‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 53 sur 136 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mort des parents de sainte Colette. — Première* délibérations sur sa vocation.

Au milieu des exercices d'une parfaite piété et d'une charité inaltérable, une douleur bien vive avait atteint le cœur de Colette et l'avait invitée à redoubler ses prières. Sa vénérable mère s'était éteinte doucement dans la paix du Seigneur. La foi ne mit point la jeune servante de Dieu à l'abri de toutes les douleurs de cette séparation. Elle chercha sa consolation dans des prières ferventes pour cette âme qui lui était si chère. Quelques années plus tard, à Noël 1399 la plaie de son cœur se rouvrit plus profonde. Elle vit mourir son père . Robert Boellet eut l'honneur de recevoir, dans sa dernière maladie, la visite de l'abbé de Corbie.La célèbre abbaye était gouvernée depuis 1491 par D. Raoul de Roye. C'était un grand personnage non seulement par sa dignité abbatiale qui le faisait l'égal des plus puissants seigneurs, mais par son origine. Il était de la grande famille de Roye qui alors jouait un rôle très important . Un de ses frères, Guy de Roye ne possédait pas moins que trois archevêchés : Reims, Sens et Tours. Un autre Regnault de Roye était un guer-

rier célèbre, en 1490 il soutint lui, deuxième, une lutte mémorable contre deux Anglais entre Calais et Boulogne,. et le soir les champions, après avoir, admirateurs mutuels de leur valeur, offert leur armure à N.-D. de Boulogne, soupaient joyeusement ensemble.

Ces grands personnages n'étaient pas si hautains que certains historiens le prétendent. Raoul de Roye visita avec une tendresse paternelle le maître charpentier de l'abbaye. Celuici en profita pour lui recommander sa fille. Désolé de laisser sa chère enfant si jeune encore, seule et isolée dans le monde, il demanda au R. P. abbé de vouloir bien être le tuteur de sa fille ; ce qui lui fut accordé en récompense de ses bons et loyaux services. Tranquillisé par cette promesse, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur.

La première faveur que la jeune pupille sollicita de son tuteur fut la permission de se dépouiller de tout ce que ses parents lui avaient laissé. Elle n'obtint point immédiatement l'autorisation de faire un tel sacrifice.

Vers le même temps le Père céleste avait procuré à sa fille un appui plus fort, un guide plus sur que celui qu'avait choisi la sollicitude de Robert Boellet. Les Célestins fondés en 1254 par Pierre de Mouron, depuis pape sous le nom de Gélestin V, formèrent en 1392 leur premier établissement à Amiens. Ce fut le P. Bassand ou Bassadan qui fut chargé de cette fondation. Il

était originaire de Besançon . La Providence en le plaçant sur la voie de sainte Colette, préparait sans doute déjà l'œuvre qui devait être accomplie dans la capitale de la Fran che-Comté. Homme d'une haute spiritualité , très instruit des voies de Dieu, il avait toutes les qualités nécessaires pour être le directeur de cette âme d'élite. Elle le connut avant la mort de son père et dès lors elle se conduisit d'après ses conseils. Le P. Sylvère a lu dans un manuscrit des Célestins, qu'à son inspiration elle fit vœu de chasteté perpétuelle.

N'étant plus retenue par ce qu'elle devait à ses parents,elle se fixa quelque temps à Amiens pour communiquer plus facilement avec ce sage directeur. Ces deux âmes se comprirent si bien qu'elles demeurèrent toujours en communication. Quand le P. Bassand mourut, deux ans avant sainte Colette, elle eut révélation de sa mort et des magnifiques funérailles par lesquelles les habitants d'Aquila honoraient sa sainteté bien connue. Oh ! que les affections surnaturelles formées dans le cœur de Jésus sont bien plus stables que les funestes amitiés du monde ! Combien les mondains ont tort d'accuser les Saints de ne pas aimer ! Ceux-ci ne s'attachent pas au corps qui doit mourir, mais à l'âme qui est immortelle .

Sous un si habile maître, la jeune vierg-e fit de rapides progrès. Elle mit plus d'ordre et de mesure dans tous ses exercices et guidée par

de sages avis elle avança rapidement dans l'union avec Dieu. La grande question qu'elle traita surtout avec cet habile directeur, fut celle de sa vocation. Après de longues prières et de mûres réflexions, ils reconnurent sans hésitation que Colette était appelée à la vie religieuse- Mais dans quel Ordre devait-elle entrer ? Ils restèrent dans l'obscurité sur ce point,et la question fut laissée indécise. Ici vont commencer pour notre Sainte des épreuves douloureuses qui iront toujours croissant. Elles ne cesseront quelques instants que pour la ressaisir avec plus de violence. C'est ce qui peut nous faire comprendre la perfection à laquelle elle était déjà élevée. Dieu ne soumet à ces assauts que les grandes âmes déjà affermies et capables de s'immoler pour le salut de leurs frères .

Sainte Colette était appelée à la vie religieuse. Eile le sentait elle-même et d'ailleurs une parole pleine d'autorité le lui avait dit. Mais son tuteur avait d'autres pensées. Pendant qu'elle était à Amiens, il lui avait trouvé un parti convenable. Il la presse de l'accepter ; elle refuse constamment. Plusieurs jeunes gens des premières familles de Corbie sont successivement proposés ■et écartés. Enfin, sans se départir du respect qu'elle avait pour l'abbé de Corbie, elle lui parla avec tant de force, lui exprima des sentiments si élevés qu'il dut reconnaître en elle une de ces âmes privilégiées dont parle Jésus-Christ, qui, par un don spécial de Dieu, ont compris la mys-

térieuse beauté de la vie angélique sur la terre. Apprenant qu'elle était unie déjà à l'Epoux C leste par un engagement sacré, il dut renoncer pour elle à tout projet d'union humaine. C'est alors qu'il accéda à ses désirs de se dépouiller 4e tout l'héritage paternel. Dans la distribution de ses biens, elle se sentit plus heureuse que les indigents qui les reçurent de ses mains.

Mais que fera cette jeune orpheline, pauvre volontaire? Elle ne voit aucune communauté religieuse qui s'approche de l'idéal qu'elle a entrevu et qui puisse rassasier son grand cœur d'humilité , de pauvreté et de sacrifices . En attendant les lumières d' en-Haut, elle se réfugie chez le Béguines.

Ces religieuses dont quelques-uns fontremonter l'origine et le nom jusqu'à Begga, fille de Pépin de Landen au VII' siècle, les autres à Lambert Begg*, prêtre de Liège, qui les aurait établies en 1172, s'étaient multipliées beaucoup en Belgique, en Picardie, et dans la Lorraine. Elles ont encore plusieurs maisons florissantes en Belgique. La plus considérable est à Gand, auprès du couvent des Clarisses.

Soumises dans une certaine mesure à une supérieure après le noviciat, ces femmes retirées du monde vivent ordinairement en particulier ou quelques-unes ensemble dans des maisons contiguës. Mais ces maisons sont renfermées dans, une enceinte qu'il ne leur est pas permis de franchir sans la permission de la supérieure.

Quelques-unes tombées dans des erreurs graves, méritèrent les sévérités de Clément A' au commencement du XIVe siècle ; mais son successeur Jean XXII encouragea les communautés fidèles. Il en existait une à Corbie dans la rue de la Boulangerie près du Pont-Neuf. Longtemps après la suppression de cet établissement une ruelle qui y aboutissait en portait encore le nom (1). C'est la que la jeune Colette chercha un refuge, trouvant dans la règle la liberté de suivre son attrait vers une haute perfection. Elle y mérita l'éloge suivant que, 70 ans plus tard, quatre vieillards qui l'avaient connue lui décernèrent dans leur déposition juridique . « Désirant (Colette) mener une vie plus parfaite « pour éviter les dangers du monde et se mettre « à l'abri de sa corruption, craignant d'y con- « tracter quelque souillure, elle se transporta à « la maison des Béguines où menant une vie et « uneconduite édifiantes, fréquentant les églises, « visitant les lieux de piété, entendant tous les « jours autant de messes qu'elle pouvait et « assistant aux services divius, elle demeura « l'espace d'un an. Durant ce temps plusieurs « bourgeois et autres personnes dévotes frappés « de la réputation que lui attiraient ses rares « vertus, examinaient soigneusement la sain- ,« teté de sa conduite. » Colette n'était point satisfaite cependant . Elle ne trouvait pas le repos de son âme. Elle n'avait pas assez de sa-

(1) V. les Mémoires de Dom Grenier.

orifices à faire , pas assez de dénuement , pas assez d'humiliations. Le Seigneur lui fit comprendre que ce n'était point là qu'il la voulait, et après un an d'essai elle se retira. Ce fut pour entrer dans un couvent de Bénédictines. Elle y était déjà admise, dit sœur Perrine , lorsque, priant devant un autel où était une image de saint François, elle vit clairement que le Saint lui faisait signe de s'en aller. Elle obéit à cet avertissement céleste et se retira. Sœur Perrine ne désigne pas expressément la communauté dont il s'agit ; il est probable que c'était celle des Bénédictines qui gouvernaient alors l'hospice de Corbie.

Xous l'avons vu, dès l'âge de huit ans elle avait été instruite surnaturellement de tout ce qui concerne l'ordre de Saint-François. C'était une première et évidente indication de sa vocation. Aussi ses pensées, ses aspirations se tournaient naturellement vers cet ordre héroïque. Ayant appris qu'ily avait à Pont-Sainte-Maxence un couvent de Clarisses, elle alla s'offrir pour les servir ; car son humilité ne lui permettait pas d'aspirer à quelque chose de plus élevé. Mais ces Clarisses étaient des Urbanistes ; il n'en existait plus d'autres alors. On les appelait ainsi parce qu'elles avaient adopté les adoucissements à la règle permis par le pape Urbain IV. Ces mitigations portaient principalement sur le droit de propriété. Elles n'auraient pas empêché les âmes de s'élever à une haute vertu, mais

une institution qui dévie de son esprit primitif se met sur le penchant de sa ruine. Une concession en entraîne une autre et bientôt des vertus primitivesilnereste presque plus quele souvenir. C'est ainsi que les Urbanistes avaient promptement dégénéré et perdu l'esprit séraphique. Colette ne tarda pas à s'en apercevoir. Elle voulait n'être que la servante des pauvres Clarisses, mais elle voulait les suivre généreusement dans la pratique de toutes les vertus. La croix dans toute sa rigueur et son austérité pouvait seule satisfaire son noble cœur. Déçue de ce côté, elle revint triste et désolée.

Pauvre colombe errante, où trouvera-t-elle un asile ? Sur cette terre couverte de la vase des péchés des hommes elle ne sait où poser le pied. Quelle sera l'arche de salut qui la recueillera dans ses flancs ? Le monde ne l'épargnait pas. Inconstance, légèreté, singularité, esprit inquiet, humeur chagrine , tout lui était imputé . Ces mépris l'eussent consolée si elle avait pu l'être, ear déjà elle pouvait dire comme saint Paul: « En « Jésus-Christ le monde est pour moi crucifié « et je suis crucifié pour le monde (1).» Mais l'obscurité spirituelle dans laquelle elle marchait, les ténèbres qui l'enveloppaient de toutes parts, le malaise profond qu'elle ressentait, des désirs immenses toujours trompés, devenaient pour elle des douleurs poignantes. Au milieu de ses ennuis et de sa détresse, le Ciel semblait

(1) Galat., vi, 14,

sourd à sa prière. Les douceurs delà piété avaient fui et plus de directeur pour la guider, la raffermir, la consoler. Le P. Bassand était depuis longtemps parti en Italie. Les prêtres qu'elle pouvait rencontrer comprenaient à peine une âme aussi élevée et, par leurs sentiments trop humains, l'arrêtaient dans ses élans vers la perfection. D'ailleurs , nul ne pouvait lui donner ce qui n'existait plus sur la terre, une maison où régnât dans toute sa vivacité l'esprit de saint François et de sainte Claire.

Voilà de grandes épreuves. La plus pénible et la plus dangereuse fut la tentation du découragement. Qui ne se fût laissé abattre par tant d'essais inutiles ? La jeune vierge porta courageusement ce lourd fardeau. Elle n'était qu'au commencement de ces sept années de tentatives infructueuses, d'attraits déçus, de dégoûts amers, d'entreprises avortées, qui la préparaient à sa grande mission. Elle souffrit, mais ne se laissa point abattre, et, comme dit le Psalmistc (1), « elle attendit le Seigneur ; elle agit virilement ; « elle réconforta son cœur et supporta les délais « de la Providence. » C'est ainsi que Dieu commençait à tremper dans l'amertume cette âme qui devait être si forte.

Mais si Dieu se cache quelquefois, il est toujours très près de nous pour nous soutenir. Il se montre quand tout paraît perdu, pourvu qu'on mérite par une confiance inébranlable ces nou-

(1) Ps. xxxiv, 14.

velles manifestations de sa miséricorde. Après ces premières épreuves, au jour marqué, le Seigneur envoya à sa servante une grande lumière, un vrai fils de saint François qui devait lui donner un moment de repos et de paix. Sons la direction de ce nouveau guide , elle trouvera bientôt dans le désert qu'elle parcourt, une oasis où elle goûtera pendant quelque temps un rafraîchissement céleste et réparera ses forces pour de nouvelles angoisses et de nouveaux combats.

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