CHAPITRE XXX
Fondation du couvent â? Orbe. — Premier voyage dans le Midi.
L'ordre et la régularité étaient solidement établis au couvent de Vevay. Le feu sacré était allumé dans ce temple, il n'y avait plus qu'à l'entretenir. Sa présence n'était plus nécessaire. La réformatrice se sentit pressée de visiter ses premières fondations et de répondre aux désirs de ceux qui voulaient contribuer à de nouveaux établissements. La nouvelle de son départ prochai ontrista profondément Jacques de jar-
bon qui s'était mis complètement sous sa conduite. Pour le diriger et affermir ses pas clans la vie qu'il venait d'embrasser, sainte Colette lui promit de lui laisser la sœur Marie Chevalier, qui était consommée dans les voies de la perfection. Cependant elle ne la fit point abbesse de Vevay. Elle se réservait d'en choisir une à Poligny. Elle fixa aussi à Vevay Jacquette Legrand de Corbie, sa fidèle amie, qui l'avait assistée dans sa réclusion et s'était parfaitement pénétrée de son esprit.
Arrivée à Poligny, elle désigna Claire Labeur pour aller gouverner le monastère de Vevay. Celle-ci, par humilité, était heureuse de trouver un motif de refuser cette charge, dans une migraine violente et continuelle qui lui était la liberté d'esprit nécessaire à une supérieure . Depuis vingt ans , elle endurait des douleurs si vives, que ses yeux lui. sortaient presque de la tète et étaient devenus hagards. « Allez hardiment », lui dit sainte Colette, en lui faisant sur le front le signe de la croix, et elle fut guérie pour toujours.
Il y avait déjà longtemps que Jeanne de Montbéliart, épouse de Louis de Châlons prince d'Orange, sollicitait auprès de la réformatrice la faveur d'une fondation. Elle avait obtenu de Martin V une bulle datée du 17 novembre 1425, et avait voulu favoriser la petite ville d'Orbe des bienfaits qu'apportait toujours la présence des ferventes Colettines. La première pierre
du nouveau monastère fut posée le 15 janvier 1427. Sainte Colette assista à cette cérémonie avec douze religieuses choisies dansles couvents de Poligny et de Besançon. Elle leur adjoignit bientôl cinq novices entre lesquelles on remarque Philippine de Châlons, fille de la fondatrice, et Louise de Savoie, fille d'Amédée VIII et d'Iolande de France, veuve de Hugues de Châlons. La seconde fille de la fondatrice, étant devenue veuve, vint aussi chercher dans ce monastère un honneur que le monde ne lui avait pas donné.
Quand cette maison put être organisée définitivement, Mahault de la Balme, nièce du P. Henri et sœur de Perrine de la Balme, fut désignée pour la gouverner. A cette proposition, l'humilité de Mahault se troubla et résista même. Elle conjura sa vénérable mère de la laisser retourner à Besançon pour y remplir les derniers offices de la maison. Sainte Colette ne répondit pas, mais le Seigneur parla pour elle. En effet, sieur de la Balme fut frappée de douleurs violentes, principalement aux pieds et aux mains. Aucun remède ne pouvait les calmer. Elle comprit le sens de cette épreuve ; elle se soumit, et se trouva complètement guérie. Ce fait confirma, l'autorité de la réformatrice, on n'osa lui rien refuser.
Ce fut vers ce temps et dans cette contrée que se passa une scène trop intéressante pour être omise quoiqu'on n'en sache point exactement
ni le temps, ni le lieu. Parmi les Conventuels de cette province, il y avait un religieux du nom de Psalmon, qui, loin de partager l'antipathie trop ordinaire de ses confrères envers la réformatrice, s'était toujours montré favorable à ses entreprises et les avait défendues autant qu'il lui était possible. C'était un personnage considéré dans l'ordre ; il était maître ou docteur en théologie de l'université de Paris. Il tomba malade et bientôt on désespéra de sa vie. 11 était en agonie et sans connaissance ; sainte Colette l'ut avertie du triste état auquel était réduit ce défenseur désintéressé de son œuvre. Par quelle voie ? sans doute par une révélation, car elle sut en même temps que l'âme de ce religieux était encore plus malade que son corps. Dieu voulait le récompenser de ce qu'il avait fait pour la réformatrice ; il disposa tellement les choses, que l'abbesse put diriger un voyage qu'elle faisait de manière à passer auprès du couvent où Pierre Psalmon était agonisant. Elle le visita et lui dit, en lui faisant le signe de la croix sur le front : « Prenez bon courage et ayez espérance en la bonté de N.-S.J.-C.» Il l'entendit, la comprit, et bientôt se leva complètement guéri. Le premier usage qu'il fit de sa santé fut d'aller remercier celle qui l'avait sauvé. Se jetant à ses pieds, il s'offrit à son service pour tout le reste de. sa vie. Mais il avait plus besoin encore des bienfaits de la servante de Dieu qu'elle de ses services. Elle l'accepta cependant pour le
sauver, le prit à part, lui représenta le mauvais état de son âme, te malheur éternel auquel il venait d'échapper par une miséricorde infinie et l'engagea à se bien confesser. Ce qu'il fit aussitôt. 11 revint confiant et joyeux : «Maintenant me voilà purifié, dit-il. » — « Nullement, » lui dit la sainte et elle lui rappelle certains énormes péchés qu'il n'avait pas confessés, soit par oubli, soit par une fausse honte. Il est stupéfait et retourne auprès de son confesseur. Il revient plus rassuré que la première fois, mais sainte Colette lui montre encore dans sa conscience des désordres qu'il faut réparer. Humilié, confondu, mais pénétré de reconnaissance pour la miséricorde divine, il va pour la troisième fois se prosterner aux pieds de son confesseur et revient la paix et le bonheur dans le cœur, sauvé pour l'âme comme il l'avait été pour le corps. Vussi proclama-t-il le reste de ses jours qu'il devait tout à sainte Colette, la vie éternelle comme la vie présente, et il vécut dans la pensée qu'elle connaissait tout ce qui le concernait, se donnant bien garde de rien faire qui pût la contrister. Il paraît qu'elle le chargea du service spirituel du monastère d'Orbe. Dans un voyage qu'il fit plus tard, il faillit se noyer. En voulant traverser à cheval une rivière, il tomba dans un abîme où il allait périr ; il se souvint alors de sa bienfaitrice et de sa puissance auprès de Dieu; il l'invoqua, et aussitôt il se trouva sur la rive.
Pendant que sainte Colette demeurait à Orbe, la princesse d'Orange la trouva un jour plus triste que de coutume et lui en demanda le motif. « C'est, lui répondit-elle, que le Seigneur m'a fait connaître la destruction de ce monastère dans le siècle qui va suivre. Les religieusesde Vevayet de Genève, auront aussi la douleur de voir renverser leur pauvre demeure ; elles retrouveront du moins un asile les unes à Evian les autres à Annecy ; mais celles d'Orbe, dispersées , ne pourront se réunir et le couvent cessera d'exister. » Il en advint ainsi dans les troubles et les ravages causés par la prétendue réforme du XVIe siècle.
Les vertus de sainte Colette lui concilièrent à Orbe comme partout où elle paraissait, la vénération et la confiance des fidèles qui,, même après qu'elle eut quitté cette petite ville, ne cessèrent point de s'adresser à elle dans leur peines. Une dame toute dévouée à la vénérable abbesse et à ses œuvres eut la douleur de voir son fils atteint du mal caduc. Des frères Colettins étant passés à Orbe pour se rendre à Besançon, elle les pria de recommander son malheureux enfant aux prières de la servante de Dieu. Aussitôt elle se sentit elle-même consolée et pleine d'espérance. Elle ne fut pas trompée dans son espoir, car peu de temps après son fils fut entièrement guéri.
En 1420 ou 27, la réformatrice fit un voyage dans le Midi, en Languedoc. Deux faits que
nous allons rapporter et qui sont attestés par ses deux premiers biographes, les circonstances
expresses qu'ils indiquent, les dates fournies par T histoire générale et les biographies particulières ne permettent pas de douter de l'excursion, quoique quelques historiens semblent l'avoir négligée ou ignorée. Pour soutenir l'ardeur de sainte Colette et l'encourager dans sa vie de réparation et d'immolation, l'esprit prophétique lui fit connaître les maux qui menaçaient de nouveau la société chrétienne. Il lui révéla plus de trois ans avant qu'elle arrivât et pendant qu'elle était dans le Midi, disent expressément P. de Taux et sœur Perrine, la mort de Martin Y, ce grand pontife qui avait rendu à l'Eglise un peu de calme. Puis elle vit avec effroi l'esprit de discorde et de révolte rassemblant ses suppôts à Bàle et replongeant la chrétienté dans le trouble. A cette vue, son âme fut navrée de douleur et elle comprit que ce n'était pas le temps de jouir du repos ni de diminuer ses macérations, ses supplications pour les pécheurs.
Or, Martin Y mourut le 20 février 1431, et le concile schismatique de Bâle fut ouvert le 3 mars suivant ,1e même jour qu'à Rome était élu Eugène IY. Il est donc certain que sainte Colette était en Languedoc en 1427.
Etant allée à Castres, elle visita l'évèquc de cette ville . Après quelques temps d'entretien sur des sujets de piété et sur les intérêts de l'E-
glise, le prélat parla de son prochain voyage à Rome, le recommandant aux prières de sainte Colette. Il ne lui disait pas que le motif qui le portait à entreprendre cette Longue pérégrination, c'était l'espoir d'obtenir le chapeau de cardinal. La thaumaturge le connut cependant, et elle lui dit qu'il devait bien plutôt penser à un autre voyage plus long, dont on ne revient pas et qu'il allait faire prochainement, celui de l'éternité. Cet avertissement n'arrêta point l'évèque de Castres, il partit, et obtint l'éminente dignité qu'il désirait mais il n'en jouit guère, car il mourut dans l'année.
En effet, l'église de Castres était alors gouvernée par Raymond d'Avilhun qui, nommé cardinal, mourut le 2 décembre 1427, à Rome, où il était allé pour recevoir le chapeau, insigne de sa dignité.
Le motif principal qui conduisait sainte Colette dans le Languedoc était de correspondre aux désirs de Jacques de Bourbon et de son gendre en commençant des fondations dans leurs Etats. On a peu de renseignements sur ces monastères parce que les guerres de religion du XVIe siècle ont détruit tous leurs mémoires. Il paraît assez probable que dans ce premier voyage sainte Colette s'occupa surtout de la fondation d'un couvent à Lesignan, mais l'église n'en fut consacrée qu'en 1431. De là, elle visita Castres pour choisir l'emplacement du monastère que les princes avaient l'intention d'y établir
Il y avait à Béziers une communauté d'Urba- Qistes. Le roi Jacques désirait extrêmement la ramener à l'observance régulière. Sainte Colette y alla préparer les esprits et les disposer a embrasser In réforme. L'ascendant de sa vertu inspira 'i si - religieuses une grande générosité et bientôt on vit refleurir parmi elles l'austère beauté1 de la pauvreté et de la mortification . Elle leur laissa quelques sujets formés de sa main et retourna à «Vautres œuvres ; elle dut quitter le Languedoc vers la fin de 1428, laissant le jeune prince Bernard d'Armagnac solliciter les actes canoniques pour les fondations commencées ou projetées et élever les constructions nécessaires à l'habitation des reliffieui