‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 64 sur 136 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Heureux commencements de la réforme.

Toute porte était fermée à Colette en Picardie, il ne lui restait d'autre parti à prendre que d'aller demander à ceux qui le lui avaient offert, un concours qu'elle avait d'abord refusé. De l'avis du P. Henri, elle retourne en Savoie ; c'est au château paternel de la Balme, chez son frère, que ce tuteur dévoué conduit la pupille que le Ciel et l'Eglise lui ont confiée. Deux fidèles amies de Corbie furent assez généreuses pour la suivre. Elles dirent à Colette comme Ruth à Noémi : « Partout où vous porterez vos pas, nousporte- « rons les nôtres ; le lieu où vous vous fixerez, « nous nous y fixerons ; votre famille sera notre « famille ; la terre qui vous recevra dans son « sein, nous recevra aussi. »

Ce furent Marie Sénéchal et Guillemette Chrétien. D'autres les suivirent à diverses époques, et pour l'honneur de la patrie de sainte Colette, il faut citer : sœur Matthiote et sœur Jeanne Francresse , qualifiées cousines de la sainte ; sœur Jeanne de Corbie, qui devint abbesse du couvent d'Aigueperse ; Jacquette Legrand, qui mourut portière à Vevay et qui avait servi Colette dans sa réclusion ; peut-être celle-ci partit-

elle de Corbie avec la jeune abbesse ; sœur Agnès de Vaux, près Hesdin, qui fut honorée de l'intimité de sa sainte mère ; c'était peut-être une pénitente du P. Pinet, par lequel elle aurait connu la grandeur de la recluse de Corbie. Marguerite de Cayeux paraît encore être une picarde.

Ce n'est pas seulement sur les femmes que sainte Colette exerça une influence sanctifiante. Nous devons aussi pour sa gloire et l'honneur de Corbie faire connaître un personnage resté jusqu'ici dans l'oubli. Voici ce qu'on lit dans le nécrologe manuscrit de l'abbaye de Cluny : Le VII des kalendes de décembre (25 nov.) au monastère de Cluny , sépulture du bienheureux Toussaint, moine prieur de ce lieu très justement appelé Toussaint. Emule des anciens pères de son monastère il fut la gloire de cette maison et la copie fidèle de la sainteté antique. Du diocèse d'Amiens, né à Corbie, il était le cousin de sainte Colette la fondatrice des religieuses appelées Colettines. Par l'exemple de sa vie, par la stricte observance de la règle monastique il se rendit vénérable. Très dévot à sainte Catherine vierge et martyre, c'est au jour consacré par la mort héroïque de cette sainte qu'il mourut à l'âge de 66 ans. A sa mort, dit l'auteur de sa vie, le Seigneur manifesta sa sainteté par plusieurs merveilles. Il s'illustra sous Odon ou Odelon et mourut en 1420. On ajoute plus loin qu'il avait été amené à Cluny par sa parente et

qu'il fit quatre pèlerinages à Rome. Sa sœur appelée Firmine fut aussi religieuse bénédictine.

On voit par là que si la persécution avait paralysé le bon vouloir du plus grand nombre, elle n'avait pas éteint les sympathies de tous.

Alard de la Balme était le digne frère du P. Henri. Il l'accueillit, elle et ses protégées, avec bonheur, et mit son château à la disposition de Colette. Celle-ci se cacha humblement dans le plus misérable réduit de l'habitation, et commença autant que possible, avec ses compagnes, les pratiques de la vie monastique.

Elle apporta les bénédictions de Dieu sous le toit hospitalier qui lui offrait un abri. L'épouse d' Alard de la Balme était depuis longtemps déjà dans les périls et les douleurs d'un long et difficile accouchement. Dès son arrivée, Colette se mit en prière, et aussitôt cette femme près de succomber mit au inonde une fille qui sera la gloire de la réforme, la compagne de sainte Colette pendant trente ans, et une des biographes les plus sûres de sa mère spirituelle. C'était sœur Perrine, ainsi appelée par abréviation de Pétronille. Ses sœurs la précédèrent dans la vie religieuse. Les vertus qu'elles virent pratiquer par la jeune abbesse et ses compagnes inspirèrent à Odile de la Balme, puis à Mahault, le désir généreux de les imiter. Eclairées et encouragées par leur oncle le P. Henri, elles obtinrent le consentement de leurs parents et se joignirent aux servantes de Dieu. D'autres jeu-

nés personnes de familles distinguées vinrent aussi se ranger sous la conduite de Colette, et les appartements dont elle pouvait disposer dans l'habitation d'Alard de la Balme devinrent insuffisants. La comtesse de Genève qui déjà avait pris Colette pour directrice, lui offrit une partie du château qu'elle possédait elle-même en ce lieu. Ce fut donc dans cette demeure princière que la fille du charpentier de Corbie, qui n'avait naguère pour refuge qu'une carrière abandonnée, commença à faire observer la vie régulière et surtout la stricte pauvreté. Combien Blanche de Savoie fut heureuse de fournir le berceau de cette famille qui commençait à se former. Elle vit bien cependant que cet arrangement ne pouvait être que provisoire, et elle voulut procurer à ses protégées un asile définitif. Sans en parler à Colette, elle demanda à Benoît XIII les pouvoirs nécessaires pour la fondation d'un couvent auprès de son château de Rumilly ; mais, quand elle communiqua la bulle pontificale à la jeune abbesse, celle-ci lui fit observer que Rumilly, ville alors ouverte, ne pouvait convenir ; qu'une communauté de femmes y serait trop exposée dans ces temps de troubles et de guerres fréquentes. La comtesse de Genève comprit ces motifs, et chercha d'autres moyens d'être utile à sa vénérable amie.

Celle-ci, désormais libre de suivre les inspirations célestes dans une demeure bien différente d'un couvent, il est vrai, mais complètement

à sa disposition, put faire revivre pleinement la règle donnée à sainte Claire par saint François . Pour elle-même, c'était chose facile ; pour les jeunes personnes à peine délivrées du monde, c'eût été plus difficile, si elles n'avaient vu leur sainte mère dans l'éclat incomparable de ses vertus. La sainte abbesse commandait peu ; car, en la voyant, ses disciples apprenaient leur devoir. Il ne leurétaitpasordonnéd'égaler leur guide; cela leur eût été impossible. En l'imitant seulement de loin, elles devenaient de parfaites religieuses. D'ailleurs, les prières de Colette, toutes pleines d'une ardeur séraphique, obtenaient une telle effusion de l'Esprit-Saint sur ces jeunes âmes, qu'elle était ravie elle-même en voyant leurs progrès et leur g-énérosité. Ces vierges élevées dans les délicatesses du monde ne respiraient plus que mortifications, sacrifices, abnégation, humilité, prières et oraisons.

La bonté divine s'empressa de manifester la complaisance avec laquelle elle contemplait ces vertus naissantes et de les récompenser par des faveurs nombreuses. Un jour, la jeune abbesse conférait avec son confesseur sur les intérêts de leur œuvre, quand ils virent tout à coup descendre du ciel une corde, blanche comme laneig"e semblable à celle des Clarisses. Elle alla se reposer dans les mains de Colette, qui la reçut avec respect sans rien dire, confuse sans doute de cette faveur divine qui était une approbation authentique du genre de vie de ces

saintes filles et la glorification de leurs vertus.

Il fallait déterminer la manière de chanter l'office canonial. Les nouvelles Clarisses adopteraient-elles le chant ecclésiastique, ou y substitueraient-elles le ton uniforme de la psalmodie ? Sainte Colette et le P. Henri délibéraient, hésitaient incertains ; tout à coup ils entendent un chant uniforme , mais harmonieux, accordant peu au sens de l'ouïe, mais laissant plus de liberté à l'esprit intérieur pour agir. C'étaient des anges qui portaient l'antienne aux filles de Sainte-Claire , anges terrestres qui répondent aujourd'hui encore sur le même ton fidèlement conservé.

Notre sainte avait une voix puissante et harmonieuse que la ferveur développait d'une manière surhumaine. Plus d'une fois , assure le R. P. de Vaux (ch. x), elle fut entendue d'une grande lieue. Elle se portait avec une ardeur extrême à entonner les chants sacrés et à payer au Seigneur le tribut que lui doit toute créature. Rien de plus agréable pour elle que l'assistance au chœur et la récitation de l'office. Elle gémissait lorsqu'elle en était empêchée par l'infirmité. « 0 heureuses, s'écriait-elle, les âmes qui peuvent célébrer continuellement les louanges divines ! » et elle était plus affligée de cette privation que des plus violentes douleurs corporelles.

La suavité intérieure qu'elle goûtait pendant l'office transformait tout son être, dit sœurPer-

rine. Elle lui rendait sa vigueur brisée par les maladies et les austérités. Nul ne pouvait plus, en la voyant si ardente, soupçonner le poids des peines qui l'accablaient ordinairement. Son visage tout rayonnant attirait tous les regards; il devenait comme un foyer de clialeur surnaturelle qui échauffait le cœur de ses disciples. Plus d'une fois, il plut au Seigneur de manifester et cette ardeur de ses prières, et leur puissance par des signes sensibles. Un jour plusieurs de ses religieuses virent comme un brandon de feu sortant de sa bouche. Il projetait une vive lumière qui pénétrait le ciel. D'autres fois c'était comme un soleil brillant qui embrasait sa cellule. Aussi arriva-t-il que son voile fut carbonisé par les flammes qui sortaient de sa bouche. Quelquefois ce n'était pas seulement sa face qui devenait lumineuse, mais une splendeur merveilleuse, rejaillissant de son âme sur son corps tout entier, l'enveloppait complètement d'une lumière brillante et illuminait son oratoire. Une sœur, pénétrant à l' improviste dans sa cellule, tomba évanouie en l'apercevant transfigurée et resplendissante.

Outre l'office canonial, sainte Colette accom.plissait encore les pratiques particulières des sœurs converses. Elle récitait l'office de la sainte Croix, deux fois les vigiles des morts, plusieurs fois les psaumes pénitentiaux, les litanies des Saints et un grand nombre de rosaires. Elle aimait et vénérait beaucoup le rosaire dont elle se

servait. Quand ses violentes douleurs l'avaient mise hors d'elle-même, il lui suffisait de toucher les grains de son chapelet pour reprendre toute sa présence d'esprit. Au milieu de ces pratiques si multipliées, elle ne négligeait pas cependant la direction des âmes, le gouvernement de ses communautés, ni les rapports nécessaires avec les personnes du monde qui venaient réclamer ses prières et recueillir ses avis. Les nuits arrachées au sommeil lui donnaient du temps pour satisfaire son ardente dévotion.

Les habitants de la Balme pourvoyaient généreusement à la subsistance des pauvres servantes de Dieu. Une famille surtout, sans doute celle d'Alard, avait une générosité inépuisable envers sainte Colette et ses filles. Un jour, dans l'oraison, le Seigneur fit voir à sa servante un? armée de démons qui la menaçaient elle-même, et avec elle la famille de ses protecteurs. Elle appela ses religieuses et obtint de Dieu qu'elles vissent aussi le même spectacle. Ces jeunes novices tremblaient, mais elle leur fit voir en même temps les anges qui les protégeaient elles et leurs amis, avec une sollicitude et une puissance victorieuses. Elles aperçurent même une échelle d'or par laquelle les anges montaient, portant sur l'autel céleste les prières des Clarisses et les aumônes qui leur étaient faites. Toutes furent rassurées , consolées et remplies d'une nouvelle ardeur.

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