CHAPITRE LI
La cause de la canonisation est reprise et terminée.
Lorsqu' approchaient les temps où la Chaire de saint Pierre devait avoir à subir des assauts plus formidables que tous ceux qui avaient jusque-là troublé et épouvanté le inonde, la Providence inspira à ses ministres de reprendre la cause de la canonisation de la bienheureuse Colette.
Le P. Marie- Antoine Gravois fut nommé postulateur. Il fit valoir auprès de l'autorité pontificale les actes antérieurs par lesquels avait été glorifiée la servante de Dieu ; l'élévation de ses reliques par l'évèque de Sarepta en 153G, les diverses permissions de célébrer son office accordées aux monastères de Belgique, enfin à l'ordre de Saint-François tout entier et à la ville de Corbie. Appuyées par de tels faits, ses sollicitations obtinrent facilement un décret qui ordonna de reprendre la cause dans l'état où elle était. Ce décret fut signé par Clément XII, le 11 septembre 1739.
Mais Urbain VIII, en 1625, paraissait avoir posé à une heureuse solution un obstacle insurmontable. Ce Pontife avait défendu de procéder à la canonisation d'un saint qui a reçu un culte
quelconque sans l'autorisation du Saint-Sièg-e. Mais il dut, en 1634, établir lui-même une exception en faveur des serviteurs de Dieu qui auraient été honorées d'un culte public immémorial et non interrompu. Il ne fut pas difficile d'établir que sainte Colette jouissait de cet honneur exceptionnel et qu'elle avait été béatifiée indirectement. C'est ce que Benoît XIV reconnut en déclarant (1740) « qu'il conste d'un culte immé- « morial rendu à la bienheureuse Colette et que « sa cause est dans l'exception prévue par la « bulle d'Urbain VIII du 5 juillet 1634. »
Ces décrets semblaient annoncer une prompte solution ; mais cependant des incidents divers vinrent encore entraver les procédures et causer des retards inattendus. L'examen de l'héroïcité des vertus ne fut terminé qu'en 1771 par un décret de Clément XIV.
Pendant ce temps, le Seigneur semblait par de nouveaux prodig'es vouloir giorifîer sa servante et dire aux hommes que le temps était venu de terminer ce long* procès. En effet, en 1747, il avait fallu, c'était une des formalités à remplir, procéder à une nouvelle reconnaissance des reliques conservées à Gand . L'évèque , comme délégué du Saint-Sièg-e, accomplit cette cérémonie avec un soin scrupuleux.
Or, il y avait en ce temps, au monastère de Gand, une Clarisse nommée Colette de Blœve, native de Brug-es, âgée de 33 ans, religieuse depuis onze ans. Après sept ans de profession,
elle avait complètement perdu la voix. Les médecins les plus habiles, ayant inutilement employé tous les remèdes possibles, avaient déclaré qu'elle resterait à jamais complètement privée de la voix. Cette extinction était telle que si près qu'on approchât l'oreille de sa bouche, quelques efforts qu'elle pût faire, on ne pouvait percevoir aucun son. Pendant ces quatre années d'épreuves, elle n'avait pas perdu sa confiance en celle qu'elle avait choisie pour protectrice en entrant en religion. Tandis que le prélat examinait les reliques et les présentait à la vénération des sœurs, elle l'invoqua avec plus de ferveur que jamais. Enfin elle sent un changement dans sa gorge ; elle s'essaie et croit s'entendre parler. Hésitante et émue, elle s'adresse à l'abbesse : « M'entendez-vous, ma révérende mère ? — Oui. ma fille ! Quoi ! vous êtes guérie ! » Et toutes se précipitent à genoux devant la châsse qu'on achevait de sceller. Colette de Blœve entonne elle-même d'une voix bien vibrante le verset : Ora pro nobis, beata mater Coletta.
Les commissaires apostoliques dressèrent un acte authentique de ce prodige en y joignant toutes les attestations des médecins qui, ayant traité la malade, connaissaient parfaitement son état antérieur. Ce fait fut proposé comme le premier des quatre miracles nécessaires pour une canonisation. Plus d'un lecteur pensera qu'il devait peser d'un grand poids dans le jugement qui allait être prononcé. Cependant,
admirons la sévérité scrupuleuse du tribunal romain, il fut écarté dès le commencement de la discussion parce qu'un des docteurs de la commission d'examen avait dit que cette guérison soudaine de la sœur était presque naturellement impossible. Cette restriction dubitative de la part d'un seul membre du tribunal suffit pour faire juger le fait insuffisant.
Il n'en fut pas de même de la guérison de Roza Croës arrivée aussi en 1747. C'était une religieuse cistercienne de Gand. En se rendant à matines, le 29 novembre 1744, elle fit une chute et se brisa la rotule du genou gauche. Les remèdes furent inutiles. Après de nombreux essais toujours infructueux, les médecins renoncèrent à l'espoir de la guérir. Elle ne pouvait ni marcher seule, ni se mettre à genoux, ni se retourner. Il y avait d'ailleurs au genou fracturé des abcès continuels. L'infirme eut recours à sainte Colette. Elle commença une neuvaine avec sa communauté. Le troisième jour, pendant le chant du Credo, au verset Incarnatus est, elle sentit une impression étrange. 11 lui semblait qu'une chaîne qui aurait lié sa jambe, se brisait, et immédiatement elle put monter un escalier de vingt marches et accomplir tous les mouvements qui lui étaient impossibles auparavant. Le médecin du couvent avait encore, trois jours auparavant, constaté qu'une distance de plus de deux doigts séparait les parties de la rotule brisée.
Le second miracle admis pour établir les droits de sainte Colette à un culte solennel, eut lieu en faveur de Marie-Thérèse Smidts, tertiaire séculière de l'ordre de Saint-François. En 1743, elle avait éprouvé une terreur profonde qui lui causa les accidents les plus graves. Elle était affligée surtout d'une tumeur intestine qui suppurait de toutes parts. Traitée successivement par plusieurs médecins et toujours en vain, elle voulut, le 19 juillet 1747, se rendre au monastère des Clarisses de Gand. Son habitation n'en était pas bien éloignée, on pouvait s'y rendre en un quart d'heure de marche ordinaire. Dominée par ses infirmités, elle mit une heure, et ce fut une heure de torture. Son bonheur fut grand quand elle aperçut enfin le couvent de Bethléem, des larmes de joie coulèrent de ses yeux. Aussitôt arrivée, elle but de l'eau de sainte Colette, baisa ses reliques, se couvrit de son manteau et aussitôt elle se sentit délivrée de son affreuse infirmité.
Ce fut encore en cette année 1747, qu'eut lieu le troisième miracle présenté au tribunal romain. Frère Romain Delamotte, âgé de 38 ans, était récollet à Bruges. Occupé comme tailleur, il contracta une pulmonie qui prit dès le début un caractère très grave. Le médecin lui conseilla bientôt l'air natal et il partit pour Gand au mois de juin 1747. Après quelques alternatives de mieux et d'aggravation, au milieu des accidents ordinaires de cette triste maladie, on fut obligé
de lui administrer les sacrements le 19 juillet; on alluma même pour lui le cierge bénit, tant il paraissait près de la mort. Cependant ses confrères l'exhortaient à s'adressera sainte Colette. Le pauvre malade,' reconnaissant envers Dieu qui lui envoyait une longue maladie et lui montrait ainsi de loin la mort à laquelle il avait pu mieux se préparer, ne suivait pas ces inspirations. Enfin il se sentit intérieurement pressé d'invoquer l'illustre thaumaturge. Il le fit et fut aussitôt guéri. Il se leva, se présenta à ses frères qui n'en voulaient pas croire leurs yeux, et le lendemain il reprenait ses travaux habituels.
Voilà les faits qui ont été discutés, examinés sous tous les points de vue, ainsi que les témoignages sur lesquels ils reposaient. La science médicale la plus exacte, la critique la plus sévère, les ont tour à tour passés à leur creuset. Ces examens, ces discussions remplissent un in-folio qui est là sous nos yeux. Nous voudrions le faire voir à tous nos lecteurs et leur faire partager notre admiration pour la sagesse, la prudence de ce haut tribunal qui juge en quelque sorte les saints. Ah ! si les ennemis de l'Eglise, si les blasphémateurs des saints voulaient un peu étudier ces questions, de quelles erreurs bien coupables ils se préserveraient, et que leur admiration égalerait bientôt leur mépris actuel.
Enfin, le 12 août 1781, fête de sainte Claire, Pie VI publia 1- décret qui constate les trois miracles admis par la Congrégation des Rites.
Le premier fait miraculeux ayant été rejeté comme douteux, il eût fallu recommencer de longues procédures et de lentes discussions pour en soumettre un autre au même examen. Les postulateurs de la cause sollicitèrent, et le souverain Pontife, par son décret du 21 avril 1700, accorda la dispense du quatrième miracle d'ailleurs admirablement suppléé par tant de prodiges inscrits dans les annales de l'histoire pendant quatre cents ans.
Aussi le 15 août suivant, fête de l'Assomption, après l'avis favorable de la Congrégation des Rites et des prières ferventes adressées au Seigneur, le vénérable Pie VI déclara solennellement qu'on pouvait procéder en sûreté à la canonisation de la bienheureuse Colette.
Mais l'illustre vierge de Corbie, victime volontaire pour l'expiation des péchés publics et pour le triomphe de l'Eglise, au moment de sa glorification, devait encore souffrir des iniquités des hommes et des tempêtes qui agitaient la barque de Pierre. Pie VI bientôt tombé entre les mains des ennemis du Christ et de son règne ne put achever son œuvre.
Circonstance vraiment remarquable ! cette grande cause de la canonisation de celle qui a si puissamment aidé les Pontifes romains dans la Pacification de l'Eglise, reprise par tant de Papes qui désiraient vivement la terminer, ne peut être conduite à son heureuse conclusion que par un Pontife qui va être victime des en-
nemis de l'Eglise et des fauteurs d'un schisme avorté. C'était bien le moment de glorifier l'amante passionnée de l'unité et de la paix de l'Eglise et une enfant de la France catholique ; en présence des constitutionnels et des révolutionnaires, une telle protectrice était nécessaire au Pontife et aux fidèles.