UNION DE LA VIE ÉRÉMITIQUE ET DE LA VIE CÉNOBITIQUE
— VIE PRIMITIVE DES CHARTREUX. — RÉCITS DE GUIBERT DE NOGENT ET DE PIERRE LE VENERABLE SUR LES SOLITAIRES DE CHARTREUSE. — OUVRAGES DE SAINT BRUNO.
OUR saisir la pensée qui dirigea saint Bruno dans la fondation de la Chartreuse, et pour apprécier le rôle que cet homme de Dieu a joué dans l'Église, il est nécessaire de connaître le milieu dans lequel il a vécu, pensé, agi; de jeter un coup d'œil sur l'état moral de la chrétienté, et de se rappeler les complications funestes dans lesquelles rÉghse se trouvait alors. Sans tenir compte des événements, des tendances et des dangers de ce siècle pervers , il est impossible de comprendre la mission que
notre saint Solitaire a remplie et l'influence salutaire qu'il a exercée sur son siècle.
La corruption, cette grande plaie du xi^ siècle, faisait les plus terribles ravages dans la société. La vie licencieuse et débauchée des principaux monarques de l'Europe, Henri de France, Guillaume d'Angleterre et Henri d'Allemagne , n'était arrêtée par aucun frein. L'Église, avec sa loi divine , les Évêques, avec leurs avertissements et leurs anathèmes, étaient devenus importuns, et ces princes semblaient s'entendre non seulement pour la dominer et l'asservir, mais aussi pour briser et supprimer son pouvoir.
Ce cri de révolte des Rois et des princes avait trouvé -un triste écho dans toutes les classes de la société. Les clercs eux-mêmes avaient été entraînés dans le courant, et l'Église s'afBigeait de l'incontinence du clergé et de la décadence de la discipline ecclésiastique. Les éloquentes apologies de saint Pierre Damien et les héroïques réformes du Pape Grégoire VU avaient été impuissantes pour conjurer le péril. Dans le monde catholique, un grand nombre d'Évêques, de prêtres et de Moines déclaraient hautement que la continence était impossible. Bruno voulut montrer dans sa personne et dans celle de ses disciples, que non seulement la chasteté sacerdotale est praticable , mais que cette vertu, avec ses sacrifices, apporte de douces joies et devient la source de grâces ineffables.
Bruno ne devait pas se contenter d'avoir ainsi
réalisé le type tracé par Grégoire VII, il voulait encore attaquer le mal jusque dans sa racine. La lèpre honteuse qui gangrenait le clergé avait pour cause fatale les investitures laïques. En raison de ce principe de la féodalité : « Le pouvoir est indivisiblement attaché au sol, » le clergé, à cause des fiefs et des propriétés accordés aux Églises par les souverains, les princes et les nobles, devenait feudataire des Rois, ducs, comtes ou grands seigneurs; et des rapports de relevance ou de semouvance s'étaient établis entre les possesseurs de ces fiefs ecclésiastiques et leurs suzerains. Les Évêques et les Abbés nouvellement élus devaient prêter hommage-lige au prince et celui-ci leur accordait l'investiture de leurs bénéfices par la crosse et l'anneau ; et comme tout pouvoir dérivait des terres possédées, on voulut faire découler de la même source la puissance ecclésiastique et rendre le souverain du fief, maître de l'évêché, du Monastère, de l'Église. Ce qui, dans le principe, devait être une condition et une garantie d'indépendance et de protection , était devenu une cause de lutte et d'asservissement.
L'Église ne pouvait subir ce joug et abandonner son droit d'élection, sans abdiquer son autorité. Elle employa donc à sa défense les armes que le Christ a mises dans ses mains, mais rien ne put arrêter l'esprit de révolte et de folle oppression qui s'était emparé des princes. Ils continuèrent leur œuvre impie contre l'Eglise, et vendirent les évêchés , les bénéfices et les dignités
ecclésiastiques aux plus offrants, et par là même, aux plus indignes. Les souverains, en agissant ainsi, étaient persuadés de ne pas rencontrer, dans ces clercs, qu'ils avaient élevés aux honneurs et qui leur étaient inféodés, des défenseurs des droits de l'Église, et surtout des censeurs de leur vie licencieuse et débauchée. L'incontinence et la simonie s'établissaient ainsi sous la protection des despotes qui gouvernaient l'Europe.
Le danger de ces abus et de ces violences avait depuis longtemps vivement frappé la haute intelligence de Bruno, et il avait résolu de s'opposer, autant qu'il le pouvait, au torrent qui menaçait de faire disparaître les antiques constitutions de l'Église. Il admettait que l'on devait rendre à César ce qui appartient à César, mais en retour il voulait que le pouvoir civil ne vînt pas s'immiscer dans les choses de Dieu. Déjà nous l'avons vu dénoncer, au Légat du Pape, l'Archevêque Manassès le simoniaque ; bientôt nous le retrouverons encore sur la brèche, pour défendre l'Église contre l'arbitraire des princes qui voulaient se substituer au libre suffrage du clergé et du peuple ; nous le verrons lutter victorieusement pour rendre, à l'Épouse du Christ, cette liberté qui avait été son apanage séculaire et providentiel. En attendant, à cette avidité sans frein qui poussait tant de clercs à acheter honteusement les suffrages pour obtenir des bénéfices, au désir de posséder de riches revenus et de mener une vie sensuelle, il oppose la pauvreté volontaire, l'abstinence perpétuelle et le
détachement des biens de ce monde que pratiquaient ses disciples. Lui-même n'avait-il pas déjà donné l'exemple du mépris des richesses et des honneurs en refusant l'archevêché de Reims, n'avait-il pas dédaigné les biens terrestres pour les douces joies de la pauvreté ?
En établissant sa Communauté, Bruno voulait encore remédier à deux autres fléaux de cette époque: l'ignorance qui se répandait partout dans le clergé, et la famine qui décimait les peuples.
A l'ignorance, il oppose l'obligation pour ses Religieux d'étudier les lettres divines et humaines, de s'instruire dans toutes les branches des sciences religieuses, de transcrire, coUationner, et corriger les vieux manuscrits et de sauver ainsi de l'oubli les chefsd'œuvre soit chrétiens soit profanes. Lui-même montre l'exemple. En dehors de la méditation et de la prière, et malgré le temps qu'il consacre à l'accomplissement de ses devoirs de Supérieur, il n'abandonne pas ses études, et trace ses lumineux commentaires qui sont parvenus jusqu'à nous et resteront comme un monument de son génie et de sa piété.
Au fléau de la famine, Bruno oppose l'aumône. Il veut que ses disciples vivent de privations, même dans l'abondance, afin de pouvoir venir efficacement au secours des malheureux torturés par la faim ou rançonnés par les princes et leurs hommes d'armes. Puis, pour prévenir le retour de disettes dont la France éprouvait alors périodiquement les effets, il donne l'exemple du travail, prend en main le hoyau
et la bêche, rend à la culture les terres en friche, s'occupe de l'élevage du bétail et développe la production. N'était-ce pas rendre à son siècle un service d'une portée inappréciable ?
La pensée intime du pieux fondateur fut comprise par un certain nombre d'âmes d'élite qui se réjouirent, devant Dieu de l'arrivée de cette blanche tribu d'Anachorètes au milieu des montagnes abruptes et sauvages du Dauphiné. L'impression produite dans les esprits fut telle qu'elle a laissé une trace ineffaçable dans l'histoire de la contrée. Plusieurs écrivains rapportent que les actes de cette année-là ne portaient pour toute date que ces mots:« L'an que l'Ermite est pemi^.:» Bientôt, sous les auspices de TÉvêque de Grenoble, des Abbés et des gentilshommes du voisinage vinrent trouver Bruno et voulurent participer à la nouvelle fondation, en lui abandonnant quelques portions de territoire ou en lui faisant des largesses.
Un auteur Chartreux nous donne quelques détails sur la construction du Monastère primitif élevé par les soins de l'Évêque de Grenoble. Construction bien modeste, sans doute, puisqu'elle était a tout en bois, » mais, de l'avis du vénérable Anachorète, « trop somptueuse et presque inutile. » En dehors de l'église, qui était située à l'endroit même où se trouve actuellement la chapelle de Notre- Dame-de-Casalibiis^ saint Hugues « fit construire
^ Chorier, Guy Allard, etc. ap. La Grande Chartreuse par un Chartreux, p. 35.
« un petit cloître avec salle capitulaire et réfec- « toire, une hôtellerie pour les étrangers, ^ des « cellules composées de trois pièces, ^ à savoir: « une chambre de travail avec une cuisine, une « chambre à coucher avec oratoire et un ate- « lier; ces cellules étaient séparées l'une de l'au- « tre par un espace d'environ cinq coudées et « reliées entre elles par une galerie couverte : c'é- « tait le grand cloître, assez commode, dit Gui- « bert de Nogent, et qui venait presque jusqu'au « pied du rocher, à côté de la fontaine ^ dont les « eaux étaient conduites dans chaque cellule par « un canal en pierre^. » Ce Monastère, bâti sur un modèle tout nouveau, servit de type à toutes les Chartreuses qui furent construites dans l'avenir.
La première Charte de fondation du Couvent de la Grande Chartreuse est d'un grand intérêt : elle nous fait connaître les noms des bienfaiteurs et les limites de la propriété cédée à saint Bruno et à ses compagnons. Elle dit :
« Puisque la grâce et la miséricorde de la saince te et indivisible Trinité nous porte à penser à « notre salut, en nous rappelant notre état et les
< Dom Guigues. Consuetudines. Dom Innoc. Le Masson. Annales, cit.
2 Semper solus ero., cella retinente trimembri., dit le Chartreux Nigellus dans son Spéculum. Ce poète écrivait au milieu du XIP siècle.
3 Fons non longé à cellis. Ex Antiq. Ms. Montis Dei, cité par Dona Le Coulteux, ad ann. 1084.
'' La Grande Chai-treuse par un Chartreux, p. 25.
« chutes inévitables de cette vie si fragile, pen- « dant laquelle nous multiplions nos péchés sans « nombre, nous avons pris la résolution d'échan- « ger les biens temporels pour les biens célestes (( et d'acquérir l'héritage éternel au prix des biens « périssables, ne voulant pas nous exposer au « double regret de subir à la fois les misères et « les travaux de cette vie et les douleurs éternelce les de l'autre vie.
« C'est pourquoi. Maître Bruno et ses Frères « étant venus chercher une solitude pour l'habi- « ter et pour s'y livrer au service de Dieu, un « vaste désert leur a été cédé par moi Humbert « de Miribel, Odon mon frère et les autres perce sonnes qui ont, ou prétendent avoir, des droits « sur le dit désert, savoir : Hugues de Tolvon ; c( Anselme Garcin ; Lucie et ses fils Rostang , « Guigues, Anselme, Ponce et Boson, qui se « sont rendus au désir de leur mère ; Bernard « le Lombard avec ses fils ; enfin, Dom Séguin, « Abbé de la Chaise-Dieu, du consentement de « ses Moines, ont cédé aux Frères susnommés « tous les droits qu'ils prétendaient avoir.
« Les limites de la solitude que nous avons « donnée passent au-dessous de l'endroit appelé « La Cluse, suivent la roche qui ferme la vallée « à l'orient, en suivant la crête qui clôt et divise « Combe-Chaude et qui s'étend jusqu'au milieu « du rocher qui est au-dessus des Borghèses ; « ensuite, une autre crête aride qui va en des- « cendant jusqu'au rocher de Bovinant -, de là
« une autre crête qui descend, en forme de pré- « cipice, de Bovinant vers la roche qui est au- « dessus de la FoUie ; ensuite, le rocher qui va « de la Follie à la montagne d'AUiénard, et qui, « de l'AUiénard, descend vers la Morte, du côté « de l'occident, jusqu'au rocher de Cordes, qui c( se prolonge vers Perthuis. Les limites suivent « ensuite une crête de rochers jusqu'à la rivière (( qu'on appelle Guiers-Mort, lequel sert de li- « mite jusqu'à La Cluse.
« Si quelque personne puissante ou autre s'ef- « force d'annuler en tout ou en partie cette do- « nation, qu'elle soit considérée comme coupable « de sacrilège, séparée de la communion des fidè- « les et brûlée par le feu éternel, si elle ne revient « pas à résipiscence et ne répare pas le domma- « ge causé.
« La dite terre, avec ses limites ainsi désignées, « a commencé d'être habitée par Maître Bruno « et ses compagnons, l'an de l'Incarnation du « Seigneur mlxxxiv, le quatrième de l'épiscopat « de Hugues, Évêque de Grenoble, qui approuve « et confirme la donation faite par les personnes « susnommées, de même qu'il abandonne tous les « droits qu'il pourrait avoir sur cette propriété.
« Témoins: Hugues, doyen; Jean de Podion; « Guigues Rostan, de Lanz ; Gauthier Buéte ; (c Pierre et Gilbert ; Albert et Aldéléme -, Pierre « et Richard.
« La présente charte a été lue à Grenoble, dans « l'église de la Bienheureuse et Glorieuse Marie
« toujours Vierge, la quatrième férié de la deu- (c xième semaine de l'Avent, en présence dudit « seigneur Hugues, Évêque de Grenoble, de ses « chanoines et de beaucoup d'autres personnes, (c tant prêtres que clercs assemblés au saint sy- « node, le cinq des ides de décembre ^ »
Grâce à la noble générosité des premiers bienfaiteurs du nouveau Couvent, les cabanes faites à la hâte avaient été remplacées par une église, un cloître, des cellules, en un mot par un Monastère avec tous les lieux réguliers. Selon l'usage de Tépoque, cette construction , comme nous l'avons déjà dit, fut élevée en bois; la forêt voisine procura tous les matériaux nécessaires. L'église- seule fut bâtie en pierre, et mise sous l'invocation de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Saint Hugues la consacra au mois de mars de l'année 10853.
Un p2u à récart du nouveau Monastère, près de la source miraculeuse dont nous avons parlé, Bruno fit élever un modeste oratoire, dans lequel il aimait à aller se recueillir, prier et méditer. Placé sur un rocher escarpé qui s'avance en forme de promontoire, cet oratoire n'était accessible que par
^ Charte de fondation, aux pièces justificatives, n.2 —
Les RoUandistes font remarquer que cette Charte, portant seulement la date du neuf décembre, sans autre désignation, doit être de 1086 ; parce que le cinq des ides de décembre tombait, en cette année, la quatrième férié de la seconde semaine de l'Avent.
^ Cette église occupait l'emplacement où se trouve aujourd'hui la chapelle de Notre-Dame de Casahbus.
^ Dom Le Coulteux. Annales Ordinis Cartiisiensis. Ms.
un seul côté et semblait être une nouvelle solitude dans la profonde solitude de Chartreuse. De nos jours, ce coin du Désert des montagnes dauphinoises a conservé son aspect triste et sauvage. On ne voit autour de soi que gigantesques sapins, pentes abruptes et ravinées, blocs énormes de rochers détachés des hautes montagnes environnantes et à peine recouverts par les lichens et les fougères. Devant ce spectacle, grandiose dans son horreur, l'âme vivement impressionnée est naturellement portée à la méditation et au recueillement.
A cause des nombreuses transformations de cet oratoire, ^ on peut difficilement préjuger ce qu'il fut à son principe. Quelques auteurs prétendent que saint Bruno avait trouvé, en cet endroit, une grotte naturelle dans l'infractuosité du rocher. Toutefois l'inspection des lieux ne permet pas de s'arrêter à cette hypothèse. Il parait plus probable que ce fut un petit abri bâti en pierre et voûté en berceau, pour couvrir l'autel, l'entrée restant entièrement dégagée et à ciel ouvert. Ce réduit pouvait représenter une grotte, mais avait été fait de main d'homme 2. D'après des notes manuscrites attribuées au Révérend Père Dom François Maresme, le vieux mur du fond de l'o-
^ L'oratoire de Saint-Bruno fut respecté par l'avalanche de II 32. Réparé dans le courant du xv^ siècle, et rebâti presque entièrement, en 1640, par Jacques Danès de Marly, Évêque de Toulon, il fut de nouveau restauré en 181 6.
2 Cf. F. de Saint-Andéol, l' Archéologie au Monastère de la Grande Chartreuse.
ratoire et la voûte qui protégeait l'autel furent conservés « comme une pieuse relique » dans la reconstruction de cette chapelle par Jacques Danès de Marly, Évêque de Toulon, en 1640.
L'Autel de l'antique oratoire de saint Bruno existe encore à l'endroit où il avait été placé primitivement. D'après la tradition, il avait été consacré par saint Hugues, et le patriarche des Chartreux y offrait souvent le saint sacrifice. Cet autel est formé d'une longue table supportée par deux montants ; le tout en marbre gris foncé, tiré sans doute d'une des carrières des montagnes environnantes et simplement taillé à la pointe du marteau.
Saint Hugues, qui avait su apprécier la sainteté de ces nouveaux Anachorètes, venait souvent chercher, près d'eux, un repos dont son âme était avide, se retremper dans les exercices de la vie contemplative et puiser une force nouvelle pour supporter les fatigues de son laborieux ministère. Parfois il semblait même y oublier son diocèse ; alors Bruno était obligé de lui rappeler ses devoirs envers son troupeau et de le renvoyer dans sa ville épiscopale ; ite ad opes, lui disait-il : allez prendre soin de vos brebis. Ce vénérable prélat, désireux de conserver aux pieux Solitaires de Chartreuse leur profond recueillement, prit les moyens nécessaires pour qu'aucun bruit du monde ne vînt les distraire dans leurs prières et leurs entretiens célestes ; il fit défendre, sous peine d'excommunication, la pêche, la chasse
et le pâturage dans leur domaine*. Les femmes n'eurent pas même le droit de passer dans Tenceinte du territoire qui leur avait été concédée C'est pourquoi saint Hugues fit construire une maison fortifiée, à l'entrée du pont qui donnait accès au Désert, du côté du village dé Saint- Pierre de Chartreuse. Dom Guignes dans ses Coutumes consa.cvQ. un chapitre spécial au gardien du pontet du donjon bâtis par l'Évêque de Grenoble''.
Dans sa profonde humilité, saint Bruno ne voulut pas se constituer le supérieur de ses compagnons, mais il était considéré comme tel par les nouveaux Solitaires, au-dessus desquels le plaçaient d'ailleurs sa science, sa piété et son grand amour pour la pénitence et la mortification. Pleins de confiance dans sa sagesse, ils étaient heureux de suivre ses exemples et de se laisser diriger, par ses conseils, dans la voie de la perfection.
Toutes les Règles que les fondateurs d'Ordres religieux avaient données jusque-là, concernaient d'une manière toute particulière ou la vie cénobitique, ou la vie érémitique; Bruno prit dans chacune de ces Règles, particulièrement dans celle de saint Benoît^, ce qui lui paraissait propre au gen-
1 Boll. Act. SS. cit., n. 5o3.
2 Cette défense est libellée dans une Charte du mois de Juillet 1084. Mabillon, de re diplomatica, lib. lxvi. n. 63, circa finem.— Dom Guigues. Cartusien. Consuetiidines. Cap. XXI. -^ Pièces justificatives, n. 3 .
•^ Consuetudines. Cap. lxiv.
•'' Le Pape Pascal II, dans une Bulle accordée à Lanvin, Prieur de Calabre et successeur de saint Bruno, constate que
— Sire de vie qu'il méditait, et en forma un ensemble. Toutefois, il ne voulut rien écrire et se contenta de former ses disciples en leur montrant Texemple*. Il était le premier à obéir à la Règle qu'il avait donnée à ses frères, et il se montrait observateur fidèle de la discipline monastique. Rien, dans les observances, n'était pour lui de peu d'importance. Esclave du devoir, il accomplissait avec la plus scrupuleuse exactitude les actes les plus ordinaires et les prescriptions les moins importantes de la Règle. Ce moyen lui suffit pour établir dans sa Communauté la discipline la plus édifiante. Ses successeurs ne laissèrent eux-mêmes aucune Règle écrite, et il nous serait impossible de donner un exposé exact de la vie édifiante des premiers habitants du Désert de Chartreuse, sans les récits de deux hommes célèbres de cette époque: Guibert, Abbé de Nogent, qui écrivait en 1 104, et Pierre le Vénérable-, Abbé de Cluny, qui alla visiter la Chartreuse dans le premier siècle de sa fondation. Guibert décrit ainsi la vie des Solitaires du Désert de Chartreuse ^ ;
les Chartreux suivaient la Règle de Saint Benoît. Eugène III, dans les privilèges de la Chartreuse de Mont-Dieu, dit : « ut Ordo monasticus secundùm Beati Benedicti Regulam, normam quoque et Institutiones Fratrum Cartusiensium perpetuis ibi temporibus inviolabiliter conservetur. » Cf. Boll.Act. cit. n. 489 et sq.
^ Dom Inn. Le Masson. Annales Ordinis Carliisien. t. i. lib. I, cap. ni. n. 3.
2 Pierre le Vénérable fut Abbé de Cluny, de 1121 à 11 56.
3 Tractatus de Vita sua, lib. X, cap. x et xi. ap. Migne. Patrologie latine, t . i56.
« Leur église est bâtie près du sommet de la « montagne ; ils ont un cloître assez commode, « mais ils ne demeurent pas ensemble comme les « autres Moines; chacun a, autour du cloître, sa « cellule, où il travaille, prend son repos et sa réfec- « tion. Le dimanche, ils reçoivent, des mains de « l'économe, le pain et les légumes nécessaires pour
« la semaine Une fontaine leur fournit, par
« des canaux qui vont aboutir à toutes les cellules, « de l'eau pour boire et pour les autres usages. Les « dimanches et les jours de fête solennels, ils man- <c gent du fromage et du poisson, lorsque des person- (f nés pieuses leur en donnent ;car ils n'en achètent « pas . . . Quand ils boivent du vin, il est si trem- (c pé qu'il n'a aucune force, à peine est-il meilleur a que l'eau .... Ils portent le cilice sur la (c chair, leurs autres habits sont assez minces^.
« Ils sont gouvernés par un Prieur ; l'Évêque de ff Grenoble, qui est très pieux, leur sert d'Abbé . . « Ils cultivent peu de terre pour le blé, mais « ils ont beaucoup de troupeaux dont la vente sert « pour leur subsistance. Il y a, au bas de la mon- « tagne, une demeure où se trouvent vingt laïques « qui font valoir avec fidélité les biens dont on « leur donne l'administration. Ils ont soin des affai- « res temporelles, tandis que les Religieux ne « s'appliquent qu'à la contemplation . . . Ces « Ermites sont si fervents et si unis à Dieu , (c qu'ils ne s'éloignent pas de leur Institut . . .
^ Le texte porte : « Cœterarum vestium multa tenuitas . »
(c Quoiqu'ils soient pauvres ils ont cependant une (( riche bibliothèque, de telle sorte qu'ils semblent « travailler avec d'autant plus d'ardeur à acquérir « la nourriture qui ne périt pas, qu'ils ont moins « de celle qui est périssable. »
L'Abbé de Nogent parle ensuite du grand nombre de conversions que l'exemple de ces pieux Solitaires opéra dans le royaume de France, et du désir exprimé par de puissants personnages de posséder des Moines du Désert de Chartreuse dans leurs provinces. Le même écrivain rapporte que le comte de Nevers étant aller visiter ces Solitaires, fut vivement impressionné de l'état de pauvreté dans lequel vivaient les disciples de saint Bruno. Il leur envoya des pièces d'argenterie d'une grande valeur, mais ces pauvres volontaires, tout en remerciant le comte de sa générosité, refusèrent ses présents et n'acceptèrent que des feuilles de parchemin : la transcription des livres étant une des occupations de prédilection de ces saints Anachorètes^.
Un auteur Chartreux fait les réflexions suivantes sur la pauvreté des premiers habitants du Désert de Chartreuse : « Effectivement, Bruno et ses compagnons vivaient à Tétroit : des personnes charitables leur avaient donné d'immenses forêts, ils élevaient des troupeaux assez considérables; mais troupeaux et forêts rapportaient bien peu, puisque six cents ans plus tard, un des annalistes de notre
^ Ibid.
Ordre ', parfaitement renseigné, nous dit qu'à la fin du dix-septième siècle, malgré tant d'améliorations, la vente des bestiaux et des bois rapportait à peine six mille livres par année. Au temps de saint Bruno, ces revenus étaient encore bien plus faibles, et il fallait entretenir dans un désert stérile et de si difficile accès treize Moines, seize Convers, quelques domestiques ; recevoir un grand nombre de visiteurs et secourir le plus généreusement possible les pauvres mendiants et les indigents des villages voisins. « Ceux qui connaissent, écrivait Dom Guice gués, en 1127, les lourdes charges qui pèsent sur « nous, s'étonnent que nous ne soyons pas réduits « à la mendicité-. »
Pierre le Vénérable, qui avait visité la Chartreuse du Dauphiné, donne des détails plus circonstanciés sur la vie primitive des enfants de saint Bruno.
« Pour soumettre la chair, écrit-il, et dompter « la loi des membres qui lutte contre la loi de l'es- « prit, ils matent leur corps par de durs cilices, « ils l'affligent, l'exténuent et le dessèchent par des j) jeûnes continuels et rigoureux.
« Ces Solitaires ne mangent jamais de chair, « même lorsqu'ils sont malades ; ils se nourrissent « d'un pain grossier ; leur vin est aussi faible que (( de l'eau. Ils n'ont que rarement du poisson, car (( ils n'en achètent pas, et ce n'est qu'autant qu'on (c leur en donne qu'ils en font usage. Les diman-
^ Dom Inn. Le Masson. Annales, p. 55.
- Consiietudines. cap. xx. ap. La Grande Chartreuse, op. cit., p. 26 et 27.
« ches et les jours de fêtes sont les seuls jours « où ils peuvent manger des œufs ou du fro- « mage. Ils n'ont pour nourriture, le mardi et le « samedi, que des herbes cuites ou des légumes ; « leur abstinence est si rigoureuse le lundi, le « mercredi et le vendredi, qu'ils n'ont que du pain « et de l'eau. Ils ne font qu'un seul repas par « jour, excepté aux octaves de Noël, de Pâques « et de la Pentecôte, et à quelques autres fêtes, « et alors ils viennent au réfectoire le matin et « le soir.
« Leurs vêtements sont si courts, si vils, si hé- « risses de poils, qu'ils font peine à voir ; ils veu- « lent par là éloigner toute vaine gloire. Ils por- « tent, pour mortifier leurs corps, de durs et âpres « cilices. Leurs jeûnes sont presque continuels. Ils « chantent, aux fêtes solennelles, tout l'Oâice dans « l'église 1, mais aux autres jours ils ne se rasce semblent au chœur que pour Matines et Vêpres, « et disent les autres Heures dans leurs cellules, « au son de la cloche. Ils sont fort recueillis, ré- (( citent l'Office les yeux baissés vers la terre, le « cœur fixé au ciel; montrant et par la gravité de « leur maintien et par le son de leur voix et par « l'expression de leur visage, que tout en eux, tant « l'homme intérieur que l'homme extérieur, est ab- « sorbe en Dieu.
' L'auteur fait erreur, en mettant les Compiles au nombre des Heures que les Chartreux disent au chœur, dans les fêtes solennelles. Dans les Coutumes de Dom Guigues, on lit : (( Ijî cellis semper Completorium dicimus. » Telle est encore la pratique des Chartreux.
« Les Chartreux pratiquent un grand désinté- « ressèment ; ils ne veulent rien posséder au delà « des limites qu'ils se sont prescrites. Ils nour- « rissent des bœufs, des chèvres et des brebis pour « pourvoir à leur subsistance ; ils ont même déter- « miné le nombre de leurs bestiaux, pour ne pas « s'enrichir. Ils sont, dans leurs maisons, douze « Moines, plus le Prieur ; ils ont dix-huit Convers, « et ils ont statué n'être pas d'avantage dans leurs « Monastères. Ils ont de plus quelques domesti- « ques pour les travaux de leur maison. Ils s'ap- « pliquent au silence dans leur cellule, ou à la « lecture, ou à la prière, ou au travail des mains, « surtout à copier des manuscrits ^. »
On voit, par ces extraits de Guibert de Nogent et du vénérable Abbé de Clunj^, que saint Bruno et ses disciples renouvelèrent, dans le xi'= siècle, les mortifications et les austérités des Solitaires des premiers siècles de l'Église. Mais, nous devons remarquer que l'antiquité ne nous fournit aucun exemple de ce genre de vie qui, tout en réunissant les avantages de la vie cénobitique et de la vie érémitique, en écarte les inconvénients.
Dans le silence de leurs cellules, les Chartreux, cachés et comme ensevelis dans une impénétrable solitude, se livraient à la contemplation et étudiaient surtout l'Écriture Sainte et les Pères de l'Eghse. De plus, ils copiaient et coUationnaient les différents manuscrits qu'ils pouvaient se procurer,
^ Pierre, Abbé de Cluny. Tractatus de miraculis ; lib. ]i. cap. 28.
et, par ce travail ingrat, contribuaient à conserver la pureté du texte de la Bible et des écrits des Pères. Bruno guidait ses compagnons dans leurs études ; mais parfois, nous apprend une tradition que le docte Mabillon n'a pas craint d'admettre, il sentait le besoin de se retirer dans une solitude plus profonde encore afin d'être entièrement seul avec Dieu. Alors il s'enfonçait dans l'épaisseur de la forêt^et méditait de longues heures devant un rocher sur lequel on peut voir encore les vestiges d'une croix grossièrement taillée dans la pierre.
Les pensées de sa haute intelligence, les affections de son cœur sensible et ardent n'avaient qu'une direction unique, l'amour et la bonté de Dieu. La puissance de réflexion qu'il développait dans ses incessantes contemplations, le portait à une perception plus profonde des mystères de la foi. Dans la sublimité de ses méditations, le pieux Anachorète passait des jours et des nuits sans que rien pût le détourner de ses hautes pensées. L'étude de la Sainte Écriture faisait surtout ses délices, et il employait toutes les ressources de son intelligence à éclaircir, par les lumières de la raison, les points qui semblaient obscurs.
Selon l'opinion générale, ce fut pendant les premières années de sa retraite au Désert de Chartreuse que saint Bruno écrivit, ou tout au moins mit la dernière main à son Commentaire sur les Psaumes. Après avoir expliqué ce qu'on en-
* « In alhim locum maxime horridiim secedere consueverat.» Mabillon. Annal. Benedict. t. v. p. 2o3.
tend par Psautier et quels sont les divers sens à distinguer dans les Psaumes, il s'attache, d'une manière toute particulière, au sens mystique, sans toutefois négliger le sens littéral et le sens moral. D'après lui, le sens mystique est celui que le Saint-Esprit a surtout en vue dans les Psaumes: c'est-à-dire, Jésus-Christ et son Église. Il n'explique pas de suite chaque verset, mais il en fait une espèce d'analyse, donne le sens général du Psaume, et a recours souvent au texte hébreux pour mieux expliquer celui de la Vulgate. Pour donner le sens avec plus d'exactitude, il consulte aussi les plus savants interprètes, surtout saint Jérôme et saint Augustin. Dans certains endroits, il cite également saint Prospère et Tertullien.
Rien de plus solide, de plus lumineux et de plus concis que cette étude qui dénote une connaissance approfondie des Pères. L'Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, fait le plus grand éloge de ce Commentaire. « Quiconque, dit-elle, se douce nera la peine de le lire avec une médiocre « attention, conviendra qu'il seroit très difficile de « trouver un écrit en ce genre qui soit tout à « la fois plus solide et plus clair. Si l'on en avoit « pris plus de connoissance, on en auroit plus « d'usage; et il n'auroit pas été aussi négligé qu'il ce a été jusqu'ici. On l'auroit regardé comme très « propre à donner une juste intelligence des Psau- « mes. On y reconnoit aisément un auteur ins- « truitde toutes les sciences et rempli de l'Esprit de
« Dieu Il est admirable dans t&ut le cours
« de son Commentaire, mais il l'est principalement « lorsqu'il développe les mystères de Jésus-Christ « et qu'il explique un endroit des Psaumes par un « un autre texte de l'Écriture Sainte. Son style
« est concis, simple, nerveux, clair et net
« . . Il serait à souhaiter que cet ouvrage fût entre « les mains de tous les fidèles et particulièrement « des personnes consacrées à la prière publique*. » Saint Bruno écrivit aussi, vers le même temps, un Commentaire sur les Épîtj^es de Saint Paul . Il met à la tête de chaque Épître, un prologue et quelquefois deux, pour en expliquer le sujet et faire connaître les personnes à qui elle s'adresse; puis d'une manière aussi claire que précise, il commente le texte et s'efforce de rendre plus sensibles les points de doctrine qui y sont contenus. Cet ouvrage est écrit dans le même genre que le Commentaire sur les Psaumes ; c'est la même méthode et le même style -.
^ Hist. littér. t. ix, p. 245-246. — Le Commentaire sur les Psaumes , de saint Bruno, a été publié pour la première fois à Paris, par Josse Bade, en i523, d'après un manuscrit communiqué par Dom Guillaume Bibauce, Général de l'Ordre des Chartreux. Dom Théodore Petreius (de la Pierre) Chartreux, en donna une nouvelle édition, infolio, à Cologne, en 161 3. Une troisième édition parut encore dans cette ville, en 1640.
^ Le Commentaire de saint Bruno, sur les Épîtres de saint Paul, a été imprimé pour la première fois à Paris, en iSog; puis dans les éditions des œuvres de notre Saint, en i523, 161 3, 1640. — Cf. Glosarius Brunonis Heremitce super Epistolas B. Pauli Apostoli^ copié par Mabilion sur un très ancien manuscrit.
Bruno, au milieu de ses saintes études et de son commerce intime avec Dieu, avait trouvé le bonheur. Il était heureux de voiries Solitaires de Chartreuse, dociles à ses avis, s'avancer à grands pas dans le chemin de la perfection, et enflammés de l'amour divin, offrir au Seigneur leurs prières, leurs jeûnes et leurs mortifications pour le salut de la société. La Providence ne voulait pas cependant que Pâme ardente et l'intelligence d'élite de Bruno fussent uniquement concentrées dans le Désert de Chartreuse . Elle lui réservait un théâtre plus étendu, une destinée plus glorieuse ; elle allait le mettre en relief, pour mieux faire comprendre au monde l'œuvre éminemment sociale qu'il venait de fonder, et lui donner les moyens de se dévouer à la grande cause qu'il avait déjà défendue avec tant d'énergie: l'honneur et la liberté de l'Église.
CH^Tir%E CINQUIÈME
SUCCESSEURS DE GREGOIRE VII. — LE PAPE URBAIN II AP- PELLE PRÈS DE LUI BRUNO. DOULEUR DES SOLITAIRES DE
CHARTREUSE. — DÉPART POUR ROME. — RÉCEPTION AFFECTU- EUSE DU SOUVERAIN PONTIFE. — DISPERSION ET RETOUR DES
DISCIPLES DE BRUNO. LETTRE d'uRBAIN II A SÉGUIN ABBÉ