Lib. I, cap. HI, a
pendaient de riches voiles d'argent, sur 1'autel etait un ciborium d'or et le vase en forme*de colombe pour les hosties, aux pilastres demeuraient accrochees des tentures precieuses, un luminaire abondant eclairait la decoration des nefs : rien de cela ne fut reserve. Certaines personnes blamaient l'eve"que de tant de zele, lui reprochaient sa charite exageree et 1'accusaient de deformer 1'egKse pour servirdes captifs. Peut-on faire quelque chose de trop, leur repondait-il 1 , pour des ames rachetees par le sang de Jesus-Christ? Dieu ne m'en voudra pas de donner le metal de ses autels, car il a lui-meme donne le prix de son sang. Je voudrais bien savoir, d'ailleurs, ce que diraient ceux qui me critiquent, s'ils etaient a la place de ceux que je delivre. Oseraient-ils appeler sacrileges les auteurs de leur rachat?
N'ayant plus de vases d'or pour le Saint Sacrifice de la messe, il employait le verre et d'autres ustensiles de matiere commune. II s'en excusait, en rappelant que le Christ s'etait immole sur le bois de la croix et qu'a la Gene ii avait institue 1'Eucharistie dans la pauvrete. C'est ainsi qu'il vengeait la charite par la verite.
Messien rapporte que, non content de vendre les tresors de 1'eglise pour delivrer de la servitude les pauvres captifs, Cesaire donnait toutes les provisions de son cellier pour en garnir leurs tables. A ce propos, il cite un acte de charite royale qui lui vint de la part de Gondebaud et de Sigismond 2 . L'envoi mysterieux de bateaux de ble prouve-t-il une certaine intelligence entre 1'eveque et les ennemis des Goths?
i. Lib. I, cap. ni, 24.
a. Lib. II, cap. i, 8,
N'y a-t-il pas la plutot une attention de gratitude en faveur de services rendus a des prisonniers sujets des Burgondes et des Francs ?
Le terrible soupcon revient de nouveau et Ce-' saire est accuse encore une fois de conspiration.. Certes, tout ce qu'il faisait a Aries en ce moment etait loin de faire prevoir une pareille eventualite.
Les incredules aussi bien que les fideles ne cessaient de crier au miracle et de chanter les louanges du serviteur de Dieu. II etait si incline vers la generosite qu'on n'allait jamais a lui sans obtenir quelque secours. Temoin le fait naif que nous racontent ses familiers : Un Gaulois, du nom de Bienne, vint unjourchez lui et se plaignit d'avoir ete reduit en esclavage avec les siens. Voici mon fils, dit-il a 1'eveque, en lui montrant un jeune homme qui le suivait. II est captif comme sa soeur, qui va arriver. L'homme de Dieu, emu de compassion, les embrassa et leur donna de quoi payer leur rancon. Deux jours apres, Bienne retourna, accompagne cette fois de sa fille, et demanda pour elle 1'argent de son rachat. Cesaire fut aussi genereux que ravant-veille. Or, on sut que Bienne n'avait point de fils, mais seulement une fille et que, sous 1'inspiration d'un certain Jacques, ii 1'avait presentee deux fois a 1'eveque, d'abord avec le costume d'homme et ensuite avec les v&tements de son sexe. Et, comme les serviteurs se fachaient de cette indigne supercherie, lui tout tranquillement de repondre : Ne vous irritez pas de la sorte. Dieu nous recompensera de I'aumone faite a cet etranger. Quant a ce malheureux, qui m'a fait embrasser une jeune fille, qu'il demande pardon pour ce peche. Le ciel permettra qu'ayant embrasse un pr^tre,
90 SAINT, CSSAIRE.
bien qu'indigne, elle devienne une sainte religieuse et ne baise jamais un autre homme l .
Theodoric, maitre de 1'ancienne partie du royaume visigothique touchant le Rhone et la Durance, envisageait cette annexion comme le prolongement de 1'empire. Dans ses lettres expedites de Ravenne a Aries, ii disait aux habitants de se rejouir, parce qu'ils, sont de nouveau places dans la tradition romaine. Rentrez en la possession de yotre ancienne liberte, ajoutait-il, depouillez-vous de la barbaric, ne suivez plus les mosurs de 1'etranger, soyez de vrais Romains. Et 1'on vit se realiser le reve d'une hierarchic et d'un ensemble d'habitudes rappelant ce qui existait avant Romulus Augustule. Un haut vicaire fut installe a Aries et les nobles families eurentla faveur du nouveau regime. En 5 1 1, le fils de Magnus Felix fut nomme consul, tandis que les jeunes neveux d'Ennodius suivaient les cours des ecoles de Rome, pour s'initier aux plus hautes charges du gouvernement.
Partout on respira une atmosphere de paix et de liberte. Envers les chefs de I'figlise, eveques et pretres, Theodoric montrait une correction pleine d'espoir pour les catholiques. Aries se ressaisissait. Cesaire centralisait des aumones considerables, ses religieuses venaient d'assister a la dedicace de leur couvent rebati, lorsque tout a coup un ordre ires deconcertant arrive (5i3).
Le Souverain appelait Cesaire a Ravenne. Des gardes s'emparent immediatement de sa personne
i. Lib. II, cap. n, 19 : Dieu qui lit clans 1'avenir, sachant qu'elle ne persevererait pas dans la virginite, la retira presque incontinent du monde, ainsi que chacun le vit et le sut a la basilique des Apotres, en Aries.
et le voila sur le chemin de 1'Italie 1 . Pour juger une mesure pareille on ne peut que conjecturer une denonciation faite a Gemellus, le vicaire local. Celui-ci, craignant sans doute les rancunes, peutetre les coleres ou la vengeance de qiielques co rates militaires ariens, dot transmettre le rapport formel de trahison. C'etait toujours, apparemment, la oie'me cause d'hostilite. Cesaire tait plus haut que les vainqueurs et les vaincus. II faisait le bien a tous sans regard de nation. De meme que la fournaise eprouve 1'or et 1'argent, dit Cyprien, ajnsi Dieu eprouve le cosur des elus.
II laissa done sa ville, 1'apotre d'Arles, il dit adieu a ses cheres vierges des Alyscamps et, benissant son peuple, il prit hativement le courrier imperial qui devait l'emmener vers la capitale. Refaisant le parcours de cette celebre voie aurelienne, semee de temples et de tombeaux antiques, de villas, d'oratoires chretiens, il passe a Aix, Saint- Maximin, Frejus, jette un regard sur Lerins et, brulant les etapes de la Peninsule, il arrive a Ravenne. Sur-le-champ introduit dans le palais, il s'empresse de saluer le roi, dit notre fidele narrateur du vi e siecle.
Theodoric le Grand n'eut pas plutot apercu la belle, intrepide et venerable figure de Cesaire qu'il sentit le neant des accusations dirigees conlre Vhomme de Dieu. II descendit de son trone, se decouvrit respectueusement, alia au-devant de lui, 1'interrogea avec affection, non sur le sujet qui 1'amenait en sa presence, mais sur son apostolat, son voyage, sa sante, sur les Arlesiens et sur les soldats
i. Lib. I, cap. m, 26.
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goths qui tenaient garnison a Aries. Des que 1'illustre visiteur fut sorti, il dit a son entourage et aux ministres de sa Cour : Je ne comprends pas qu'on ait inflige a un homme saint et juste un voyage si penible dans la tenue d'un prisonnier. Ge qu'il est, cet eveque, je 1'ai senti dans tout mon etre, qui a tremble lorsqu'il entra pour m'offrir ses salutations. Oui, je le vois, son visage angelique, son attitude d'apotre ne permettent pas de penser mal de lui. Que Dieu n'epargne pas ses denonciateurs * !
fividemment des amis haut places, peut-etre quelques membres de V episcopal, avaient parle au prince des merites et de 1'innocence du saint. L'impression favorable de sa visite acheva la justification. Pour mieux 1'accentuer, Theodoric lui fit reraettre un plat d'argent massif avec un present de trois cents sous d'or. Recevez, lui disait-ii dans un mot charmant qui doublait le prix du cadeau, Foffrande du roi, votre fils, et gardez-la en souvenir de son amitie.
Cyprien rapporte ici des details qui montrent a quel point Cesaire fut heureux et favorise a la Cour de Theodoric. II va sans dire que I'eve'que ne fit jamais paraitre le plat d'argent a sa table. Sa pauvrete monacale se contentait d'ustensiles de bois, de verre ou de ceramique grossiere. Le beau disque royal fut done vendu sur une place publique et adjuge au plus ofFrant. Son prix servit a liberer plusieurs captifs. On raconta cette action a la Cour, en ajoutant que la maison ou logeail Cesaire etait journellement envahie de pauvres et de prisonniers.
i. Lib. I, cap. in, 26.
Quand il sortait, tous ces malheureux 1'entouraient et 1'assaillaient dansles rues, et la misere sous toutes les formes etait son escorte habituelle.
Theodoric admirait toujours davantage le bienheureux, et ne cessait de repeter des louanges a son adresse. Les courtisans, les senateurs, les generaux s'unirent a leur empereur et tous, a 1'envi, souscrivirent aux bonnes oeuvres du saint homme. Ce fut vraiment un miracle de Dieu que ce changement general d'idees, que les cris d'enthousiasme, que les sentiments de veneration pour Cesaire. Lui qui, la veille, etait regarde comme un malfaiteur, se trouvait maintenant traite comme un apotre et comble d'honneurs 1 .
Ce contraste est saisissant dans la lettre qu'Ennodius ecrivait a Cesaire : Je ne m'etonne pas que les puissances de la terre se soient inclinees devant le plus noble Pontife ! Quand la pourpre des princes s'est-elle cru permis d'infliger 1' affront au cilice? La saintete desarme les mechants. Etait-il au palais un sommet si altier qui ne dut 1'abaisser devant toi, un front capable de se raidir contre toi ? Tu es plus doux que la brebis, et tu te montres ^gressifseulement contre le peche 2 ..
Les ovations de Ravenne dedommagerent le saint des humiliations passees, mais ce qui lui alia au cceur, ce furent les aumones extraordinaires destinees aux captifs. Ceux-ci encombraient la place de la capitale, et ne demandaient qu'a regagner leur pays. II y en avait beaucoup de Provence, d' Aries et d'Orange, emmenes comme un troupeau par le