G. LEFEBVRE
s - J AAT
'. EVECHE .
FREJUS ET TOULON
Frejus, le 2 mars 1912.
Monsieur le Cure,
Yous m'avez demande de presenter moi-meme au public votre Saint Cesaire. Ce grand pontife est bien notre aussi, puisque c'est Lerins qui Pa forme a la saintete. J'aurais resiste pourtant a vos desirs si, avee une delicatesse qui me louche, vous ne les aviez surtout appuyes sur une circonstance d'ordre tout intime... a savoir, dites-vous, que j'aurais ete, au debut de votre sacerdoce, le revelateur de votre vocation aux etudes historiques.
S'il faut, a cet egard, en juger par le cas que les maitres du savoir firent de vos premieres recherches, et par le succes croissant; de: vos productions ulterieures, j'ai lieu d'etre fier de mon parrainage; et j'aurais vraiment mauvaise grace aujourd'hui a en decliner les devoirs.
On a beaucoup ecrit sur saint Cesaire. Condenser en un volume restreint, ainsi que 1'exige la collection bagiographique qui doit deja son Bienheureux Urbain V\ votre collaboration, le long apostolat et les multiples institutions du celebre
eveque des Gaules, aux v e et vi e siecles, semblait plus difficile encore que de vbus assimiler la riche bibliographic du sujet, et vous rend re compte sur place du theatre et des sources de sa prodigieuse carriere. Vous avez su resoudre le probleme, et votre plume, tantot stylet, tantot pinceau, mue par une acuite d'intuition qui vous fait saisir au passage le trait revelateur, dans un texte, la pensee dominatrice, dans une oeuvre, nous donne avec un
relief de touche et dans son atmosphere vibrante, un saint Cesaire tout palpitant de vie, qui descend de sa niche hieratique comme, dans une incomparable canzone, Mistral met en procession, la nuit, les saints de pierre du porche de St-Trophime.
Votre livre a la main, on sent son action, on ecoute sa voix vehemente ou tendre, toujours pratique. On le suit dans ses tournees pastorales ou avant tout il veut racheter les esclaves, delivrer les captifs des guerres, et se faire cure de campagrie. On le voit presider les conciles, Toreille toujours tendue vers Rome : notamment ce fanieux concile d'Orange qui domine encore dans 1'histoire du dogme, ayant tue pour toujours 1'erreur pelagienne; enfm on 1'escorte dans les exils, que les caprices des rois, qu'il respecta sans les servir, lui infligerent aux moindres soupcoris, proscriptions qui bientot se muaient en triomphes et subjuguaient le proscripteur lui-meme. Auquel, d'ail-
leurs, de ses chefs politiques eiit-il pu sagenient s'infeoder ?Tour a tour, sans parler des Burgondes, Aries et son immense diocese dependirent, sous saint Cesaire, des Wisigoths, des Ostrogoths 1 , finalement des Francs. Les Merovingiens attaquant Alaric, roi d' Aries, se figuraient Cesaire favorable a leur ennemi arien : Alaric, puis Theodoric, le , suspectaient de facilite pour les Francs catholiques. . . Destinee inevitable des Eveques, uniquement preoccupes de Dieu et des ames, de souffrir ici-bas de la part de ceux qiii voudraient faire de la Religion un rouage de leur puissance. Plus tard Phistoire, et deja Dieu, la-haut, suffisent a leur gloire. .
Mais je m'oublie, mon cher cure* C'est la faute a votre livre. S'il ne peut dire tout, il fait lout entrevoir et porte beaucoup a reflechir.
Ce tumullueux et terrible vi e siecle! II preside a la transmission du vieil etablissement romain aux jeunes empires des barbares. II acheve en Gaule Ja lutte longue et acharnee, plus politique encore que confessionnelle, entre le christianisme-batard de 1'arianisme, et le cbristianisme pur, integral, toujours le meme, incarne dans 1'Eglise catholique qui de saint Pierre a Pie X dit la parole de vie,
M, Hanotaux assurait hier, a 1' Academic francaise, que les grands hommes sont fiis non de la fatalite, mais de la necessite et qu'ils sont, par'
vocation, des metteurs en ordre. Ainsi, car la necessite c'est surtout la Providence, en fut-il de saint Cesaire pour la gloire de Dieu et le salut de notre Patrie provencale et franchise .
Recevez, Monsieur le Cure, avec mes felicitations, 1'expression de mon bien affectueux devouement.
f FELIX,
eveque de Frejus.