‹ Saint Bruno et l'ordre des chartreux [microform]Chapitre 9 sur 387 · DE LA CHAISS-DIEU. RÉTROCESSION DE SÉGUIN. LANDUIN · texte numérisé non relu

DE LA CHAISS-DIEU. RÉTROCESSION DE SÉGUIN. LANDUIN

PRIEUR DE CHARTREUSE — ROLE DE BRUNO A LA COUR PON- TIFICALE. — IL REFUSE l'archevêché DE REGGIO.

E schisme qui depuis 1080 avait fait invasion dans l'Église, était triomphant.

L'antipape Guibert, Archevêque déposé de Ravenne, intronisé sur le siège de saint Pierre, sous le nom de Clément III, par l'Empereur d'Allemagne, Henri IV, était soutenu par les armées de son puissant protecteur et prétendait dicter ses lois à toute l'Église. Déjà yiçtorjllj^ successeur de Grégoire VII, était mort victime du devoir, 16 septembre 1087, lorsque Otton de Châtillon, ancien élève de saint Bruno, fut promu au souverain pontificat, sous le nom d'Urbain II, en 1088.

Sur le point de mourir, Grégoire VII avait réuni les Cardinaux et un certain nombre d'Évêques qui lui étaient restés fidèles, les avait suppliés de ne pas perdre de vue les dangers qui menaçaient l'Église, et de ne donner la tiare qu'à un homme dont le caractère serait à la hauteur des circonstances critiques du moment. Il avait même désigné à leur choix, Didier, Abbé du Mont-Cassin, Otton Évêque d'Ostie, et Hugues Archevêque de Lyon. Tous trois avaient été les instruments fidèles de sa pensée, l'appui constant et inébranlable des décisions prises pour sauvegarder l'indépendance de l'Église.

Après la mort de l'immortel Grégoire, les Cardinaux avaient élu Pape, Didier qui prit, comme nous l'avons vu, le nom de Victor III; mais ce saint Abbé ne tint le souverain pontificat que peu de temps, et le Sacré Collège nomma pour lui succéder, 12 mars 1088, Otton, désigné par plusieurs historiens sous le nom d'Odon ou d'Eudes, originaire de Châtillon-sur-Marne, de la famille des Lagerii. Avant son intronisation, le nouveau Pontife avait été successivement chanoine de Reims, Prieur de Cluny, Évêque d'Ostie, et Cardinal.

Aussitôt que Bruno connut l'élévation de son ancien élève au souverain pontificat, il s'empressa de le reconnaître, et , de nouveau, se déclara ouvertement contre l'antipape Guibert. Entre ces deux élections, il avait de suite discerné où étaient la vérité, la justice, toutes les conditions de légitimité. En acclamant Urbain II, il proclamait un principe, la

liberté religieuse, tandis que dans Guibert il ne voyait que la pression anormale de la puissance séculière sur l'Église.

Urbain II, décidé à continuer l'œuvre de Grégoire VII, comprit la nécessité de s'entourer d'hommes éminents et énergiques. Persécuté par l'Empereur et l'antipape, en proie à toutes les tristesses que la vue des maux de l'Église causait à son cœur, le nouveau Pape, qui autrefois avait su apprécier la haute sagesse et la rare prudence de son ancien maître, écrivit à Bruno une lettre pressante par laquelle il lui mandait de quitter sa solitude et de venir à Rome pour lui prêter assistance, « ad Sedis Apostolîcœ servitiumy). Il comptait que les conseils du pieux Solitaire lui seraient de la plus grande utilité pour pacifier et gouverner l'Eglise*. 1090.

Le péril était en effet imminent : Non seulement le pouvoir temporel du Souverain Pontife était me- I nacé par les menées de l'Empereur qui prétendait I entraver l'Église dans les liens de la féodalité, ' mais de plus, l'autorité spirituelle du Vicaire de Jésus-Christ était attaquée par Guibert qui, docile instrument entre les mains d'Henri IV, servait les projets ambitieux et despotiques de ce monarque, contre la liberté et l'indépendance du Saint- Siège. Il fallait un homme énergique pour lutter

^ Anonymus. De Institutione Ordinis Cartiisiensis^ ap. Tromby. op. cit. — Labbe, Bibliotheca. t.i, p. 638. — Surius. Acta SS. t. V, cap. xvi, xix . — Antonius Pagius. Critic. in Annal. Baronii, ad ann. logS. t. iv, n. 8 — Mabillon. Annal. Benedict . , t.v , lib. lxvii, n. xcii .

contre ces deux ennemis, et continuer les réformes de Grégoire VII. C'est pourquoi Urbain II, Jetant les yeux sur Bruno, lui ordonna de quitter son Désert et de venir le trouver à Rome.

L'humble Moine n'avait Jamais vu son obéissance mise à une si rude épreuve. Le Pape lui demande le plus grand de tous les sacrifices. Il lui faudra quitter cette douce retraite^ où il a trouvé la Joie et la paix du cœur, pour se Jeter de nouveau au milieu des soucis et des embarras des affaires ; il lui faudra quitter sa nouvelle famille et abandonner à eux-mêmes ses disciples qui malgré leurs vertus, avaient encore besoin de se former sous sa direction. L'hésitation est-elle possible? C'est un ami qui le prie, c'est le représentant de Dieu, sur la terre, qui lui donne un ordre. Son devoir est de sacrifier sa propre volonté à celle du Souverain Pontife : il n'y faillira pas. Pour obéir, il abandonnera la réalisation des plans chéris conçus dans sa pensée, il quittera la voie où la bénédiction de Dieu semblait cependant l'accompagner.

Bruno assemble la Communauté, et lui fait part de la lettre qu'il vient de recevoir. La consternation est sur tous les visages. Ces pieux Solitaires entourent celui qu'ils appelent leur père; ils pleurent. Sous sa direction, ils comptaient pour rien les austérités de la Règle et les rigueurs du climat, mais en apprenant que Bruno veut les abandonner, ils lui déclarent qu'il leur est impossible de vivre sans lui.

« Pourquoi, — lui disent-ils, — nous abandonnez- « vous ? A qui allez-vous nous laisser dans notre « désolation ? Vous êtes, après Dieu , toute notre « espérance et tout notre refuge. Vous êtes notre « appui dans l'adversité, notre consolation dans la (c prospérité, notre conseil dans la tentation, notre « secours dans notre faiblesse. Que ferons-nous « après votre départ ? A qui recourrons-nous pence dant votre absence ? Nous serons comme des « brebis errantes qui n'ont point de pasteur ^ »

La douleur des disciples de Bruno est si vive qu'ils oublient leurs vœux et leur sainte vocation. « Si vous restez au milieu de nous, s'écrient-ils, « nous resterons dans cette solitude ; mais si vous (c partez, nous la quitterons-. »

Le Serviteur de Dieu, ému et troublé, essaie de consoler ses frères. « Mes bien-aimés, leur dit-il, <c il me serait bien doux de rester avec vous ; il « m'est très pénible de quitter ces lieux, mais « c'est un devoir pour moi d'obéir aux ordres du « successeur des Apôtres. A quoi me servirait « de mortifier ici, avec vous, ma chair par des « jeûnes et des abstinences, si, par ma désobéissance ce, je venais à perdre mon âme^ ! » Les paroles du saint fondateur ne purent en rien changer la décision de ses disciples.

^ Dom Du Puy. Vita S. Brunonis. n. 45 — Dom Pierre Blômenvenna, surnommé de Leyde. Vita S. P- N. Brunonis^ p.2i. — Surius. Act.SS. cit. t. v, cap. xviii. — Hercules-Maria Zanotti. op. cit. cap. xv.

^ Si maneret manerent, si abiret abirent. Dom Blômenvenna, ut supra, ap. Acta SS. VI. octob.

•^ Ibid. — BoUand. Acta. cit n. 5 12

Plusieurs avaient déclaré qu'ils ne le quitteraient jamais et qu'ils l'accompagneraient dans son voyage. Bruno fut donc contraint de les emmener avec lui, tandis que les autres se dispersèrent de différents côtés. Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'époque du départ de saint Bruno. Dom Ruinart, dans sa vie d'Urbain II, dit que Bruno fut appelé à Rome en 1089, Dom Desideri, Chartreux italien, qui fit imprimer, en 1657, une petite vie de saint Bruno, donne la date de 1088. Nous avons cru devoir adopter, d'accord avec le P. de Tracy, la date de 1090, nous appuyant sur l'ancienne Chronique des premiers Prieurs de Chartreuse, publiée par Labbe, d'après laquelle saint Bruno était au Désert de Chartreuse depuis six ans, lorsqu'il fut appelé près du Pape.

A son arrivée à Rome, le saint Solitaire fut reçu par le Souverain Pontife, comme un sauveur. Urbain II le retint près de lui dans son propre palais, et l'entoura d'hommages et d'honneurs. Dès lors, il devint le conseiller intime et l'inspirateur constant de tous les actes du Pape. Entièrement dévoué au Saint-Siège, il ne songera à quitter ce poste périlleux qu'au moment où le danger paraîtra conjuré.

Henri IV préparait une nouvelle expédition contre l'Italie. Pour opposer une digue à ce torrent, Urbain II, d'après les conseils de Bruno, entra en relation avec les princes normands qui étaient établis en Italie, et les rattacha à la cause du Saint-Siège. Puis il suscita, en Germanie même,

des adversaires à l'Empereur: ce furent Welf, le jeune duc de Bavière ; Egbert, comte de Saxe; et Berthad, duc d'Allemagne. Enfin pour établir une solidarité entre la Germanie et l'Italie, et pouvoir opposer à Henri toutes les forces vives du Catholicisme, il négocia un mariage entre le duc Welf et la princesse Mathilde de Toscane, la pieuse héroïne qui toujours avait noblement combattu pour la cause de Grégoire VIL

L'Empereur s'avança en ItaUe, semant sur son passage la désolation et la ruine ; mais ces sanglants conflits et ces luttes meurtrières ne purent distraire saint Bruno des grands intérêts de l'Église.^ Son influence secrète se faisait même sentir dans l'administration des diocèses du monde catholique, comme le prouvent le synode général de Toulouse et les affaires de Chartres, de Tolède et de Tarragone. Par les Légats, il attaqua partout la simonie et l'incontinence des clercs, et lutta avec énergie pour rendre à l'Église son indépendance et sa liberté-. « Pour remplir, dit « un auteur moderne, le rôle efficace de promo- « teur de toutes les améliorations de la chrétienté, « il fallait que, comme la force cachée de la gravite tation qui régit le monde matériel, l'action du « docte cénobite sur le monde moral demeurât « toujours latente. Tous les mémorables actes

^ Papam solatio et consilio in ecclesiasticis negotiis juvaturus. De institut. Ord. Cartusiens. ap. Labbe. Bibliotkeca, 1. 1, p. 638.

2 Cf. Hist. ecclés., année logo.

« du Pontife Urbain II furent les manifestations « des hautes pensées du fondateur cartusien'. »

Au milieu des soucis inhérents aux affaires graves dont il supportait la responsabilité, le conseiller d'Urbain II pensait toujours à la douleur, au découragement et au départ de ses frères du Désert de Chartreuse, et il aspirait après le moment où il pourrait les ramener dans leur chère solitude. Une circonstance suscitée par Dieu, lui donna le moyen de réaliser, en partie, son dessein.

Les Solitaires, qui l'avaient suivi à Rome, et habitaient, dit une tradition, les Thermes de Dioclétien, comprenaient qu'au milieu des luttes et des agressions continuelles des partisans de l'antipape, au miheu des craintes, des dangers et du tumulte qui troublaient le calme de la ville éternelle, il ne leur était pas possible de se recueillir, de garder le silence et de se livrer à leurs douces méditations. Souvent ils reportaient, avec tristesse, leurs pensées vers les sauvages et paisibles montagnes du Dauphiné, qui avaient pour eux tant de charmes, et ils gémissaient au souvenir du bonheur qu'ils y avaient trouvé dans les pratiques de la vie contemplative. Bruno profita des regrets exprimés par ses enfants spirituels et les engagea à retourner dans leur ancienne demeure. De plus, il supplia Urbain II d'user de son influence et de son autorité auprès de l'Abbé de

2 Le comte H. de Villeneuvc-Flayosc. Histoire de Sie. Roseline de Villeneuve, Chartreuse^ p . 128.

la Chaise-Dieu, pour l'obliger à restituer le territoire de Chartreuse. Au moment de son départ pour Rome, voyant que ses Religieux avaient abandonné le Monastère, il en avait fait cession à cet Abbé, dans l'espoir de le recouvrer, sans difficulté , lorsque les circonstances lui permettraient d'en reprendre possession.

Le Souverain Pontife accéda, avec bonheur, au désir du serviteur de Dieu.

Un Religieux de la Chaise-Dieu nous apprend qu'Urbain II « recommanda par lettres, les com- « pagnons de Bruno, à l'Abbé de la Chasadieu « qui estoit pour lors nostre Séguin, des vertus « duquel le Pape en avoit déjà été adverty, et « lui ordonna que le lieu de la Chartreuse dont « ils estoient sortis leur fust rendu comme aussi « tout ce qu'il tenoit d'eux ^ »

La lettre d'Urbain II est parvenue jusqu'à nous :

« Urbain Évêque, serviteur des serviteurs de « Dieu, à notre cher fils Séguin, Abbé de la Chai- « se-Dieu, et à tout son Monastère, salut et bénédic- « tion apostolique.

« Il est de la dignité de l'Église Romaine de « venir au secours de ceux qui, par obéissance « pour elle, s'épuisent de travaux. C'est pour- « quoi ayant appelé auprès de "notre Siège Apos- « tolique, Bruno, notre cher fils, nous ne pouvons « et nous ne devons pas souffrir, qu'en venant à « nous, son ermitage éprouve quelque dommage.

' Histoire Ms. de la Chaise-Dieu, par Dom Gardon, Religieux de cette abbaye, ^1642. Ms. Arch. nat.

« Nous prions donc votre charité, et en la priant, « nous lui commandons de remettre le même c( territoire à ses anciens possesseurs. Ayez soin, « comme nous le souhaitons, de restituer l'acte « que notre fils Bruno vous a fait de la cession « de son ermitage, lors de la dispersion de ses « Frères, afin qu'ils puissent jouir de leur an- « cienne possession ; car les Frères qui avaient été « dispersés, obéissant à l'inspiration de Dieu, « sont actuellement revenus et ne désirent rien « autre chose que de reprendre, dans leur ermi- « tage, leur ancien genre de vie. Ne différez pas (( au delà de trente jours de restituer l'acte selon « le respect que vous devez à nos ordres ^ »

Séguin s'empressa d'obéir aux ordres du Souverain Pontife, et remit aussitôt le Désert de Chartreuse à ses anciens habitants 2, L'acte de rétrocession devant le Légat du Pape porte :

« Frère Séguin, abbé de la Chaise-Dieu, fait sa- « voir à tous présents et futurs, que Frère Bruce no, appelé à Rome par le Pape Urbain, voyant « que ce lieu était abandonné, et que les Frères « le quittaient à cause de son absence, nous a « donné ce territoire de Chartreuse, à nous et « au Monastère qui nous est soumis. Cédant « néanmoins à la sollicitation de notre Saint Père « le Pape Urbain et à la prière dudit Frère Bru-

< On croit que cette lettre d'Urbain II est du mois de septembre 1090. — Voir aux Pièces justificatives ,n. 4.

2 Mabillon. Annal. Benedict.^ t. v. lib. lxvii. n. xcii. Gallia Christiana. t. 11. col. 107. — Bollandistes. Vita S. Brunonis. Voir aux Pièces justificatives, n.5.

— lOI —

« no, qui a encouragé les Frères dont il était Pri- « eur, à rentrer dans leur ancienne demeure, j'ai « remis, comme Abbé de la Chaise-Dieu, et du « consentement de nos Religieux, à Landuin, nomce mé supérieur par Maître Bruno avant son dé- « part, et aux autres Moines qui sont sous sa di- « rection, le don que nous avait fait le dit Bruno K dans notre Chapitre, en présence de Hugues, « Évêque de Grenoble, et de l'assemblée Capitu- « laire, convoquée à ce sujet. J'ai laissé à eux « et à leurs successeurs le dit lieu de Charce treuse, pour en jouir selon leurs volontés et j'ai ce fait cession de tous mes droits. Quant à l'acte, ce nous ne l'avons pas rendu, n'ayant pu le trouver ce dans nos archives. Si toutefois il se retrouve, ce il leur appartient de droit.

ce Fait en Tannée de l'Incarnation de Notre-Seiec gneur mxc le i5 des calendes d'octobre. Moi,Frère (c Séguin,Abbé, signe cette Charte et y appose mon ce sceau, en présence de l'Archevêque Hugues^ »

Landuin, qui avait été choisi comme Prieur, par Bruno lui-même, prit la direction des Solitaires, et parvint à réunir la plupart des Religieux qui, s'étant éloignés au moment du départ de leur père spirituel, n'étaient pas venus le retrouver à Rome. La Communauté avait repris ses saints exercices au i5 des Calendes d'octobre logo-.

Bruno aurait été heureux d'accompagner ses dis-

^ Hugues, d'abord Évêque de Die, puis Archevêque de Lyon, Légat du Saint-Siège.

- Dom Le Coulteux. Ms. cit.

ciples et de revoir sa chère solitude, mais le devoir le retenait à Rome -, il ne pouvait quitter le Souverain Pontife, au moment où le danger était le plus imminent. Quelques Religieux restèrent cependant à Rome près de leur vénérable Maître, et Urbain II, pour leur procurer une solitude plus grande et faciliter leurs exercices religieux, leur concéda l'église de Saint-Cyriaque, non loin des Thermes de l'Empereur Dioclétien^

Rendus plus fervents par l'épreuve, les Chartreux reprirent, avec bonheur, possession de leur Désert, et ce sol aride, déjà arrosé de leurs sueurs, les revit pleurants de joie et de repentir. Toutefois, malgré le zèle de Landuin, malgré les nombreux novices qui venaient frapper à la porte du Monastère et demandaient à partager leurs veilles et leurs macérations, ces pieux Solitaires éprouvèrent bientôt de. pénibles découragements. Il leur manquait la présence du maître expérimenté qui les avait initiés à la vie contemplative et aux douceurs de la solitude. Bruno, par ses lettres, ne cessait cependant de les exciter et de les animer à la plus ferme persévérance. Il les instruisait de toutes les pratiques de la vie solitaire, les éclairait dans leurs doutes, les consolait dans leurs peines, et s'efforçait, par ses conseils, de les enflammer de l'amour divin dont son cœur était tout embrasé. Ces saintes instructions ne purent néanmoins éloigner une violente tentation à laquelle les Solitaires de Chartreuse furent sur le point de succom-

'Bref du Pape Urbain IL Pièces justificatives, n. 6.

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ber. Mais Dieu vint lui-même au secours de ses enfants de prédilection, les éclaira dans leurs perplexités et les affermit dans leur sainte vocation.

Surius, dans son histoire de saint Bruno, rapporte que des personnes, suscitées sans doute par le démon à qui les nouveaux Solitaires causaient de vives alarmes, firent craindre aux habitants du Désert de Chartreuse de n'être pas dans la voie de Dieu, d'avoir adopté un genre de vie au dessus des forces humaines, de détruire leur santé et de se mettre, par là même, dans l'impossibilité de servir l'Église. Ces mauvais conseils jetèrent les enfants de saint Bruno dans les perplexités et les doutes les plus pénibles. Le découragement s'était emparé de tous les cœurs, et les Solitaires se préparaient à quitter le Désert, lorsque saint Pierre leur apparut, sous la figure d'un vénérable vieillard. Il les consola, les encouragea et leur donna l'assurance que la Mère de Dieu les prendrait sous sa protection et obtiendrait pour eux la grâce de persévérer dans leur sainte vocation, si chaque jour, en dehors de TOâice canonial, ils récitaient en son honneur les Heures de son petit OjEfice' .

Frappés de cette vision céleste et dociles à la volonté de Dieu, les Chartreux se soumirent avec

•• Les BoUandistes remarquent avec raison que l'usage de dire le petit Office de la Sainte Vierge n'a pas commencé par les Chartreux, car il est prouvé par une Constitution de Gré- i/ goire II, en yiS, que les Moines du Mont-Cassin avaient adopté cette pieuse pratique depuis plusieurs siècles. Saint Pierre Damien nous apprend que cet usage était établi dans plusieurs de ses Monastères.

bonheur à cette pieuse obligation qu'ils considérèrent comme un ordre du ciel. La joie succédant à la tristesse, ils redoublèrent de ferveur, et, sous la protection de leur puissante médiatrice, ils résolurent de continuer leur vie de prière, de pénitence, de sacrifice. Dans leur sainte ardeur, ils firent vœu de demeurer jusqu'à la mort dans leur Désert, s'offrant au Seigneur comme victimes d'expiation pour les iniquités du monde. La récitation du petit Office de la Sainte Vierge est encore en vigueur dans l'Ordre.

Pendant que Landuin soutenait par ses vertus la petite colonie de Chartreuse, Bruno continuait à se dévouer à la cause du Souverain Pontife. En accompagnant Urbain II dans le royaume de Naples, il avait su, par sa douceur, ses vertus et ses sages conseils, se concilier l'affection des descendants du fameux Robert Guiscard, et surtout du duc Roger qui régnait sur cette partie de l'Italie. Il prit même un tel ascendant sur ce prince qu'il le décida à se proclamer hautement le défenseur de l'Église et de son souverain légitime. Plus tard, le noble duc offrit, dans ses états, l'hospitalité à Urbain II obligé de s'éloigner de Rome révoltée contre l'autorité pontificale.

Vers cette époque, Roger, d'accord avec le Pape, voulut faire élire notre saint Solitaire, Archevêque de Reggio. Ce siège était vacant depuis peu, par la mort d'Arnoul^ son titulaire, 1090. Malgré les instances du Souverain Pontife et du noble duc, Bruno, dédaigneux des honneurs et des dignités, re-

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fusa énergique ment de consentir à son élection. Ce n'était pas un trône épiscopal qu'il fallait au vénérable fondateur des Chartreux; toutes les aspirations de son cœur le portaient vers la solitude; il ne demandait au Pape qu'une grâce : l'autorisation de retourner dans son humble cellule du Désert de Chartreuse. Ayant lieu de craindre qu'Urbain II et le comte Roger insistassent de nouveau pour lui faire accepter TArchevêché de Reggio, il usa de son influence et parvint à faire nommer, à sa place, un de ses plus savants élèves de Reims, nommé Rangier, Religieux Bénédictin du Monastère de la Cava. Le nouvel Évêque, sous l'inspiration de Bruno, se dévoua entièrement à la défense de l'Eglise et du Siège apostolique, entra dans le conseil du Pape et plus tard fut élevé à la dignité de Cardinal'.

^ Anonymus. De Institut. Cartiis. Ordin., ex codice S. Remigii, ap. Labbe Biblioth. t. i, p. 634. — Surius, op. cit. t. v, cap. XXII. — Petrus Sutor (Dom Pierre Le Couturier.) De vita cartusiana^ cap. m. — Dom Blômenvenna, op. cit. p. 24. — Hist. littér. cit. t. ix, p. 241.

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