‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 54 sur 136 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sainte Colette entre en réclusion.

Il y avait deux siècles que saint François d'Assise avait relevé l'étendard dédaigné de la pauvreté. Plein de ce feu que Jésus-Christ a apporté à la terre, il avait entraîné à sa suite d'innombrables phalanges d'âmes héroïques et les avait élevées avec lui jusqu'aux sommets de la perfection . Bientôt cependant il y eut jusque parmi ses premiers disciples quelque défaillance, et après sa mort il s'opéra une première scission entre les observateurs exacts de la

règle et les partisans d'un adoucissement. Saint Bonaventure rétablit plus tard l'unité et assura pour un temps le triomphe de la pauvreté absolue. Mais après le grand docteur , l'infirmité humaine succomba presque partout et abandonna les voies sublimes tracées par le patriarche d'Assise. L'esprit séraphique ne se conserva que dans quelques âmes d'élite qui gémissaient de la défaillance universelle et travaillaient à préserver leurs frères des conséquences les plus fâcheuses que pouvait produire l'abandon partiel de la règle primitive. Un de ces hommes vénérables fut le R. P. Pinet gardien du couvent d'Hesdin et custode de Picardie . Cette province, en mettant à sa tête un véritable zélateur de la règle, s'honorait et prouvait que malgré le relâchement, les Frères Mineurs pratiquaient encore des vertus solides. Pour le P. Pinet, ne pouvant pas faire triompher complètement la règle dans ses frères appuyés sur les dispenses obtenues, ou des coutumes abusives , il la pratiquait personnellement dans toute sa rigueur. Ses exhortations, ses exemples, sa sollicitude active prévenaient des abus plus graves et conservaient sous la cendre les restes du feu sacré.

Dans l'accomplissement des devoirs de sa charge, la Providence le conduisit à Corbie. Il y vit sainte Colette et bientôt il reconnut en elle une véritable fille de saint François, qui comme lui souffrait de ne pas trouver de maisons

où régnât complètement l'esprit de sacrifice. Ces deux âmes se comprirent promptement. L'une fut heureuse de trouver un messager divin, un guide envoyé par la Providence ; l'autre, consolé de rencontrer un cœur généreux qu'il fallait diriger dans les voies de la sainteté héroïque à laquelle Dieu l'appelait évidemment.

Le P. Pinet ne savait que trop qu'il n'existait pas alors de couvent de Clarisses capable de satisfaire les insatiables désirs de perfection qui tourmentaient le cœur de Colette. Cette persuasion régla sa conduite envers elle. Sans lui faire connaître d'abord toute sa pensée, pour appor ter aux décisions à prendre toute la maturité" convenable, il lui donna quelques conseils, l'encouragea, lui enjoignit des prières spéciales afin d'obtenir la manifestation de la volonté divine. L'ayant ainsi consolée et fortifiée, il calma ses inquiétudes pour l'avenir par la promesse d'un prompt retour.

Il connaissait trop le prix de la perfection d'une âme, pour ne pas revenir bientôt. Il eût négligé, s'il l'eût fallu, quelques âmes vulgaires afin de cultiver avec soin celle qui était déjà élevée si haut et se préparait à des ascensions plus sublimes. Trouvant toujours Colette dans les mêmes dispositions et fidèle aux conseils qu'il lui avait donnés, il lui fit connaître les lumières dont le Seigneur avait eu la bonté de l'éclairer lui-même. Elle ne pouvait trouver dans aucune maison religieuse l'héroïque abnéga-

tion qu'elle voulait embrasser ; il ne restait plus qu'un parti à prendre, c'était de vivre seule.

Alors il n'était pas rare de rencontrer dans le monde chrétien des solitaires au milieu des villes les plus tumultueuses. Leur vie était plus pénible que celle des habitants des déserts qui avaient, en compensation de leur isolement, l'immensité du ciel, l'air pur, la splendeur des nuits et le spectacle de la nature. Ces captifs de Jésus-Christ, renfermés dans d'étroites cellules, s'interdisaient souvent toute communication avec les hommes, n'avaient nulle consolation naturelle. On les appelle reclus, recluses (1). Ce nom réveille dans les esprits superficiels de ce siècle comme une pensée de mépris. Sans doute, une hypocrite vanité, spéculant sur la vénération qui entourait ces victimes volontaires, a plus d'une fois trompé les hommes. L'histoire de sainte Colette en offre un exemple que nous verrons en son lieu, mais pour un esprit sérieux et élevé, cette vie d'immolation et d'adoration continuelle sera toujours l'objet d'un profond respect et d'une sincère admiration.

Voilà la vie que le P. Pinet osa proposer à la

(1) Les premiers biographes de sainte Colette appellent son habitation reclusaige ; plus tard, on a dit reclxiserie. Nous emploierons le mot réclusion qui semble plus conforme au caractère actuel de la langue. Il est vrai qu'il a un autre sens que nul lecteur ne lui attribuera ici ; le mot ancien avait aussi le même inconvénient. Les dictionnaires modernes nous autorisent à parler ainsi.

jeune Colette avec la règle du tiers-ordre de St-François. Ce fut comme une révélation pour elle. Ces inspirations, ces avertissements mystérieux reçus dans son enfance, ces lumières extraordinaires sur l'ordre séraphique, ces attraits de sa jeunesse, ces tentatives avortées, Ces déceptions, tout s'expliquait. A la vue des sacrifices à consommer, son cœur se dilata et et surabonda d'une joie qu'il n'avait pas goûtée depuis longtemps. Elle fut sans doute dès lors admise au noviciat du tiers-ordre .

Cependant l'entrée en réclusion rencontrait une difficulté. L'abbé de Corbie était tout à la fois le tuteur de sainte Colette et son seigneur temporel. Il y avait auprès d'une des églises paroissiales de Corbie un petit recoin qu'elle trouvait très convenable pour s'y cacher comme un passerau solitaire. C'était l'angle formé du £Ôté de l'épître par l'abside et le transept de l'église, primitivement Notre-Dame de Corbie, plus tard appelée Saint-Etienne (1). Ce sanctuaire , l'un des trois premiers de l'abbaye , était devenu une église paroissiale. Il avait été doté en 1107 de quarante chapellenies. L'insuf-

• (1) Voir aux notes un plan des lieux et les preuves de ce qui est ici affirmé. Cette église, profanée à la Révolution, a été convertie en chapelle de Sainte-Colette, à l'usage d'un orphelinat, le 22 septembre 1867. L'autel a "été consacré par Mgr Boudinet, évêque d'Amiens. Monseigneur Valerga, patriarche de Jérusalem, y a célébré pontificalement tous les offices. On voit dans cette chapelle, â l'endroit même que sainte Colette a sanctifié, une image de la Sainte et un simulacre de sa réclusion.

fisance des revenus les avait avait fait réduire à vingt en 1248. Il s'y célébrait donc encore un grand nombre de messes et c'est un des motifs qui attiraient Colette. Mais pour bâtir en ce lieu sa modeste habitation, il fallait le consentement de son tuteur et du seigneur temporel. Celui-ci ne paraissait pas disposé à l'accorder. La première proposition ne fut pas accueillie favorablement. Il était bien juste d'éprouver une résolution si hardie et d'imposer à une jeune personne une mûre délibération avant de la laisser s'engager dans une vie toute d'immolation et de sacrifices. Elle ne se rebuta pas et revint plusieurs fois à la charge ; mais toujours en vain. Le temps s'écoulait, les ennuis augmentaient. Elle résolut de tenter un suprême et dernier effort. Une fête de l'abbaye lui en fournit l'occasion.

Le R. P. Raoul avait réuni à sa table un certain nombre d'amis, seigneurs, vassaux, dignitaires ecclésiastiques. Surmontant sa timidité naturelle , la jeune fille du charpentier de Corbie se présente au milieu de cette noble assemblée, se prosterne aux pieds de l'abbé, le prie, le conjure, demande l'appui des convives, répond par les maximes évangéliques et l'exemple de Notre - Seigneur Jésus - Christ à toutes les objections qu'on veut lui faire. Enfin, par ses larmes, par l'invocation de la passion et du sang de notre Sauveur, elle arrache le consentement de l'abbé. Libre de s'immoler, elle était

plus heureuse en sortant que les convives assis à la table du festin (1) .

Déjà pauvre volontaire elle dut solliciter et obtint promptement le secours de la charité chrétienne pour préparer son ermitage . Damoiselle Guillemette Gameline veuve de Jean Le Sénéchal, prévôt de Corbie, y contribua largement . Le R . P . abbé lui-même mérita cet éloge de sœur Perrine : «Il fit, dit elle, un « petit lieu de retraite le plus consolatif qu'il « put pour celle qui désirait se renfermer » .

Or cette habitation était ainsi disposée. De son oratoire , par une petite ouverture fermée de barreaux de fer en croix , la recluse pouvait voir l'autel où résidait le Saint-Sacrement . En levant de bas en haut une trappe mobile dans ses coulisses , elle fermait la partie supérieure et pouvait recevoir en dessous la sainte Communion. Cette petite croisée avec ses barreaux et sa trappe ,est conservée au monastère des Colettines de Bruges. A côté de son oratoire était un petit appartement pour son repos et ses repas'. De là elle pouvait entendre à travers une g-rille les personnes qui avaient besoin de lui parler et qui étaient reçues dans un étroit vestibule . Audessous et s'enfonçant jusqu'à six pieds plus bas que le niveau de l'église, une autre pièce humide lui servait de décharge et de dépôt pour les objets indispensables à son usage.

Le temple et l'autel du sacrifice étaient prêts. (1) Voir note II la permission de l'abbé de Corbie.

La victime appelait de toute l'ardeur de sou âme le moment de commencer sou immolation ; il arriva enfin. Plusieurs circonstances indiquent que ce fut très probablement le 17 septembre, fête des Stigmates de St. François d'Assise (1). La cérémonie de l'introduction de la recluse dans son étroite demeure attira un concours considérable. Elle fut présidée par le R. P. Raoul et le P. Pinet prêcha. Toute la communauté des Bénédictins était présente. L'abbé avait voulu ainsi honorer sa pupille et donner plus de solennité à ce grand acte, peu fréquent, même dans ces siècles de foi. D'ailleurs, quel spectacle plus édifiant que ceiui-là et plus propre à encourager des religieux dans la pratique des conseils évangéliques ? La parole humaine était presque inutile. La vue de Colette était le discours le plus saisissant sur la vanité du monde, la nécessité de la mortification et de l'abnégation ; c'était le plus puissant encouragement à l'amour de Dieu et à la vertu. L'assistance, émue jusqu'aux larmes, ne pouvait se rassasier de contempler cette jeune personne, qui, dans la fleur de l'âge (elle avait 21 ans et huit mois), se séquestrait volontairement du monde et se condamnait à une prison perpétuelle. Ni le miracle accordé à son amour de la pureté, ni ses austérités n'avaient détruit complètement les charmes de la nature. Ses traits habituellement pâles étaient animés par une (1) Voir note m.

ardeur incompréhensible . Ses yeux , modestement baissés, laissaient comme échapper des flammes à travers quelques larmes de bonheur. Sa voix fut vibrante, forte et assurée dans sa modestie, quand elle répondit aux questions de l'abbé et prononça ses engagements éternels. Après la messe, elle fut conduite au lieu de son repos. Sa marche était vive, presque impatiente. S'il lui avait été permis, elle eût devancé les autres comme son divin Maître allant à Jérusalem pour y souffrir, heureuse aussi d'échapper plus tôt à cette nombreuse assistance, à ces regards également pénibles à son humilité et à sa modestie. Son port, sa démarche étaient majestueux et imposants. L'humilité intérieure ne pouvait lui enlever l'air de distinction, de noblesse, que lui avait donné la nature. Avec une allégresse inexprimable elle mit le pied dans l'étroite demeure dont elle ne devait plus sortir. Elle entendit avec bonheur la porte se fermer sur ses pas ; le bruit des clefs fut pour elle comme une douce harmonie, tandis qu'il portait le frisson dans l'àme des spectateurs. Enfin on apposa sur la porte le sceau de l'abbé de Corbie. La foule se retira partagée entre l'admiration et la crainte. Des chrétiens, d'ailleurs fervents, se sentaient atterrés parle sacrifice de Colette et ne savaient que penser. Mesurant son courage d'après leur faiblesse personnelle, ils redoutaient pour elle l'ennui, le dégoût, le découragement, enfin un échec humiliant.

78 SAiNTE COLETTE.

Le Seigneur ne se laissa pas vaincre en générosité. La jeune Corbéïenne goûta bientôt les charmes surnaturels du sacrifice. Restée seule, elle sentit son âme inondée d'une joie céleste. Ses désirs sont enfin accomplis. Son vol vers Dieu ne sera plus arrêté par aucun lien naturel. Sa vie tout entière se passera dans les douceurs de la contemplation et les austères délices de la mortification. Quel bonheur ! Elle s'immolera dans le secret de sa solitude pour la gloire de Dieu et le salut de ses frères. Toute la suite de son histoire nous la montre en effet comme une hostie volontaire ; c'est là sa gloire, la g-loire qui rejaillit du Calvaire sur cette victime associée par Jésus-Christ à son sacrifice. Maintenant fidèle à l'esprit de sa vocation, elle ne croit pas pouvoir mieux atteindre son but que par sa vie de recluse, et, dans la joie de posséder enfin ce qu'elle a si long-temps désiré, elle s'écrie : C'est ici le lieu de mon repos et j'y demeurerai parce que je l'ai choisi. Dans les sentiments de la reconnaissance et d'une profonde adoration, elle baisa le sol de sa demeure ; elle bénit le Dieu qui daignait lui accorder un asile auprès de son sanctuaire, lui promit d'être une lampe vivante toujours allumée et de se consumer pour lui seul.

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