PERSÉCUTION A CORBIE
infligée à l'abbé Raoul de Roye. La discrétion, la modération des premiers biographes qui mentionnent ces circonstances avec une charité toute évangélique, sont vraiment admirables. C'étaient les amis, les disciples de sainte Colette ; ils étaient inspirés par son esprit de mansuétude et de patience. Ce n'est qu'en pesant bien leurs expressions et en les interprétant par les traditions locales, que le lecteur parvient à comprendre toute l'étendue du mal.
Reconnaissant l'impossibilité d'établir une communauté à Corbie ou dans les villes voisines, Colette alla à Noyon, où la bulle pontificale l'autorisait à commencer son œuvre. Elle dut revenir chercher un asile momentané à Corbie. Les insultes se multipliaient et paralysaient même le bon vouloir de ses amis, qui étaient aussi l'objet des plaisanteries. On n'osait plus avoir de rapport avec elle, ni lui rendre aucun service, encore moins la défendre contre les mépris. Enfin la persécution fut atroce, dit Pierre de Vaux. Après s'être à longs traits abreuvée d'opprobres et d'outrages, n'opposant aux injustices et aux injures que le bouclier de la patience et de la charité, Colette dut, pour ne point provoquer de nouvelles insultes, céder à l'orage. S'étant recommandée à Dieu dans la chapelle de Sainte-Brigitte, elle gravit péniblement la colline qui domine Corbie et alla se réfugier dans les carrières creusées dans ses flancs. Du haut de cette montagne, les yeux en pleurs
contemplant son ingrate patrie, comme Jésus- Christ, Jérusalem, elle s'écria, dit-on : « Malheureuse ville, on dira un jour : ici fut Corhie ! » Et aujourd'hui cette parole est vraie ! La cité n'est plus l'antique cité. Non seulement elle est immensément déchue, mais elle n'est plus où elle était ; les guerres, les incendies l'ont anéantie, transformée ; et surtout Corbie n'est plus parce que de son abbaye, qui était tout alors, il ne reste rien que quelques tristes vestiges attestant au voyageur des richesses et des splendeurs à jamais disparues. Les majestueux édifices ont été détruits par une haine aveugle et un absurde esprit de vengeance.
Que va devenir la jeune abbesse, n'ayant pour couvent qu'une carrière abandonnée ? Elle s'y renfermerait volontiers pour le reste de sa vie. Que lui importe la lumière du jour ? elle a une lumière supérieure et un soleil bien plus splendide pour éclairer son âme. Qu'elle serait heureuse d'échapper au douloureux spectacle des passions humaines toujours en furie ! Elle ne demanderait aux hommes qu'un bien faible morceau de pain. Une main amie ne le lui refuserait pas et elle goûterait le repos et la paix dans ses saintes oraisons qui ne seraient plus interrompues. Mais est-ce pour cela que Dieu l'a tirée de sa solitude ? Est-ce à cette sépulture dans les entrailles de la terre que devaient aboutir les illuminations célestes, les avertissements, les rigueurs même dont elle a été l'objet ? Dieu