Lib. I, cap. n
2. Et perfidos aperta mirabilium luce confundi, in adventu servi sui Dominus terram arentem longissima siccitate, largis-
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son soleil d'Orient, ne demande qu'un peu d'eau pour etre fecondee et produire les fruits les plus exquis. Cette bonne ondee dispensa les benedictions temporelles sur les champs et symbolisa les graces spirituelles de 1'ame.
Un acte de justice restait a accomplir apres ces fetes. Alaric ordonna d'appliquer au calomniateur la peine de la lapidation, comme c'etait la regie pour un pareil crime. Le peuple se chargeait deja de cette oeuvre, lorsque Cesaire en fut informe. II courut au lieu du supplice, arracha le malheureux Licinien a ses bourreaux, le prit sous sa protection, apaisa la populace, inlerceda aupres de tous et fit tant enfin qu'il put soustraire le coupable au chatiment merite. C'est la 1'histoire eternelle des grands cceurs. Lamagnanimite en eux depasse toujours I'offense qu'ils ont reeue. Cesaire guerit cette ame de traitre et remporta ainsi deux victoires sur son adversaire ; celle d'une admirable resignation dans la peine et celle d'une vengeance plus admirable encore, le pardon du peche 4 .
Alaric et Clovis etaient trop ambitieux, trop voisins pour ne point se faire la guerre. Aux plaintes reciproques, aux griefs mutuels succedent les perfidies et les combats mortels. Bien ne put arr^ter Tardeur des rivaux, pas meme 1'arbitrage du roi des Goths. Clovis rassembla ses Francs et leur dit : Je vois avec peine que les ariens possedent une partie des Gaules. En avant done ! Soumettons tout le pays a nos lois . Alaric harangua ainsi ses soldats: Vosperes ontvaincu lesRomains, cene sera
simo imbre perfudit ut fructum fecunditas sequeretur . Lib. I, cap. ii, 18.
i. Ibidem.
qu'un jeu pour mettre en fuite une poignee de Francs .
Aussitot les trompettes sonnent et les armees s'elancent dans la plaine de Vouille. Tout a coup, au milieu du fracas des armes, on entend Clovis invoquer Dieu a haute voix. Par saint Martin, le plus grand thaumaturge des Gaules, par saint Pierre, chef de FEglise, par la Croix, qui a triomphe du monde, les Francs se disciplinent et s'encouragent. La victoire est vaillamment disputee, mais elle ne reste plus longtemps douteuse, quand Clovis, culbutant Alaric, Fassomme d'un coup de sa lourde epee
Gondebaud profita a 1'instant de la defaite des Visigoths et vint mettre le siege devant Aries. II serait injuste de croire que la catastrophe d'Alaric eut 1'assentiment de tous les cath cliques de son royaume. L'Auvergne montra jusqu'a 1'heroisme son devoiiment au gouvernement de Toulouse et, en beaucoup de lieux comme chez certains ev&ques, 1'invasion des Francs a laisse le souvenir de vexations inattendues.
Ces fails nous expliquent la situation d'Arles lorsque les Francs s'unirent aux Burgondes pour s'emparer de la ville * . Le loyalisme visigothique des habitants fut admirable, tandis que les assiegeants catholiques s'attaquerent meme aumonastere dereligieuses en construction dans la necropole des Aly scamps.
En face de la coalition militaire de Thierry, fils aine de Clovis, et de Gondebaud, chef des Burgondes, les troupes de Theodoric, roides Ostrogoths, accoururent de Fltalie pour secourir les fideles Arlesiens
i. Fita, lib. I, cap. m, 20, 21.
et conserver avec eux le boulevard de la puissance visigothique dans le Midi (5o8). Le due Ibbas les conduisit en toute promptitude. En attendant qu'ils arrivent, le siege continue et les combats se multiplient. Que de mines autour d' Aries ! De Trinquetaille aux Alyscamps, par-dessus le Rhone et le cirque, des remparts remains qui protegent la Major et se dirigent vers la porte de la Cavalerie, on remarque une quantite immense de soldats, on entend des cris de colere, on percoit avec stupeur leur desir de vengeance.
C'e^st a ce moment qu'un jeune clerc, compatriote et parent de Cesaire, craignantdes represailles dans une prise d'assaut et redoutant la mort, concut le dessein de se livrer aFennemi. II quitta, un soir, le presbyterium, monta sur les murailles et, au moyen d'une corde, descendit dans les fosses de la ville, puis, le lendemain matin, serendit aucamp. Apeine F evasion fut-elle connue dans la ville que Goths, Visigoths, Juifs, populace, tous se rassemblent, poussant des cris de haine contre Fev&que et 1'accusant de vouloir livrer la ville. Son parent, le clerc transfuge, passa pour son emissaire. Et, sans controle, sans explication, sanspreuve, sans debat contradictoire, la foule, si souvent encline a Firreflexion, se saisit de la personne de Feveque et Femmena, sous la garde d'heretiques feroces, au palais du Prefet 1 .
On decida ensuite de le jeter dans le Rhone pendant la nuit, ainsi que nous Fapprend la relation de la Vita,) ou du moms de le conduire a la forte-
i . ... Judceis prcKsertim et hcKreticis idipsum absque reverentia et moderatione clamantibus... extrahitur e doino ecclesice Mntistes. Lib. I, cap. in, 21.
resse de Beaucaire pour le bannir plus tard. Dans cet incident la source historique est si abondante que chaque mot exprime une mechancete, une ingratitude, un acte d'injustieeenversle saint, toujours plein de douceur, comme le Divin Maitre, agneau au milieu des loups.
Dieu prit la defense du persecute et du martyr. Ses ennernis eurent beau s'emparer de sa maison et 1'envahir avec la soldatesque, on ne trouva rien centre 1'eveque. Le sac de ses appartements ressembla a une sorte de bacchanale et, pour mieux preciser 1'origine diabolique de 1'incident, un Goth osa profaner la pauvre chambre de Cesaire en couchant dans son lit. II fut frappe de mort le lendemain matin, dit Cyprien, parce qu'il n'appartenait apersonne de polluer une maison de saint.
Cependant 1'ennemi tenait les rives bloquees, et les bateaux qui sillonnaient le Rhone en tout sens, ne permettaient pas de sortir. L'ev^que, traine au bord du fleuve, he put done s'embarquer. On le ramena au palais de la Trouille, par les tenebres de la nuit,'comme le Christ aupres de Pilate. La on le garda quelque temps et on le cacha si bien qu'aucun catholique ne savait ou il etait, ni m&me s'il vivait encore 1 .
Un incident nouveau, tout en montrant qu'il n'y avail aucune intelligence entre les assiegeahts et 1'eveque, decouvrit la cabale des Juifs dans cette affaire. Ces derniers, qui etaient nombreux dans la ville, n'avaient certainement pas a se plaindre du pasteur. Jamais, dans ses homelies, un mot qui respirat 1'exageration confessionnelle a leur egard; toujours
i. Lib. I, cap. in, 2 1 : Nullus cfltholicorum posset agnoscere.
des paroles et des sentiments de condescendance. Pourquoi done s'acharnerent-ils sur lui, sinon par interet de race, par passion fanatique, par malignite? Toute cette perfidie fut decouverte aux Goths dans un billet imprudent. Un Juif, etant de garde sur les remparts pendant la nuit, lanca aux assiegeants une lettre liee a une pierre. II disait son nom et, de la part de ses coreligionnaires, il offrait de les introduire dans la place par 1'endroit du mur qui lui etait confie. II y mettait une condition, c'est que lui et les siens seraient epargnes soil dans le pillage des biens soit dans la punition par la captivite.
Le lendemain, a Faube, les Goths, en faisant une sortie autour des remparts et chassant quelques ennemis qui se trouvaient trop pres des portes, ramasserent la lettre perfide. En la lancant contre le camp, la force avail manque et elle etait tombee sans arriver a destination. Quelle ne fut pas la surprise de la garnison et de tout le peuple, lorsqu'on eut en main la preuve de la trahison! Le gouverneur assembla les Arlesiens sur le Forum, condamna a mort le traitre et fit arracher les Juifs de leurs postes de defense 1 .
Ce manquement au devoir envers la patrie ouvrit lesyeux des habitants. Les Juifs furent vilipendes et peu s'en fallut qu'on les massacrat tous. Gesaire, qui etait comme Daniel dans la fosse aux lions, recut 1'ordre de sa liberation. Les ft deles allerent a sa rencontre; du palais de Constantin a la basilique, ils 1'acclamerent, rendant graces a Dieu et chautant le
i . Cette circonstance de la trahison raconte'e par Cyprien prouve que les Juifs jouissaient alors a Aries des permissions ou droits accordes par Constantin, allant jusqu'a de hautes charges municipales. Papon, #is. de Provence.
verset du Psalmiste : Celui qui prepare un piege a son ennemi et creuse un trou pour 1'engloutir y tombe lui-meme 1 .
La longue resistance des Arlesiens contre les assiegeantspermet aux troupes italiennes d'arriver. Ibbas et Tulum, leurs generaux, degagentla ville et infligent une sanglante defaite aux Francs et aux Burgondes. Jornandes porte a 3o.ooo le nombre des morts qu'ils laisserent dans les derniers combats.
Ce siege cut des suites douloureuses pour Cesaire. Les devastations, la famine, la ruine des campagnes, le mal des corps aggrave de celui des ames et pardessus tout une contagion pestilentielle, voila le spectacle des miseres qui s'offrit au bon pasteur. II fallait immediatement soulager les uns et relever les autres. Cyprien, dans sa Vita, et 1'evSque, dans un de ses sermons, nous font un tableau lamentable de tomes ces horreurs.
Les calamites presentes 2 nous sont imputables, freres bien-aimes, car le monde est rempli de mauvaises mceurs, d'amertume et d'impurete. Examinez ce que sont devenues tant de villes illustres. Aries a subi un siege cruel et maintenaht nous avons une mortalite effroyable. Ceux qui restent peuvent a peine suffire a ensevelir ceux qui meurent. Et qui dira neanmoins toutes nos recentes douleurs? N'avonsnous pas ete temoins d'une captivite qui a decime des provinces entieres, n'avons-nous pas vu les matrones forcees de partir, les femmes enceintes dechirees, celles qui allaitaient separees de leurs nouveau-
i. Daniel quoque noster^ id est S. Ccesarius^ etc. Lib. I, cap. in, 22.
a. Appendix, serin. 9.98. De adversitate temporali.
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nes? Sur les routes n'exposait-on pas les enfants vivants avec les morts, sans permettre de reconforter les uns et d'enterrer les autres? De crueifiantes fatigues, des tortures intolerables etaient infligees a des femmes nobles et dedicates, sans aucun egard a ieur sang glorieux. Les Barbares exigeaient d'elles les plus humiliants services et les traitaient comme un betail sans valeur. Pauvres coeurs martyrises, nos oreilles ont entendu leurs gemissements ! Qui donnera a mes yeux des torrents de larmes pour pleurer un tel malheur? Ce qui est plus triste encore, c'est que plusieurs sont morts sans recevoir le sacrement du bapteme, restant ainsi des vases de colere aupres de Dieu. Enfin quel plus juste sujet de deuil que la violation du tabernacle du Tres-Haut? Rien, rien n'a ete epargne : les eglises, les clercs, les vierges saintes. Oh ! cela est horrible !
Comme si ce n'etait pas assez des ravages de la famine et de Tepidemie, les Gotlis amenerent dans les basiliques les soldats laisses par Fennemi entre leurs mains. Le nombre des captifs fut si grand qu'on en mit partout, meme dans la maison de 1'eveque. C'est a ce moment, au milieu de circonstances si difficiles, qu'on put juger 1'homme de Dieu dans toute sa valeur.
Ces soldats, ces captifs, ces Barbares etaient melanges. Parmi eux se trouvaient des catholiques, des ariens et des infideles 1 . Mais 1'humanite et la religion empechent de distinguer a quelle croyance appartiennent les malheureux. Tous indistinctement, catholiques ou non, sont accueillis dans la charite del'Evangile. '
i. Repletur etiamdomus ecclesice conslipatlone injideliujn.
Peut-6tre quelques-uns de ces Francs ou de ces Burgondes ont viole des vierges, renverse des eglises, saccage les abbayes 1 . N'importe qu'ils aient cede a leur instinct barbare, Cesaire leur pardonne, et 1'Eglise Jes hospitalise tous. Us recoivent lanourriture, le vetement et m&me le prix de leur rancon 2 . N'etait-il pas preferable de procurer la liberte de retourner dans leur pays a ceux qui etaient catholiques, et de rendre aux Burgondes ses provinciaux des bords de la Durance et du Rhone? On peut etre persuade que le sort des captifs fut pour Cesaire 1'objet d'une vive pitie. II s'interessa particulierement au flot de ses diocesains qui avaient eu le malheur d'etre entraines paries Barbares se repliant touthonteuxvers le Nord.
II multipliait sa charite, 1'eveque, sur le theatre ou la guerre avail ete si dure; si longue, si desastreuse ; mais il ne pouvait demander a son nouveau prince, comme le faisaient certains de ses collegues a Clovis, de se poser en protecteur des opprimes et en justicier de 1'Eglise..
Pour augmenter ses ressources, il n'hesita pas a imiter la conduite de saint Laurent, de saint Ambroise, de saint Epiphane en face de necessites semblables aux siennes. Encensoirs, patenes, calices, tout le mobilier, toute 1'argenterie legues a 1'Eglise par Eone et ses predecesseurs furentvendus sans retard. Des colonnes et des balustrades de la cathedrale
1. Le chef des Francs avail de'clare prendre sous sa sauvegarde les eglises et les clercs, mais 1'histoire nous montre bien souvent des contradictions sur ce point. Les oeuvres de Cesaire enregistrent des brutalites franques comme beaucoup d'autres sources contemporaines.