CHAPITRE LU
Translation des reliques de sainte Colette de Gand à Poligny.
Membre glorieux du Christ, image vivante de ce divin Sauveur, associée à sa double mission de victime et de docteur, sainte Colette, dans sa vie d'outre-tombe, comme dans son existence corporelle sur la terre, devait toujours comme son divin Chef être persécutée au milieu de ses triomphes et ne triompher que par la persécution. Pendant que se préparait le jugement solennel qui devait mettre le comble à sa gloire, un orage violent s'amoncelait contre son œuvre et contre elle-même.
Les Pays-Bas étaient passés sous le sceptre de la maison d'Autriche et Joseph II venait de faire monter sur le trône impérial les préjugés,
les erreurs de la secte philosophique. Devançant les folies de la révolution partout où elle triomphe, sous prétexte d'économie, de liberté, de progrès de la population, il voulait en réalité empêcher de pratiquer la perfection évangélique et de donner au peuple l'exemple des vertus qui sont la base la plus solide de la société. Le despotisme couronné, imité par le despotisme révolutionnaire , voulait chasser les séraphins terrestres des sanctuaires où ils prient pour tout le peuple et où s'alimente une charité inépuisable qui soulage toutes les misères.
La désolation fut extrême quand ces desseins insensés furent connus dans les monastères de la Belgique. Les Colettines de Gand espérèrent que le précieux dépôt des reliques dont elles avaient la garde pourrait les sauver ; mais le gouvernement de Joseph II ne pouvait comprendre le respect que méritait un tel trésor. Alors elles s'adressèrent à leurs sœurs de Poligny qui furent heureuses de leur offrir un asile dans leur monastère . Les autorités religieuses et municipales approuvaient l'offre faite par les filles de sainte Colette. Mais le gouvernement français, déjà trop imbu des erreurs qui égaraient l'empereur d'Autriche, refusait son assentiment.
Madame Louise de France, carmélite à Saint- Denis, avait obtenu du roi son neveu, l'admission dans les monastères de France, des Carmélites, ses sœurs, expulsées elles aussi de leurs
maisons de Belgique. L'abbesse de Poligny s'adressa à cette religieuse princesse en faveur des Clarisses de Gand. Ce ne fut pas en vain ; à la prière de la vénérable fille de sainte Thérèse, Louis XVI ordonna que les Colettines de Gand seraient reçues à Poligny. Cependant malgré ses ordres formels, ses ministres soulevèrent encore des difficultés, et pour calmer leurs excessives appréhensions, ils demandèrent aux magistrats de Poligny leur assentiment à la mesure projetée. Ceux-ci répondirent comme on pouvait l'espérer de chrétiens fervents et éclairés.
Dès lors, il fallait à Madame Louise de France un agent prudent, discret et habile, capable de négocier l'affaire avec le gouvernement des Pays-Bas et le prince évêque de Gand. Elle avait protégé et elle employait quelquefois comme instrument de ses bonnes œuvres, un prussien, calviniste converti, réfugié en France pour échapper à la colère de sa famille ; il avait reçu les ordres inférieurs et était pourvu d'une abbaye. C'est pourquoi il s'appelait l'abbé de Saint-Sulpice. Son nom et ses titres étaient Jacques-Antoine Reymond, abbé de Saint-Sulpice, chevalier noble de l'ordre de notre Saint-Père le Pape dit l'Eperon d'or, pensionnaire de Sa Sainteté, du roi très chrétien et de l'illustre clergé de France, etc. C'était par son intermédiaire qu'on avait obtenu la protection de la noble carmélite pour les Clarisses de Gand. Ce fut lui
qu'elle chargea d'accomplir l'œuvre pour laquelle il avait sollicité son appui; il partit le 15 juillet 1782.
Il trouva les filles de sain'c Colette soumises à de bien dures épreuves. Comme si ce n'était pas assez d'injustice et de cruauté de les chasser d'une demeure qui leur appartenait et où elles, avaient choisi d'e mourir, le gouvernement par toutes sortes de vexations leur rendait les derniers jours plus pénibles. C'était une longue agonie à laquelle il les condamnait. Les scellés avaient été apposés partout dans leur pauvre maison. Cependant les fidèles, connaissant les ordonnances, n'apportaient plus les aumônes ordinaires, ils ne voulaient pas, disaient-ils, enrichir un gouvernement ennemi de leur piété. Les sœurs étaient dans un dénuement affreux ; elles souffraient la plus extrême pauvreté ne pouvant pas même se servir de ce qui leur appartenait. La consommation de l'iniquité avait été fixée au mois de mars 1783, puis reculée au mois ce septembre suivant. En attendant l'époque fatale, l'abbé de Saint-Sulpicc alla dans les autres villes belges consoler et soulager les autres religieuses au nom de la pieuse princesse de France.
Mais le point le plus délicat de sa mission restait encore à remplir. Il n'avait pas eu de peine à obtenir l'autorisation d'emmener en France les religieuses chassées de leur couvent, mais il lui fallait obtenir du prince évèque la
remise de la châsse et des reliques de sainte Colette, qui, d'après les arrêts du pouvoir persécuteur, devaient être remises à la disposition du prélat. Dès la première ouverture qui lui en fut faite, l'évêque de Gand se récria et n'eut pas de peine à faire apercevoir toutes les difficultés de cette entreprise. Le peuple déjà irrité de la suppression des Clarisses laisserait-il enlever les reliques de celle pour laquelle il avait tant de dévotion et dont il avait reçu tant de grâces. Madame Louise, instruite des résistances, écrivit de nouveau au prélat. Elle fit observer que sainte Colette, née française, devait être rendue à la France qui ouvrait un asile à ses filles ; qu'il ne fallait pas séparer la mère de ses enfants. Le prince évêque se rendit à ces sollicitations. Edifié du zèle et des vertus de l'abbé de Saint-Sulpice, il lui conféra pendant ces délais les ordres majeurs et la prêtrise. Il lui donna même les pouvoirs de grand vicaire pour le gouvernement de la communauté qu'il allait emmener.
Les projets sur les reliques transpirèrent. Le clergé et le peuple s'émurent ; l'abbé même était menacé. Il devenait douteux qu'il pût sortir en paix de Gand. Il prévint toute opposition par sa promptitude. Une sœur converse déguisée fut chargée du précieux dépôt et sortit la nuit de Gand. Elle arriva heureusement à un faubourg où il l'attendait et en possession des reliques il partit aussitôt pour Lille où il- déposa,
chez les Carmélites, son inestimable trésor, ne le livrant que sur la foi des serments les plus solennels. Puis il revint à Gand faire agréer au prince évêque ses excuses de son départ précipité. Le prélat comprit que c'était la prudence qui l'avait guidé. Il ne put séjourner longtemps dans la ville qu'il avait dépouillée d'un si précieux trésor. Le peuple s'irrita ; soupçonnant l'enlèvement des reliques, il menaçait le ravisseur qui fut oblig-é de s'éloigner et d'aller attendre à Lille les religieuses qui devaient y être conduites par le supérieur du séminaire de Gand.
Enfin après de longs délais pleins dérouleurs, employés par les commissaires impériaux aux inventaires, aux formalités, les Colettines purent quitter l'asile où elles auraient voulu reposer auprès de la tombe de leur mère, mais qui leur était devenu si pénible depuis quelque temps. Après avoir encore une fois entendu la messe dans leur chapelle et y avoir reçu le Pain des forts, dix-neuf religieuses prirent en g-émissant le chemin d'un lointain exil. Les plus affligées furent encore celles que leur âg-e et les infirmités condamnaient à rester pour vivre désormais hors de leur couvent. Les exilées furent partout accueillies avec un respect, une vénération et une compassion inexprimables.
Mais, pour les reliques, le voyage fut un triomphe. Il fallut à Lille les porter de communautés en communautés pour satisfaire la piété
des religieuses. Il en fut de même à Arras. Ces ossements durent tressaillir en rentrant dans la Picardie que sainte Colette a tant aimée. La vénérable caravane fut reçue à Doullens par les Cordelières qui n'eurent qu'une nuit pour témoigner à leur mère leur profonde vénération. L'abbé de Saint-Sulpice semble avoir craint les réclamations de la patrie de sainte Colette. Il ne fit que traverser la province et sa capitale et après un moment de repos à Amiens, il alla coucher à Breteuil. Là il se rencontra avec un régiment aussi en voyage. Les officiers s'empressèrent de céder leurs appartements aux religieuses exilées.
Enfin, ces pauvres proscrites arrivèrent à Saint-Denis au monastère des Carmélites, auprès de celle qui les avait si efficacement secourues. Il y eut entre ces cœurs purs et presque séraphiques, un échange admirable de respect, de vénération, de charité la plus vive. Les unes admiraient une princesse descendue du plus beau trône de la terre pour relaver la vaisselle des Carmélites ; l'autre vénérait celles qui confessaient si généreusement Jésus-Christ et les engagements sacrés de la vie religieuse. Après quelques jours passés dans ce lieu de repos, Madame de France ayant cédé ses droits sur les reliques à la ville de Poligny et ne retenant qu'un morceau du manteau de sainte Colette, les Clarisses se dirigèrent vers la ville qui leur offrait une généreuse hospitalité.
L'abbé de Saint-Sulpice avait des lettres qui obligeaient les maîtres de poste à obtempérer
à ses réquisitions ; d'un autre côté, les maisons religieuses, les fidèles se disputaient l'honneur et le bonheur de posséder quelques instants, li -s précieuses reliques. Le voyage s'accomplit donc facilement. La pieuse caravane devait atteindre Poligny le 15 octobre, vers le soir.
Le marquis d'Astorgues, gouverneur et maire de la ville de Poligny, les députés de Monseigneur l'Archevêque de Besançon, s'étaient avancés jusqu'au village de Tourmont, à une lieue de la ville, au-devant des reliques et des religieuses. Après la présentation des lettres et des actes authentiques, la constatation des sceaux et la rédaction d'un procès-verbal, on s'avança vers Poligny entre deux haies de fidèles accourus de toutes parts pénétrés de vénération et de confiance. A la porte de la ville, le marquis d'Astorgues pria les religieuses de descendre de voiture. Le chapitre de la collégiale présenta à chacune une couronne de rieurs et une palme de lauriers, symboles de leurs vertus et du triomphe de leur foi. Aussitôt, au bruit des décharges de la mousqueterie et du canon, au son de toutes les cloches de la ville, la châsse renfermant les reliques fut placée sous un baldaquin richement orné ; et portée par de jeunes clercs, elle s'avança précédée de tous les corps civils et religieux et suivie des fidèles imitatrices de sainte Colette. On fit une station dans l'église des Ur-
sulines. Une religieuse aveugle depuis sept ans recouvra la vue en baisant le châsse. Après une seconde station dans la collégiale on arriva enfin au monastère des Clarisses, dont le député de l'Archevêque de Besançon fit ouvrir les portes pour y introduire les pauvres exilées de Gand. Tous les cœurs étaient profondément émus. Les Colettines de Poligny, un cierge à la main pour honorer les reliques de leur mère et les glorieuses persécutées, pleuraient de joie en recevant ces restes sacrés de la fondatrice de leur monastère. Les murs eux-mêmes, le sol semblaient tressaillir en revoyant la servante de Dieu qui avait là opéré de si grandes merveilles et pratiqué de si hautes vertus. Quel noble et digne cortège conduisait comme en triomphe l'illustre réformatrice ! C'était de généreuses héroïnes qui s'étaientexpatriées pour demeurer fidèles aux règles qu'elle avait tracées. Les vierges fidèles, après de si longues souffrances et des amertumes si profondes, pleuraient aussi de bonheur de se voir arrivées au port, au lieu de leur repos. Elles se jetèrent avec transport dans les bras que leur tendait la charité la plus pure. La population si catholique de Poligny, attendrie d'ailleurs par ce spectacle accueillait avec une allégresse extrême les saintes reliques de celle qu'elle invoquait toujours avec une confiance admirablement récompensée. Elle se rappelait les bénédictions que la sainte abbesse avait autrefois apportées à ses pères, et elle voyait avec
raison dans ces événements le gage de nouvelles faveurs plus abondantes. Déjà le bruit de la guérison de la religieuse ursuline était parvenu à toutes les oreilles. Madame la marquise d'Astorgues, épouse du pieux magistrat qui déployait tant de zèle dans cette circonstance, obtint une faveur semblable. Malade depuis longtemps, elle s'était fait porter dans la chapelle des Clarisses. A peine la châsse fut-elle déposée qu'elle se sentit guérie ; elle l'était en effet complètement. Le lendemain, 16 octobre, fut encore un jour de fête pour Poligny. Un office solennel fut célébré dans la chapelle des Clarisses. Les Dominicains et les Bénédictins de Vaux, près Poligny, vinrent le vendredi offrir le tribut de leur vénération à la Sainte et solliciter ses bénédictions. Dom d'Epernon célébra sa gloire dans un panégyrique qui a été imprimé à la suite de la relation de ces faits.
La ville de Poligny se montra très reconnaissante envers l'abbé de Saint-Sulpice ; elle lui offrit des lettres de bourgeoisie dans une boîte d'argent et lui rendit toutes sortes d'honneurs pendant son séjour. Il ne le prolongea guère. Sa charité le fit retourner on Belgique pour rendre à beaucoup d'autres Clarisses le même service qu'à celles de Gand. Digne instrument de la pieuse charité de Madame Louise de France, il en plaça un grand nombre dans différents monastères de France.
Pénétrons un peu dans le couvent de Poligny.
A peine celles qui venaient de confesser si généreusement la foi et la fidélité aux vœux y sontelles entrées, qu'elles se voient l'objet des soins les plus empressés. Leurs sœurs, pleines de vénération, veulent laver les pieds de ces nobles voyageuses qui,, confuses, pendant long-temps résistent comme saint Pierre. Enfin, la charité l'emporte sur l'humilité, et les exilées sont obligées de subir cet honneur, se promettant bien de se dédommager dans d'autres circonstances.
Elles croyaient avoir trouvé un repos définitif. Plusieurs cependant devaient souffrir enfin une dispersion qu'elles avaient voulu éviter à tout prix. La Révolution française devait être plus terrible que Joseph IL Au moment où l'orage éclatait en France, les Clarisses belges purent croire que la paix, le repos leur étaient rendus dans leur patrie. Joseph mourait et son système persécuteur était abandonné. Celles que l'exil n'avait pas tuées regagnèrent leur patrie. Elles n'avaient qu'un regret et il était profond, c'était de quitter le corps de leur mère. On leur permit d'emporter son manteau. Elles formèrent à Gand le noyau d'une nouvelle communauté, mais l'impiété révolutionnaire ne tarda pas à y pénétrer et à disperser les filles de Sainte-Colette.
Ce ne fut qu'en 1814 qu'elles purent vraiment reprendre la vie régulière et le costume des Clarisses, mais non pas, hélas ! dans cette antique demeure où la vierge séraphique s'était, dans un élan d'amour, envolée au ciel et où ses res-
tes avaient reposé si Longtemps et opéré tant de merveilles. Ce monastère, vendu par le gouvernement spoliateur, fut transformé en habitations particulières et la chapelle démolie. Le cloître des religieuses est devenu un magasin, et la cellule, sanctifiée par le dernier soupir de sainte Colette, est maintenant déshonorée par les vieilleries, les rebuts qu'on y renferme. Le cimetière est un jardin profane et l'indifférent foule sans respect cette terre qui renferme encore la cendre de la grande réformatrice. Ce spectacle serre le cœur et le remplit d'amertume. Catholiques de Gand, ne réparerez-vous pas l'injure faite à celle que vous invoquez avec tant de ferveur et qui vous a accordé tant de grâces? Ne remporterez-vous pas cette victoire sur l'impiété ? Fils dévoués et si généreux du Siège apostolique, enfants fidèles de Rome, imitez votre mère. Elle a marqué par un sanctuaire tous les points de son sol sanctifiés par une grande œuvre de la grâce ou un grand sacrifice de quelqu'un de ses enfants. Au moment où votre dévouement à la chaire de saint Pierre se manifeste d'une manière si considérable, soutenez votre courage, fortifiez votre foi, multipliez votre générosité en glorifiant de plus en plus celle qui vous a* donné de si grands exemples d'amour pour la sainte Eglise. Qu'une àme généreuse et fervente transforme en oratoire l'humble réduit où se consomma le sacrifice de la séraphique vierge.
Toutefois après cette invitation à une œuvre nécessaire louons la piété de la ville de Gand et de toute la Belgique envers sainte Colette. Le sanctuaire du nouveau monastère des Colettines est riche encore des reliques de la grande réformatrice, son manteau, la robe dans laquelle elle a rendu le dernier soupir, quelques ossements, de nombreux objets qui ont été à son usage, des autographes etc.. Ces reliques sont l'objet de la vénération non seulement des ferventes religieuses mais de tous les habitants de la cité et de la Belgique. Devant elles ils invoquent leur sainte protectrice dans toutes leurs nécessités spirituelles et temporelles. Surtout pas une femme chrétienne de Gand ne voudrait manquer à mettre le saint manteau, avant de devenir mère. D'autres le mettent pour une fin différente. Les nombreux ex-voto prouvent la multiplicité des grâces obtenues. La Hollande et la France même viennent puiser à cette source de bénédictions .