CHAPITRE XV
Autres faveurs extraordinaires accordées à Sainte Colette.
Cet empire divin sur les maladies et sur la mort elle-même était une récompense des vertus de la sainte abbesse et les lettres de créance de la réformatrice. Sans doute la gloire des miracles est un don gratuit, et de cette auréole Dieu couronne qui il veut. Mais les lois qui régissent (1) L'abbé de Saint-Laurent.
le monde de la gloire ne sont pas toutes cachées, et il semble évident que la vivacité de la foi et l'ardeur de la charité obtiennent ordinairement de Dieu une part de son empire sur les êtres inférieurs. Que sainte Colette était admirablement disposée pour recevoir ces dons ! L'àme investie de cette prérogative ne peut ignorer la force nouvelle qui est en elle. L'Esprit-Saint la sollicite d'en user, et, sous son inspiration, elle ne craint pas de demander à Dieu de révoquer ses ordres, de changer ses arrêts et de suspendre ses lois. Mais quelle perfection dans cette prière et quelle ferveur dans ces supplications ! On en a vu des exemples dans le chapitre précédent . Pour qu'une âme puisse exercer un tel pouvoir, il ne lui faut pas seulement une émiuente pureté, il lui faut de plus des ardeurs séraphiques dans la prière et une persévérance infatigable dans l'oraison. Ce sont des dons que possédait sainte Colette au degré le plus élevé.
La prière était l'àme de sa vie, sa joie, ses délices, sa principale occupation. Pour s'y livrer tout entière, elle écartait toutes les préoccupations inutiles, rassemblait toutes ses puissances intérieures et extérieures, naturelles et surnaturelles, et ainsi se plongeait en Dieu complètement. Alors elle était si profondément appliquée qu'elle ne voyait et n'entendait rien, et elle restait ainsi de longnies heures abîmée dans une oraison ardente et une contemplation sublime. Loin d'éprouver de l'ennui, elle n'avait
pas même le sentiment du temps qui s'écoulait. Elle croyait n'avoir prié qu'un instant, alors qu'elle avait persévéré un jour entier dans son oraison. C'était l'occupation de ses nuits. Elle dormait quelquefois à peine une heure en huit jours. Ses voyages même n'interrompaient pas sa prière. Une oraison si parfaite et si persévérante était comme une extase continuelle, ou une disposition parfaite à recevoir cette éminente faveur. Elle lui fut accordée à un degré bien merveilleux pendant son séjour à Besançon.
Nous avons vu la jeune Colette initiée par sa pieuse mère à la méditation fréquente des douleurs du Sauveur. Elle avait fait d'immenses progrès dans cet exercice. Son esprit et son cœur étaient continuellement tournés vers ce pôle de la vie chrétienne. A midi, au moment du crucifiement, elle ressentait une angoisse profonde. Elle se retirait à l'écart, s'il lui était possible, et, s' abîmant dans ses pieuses méditations , elle abandonnait son cœur aux plus vifs mouvements de la compassion et de l'amour.
Le vendredi surtout elle employait six, huit et quelquefois douze heures consécutives à la contemplation des douleurs de l'Homme-Dieu. Souvent de ces méditations fréquentes sur les souffrances du Sauveur, elle sortait défigurée, meurtrie , portant sur toute sa personne les marques des mauvais traitements dont la vue
avait ému son cœur. Enfin, elle fut obligée d'avouer qu'elle ressentait d'excessives douleurs aux pieds, aux mains et à la tète. Ces douleurs se manifestaient par une sorte de tumeur. Elle était comme stigmatisée. Dès son jeune âge, elle avait été récompensée de sa ferveur par l'apparition de Jésus-Christ souffrant. Elle reçut alors de nouvelles faveurs. Pendant la Semaine sainte, redoublant d'ardeur dans la méditation des souffrances de son Bien-aimé, elle fut trois jours et trois nuits dans le ravissement. Son corps, comme il arrive toujours dans ces états mystérieux, ne conservait qu'une vie à peine sensible ; elle ne but ni ne mangea ; elle n'entendit rien, ne ressentit aucun contact même le plus violent. Mais l'âme, presque séparée, se désaltérait dans le sein de Dieu, dans les plaies de Jésus-Christ.
Pendant ces longues méditations, ces extases, que se passait-il dans l'âme de la pieuse vierge ? On peut le conjecturer d'un fait rapporté, par sœur Perrine. Un jour Colette priait avec ferveur, présentant au Seigneur les mérites de sa très sainte Mère pour obtenir grâce aux pécheurs et elle conjurait la bienheureuse Vierge d'intercéder pour eux auprès de son Fils. Colette vit alors apparaître un grand plat dans lequel étaient les membres dépecés d'un jeune enfant nageant dans son sang ; et elle entendit Marie lui dire : « Comment veux-tu que j'inter- •c cède pour ceux qui par leurs horribles crimes,
« tous les jours taillent mon Fils en morceaux « plus nombreux que ceux que tu vois dans ce « plat. » Quelle imag-e saisissante du schisme, des discordes et de la guerre civile ! Elle resta, dit la pieuse historienne, gravée dans l'âme de Colette toute sa vie.
Bientôt une extase plus étonnante excita d'abord l'admiration, la vénération, puis la crainte et les anxiétés. Ces sentiments se communiquèrent même au dehors de la communauté, parmi les personnes qui avaient des relations plus intimes avec les Clarisses. Enfin, toute la ville fut émue au bruit de cette merveille. Il y avait de longes jours que la révérende abbesse était dans un sommeil mystérieux, dont rien ne pouvait la tirer. Sa vie corporelle n'était pas éteinte cependant , mais à peine perceptible.. Comment vit-elle, se disait-on, sans aucun aliment, sans respiration sensible ? Elle puisait sa vie, même corporelle, à sa vraie source, au sein de Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Les religieuses cependant concevaient des craintes sérieuses et la communauté était troublée. D'ailleurs, des sollicitations plus nombreuses et plus pressantes exposaient tous les jours à des infractions de la régie ou à des mécontentements profonds ; tout le monde voulait voir cette merveille. Le refus de laisser pénétrer dans la clôture contristait beaucoup de personnes. Enfin, après quinze jours, le R. P. Henri, s'inspirant de l'exemple de plusieurs saints, usa de son au-
torité. Au saint nom do l'obéissance, Colette revint immédiatement à elle ; le Seigneur, obéissant lui-même à l'homme et montrant le prix de l'obéissance, ne retint plus dans son entretien mystérieux ccllo que son supérieur appelait.
Une autre fois, pendant la messe, à l'élévation, l'amour ineffable de la victime qui s'immole tous les jours pour nous, la pénétra si vivement qu'il lui ravit tout sentiment. Sa tète se pencha et se reposa sur une grille de fer, derrière laquelle elle était prosternée. Or, c'était l'hiver et il g-clait très fort. Elle demeura dans cette position trois jours et trois nuits. On craignait que sa figure, atteinte par le froid du fer, ne fut g-eléc ; mais le feu spirituel qui la réchauffait intérieurement fut plus ardent que le froid physique. Quand, après trois jours, elle sortit de son entretien avec Dieu, elle n'était ni blessée ni même g*lacée.
Dans les premières années de son séjour à Besançon , sainte Colette tomba grièvement malade et fut bientôt réduite à l'extrémité. Elle eut alors un ravissement dans lequel, transportée au pied du trône de Dieu, elle vit et entendit sainte Madeleine et sainte Claire demander au Seigneur la fin de son pèlerinage sur la terre et son admissioii immédiate en leur bienheureuse société. Mais saint François disait à Dieu : « Ah ! Seigneur, me l'avez-vous donnée « pour me l'enlever sitôt ! Voyez combien elle
« est encore nécessaire pour la réforme de mes « ordres ; » et le Seigneur accéda aux désirs du séraphique patriarche. Sainte Colette, revenue à elle, laissa échapper ces paroles qui trahirent ses mystérieuses communications : « Hélas ! le « bon saint François ne veut pas que je meure, « ni que j'aille avec Notre-Seigncnr. J'en suis « bien affligée» » Elle était désolée, mais elle était guérie. Sur ce fait, la sœur Perrinc fait une observation générale très vraie et très importante. Sainte Colette cachait le plus possible les dons de Dieu ; cependant au sortir de ses extases, dans cet état intermédiaire qui n'était pas encore l'état naturel, mais comme le coucher splendide du soleil, le soir d'un beau jour, toute pénétrée de lumière et du feu de la charité, elle laissait éclater sans s'en apercevoir des rayons brillants fie la flamme qui la consumait, et c'est ainsi qu'on parvenait à connaître une faible partie des faveurs célestes qui lui étaient accordées. Sa fervente assiduité à méditer les souffrances du Sauveur fut récompensée d'abord par la puissance miraculeuse -ignés de croix qu'elle faisait. Une récompense plus extraordinaire lui était réservée. Tout ce qui se rapporte à Jésus souffrant, tout ce qui le lui rappelait, était particulièrement cher à cette amante passionnée du Calvaire. Elle désirait traverser les mers et arroser de ses larmes, essuyer de ses lèvres les lieux sanctifiés par la présence et les douleurs de son Bien-
aimé. Elle désirait surtout une relique do la vraie croix et n'avait pas encore trouvé quelqu'un qui pût satisfaire ses pieux désirs. Le Ciel lui-même s'en chargea. Une parcelle considérable du bois sacré, enchâssée dans une croix d'or, lui fut donnée par un messager céleste dans les premiers temps de son séjour à Besançon.
Le couvent a conservé la précieuse relique jusqu'à sa suppression par la Révolution. Heureusement ce trésor n'a pas péri alors, et le monastère restauré de Poligny s'est enrichi de cette céleste relique. En voici une description très ancienne, parfaitement exacte encore aujourd'hui, comme nous avons pu nous en convaincre lorsque nous avons tenu dans nos mains tremblantes et baisé avec un profond respect cette croix doublement sacrée et adorable. Elle est en or, de la grandeur de celle des évèques : elle renferme un petit morceau du bois de la vraie croix qu'on ne voit pas. Sur l'une des faces est l'image en relief de Jésus crucifié , ayant les deux pieds joints l'un à l'autre et attachés de deux clous. C'est de ce côté qu'elle s'ouvre pour laisser voir le bois sacré. Sur l'autre face il y a cinq pierres précieuses et cinq perles ainsi disposées : Au centre une pierre précieuse rouge, quatre perles l'entourent, une sur chaque bras de la croix ; quatre pierres bleues terminent le haut et les bras horizontaux; mais le pied est prolongé et porte encore une perle. Les pierres
sont incrustées en partie dans l'or, les perles simplement attachées par un clou. On p. ut donner à ces pierres diverses et à leurs dispositions un sens mystique.
Les extrémités de la croix sont un peu écliancrées et légèrement élargies. Voici un dessin exact des deux faces de grandeur naturelle.
Nous le devons à la complaisance des R. P. Capucins, qui l'ont publié dans les Annales franciscaines, n° 91, 1er mars 1869.
La piété de sainte Colette ne se concentrait pas tellement sur les souffrances de l'Homme- Dieu qu'elle perdît de vue les abaissements infinis de la majesté divine dans le mystère de l'Incarnation. Aussi elle reçut, comme gage de la complaisance divine dans ses adorations, et comme arrhes de la récompense éternelle, une autre faveur non moins singulière. Une prière
lui fut apportée du ciel pour interpréter d'une manière divine les sentiments dont son cœur était pénétré. La voici telle que la tradition nous l'a transmise en latin et en français :