‹ Saint Colette, sa vie, ses œuvres, son culte son influenceChapitre 98 sur 136 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Visite det monastères /ondes.

Sainte Colette devait se rappeler alors et comprendre les visions magnifiques dont le Seigneur l'avait favorisée dans sa cellule de Corbie. L'arbre symbolique grandissait et se parait de fruits que le monde commençait à contempler avec admiration . Cette pensée effrayait l'humilité de la sainte abbesse; une autre la

consolait et la réjouissait : les rejetons se multipliaient, croissaient, et leurs fleurs, leur feuillage, leurs fruits étaient admirables. Elle voyait avec bonheur, elle admirait dans les autres des vertus moindres que celles dont son humilité lui cachait l'éclat en elle-même. Misère et infirmité, elle ne voyait que cela dans sa chétive personne. «Je perds l'œuvre de Dieu, disait-elle « souvent; je me damne en cette religion parce « que je ne fais pas les œuvres d'une religieu- « se. » Soutenue cependant par la conscience de sa mission, par un désir ardent de faire la volonté de Dieu, elle continuait son labeur.

Les jeunes plantes, quoique vigoureuses et pleines de sève, avaient besoin de culture. Il fallait les émonder, arracher les herbes nuisibles qui pourraient pousser à leur pied ou plutôt les empêcher de naître, par des soins actifs et une surveillance infatigable. C'est ce que faisait la réformatrice au prix de fatigues incessantes et de dangers continuels dans ses fréquents voyages.

Voici comment elle voyageait : habituellement, lorsque les chemins le permettaient, elle servait d'un petit chariot façonné de la manière la plus modeste et recouvert d'une toile commune. L'un de ces véhicules fut longtemps conservé à Poligny avec un grand respect et devint l'instrument de plusieurs merveilles.

Après avoir entendu, de grand matin , au moins une messe, de préférence la messe votive

de l'Epiphanie ou des rois voyageurs, clic se mettait en marche, demandant miséricorde, plaçant ses pas sous la garde des saints par la récitation des psaumes de la pénitence et des litanies. L'invocation des saints était son refuge habituel dans les périls si fréquents alors pour les voyageurs. La France, dans les angoisses de l'occupation étrangère, dans les déchirements des factions, victime lamentable de l'ambition de la cupidité et de la cruauté de ses enfants, était agitée de toutes parts de mouvements convulsifs qui ressemblaient à une douloureuse agonie. Partisans et voleurs de grand chemin se croisaient sur toutes les routes. Les provinces divisées se soupçonnaient les unes les autres, et, dans les voyageurs les plus innoffensifs, voyaient des ennemis ou des traîtres (légalisés. C'est au milieu de ce cahos sanglant, de ce tourbillon mortel que sainte Colette devait aller faire ses fondations et visiter ses monastères.

Quand elle voyait les approches d'un danger plus pressant elle reprenait les litanies des saints. C'est ce qu'elle venait de faire un jour au milieu d'une forêt, avant d'entrer dans une gorge sombre formée par les montagnes ; soudain elle se trouve en présence d'hommes armés qui lui ferment et lui interdisent le passage. C'étaient les satellites d'un de ces hobereaux trop communs alors, qui, du repaire de leur castel, s'élançaient sur le voyageur pour le dé-

trousser. Instruit du voyage des religieuses, celui-là avait fait battre toute la campagne pour les surprendre ; il arrive bientôt lui-même. Rapace et impudique, il adresse à la :pieuse troupe des menaces cruelles et impures. Sainte Colette lui répond humblement mais fermement. Les chevaux de ces brigands demeurent immobiles ; une barrière d'airain invisible semble les arrêter ; ils ne peuvent avancer vers le modeste convoi de la Sainte. Stupéfaits, ils le laissent passer sans lui nuire, et les chaste.'? épouses du Christ bénissent la Providence de les avoir si miraculeusement préservées.

Une autre fois, des hommes aussi dangereux sont frappés de terreur panique par la récitation des mêmes prières et s'enfuient comme s'ils étaient poursuivis par des escadrons.

D'autres eurent permission du ciel d'oser davantage. Déjà ils s'étaient emparés des chevaux et des effets des voyageurs. Quelques-uns de cas bandits voulaient tuer leurs victimes. Surmontant sa timidité naturelle, animée par la charité et réconfortée par la grâce, sainte Colette leur dit comme le Sauveur : « Si c'est moi que vous cherchez, laissez ceux-ci s'en aller ; » et elle fait partir ses compagnons de voyage sans qu'ils soient inquités. Prête à mourir, elle demeure avec ses religieuses. Mais l'ascendant qu'elle a pris, quelque chose de divin qui se manifeste dans toute sa personne, dompte ces natures féroces. Les brigands rendent ce qu'iis

avaient prie el tous Les voyageurs peuvent continuer leur route tranquillement. Les malfaiteurs pris quelques jours après, avouèrent qu'ils ne regrettaient rien tant que d'avoir molesté la \ ante de Dieu <vt que c'était surtout en punition de ce crime quïls avaient été pris.

La sainte voyageuse n'avait pas seulement à redouter dans ses voyages les violences des bandits ; le mauvais état des chemins, l'absence de ponts sur les rivières lui créaient sans cesse de nouveaux périls. Elle y échappa toujours et en préserva également les siens. Un jour, son chariot est renversé et une sœur, nommée Françoise, tombe dessous. Elle paraît à tous devoir être broyée. Mais en voyant le danger, Colette a prié, et la pauvre religieuse est retirée de dessous le char sans aucune blessure.

Il lui fallait une autre fois traverser le Doubs, qui était considérablement gonflé. Un honorable cavalier, Jean de Baes, conduisait une religieuse en croupe. Il dirigea si malheureusement son cheval, qu'il se trouva, comme dans un abîme, entraîné par la violence du courant. Cavaliers et monture étaient submergés et roulés par les flots. Mais sainte Colette sur la rive, priait à haute voix et gémissait. Ses supplications furent exaucées ; le flot docile amena ses victimes à la rive.

C'est dans de si terribles circonstances que sainte Colette exécuta tant de pérégrinations, « quoiqu'elle fût paoureuse et moult craintive,

« comme il convient à dame de religion, » dit P. de Vaux.

A la prière vocale succédait l'oraison, et souvent l'extase même en voyage. La sœur Pcrrine a souvent soutenu sa sainte mère pendant qu'elle était ainsi plongée dans les plus intimes communications avec Dieu.

Voici une autre circonstance bien remarquable de ses voyages. Affaiblie par des souffrances continuelles et les austérités les plus rigoureuses, elle semblait incapable de supporter la fatigue d'une journée de marche. Souvent le matin, lorsqu'il fallait se mettre en route, sa faiblesse était telle qu'elle paraissait sur le point de rendre le dernier soupir. Cependant ou partait, et après une journée de marche, lorsque les autres étaient harassées de fatigue, une vigueur nouvelle et une force merveilleuse lui étaient rendues. A peine arrivée, elle cherchait un petit réduit, un angle obscur où, par la suspension de draperies quelconques, ses filles lui faisaient une sorte de cellule. L'ardeur pour la prière lui faisait négliger la nourriture du corps ; son âme se réconfortait dans l'oraison et ranimait le corps lui-même. Elle passait ainsi la nuit presque tout entière, donnant à peine une heure au sommeil. On l'entendit souvent, toute brûlante de l'amour séraphique, répéter toute la nuit avec un accent inexprimable : a Qui ètes-vous, Seigneur, et qui suisje ? » Le lendemain , elle recommençait la

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même vie et affrontait les mêmes fatigues.

D'une extrême sévérité pour elle-même, se refusant non seulement le superflu, mais même le nécessaire, elle prenait de ses filles un soin tout maternel. Sa tendre charité leur procurait tout ce qui est indispensable à des religieuses et veillait à l'accomplissement de toutes les régies , même en voyagé.

Parvenue dans quelqu'un de ses monastères, elle se faisait rendre compte de tout. Souvent elle savait auparavant ce qu'il lui importait de connaître. Il semblait qu'elle n'eût jamais quitté aucun de ses couvents, Dieu lui révélant ce qui s'y passait en son absence.

Sa fermeté dans le gouvernement des âmes était d'autant plus résistante qu'elle était plus douce, et sa rigueur était tempérée par la suavité. Avant tout préoccupée de conserver la pureté et l'intégrité de la règle, elle n'accordait rien à la faveur, mais tout au mérite. Pour occuper les charges des maisons, surtout celles qui peuvent entraîner à la dissipation d'esprit, sa sagesse ne voulait que des âmes solidement intérieures. Ayant trouvé au couvent de Poligny une jeune religieuse chargée de la dépense, elle assembla aussitôt le chapitre, la fit déposer et la renvoya apprendre, sous la conduite d'une ancienne, la pratique parfaite de la religion. Cette décision devint une régie encore suivie aujourd'hui.

Cependant son humilité craignait de dominer

ses religieuses ; mais il fallait leur apprendre à se gouverner selon les règles auxquelles elle se soumettait elle-même avec une inviolable fidélité. Plusieurs fois il arriva que des décisions furent prises contre son avis, mais elle s'y soumit et attendit le remède du temps ou de Dieu. Nous en verrons des exemples. Ainsi obsédée par les supplications de ses sœurs et cédant à l'avis du confesseur du couvent, elle admit au noviciat une jeune personnequi paraissait douée des plus excellentes qualités : « Vous me forcez dit la sainte abbesse, mais cette jeune personne ne parviendra pas jusqu'à la profession. » En effet, celle-ci vaincue par les tentations, se crut incapable d'observer la règle et retourna dans le siècle.

Sainte Colette apprenait aux supérieurs à user modérément et humblement de leur autorité. Abbesse générale, supérieure de toutes les maisons, elle cachait le plus possible cette autorité. Les honneurs qui y était attachés, étaient pour elle un supplice. Elle n'entendit jamais sans une profonde douleur la lecture de l'approbation de ses règles, parce que le maître général lui décernait un titre et des éloges dont elle se croyait indigne . Dans toutes les maisons où elle arrivait, son premier soin était de donner l'exemple du respect envers l'abbesse. Le réduit le plus misérable de la maison devenait sa cellule.

Dans ses visites., ses reproches et ses répri-

mandes étaient tempérée et adoucis par l'onction de la charité et même quelquefois par les

isolations et les faveurs divines. Ainsi, à Auxonne, elle trouve sept religieuses, dangereusement malades ; elle leur commande de se lever, et elles sont immédiatement guéries.

Ailleurs, les médecins, arasent déclaré atteinte d'une maladie contagieuse une malheureuse

nr qui pour cela était séparée de la communauté et attendait seule et dans la tristesse une gnérison qui tardait bien longtemps. Sainte Colette arrive au monastère, lorsque depuis un an l'infortunée languissait dans cet isolement. La tendre mère qui déjà sans doute connaissait le malheur de sa fille, s'informe aussitôt de son état, et, instruit" de ses souffrances, elle s'emde l'aller trouver dans sa cellule. La malade, touchée de tant de honte, se jette à ses pieds en pleurant. « Ayez bon courage , ma

nr, » lui dit-elle en lui présentant un verre

au qu'elle lui fait hoire entièrement. Immédiatement la santé est rendue à l'infirme, et la thaumaturg-e lui dit : « Prenez votre lit et révéliez au couvent avec les autres ». Ce qu'elle fit avec allégresse et au chant des cantiques d tion de grâc

Une autre religieuse était depuis huit ans privée du bonheur de l'office puhlic , parce qu'une infirmité très grave lui avait complètement enlevé la voix. La servante de Dieu lui dit avec un tendre intérêt : « Pourquoi, ma chère

fille, vous absentez-vous si longtemps de l'office divin?... Allez au nom du Seigneur; venez à,

à matines la nuit prochaine et faites ce quo vous pourrez avec la grâce de Dieu. » En effet, la religieuse ayant retrouvé la voix put chanter l'office mieux que jamais.

Dans d'autres couvents, elle guérit deux infirmes avec un morceau de pain qu'elle broie elle-même et qu'elle leur fait avaler avec kt douceur d'une nourrice pour son enfant, ou bien une religieuse se délivre d'une angine mortelle en appliquant sur la gorge malade le vase dont so servait la sainte abbessc pour boire.

Sainte Colette apprend un jour que la poste s'est déclarée dans une petite ville où était une de ses maisons ; elle s'y rend aussitôt et y demeure intrépidement. Ses compagnes succombent ou sont malades. Elle est elle-même attaquée de la contagion, mais elle ne veut rien retrancher des offices que le couvent doit réciter; avec deux ou trois sœurs, elle acquitte la dette quotidienne envers la Majesté divine et s'efforce de fléchir le courroux céleste. Elle soutient ainsi le courage de ses sœur et les console dans leur grande affliction.

Les bénédictions de sa présence s'étendaient aussi sur la ville qui avaient le bonheur de la posséder. Dans ce temps de guerre universelle, une petite cité fut longtemps exposée aux assauts de l'ennemi et à la destruction. Plusieurs fois l'armée s'approcha pour l'emporter de force

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