Greg. Tur., De Glor. confess.^ cap
totale de sa famille, une rupture avec le monde. Suivant l'impulsion de la grâce, il cherche un cloître pour être entièrement au Christ dans le détachement absolu de sa patrie, de la tendresse humaine et des choses terrestres^.
Le fleuve monastique, coulant des déserts de l'Egypte, s'était épanché en Occident; il vint féconder un petit archipel du midi de la Gaule. Lérins, que festonne harmonieusement la vague marine, exerça sur Césaire un charme irrésistible, avec l'arome pénétrant de ses saints et la douceur des joies célestes. Il ne dit point adieu à sa famille, mais, prenant congé seulement de l'évêque, il se dirigea secrètement vers les rives de la Saône. Un serviteur l'accompagnait. Tous deux réussirent h se cacher aux regards aussi bien qu'aux recherches des hommes que la mère inquiète du fugitif avait dépêchés sans retard à sa poursuite-. Les éléments ne sont que des instruments entre les mains de Dieu. S'en servant à son gré, dit le premier biographe, il fit deux miracles pour favoriser le début de cette vocation : personne qui remarquât ou trahît les voyageurs dans leur course ; aucune attention donnée au démon qui criait sans cesse : « Ne t'en va pas, Césaire, reste en ton pays ».
De Lyon, Césaire se hâta vers la belle cité de Vienne. Devant ses riches palais, ses temples, ses théâtres, une voix lui disait : « Va plus loin, le monde n'est pas pour toi ». Et il descendit à Avignon, puis
I. « Divince gratiœ instigatione succensus délibérât arctiiis semetlpsum dlvino niancipare servitio el^ pro amorc rcgni cœlestis, non soliini parentibus sed et patriœ reddcretur exlraneus. » Ibidem, cap. i, 4-
•i. Lib. 1, cap. r, 5.
à Arles; il traversa la Cran pierreuse que Jupiter, selon la légende, avait maudite, et il arriva enfin à Marseille,
Ce port fameux était la grande route de l'Orient. De sa rade partaient sans cesse des na\'ires pour Alexandrie et Constantinople, c'est-à-dire vers le berceau même du monachisme. En parcourant les rues de la \'ille phocéenne, en contemplant les eaux bleues de son golfe, Césaire eut, sans doute, la tentation de s'embarquer pour le pavs des anachorètes les plus illustres tels que Paul, Antoine, Pacôme, Hilarion, Athanase et Jérôme. Mais il repoussa de pareilles pensées qui obsédaient son âme. Il ne voulut point d'un vovage à Rome. Il sut résister à l'attraction des cellules de Saint-Victor. Cette abbaye, cachée dans les forêts qui bordaient la mer, était le refuge delà piété provençale. Victor, ofïïcier d'une légion romaine, y avait été enseveli dans une grotte. C'est là que Cassien, d'abord moine à Bethléem, s'établit avec des milliers de religieux. Il y composa ses Institutions et ses Collations, qui ont immortalisé son nom.
Béni par les Cassianites, qui lui laissèrent une impression céleste, ineffaçable^, Césaire va rejoindre la voie aurélienne, salue Fréjus avec ses magnificences antiques et, joyeux, se présente à Lérins. C'est l'abbé Porcaire et son conseil de vieillards qui reçoivent le postulant. De grands saints, une lignée considérable de savants avaient ennobli ce lieu qui était devenu le séminaire de lépiscopat gaulois.
I. Césaire. plus tard, enverra sa sœur à Marseille pour s'y former auprès des religieuses cassianites, avant de fonder le n\onastère des Alyscamps.
8 SALNT CESAIRE.
Non loin du littoral méditerranéen, à l'entrée d'un double golfe, qui affecte la forme d'un vaste amphithéâtre, entre deux des plus anciennes cités de la Gaule, Antibeset Fréjus, émergent à peine audessus de la mer les îles de Lérins, « verte aigrette des flots », selon la poétique expression de Mistral^. Le voyageur qui sort de Marseille ou de Toulon, pour cingler vers l'Italie, regarde avec agrément ces rochers surmontés de bouquets de pins et, chaque hiver, la côte d'azur envoie ses hôtes cosmopolites admirer, à quelques milles de Cannes, un des foyers les plus féconds du progrès moral de l'humanité. Déjà à (c Lero » (île Sainte-Marguerite) et à Lerinus (île Saint-Honorat), lesPhéniciens, les Grecs, les Romains s'étaient créé des séjours d'élection, u A Neptune, nous disent trois lignes gravées sur un cippe local, Vera Montana éleva un monument )>. Le collège si précieux des bateliers Utriculaires, ajoute le texte d'une belle colonne, y reçut les hommages de Caius Julius Catullinus. Et les fragments de statues, de chapiteaux, de fûts couronnés de décorations, de bas-reliefs, réunis près du cloître en une sorte de musée ou encastrés dans les bâtiments, témoignent de l'importance antique de l'archipel de Lérins.
Cette désignation est donnée de préférence à Lerinus, que les premiers habitants chrétiens ont appelé Saint-Honorat, du nom du célèbre fondateur de leur monastère.
Le moine Vincent Barrali nous a laissé dans sa
E, dins la lus de si legendo,
Lis isclo de Lerin, verd plumet de la mar,
Sourtien de l'oundo acoulouri lo.
(Calendau^ ch. xii.)
Chronologie^ quelques poèmes en prose ou en vers composés en Thonneur de Lérins. « Tapissée de verdure, dit saint Eucherauv® siècle, étincelante de fleurs, riche en sites délicieux et exhalant des senteurs embaumées, l'île de Lérins offre à ceux qui la possèdent l'image du ciel qu'ils posséderont un jour -....
(( Honorât, dont le beau visage rayonnait d'une douce et attrayante majesté, y ouvrit les bras de son amour aux fils de tous les pays qui voulaient aimer le Christ, et il lui arriva, de toutes les nations, une foule de disciples qui chantent cette retraite paisible, le silence de la forêt, enfin l'inspiration delà mer
« Tandis que les doigts agiles, s'écrie Denis Faucher, font vibrer les cordes de ma lyre, le laurier ami de Lérins semble répéter mes accords; la cime mélodieuse des pins et le myrte agité par le zéphyr font entendre un doux bruissement. ))
Elle est si fortunée, cette île, que, de toutes parts, l'encadrent des paysages divins. Au nord, ce sont les olivettes au pâle feuillage : à gauche, l'Estérel, couleur de feu, avec ses écueils battus parles flots; d'ici, de là, des morceaux de rochers semblant détachés des mers de Grèce ; partout, le sourire des fleurs, le parfum des lentisques et la renommée de la science, de l'amour, de la foi.
Voilà donc l'asile délicieux où pénétra Césaire vers l'âge de vingt ans. Sur-le-champ il s'adonna à l'étude et à la pratique des règles, interprétées par le génie de Fauste avec une magistrale compréhension delà nature humaine 3.
1. Chronologia sanctorum et alioriini virorum illustrium ac ahhatum insulœ Lerinensis. V. Barrali.