PAVIE. — GRÉGOIRE XV ÉTEND LE CULTE DE SAINT BRUNO
A TOUTE l'Église — bref du pape accordant une indulgence PLÉNIÈRE A LA FETE DU SAINT. — RETOUR DE l'eR - MITAGE DE CALABRE AUX CHARTREUX. — INVENTION DES RE- LIQUES DE SAINT BRUNO. — TRANSLATION SOLENNELLE DE CES RELIQUES DANS l'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE DE CALABRE.
jPRES la mort de leur saint fondateur, les Solitaires des deux Monastères de Calabre envoyèrent une lettre encyclique à un grand nombre d'Églises, de Couvents et d'Abbayes de France, d'Italie et d'Angleterre, pour leur annoncer la mort de Maître Bruno et demander leurs suffrages en faveur de leur père vénéré. C'était la coutume d'en agir ainsi, afin d'obtenir des prières.
même pour les plus saints personnages, dans la persuasion où l'on était qu'il n'y a point de juste qui ne pèche ^
Les Chartreux de Calabre envoyèrent donc un Frère Convers qui se présenta dans les Églises cathédrales, les Chapitres, les Abbayes, les Collégiales et les Couvents, où le pieux et vénérable Serviteur de Dieu était connu. Il leur remit la lettre qui dénonçait l'obiit de Maître Bruno, et en même temps, leur présenta, selon l'usage duXIP siècle, de longs rouleaux de parchemin, Rotuli-, sur lesquels les Évêques, les Moines et les Chanoines relatèrent, en prose ou en vers, les qualités et les vertus du défunt, et inscrivirent les prières qu'ils s'engageaient à réciter pour le repos de son âme 3.
La plupart des éloges tracés sur le rôle des morts sont parvenus jusqu'à nous, sous le nom de tttuîi funèbres. Ces écrits forment le plus magnifique pa-
^ Lettre encyclique des Solitaires' de Calabre. Pièces justificatives, n. i8.
2 Le porteur du Rouleau des morts était connu sous le nom deRolliger^Roiulifer^Rotuliger^Brevifer^ouencore Tomifer. II portait ordinairement ce message suspendu à son cou, nous en avons la preuve dans les titres funèbres de S. Bruno.
Inde cutis coUi teritur prœ pondère roUi.
RoUigeri coUum nequit ultra tollere rollum.
Cf. sur les Rouleaux des morts ^ le travail de M. Léopold Delisle dans la Bibl. de l'École des Chartes^ t. ni, n" série, p. Syi et sq.
3 Les anciens Statuts font mention de ces Rôles et des Brèves ou Suffrages qu'on y inscrivait pour les à.éïunls.<iParticipationem orationum concedimus et Brevibus et Rotulis mortuorum quipromortuisdeferuntur.r) Antiq.Stat.,II. pars.c.xxxu. n.io.
négyrique qui ait jamais été composé en l'honneur d'un homme; ils exaltent les grandes et héroïques vertus du fondateur des Chartreux ; ils démontrent, mieux que ne pourrait le faire l'historien, l'immense réputation de sainteté de Maître Bruno, et la place éminente qu'il occupait dans l'opinion de ses contemporains 1.
On a recueilli cent soixante dix-huit de ces titres funèbres^la. plupart en vers. Pour ne pas fatiguer le lecteur, nous avons reporté ces éloges aux pièces justificatives; du moins, qu'il nous soit permis de constater que saint Bruno y est appelé : la lumière du clergé, clericorum lumen; l'honneur du sacerdoce, sacerdotum splendor ; l'étoile du dés^vt, steîla deserti ; le rempart de l'Eglise, Ecdesiœ murus ; le docteur des docteurs, doctor doctorum; l'oracle des philosophes, fons philosophiœ ; l'interprète de l'Écriture , Religionis interpres ; le vainqueur du monde, muyidi spretor; le guide des saints, dux satictorum; etc. etc ~.
Dans leur douleur, les Solitaires du Désert de Chartreuse envoyèrent à leurs frères de Calabre ces quelques lignes pleines de cœur et de tristesse : ce Nous, Frères de Chartreuse, qui, plus que tous « les autres, avons le grand malheur d'être privés « de la consolation de posséder encore notre bon
' Tituli funèbres. Pièces justificatives, n. ig.
3 Surius n'a donné qu'une partie de ces titres funèbres.
On trouve les autres à la suite de la vie de saint Bruno, imprimée à Bâle, en caractères gothiques, en i5i5. Les Bollandistes ont reproduit tous ces titres dans les Acta san ctorum.
« père Bruno, que nous aimions si tendrement ; « nous prierons,sans limiter le nombre de nos suf- « frages, pour le repos de son âme qui nous est si « chère et dont nous révérons la sainteté. Les bience faits que nous avons reçus de celui que nous « pleurons, surpassent tout ce que nous devons et « pouvons faire. Maintenant et toujours nous prie- « rons pour cet unique père de nos âmes et notre « maître à tous. Les messes et les exercices spiri- « tuels qu'il est d'usage parmi nous d'appliquer « aux défunts nous les appliquerons sans cesse pour « le bien de son âme, ainsi que doivent le faire « des fils reconnaissants*. »
A la suite des éloges écrits sur le Rôle des morts, les Chartreux de Calabre tracèrent en quelques lignes le portrait de leur saint fondateur. Ils semblent avoir oublié les grandes qualités et les nobles vertus de leur père pour ne se souvenir que de sa bonté et de sa douceur. Ils disent : « Bruno « mérite d'être loué en beaucoup de choses, mais (c particulièrement en un point. Sa vie était d'une « égalité parfaite ; ce fut sa vertu caractéristique, « toujours il avait le visage souriant, la parole « humble et modeste; à la rigueur d'un père, « il joignait les tendresses d'une mère. Personne « ne le trouva hautain, mais doux comme un agneau; « c'est bien le véritable Israélite dont parle le « Seigneur. »
Aucun saint ne reçut de ses contemporains des
^ Tit. funeb. Eremi Cartusîœ. Pièces justificatives n. 19. I.
éloges aussi nombreux et aussi remarquables. L'Eglise de Grenoble écrivait aux Chartreux de Calabre qu'elle mettrait le nom de Bruno dans le Catalogue de ses hommes illustres et célébrerait l'anniversaire de sa mort. La métropole de Reims, qui avait envoyé cinq éloges différents sur le saint patriarche des Chartreux, le reconnaît pour son élève et témoigne qu'il a quitté le monde, au moment où l'on voulait le combler d'honneurs et de richesses. La cathédrale de Paris constate que Bruno fut l'honneur des maîtres, le directeur des mœurs, le guide de la multitude des étudiants de Reims, et qu'il eut la plus grande considération à Rome, mais que méprisant le monde, il a trouvé son triomphe dans le ciel.
Parmi les Églises qui écrivirent sur le rôle des morts l'éloge de notre saint, on remarque en France les cathédrales de Lyon, de Rouen, de Soissons, d'Arras, d'Orléans, d'Auxerre, de Bayeux, de Caen, de Troyes, de Chartres, et les célèbres Abbayes de Cluny,de Saint-Denis,de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Médard de Soissons, de Saint- Vaast d'Arras, de Saint-Remi de Reims, de Molesme et de beaucoup d'autres Monastères.
La réputation de sainteté de Maître Bruno s'était répandue au loin, et le Rolliger, en présentant sa lettre, put se convaincre que partout, en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, le fondateur des Chartreux était connu et vénéré. En tout lieu on faisait l'éloge de son profond savoir, de ses
— iSy —
hautes vertus et des éminents services qu'il avait rendus à l'Église.
Un auteur moderne, qui s'est inspiré des titres funèbres, a résumé en quelques lignes les vertus du patriarche des Chartreux: « Sa foi était restée vierge, puisqu'il avait protesté et contre le schisme de Guibert, et contre l'hérésie de Bérenger. Son espérance était restée ferme, puisqu'il avait sacrifié la terre pour mieux conquérir le ciel. Sa charité avait été ardente puisqu'elle avait fait de sa vie un dévouement et un sacrifice de toutes les heures. Son humilité avait été profonde : il avait fui les honneurs ecclésiastiques que tant d'autres acceptent avec empressement et même recherchent avec avidité. Son détachement avait été complet : il avait choisi la pauvreté pour sa fiancée. Son zèle avait été brûlant : il l'avait porté à évangéliser les peuples, à enseigner dans des cours publics une théologie saine et pure de tout alliage hétérodoxe, de tout mélange adultère, à rendre à l'Église de Reims sa gloire antique, un moment ternie par l'intrusion d'un simoniaque. Il avait pratiqué la mortification à tel point que le nom de Chartreux, qui semble être celui de l'austérité même, suffit à lui seul pour effrayer la sensualité et la mollesse. Il avait fait fleurir le désert, se vouant à des privations qui auraient illustré les solitudes del'Égypte, de la Syrie et de la Thébaïde. Il avait été le restaurateur de la vie solitaire dans l'Occident, le fondateur d'une nouvelle famille religieuse, d'une nouvelle milice, d'un des Ordres les plus illustres, les plus saints et
les plus édifiants, dont puisse s'enorgueillir l'Eglise, d'un Ordre qui par ses vertus fait la gloire de la religion chrétienne, et par ses austérités attire sans cesse sur la terre les bénédictions du ciel; d'un Ordre qui est l'un des plus beaux diamants du diadème du Christ; d'un Ordre enfin, dont on a dit qu'il compte autant de prédestinés qu^'il compte de Religieux*.»
Le témoignage le plus frappant des vertus et de la sainteté du vénérable Bruno, fut l'immense concours de pèlerins qui se fit à son sépulcre. De partout, les malheureux, les malades et les infirmes accouraient à la Chartreuse de Sainte-Marie pour demander,au Saint, aide, salut et protection.
Malgré les nombreux miracles qui proclamèrent sa puissance auprès de Dieu, les Chartreux, dans leur humilité, ne demandèrent cependant pas au Souverain Pontife de l'inscrire sur les diptyques sacrés. Ils aimèrent mieux s'attacher à retracer sa vie si sainte et si cachée, et se contentèrent de lui rendre un culte privé.
L'Église, qui est toujours glorieuse de la splendeur de ses saints, ne pouvait pourtant pas laisser dans l'oubli un de ses plus illustres enfants . Pour répondre aux sentiments de profonde humilité du bienheureux Bruno, elle attendit plusieurs siècles à proclamer sa gloire. Le temps devait arriver où elle célébrerait, au grand jour, les louanges de ce Moine qui s'était arraché au monde,
* L'Abbé Berseaux. La Chartreuse de Bosserville. p. 83.
pour mieux le dominer des hauteurs de la contemplation; où elle glorifierait sa mémoire, placerait ses précieux restes sur les autels, les entourerait de soie, de pourpre et d'or, et convierait toutes les générations à lui donner le plus glorieux des titres, celui de Saint.
Le monde catholique s' étonnant, ajuste titre, de ce que les Chartreux ne demandaient pas la canonisation de leur fondateur, le Chapitre Général de l'Ordre décida, dans sa réunion de i5o5, qu'on ferait les démarches nécessaires à ce sujet. Toutefois ce fut seulement en l'année 1614 que le Cardinal de Pavie, protecteur de l'Ordre des Chartreux, et les Prieurs de Naples, de Bologne, de Mantoue et de Rome, députés par le Chapitre Général auprès du Souverain Pontife, lui présentèrent leur requête. Léon X les accueillit avec bonté et ne voulut pas, à . cause de l'éminente vertu et de la sainteté reconnue de l'illustre Bruno, que dans cette circonstance, on s'astreignît à toutes les formes ordinaires de procédure. Le Pape autorisa donc le culte du saint fondateur des Chartreux, par ce qu'on appelle, en style de chancellerie romaine, un oracle de vive voix. (Cette déclaration de Léon X est constatée par une lettre d'Antoine, Cardinal de Pavie, datée de Rome, 19 juillet i5i4^)
Cette lettre ayant une grande importance, nous allons en donner la traduction.
« Antoine par la miséricorde divine Cardinal-prê-
^ Benoît XIV, (ie Beatijicatione. lib. cap. 41. — Bollandistes, n. 764.
« tre de la Sainte Église romaine, du titre de Saince te-Praxède et protecteur de TOrdre des Charce treux, à tous et à chacun de ceux qui verront et (c liront ces présentes, salut dans le Seigneur.
« Ayant, selon notre devoir de protecteur et à ce cause de la bienveillance et de l'amour que nous c( avons pour l'Ordre des Chartreux, présenté au- (( jourd'hui, aux pieds de notre-Saint-Père, Léon X, « l'élu de la divine providence, les Vénérables Re- (( ligieux, Dom Matthieu, Prieur de la Chartreuse « de Bologne; Dom Louis, Prieur de Mantoue; « Dom Jacques, Prieur de Naples, et Dom Hugon, « Prieur de la Chartreuse de Sainte-Croix à Rome; « nous avons, nous et les susdits Religieux, exposé « à sa Sainteté des faits nombreux sur la vie glo- « rieuse et très sainte du Bienheureux Confesseur « Bruno, premier fondateur et instituteur de l'Or- « dre des Chartreux.
« Le Bienheureux, au moment où la milice chré- « tienne se relâchait de son ardeur, où la charité « et l'amour de Dieu se refroidissaient au milieu des « iniquités du siècle, comme un vaillant général , « réunit et forma une armée nouvelle dans l'Église « pour résister à l'ennemi. Dans cette vigne que le « Seigneur avait plantée de sa droite et qui alors « était ensevelie au milieu des ronces et des épines « du vice, il mit, en intelligent père de famille, un « si grand nombre d'ouvriers fidèles, qu'elle donne « à la sainte Église des fruits, de jour en jour, plus « abondants, et exhale à nouveau le suave parfum « de la sainteté.
« Le multiple modèle de science et de vie réglée, « d'innocence et de pureté que réalisa ce Bienheu- « reux Confesseur a engendré et engendre encore « un grand nombre de disciples, enfants d'adop- « tion, qu'il soutient et sanctifie sans relâche; car si « ses mérites sont l'ornement de l'Ordre des Charce treux, ses miracles en sont l'affermissement. Cet « Ordre, progressant sans cesse de vertu en vertu, (c arrose en même temps de ses sublimes hauteurs « les montagnes elles-mêmes et rassasie la terre du « fruit de ses œuvres. C'est pourquoi, avec les Pri- « eurs sus-nommés et au nom du Révérend Père « François Du Puy, actuellement Général de l'Or- « dre et des autres Vénérables Prieurs, Moines, Mo- « niales, Convers et autres membres du dit Ordre, « nous avons humblement supplié notre seigneur « Pape, pour la gloire du Dieu tout puissant qui se « réjouit des hommages que l'on rend aux saints , « de daigner accorder, dans sa magnificence et sa bé- « nignité apostolique, en l'honneur du Bienheureux « Confesseur Bruno, à cause de ses œuvres très (c évidentes de sainteté et des prodiges de vertu qui « ont paru en lui pendant sa vie mortelle, vertus « qui le font briller dans les cieux d'un éclat perpé- « tuel, et qui sont un sujet de gloire pour l'Ordre « des Chartreux ; nous avons, dis-je, supplié notre c( seigneur Pape de daigner accorder qu'au six occ( tobre, jour où le Bienheureux Bruno, déposant « son vêtement de chair mortelle, s'envola dans la « gloire sans fin, on puisse célébrer chaque année « une fête en sa mémoire et réciter un Office
« solennel dans lequel il soit loué et honoré d'une « manière digne de lui, et que les Chartreux soient « autorisés à faire mémoire de leur saint fondateur « dans tous les OflEices de l'année. Nous avons dece mandé cette faveur quoique le Bienheureux Con- (c fesseur Bruno n'ait pas encore été canonisé, selon « l'usage, par ses prédécesseurs.
« Le très saint Pape et seigneur, Léon X, décla- « rant avoir depuis longtemps beaucoup enten- « du parler de la gloire et de la sainteté du Bience heureux Confesseur Bruno, jugea juste et concc forme à la raison que celui qui avait été orné dé ce si grands dons et de grâces si magnifiques, et ce qui avait reçu du Tout-Puissant un cœur si docile ce pour accomplir ses préceptes et pour garder la loi ce de vie et de sainteté, fût vénéré et honoré par un ce culte digne de lui, maintenant qu'il jouit à jamais ce de la gloire divine.
ce Le seigneur Pape, accédant à nos supplications ce et à celle des Prieurs susdits, ainsi qu'à la deec mande de Dom François, Général de l'Ordre, et ce des Prieurs, Moines, Moniales et autres membres ce du dit Ordre, nous concéda et accorda bénignece ment et favorablement de bouche à bouche que, ce dès lors et à jamais, dans toutes les Maisons de ce l'Ordre, dans ses églises et chapelles, on fît et ce célébrât solennellement au six octobre la fête de ce Bruno. Il décida de plus que l'on devait honorer ce et vénérer son corps et sa mémoire par de dignes ce louanges, en récitant et chantant en son honneur ce un ofi&ce propre et faisant sa mémoire tous les
« jours, nonobstant que le Bienheureux Confesseur a Bruno, n'ait pas été canonisé par ses prédécesseurs.
« Etaient aussi présents le très Révérend Père « en Dieu, Laurent Publius, Cardinal-prêtre de la « Sainte Église romaine, du titre des Quatre-Saints- « Couronnés, et le Révérend Père Amellinus, clerc (c de la chambre apostolique.
« C'est pourquoi, en témoignage de la vérité de (c ce qu'on vient de lire, et pour qu'aucun doute ne « puisse avoir lieu au sujet de cette concession, « nous avons voulu que les présentes fussent sous- « crites par nous et notre secrétaire.
« Donné à Rome, au palais apostolique, le 19 « juillet 1614, en la deuxième année du Pontificat « de notre Pape et seigneur Léon X.
Antoine, Cardinal de Sainte-Praxède et protecteur des Chartreux.
Antoine Testa Verulanus, secrétaire.
En conséquence des faveurs accordées par LéonX à Dom du Puy, Général des Chartreux, et à tous les membres de l'Ordre, les Chapitres Généraux de i5i5 et de i5i6 ordonnèrent que conformément à la permission accordée par le Souverain Pontife, on célébrerait tous les ans et dans toutes les Maisons de l'Ordre, la fête du saint fondateur, avec le [rit solennel 1.
L'autorisation donnée par Léon X ne concernait
< Ordonnances des Chapitres Généraux de i5i5|ct i5i6. Archives de la Grande Chartreuse. — Pièces justificatives, n. 20.
que les Chartreux, mais Grégoire XV étendit ce culte à toute l'Église et ordonna, par une Bulle du 17 février 1623 que TOffice de saint Bruno fût inséré dans le missel et dans le bréviaire romains^. De plus, par un Bref du 3 juillet de la même année, il accorda pour le présent et pour l'avenir une indulgence plénière, à tous les fidèles vraiment pénitents qui s'étant confessés et ayant reçu la sainte communion, visiteraient dévotement une des églises des Chartreux, le jour de la fête du saint fondateur, depuis les premières vêpres, jusqu'au coucher du soleil du jour de la fête et prieraient pour la concorde des princes chrétiens, l'extirpation des hérésies et l'exaltation de la sainte Église-.
Au siècle précédent, les Chartreux avaient été remis en possession de l'Ermitage deCalabre, où était mort leur saint fondateur. Depuis la fin du XII siècle, ce Monastère était tombé entre les mains des Cistersiens^, et au commencement du XVI siècle, il était tenu en commende par le Cardinal d'Aragon, petit-fils du Roi de Naples. Ce prélat, à la sollicitation des enfants de saint Bruno, leur remit ce Monastère, et le Pape Léon X ratifia cette rétrocession par une Bulle du i5 décembre i5i3. Le Souverain Pontife dit, dans cette Bulle, qu'il rend ce Monastère
* Voir la Bulle de Grégoire XV. Pièces justificatives, n. 21. — L'Office concédé par Grégoire XV était semi-double ; il fut élevé au rit double par le Pape Clément X, à la sollicitation de la Reine d'Espagne. Le Bref est du 14 mars 1674
2 Voir le Bref de Grégoire XV. Pièces justificatives, n. 22.
3 Cf. Zanotti op. cit. — De Tracy. p. 91 et sq. Bulle de Léon X. Pièces justificatives, n. 23.
aux Chartreux à cause de leur zèle pour l'observance régulière ^ Le Prieur de Naples, Jean d'Aragon, visiteur de la Province, accompagné du Prieur de Claromonte, son convisiteur, et des Prieurs de Bologne, de Mantoue et de Rome, députés par le Général de l'Ordre, prit solennellement possession du Monastère de Saint-Etienne, le 27 février i5i4. Dès lors cette Chartreuse porta le nom des saints Etienne et Bruno.
Pendant la possession de la Chartreuse de la Tour par les Religieux de Citeaux, la mémoire de saint Bruno était tombée dans l'oubli ; le monument qui était sur son tombeau avait disparu et son épitaphe n'était conservée que par écrit; on ignorait même où reposaient ses ossements. Dieu ne permit pas que le souvenir de son illustre serviteur s'effaçât et que ses restes précieux restassent ignorés. En i5i3, on découvrit, d'une manière providentielle , derrière l'autel de l'église de Sainte-Marie, un coffre sur lequel se trouvait cette inscription : Hœc sunt ossa Magistri Briinonis. Quelques auteurs rapportent qu'un Religieux ayant vu pendant plusieurs jours une lumière extraordinaire briller derrière l'autel, en avertit le père Prieur qui fit exécuter des fouilles en cet endroit, et eut le bonheur de découvrir les reliques du saint fondateur.
A cette nouvelle, la Calabre s'émeut, le peuple accourt de toutes parts; les malades se pressent au-
^ Voir la notice sur la Chartreuse de la Tour, à la VI= partie. Fondations des Chartreux.
tour du tombeau du saint Anachorète ; toutes les infirmités y sont guéries. La foule croissant toujours, on se décide à transporter les restes de saint Bruno dans l'église de Saint-Étienne. Cette translation eut lieu vers les fêtes de la Pentecôte de l'année i5i5, en présence de quatre Prieurs, députés par le Chapitre Général, et fut présidée par l'Abbé deSaint-Rufi.
A la vue des ossements de leur saint fondateur, les Chartreux présents à cette touchante cérémonie tombèrent à genoux, en pleurant, et en louant Dieu. Nulle plume ne saurait redire la joie émue et le bonheur immense des enfants spirituels de saint Bruno, se penchant sur son sépulcre pour apercevoir les restes bénis de ce père qui les avait enfantés à la vie monastique. Du haut du ciel, il répondait à leur pieux souvenir par de suaves bénédictions qui inondaient leurs âmes d'une sainte allégresse. Au son des cloches du Monastère et au chant des Religieux se mêlaient par intervalles les prières, les invocations et les acclamations enthousiastes d'une foule immense, accourue pour vénérer ces saintes reliques. Nul cœur n'était à l'abri des pieux enivrements de ce triomphe de la sainteté.
Un incident fâcheux faillit troubler cette imposante cérémonie. Au moment où les Prieurs délégués furent sur le point de déposer les ossements du patriarche des Chartreux dans le tombeau de marbre blanc disposé sous le maître-autel de l'ÉgUse,
^ Cf. Zanotti, op. cit. p. i6i. — BoUandistes, n. 981. — De Tracy op. cit. p. loi.
Dom Matthieu Végi d'Asti, Prieur de Bologne, refusa de renfermer le chef du Saint dans l'intérieur du tombeau. Aussitôt des murmures et des cris partirent de toutes parts du sein de la foule qui remplissait la vaste enceinte. Tout ce peuple craignait d'être privé du précieux trésor qu'il considérait comme son bien, et pour calmer l'effervescence de cette foule, le Prieur de Bologne fut obligé de promettre publiquement que le chef de saint Bruno ne serait pas enlevé de l'église, mais que les Chartreux désiraient le placer dans un magnifique reliquaire orné de diamants et de pierreries, pour l'exposer plus dignement à la vénération des fidèles ^ On parvint cependant à enlever quelques ossements, de ces saintes -reliques. Le Prieur de Bologne en porta quelques parcelles à la Grande Chartreuse, lors du Chapitre Général de i5i5; le Prieur de la Chartreuse de Fribourg reçut aussi une petite parcelle qu'il réduisit en poussièrepour être distribuée à tous les Ermitages de la province du Rhin dont il était Visiteur; Dom Bloëmenvenna, auteur d'une vie de saint Bruno et Prieur de la Chartreuse de Cologne, fit de même pour la province de Teutonie; la Chartreuse de Paris eut un ossement des doigts. Dom Jacques d'Aragon, Prieur de la Chartreuse de Naples, un des quatre députés, offrit au Révérend Père Dom Du Puy, Général de l'Ordre, un morceau de la mâchoire inférieure avec deux dents. Plus tard, toutes les Maisons de Chartreux possé-
* Dom Bloëmenvenna, op. cit. — Dom Du Creux. Vie de saint Bruno, p. 275-6.
dèrent quelques parcelles des précieux restes de leur patriarche.
On n'a conservé aucun acte authentique de la vérification des reliques de saint Bruno. Cependant cette vérification a du avoir lieu à différentes époques, car si on en croit un auteur anonyme, cité par Dom Du Creux *, le Prieur de la Chartreuse de Saint-Étienne et Saint-Bruno au désert de Calabre apporta, en i634, à la Grande Chartreuse, pendant le Chapitre Général, un bras de saint Bruno, qui est encore conservé aujourd'hui dans cette Maison. Il n''est donc pas étonnant que toutes les Chartreuses possédassent quelques parcelles de ces saintes reliques ; restes* glorieux et bénis à qui le Seigneur a communiqué la puissance et la fécondité.
Dès l'époque de la translation des reliques de saint Bruno, les habitants de la Calabre montrèrent la dévotion la plus vive envers cet illustre serviteur de Dieu. Ils venaient de toutes parts prier à son tombeau, et se fciisaient un pieux devoir de visiter la caverne, peu éloignée de la Chartreuse Sainte-Marie , oià saint Bruno aimait à se retirer pour se livrer, sous l'œil de Dieu, aux exercices de la pénitence et aux douceurs de la contemplation.
« Il s'y fait, dit Dom Du Creux, d'après Dom « Blomenvenna, Prieur de la Chartreuse de Colo- « gne, un concours prodigieux de toutes sortes de « personnes, qui toutes, à en juger par les actes ex-
^ Ibid p. 277
— ibQ —
« térieurs, annoncent le plus grand respect pour ce (c saint lieu, Les uns,avant d'y entrer, se déchaussent, (( d'autres se traînent sur leurs genoux ; ceux-ci en (( baisent le pavé, ou y expriment le signe de la c( croix avec leur langue; ceux-là le raclent afin d'en (( avoir la poussière et en emporter avec eux, com- « me une relique ^ »
Cette caverne n'existe plus, mais sur son emplacement on a élevé une chapelle dans laquelle de nombreux Dèlerins continuent de venir demander, à notre Saint, secours et protection.
Depuis que Léon X a inscrit le nom du fondateur des Chartreux sur les diptyques sacrés, le culte de saint Bruno n'a fait que grandir et sa renommée remplit l'univers. Ainsi s'est réalisée la parole du Livre de la Sagesse : « Comme l'or dans la fournaise, « Dieu l'a éprouvé, et il l'a accueilli comme la vic- « time de l'holocauste, il restera de lui un souve- « nir dans le temps ~. »
Pendant que Bruno repose dans la gloire, son auréole brille sur le monde et son souvenir enfante de nobles et saints dévouements ; il revit au milieu de ses frères et se perpétue par une héroïque et intarissable famille qui compte ses générations par ses saints.
- Sapient. c. m, v. 6.