatives, n. 32.
revinrent, la plupart eurent le malheur de rester en Hollande; alors, en 1727, le Chapitre les excommunia définitivement et tout lien entre eux et leurs anciens confrères fut à jamais brisé. Ces mesures énergiques produisirent de si bons résultats, que cette même année 1727, le Chapitre permettait à la Province de France-sur-Seine de rouvrir ses noviciats que l'on avait eu la sagesse de fermer depuis plusieurs années : l'esprit de la Province était assez bon pour qu'il n'y eût plus rien à craindre.
« En résumé, il y avait en France, à l'époque dont nous parlons, soixante-huit Chartreuses : ce qui représente un total de huit cents Religieux ; sur ce nombre, une cinquantaine se laissèrent entraîner par les erreurs de Jansénius, et une trentaine environ refusèrent de se soumettre-, sur six cents Gonvers ou Donnés , on compte un seul Janséniste , Dominique Blasel, et parmi nos Religieuses, pas une seule ! ^ »
Un des Chartreux réfractaires retirés à Utrecht, Dom Jean-Baptiste Cadri, publia une apologie pour justifier leur révolte et expliquer leur fuite . « Ils voulaient — disaient-ils — vivre dans la retraite, coucher sur la paille, pratiquer les jeûnes et abstinences. M Mais, comme le fait remarquer si justement le journaliste de Verdun qui nous rapporte ce fait : « ils auront de la peine à se laver de l'abandon de leur monastères, de la désobéissance à leurs supérieurs et du scandale qu'ils auront occasionné'. «
' La Grande Chartreuse pai' un Chartreux, p. 161 et seq.
Dom Antoine Grillet de Mongeffond mourut le 3i mai lySi, entouré des regrets et de l'affection de ses Religieux. Pendant son Généralat, il avait énergiqaement maintenu la régularité monastique et le respect dû au Saint-Siège, Son gouvernement avait duré vingt-huit ans ; il avait été cinquantetrois ans Chartreux.
Le Nécrologe de la Grande Chartreuse fait l'éloge de ce Général, en ces termes : « Le Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond était le plus doux et le plus aimable des hommes : il fut aimé de Dieu et chéri de ses frères . Il nous gouverna avec une sagesse, une prudence religieuses qui ne se démentirent jamais, et avec une parfaite connaissance du cœur humain ; sa bonté, sa douceur étaient vraiment celles d'un père; il a été vingt-huit ans notre Général, au grand applaudissement de ceux qui le connurent et qui maintenant encore le comblent de louanges^ »
Lin.
R. P. DOM AMBROISE CROLLET.
lyoi — 1732.
MBROISE Crollet, originaire de Bourg en Bresse, abandonna le monde, à Fâge de vingt-deux ans et vint s'ensevelir dans la solitude
* Archives de la Grande Chartreuse. — Ordinationes Capituli Gêner alis Ord. Cartus. de 1666 à 1788. — Ordinatio anni i j23 pro septem Provinciis Franciœ. — Journal de Verdun de 1726. — De Tracy, op. cit. p. 3oo.
de la Grande Chartreuse où il fit Profession en i586. Le Révérend Père Dom Antoine de Montgeffond, qui avait su apprécier son mérite, l'appela, en 1703, au poste de Scribe ou secrétaire de rOrdre. Dom Ambroise CroUet exerçait encore cet emploi lorsqu'il fut appelé à succéder au Général défunt, le 6 juin ij3i. Le zèle bien connu de Dom Ambroise, pour la discipline régulière, laissait pressentir qu'il continuerait avec fermeté Tceuvre de ses prédécesseurs, mais Dieu l'appela à lui, quelques mois plus tard.
La mort du Révérend Père Dom Ambroise CroUet est marquée au Nécrologe de la Grande Chartreuse, à la date du 21 janvier 1732-, il était âgé de soixante-neuf ans et en avait passé quarante-sept dans l'Ordre^