Leo^ en latin, signifie également lion et Léon
par le sentiment qu^il avait de la justesse de sa thèse, il allait jusqu'à oublier la qualité de son correspondant : « Excusez, lui mandait*il, ou condamnez votre Victorin; mais sachez bien que si vous le justifiez, vous êtes en contradiction avec saint Jérôme.... Veillez à ne point vous heurter à ce grand docteur ; peut-être, hésiterions-nous, sur ce point, entre vous et lui. Épargnez à notre faiblesse cette tentation d'entrer en dissentiment avec vous. En toute simplicité, je vous avouerai que, pour les Églises d'Occident, — lisons de l'Irlande — s'élever contre l'autorité de saint Jérôme, c'est courir le risque de se voir rejeté comme hérétique.» Le propos certes était risqué ; mais cet homme loyal, intimement persuadé de l'excellence de sa cause, s'irritait d'une résistance qu'il jugeait déraisonnable, et il voulait à tout prix éclairer le pape et emporter son adhésion. Ce n'était point l'esprit de révolte qui le faisait parler ainsi : c'était l'attachement à la Chaire de Pierre et à la personne de Grégoire le Grand. Dans l'adresse pompeuse qui précédait sa missive, il appelait le souverain pontife : « le plus bel ornement de l'Église, la fleur très auguste de toute l'Europe amollie, le garde éminent, le maître de la doctrine divine de la chasteté ». Ce ton obséquieux n'est point d'un rebelle. Il eût désiré se rendre à Rome; mais ses infirmités et ses occupations le privaient de cette
consolation. Et ce n'eût point été, il en protestait hautement dans cette lettre, pour visiter la Ville éternelle, mais pour s'entretenir avec le vicaire du Christ et « puiser à cette fontaine spirituelle des eaux vives » qu'est la Papauté. Il avait lu son Pastoral^ dont il faisait un grand éloge, et l'un des objets de cette épître était de solliciter de sa bienveillance communication de ses commentaires sur Ézéchiel et sur le Cantique des Cantiques et de le prier d'élucider, dans quelque savant traité, les obscurités du prophète Zacharie.
A lire cette humble requête qui termine une lettre aussi mouvementée, celui-là seul pourrait s'étonner qui ne connaîtrait point le patriarche de Luxeuil; car il est là tout entier avec la raideur, les exagérations, les contrastes, plus apparents que réels, de son impétueuse et ardente nature ; avec son humilité profonde, mais son impatience de toute contradiction, quand il croit avoir raison; avec son respectueux attachement pour l'autorité suprême, mais son peu de considération pour les personnes, lorsqu'il pense l'intérêt de l'Église engagé; avec son traditionalisme étroit et son patriotisme exclusif. S'il n'avait point été emporté par le désir d'obtenir gain de cause à ses docteurs irlandais, il n'eût point mis en balance une simple opinion que saint Jérôme avait émise en passant, avec une décision d'un pontife dont il admirait la science
et dont il vénérait la dignité. S'esl-il douté de Tétrangeté de ses propos? On pourrait le croire, car, en terminant, il s*excusait de son « impertinence » ; mais il parait bien qu*il y avait là simple formule.
Un mémoire était joint à ce pli^; mais ni Tun ni Tautre n'arrivèrent à destination, non plus qu'une seconde épitre et un second mémoire : les chemins, alors, étaient si peu sûrs! Cependant, en Bourgogne, rémotion grandissait et Colomban ne faisait rien pour la calmer. En 6o3, suivant les données du pseudo-Anatole, il solennisa la Résurrectioa le 3i mars, jour de la pleine lune, d'après les calculs de Victorin. Les protestations se renouvelèrent alors contre cet usage a hérétique » ; mais il ne s'en laissa nullement ébranler. De la manière dont il traitait avec le souverain pontife, on peut inférer les ménagements qu'il apportait dans ses controverses. Son ascendant sur le peuple, la véhémence de sa parole, les exigences de son prosélytisme constituaierit, de l'avis des prélats gaulois, un vrai danger pour la paix de leurs diocèses. Encore s'il se fût contenté de suivre sans bruit, dans son désert, son cycle alexandrin; mais il prétendait bien, ayant ou croyant avoir la vraie table paschale, évincer tout autre canon, eût-il été approuvé,
I. Ce mémoire est perdu, ainsi que la lettre à Arigius, dont il sera question plus loin.
imposé même, par un synode. Un instant, on songea h le faire expulser ; mais il jouissait à la cour d'un crédit considérable : on préféra tenter un dernier effort auprès de sa ténacitç. Un concile devait se réunir à Chalon-sur-Saône, alors capitale de la Bourgogne, dans le courant de Tannée, pour régler diverses questions de discipline et juger, à l'instigation de Brunehaut, Didier, le saint arche- ■vêque de Vienne*. On le pria de prendre part aux travaux de l'assemblée.
Mais il ne se rendit pas à la convocation, non point qu'il craignit pour sa liberté, car il n'était pas homme à concevoir de telles alarmes ; il se défiait plutôt de lui : il redoutait de se laisser échauffer par le feu de la discussion, de nuire à la concorde et de blesser la charité. Il n'avait point, toutefois, abandonné sa thèse; il l'avait soutenue dans une lettre, adressée au prélat tout-puissant alors, au métropolitain de Lyon, Ârigius; il la soutint de rechef dans la réponse qu'il envoya au synode, pour expliquer son abstention'.
En cette conjoncture, pourtant critique, où le sort même de ses fondations pouvait se trouver
. I . Cette assimilation du synode auquel Colomban écriyit sa seconde lettre, avec le concile de Chalon-sur-Saône (6o3) où fut condamné saint Didier de Vienne, n'est qu'une hypothèse, mais une hypothèse qui approche de la certitude. (Cf. B. Erusch, 31, G, H., Script, Merov,^ IV, 7, n. i.) 3. EpUt, II.
compromis, il prit, non point le ton d'un prévenu invité à formuler ses raisons, mais celui d'un maître enseignant ses disciples : il restait toujours le prophète prêchant de sa forêt. Il félicita les évêques de s'être assemblés à son occasion : que ne le faisaient-ils plus souvent, pour le plus grand profit de leurs troupeaux, alors que les sacrés Canons leur prescrivaient de tenir leur synode deux fois par an !
 cette première leçon, il ajoutait une mercuriale, où rinsinuation et la menace étaient à peine voilées : « Que chacun de vous examine si Ton peut reconnaître en lui un vrai disciple de Jésus- Christ. Je touche légèrement cet article en passant; mais, si vous entendez nous enseigner comme vos inférieurs, souvenez-vous que les ouailles n'écoutent point celui dont la voix se trouve en désaccord avec celle du vrai Pasteur. »
Puis, ne soupçonnant même pas qu'il était facile de lui retourner l'argument, il les exhortait à l'humilité qui renonce à son propre sens pour assurer la paix. <K Quand une divergence de traditions se présente, comme dans cette question de la Pâque, écrivait-il, les humbles ne peuvent entrep en contestation : telle n'est point, dit l'Apôtre, la coutume de l'Église. . . . Ils cherchent à l'envi où est la vérité. . . . Eh bien ! nous, ô mes pères, ô mes frères bienaimés, procédons, nous aussi, à cette investigation
et voyons qui, de vous ou de vos frères d'Occident, possède la vraie méthode. » Pour lui, Tenquête était close, car il ajoutait aussitôt : « Toutes les Églises, de tout FOccident, — lisons les Iles britanniques — n'admettent point qye Ton puisse célébrer la Pàque avant la Passion, c'est-à-dire avant l'équinoxe, ni après le vingtième jour de la lune. 9 Mais, quelle que fût son assurance, il n'avait plus sa belle confiance d'autrefois; il désespérait de convaincre ses adversaires; désormais, son unique désir, c'était qu'ils le laissassent vivre, selon les usages de son pays, en étranger, dans sa solitude, auprès des tombes des dix-sept frères que la mort lui avait ravis. « Que si vous jugez bon, continuait-il, de me chasser du désert où je suis venu me fixer pour le Christ, je m'appliquerai la parole de Jonas : a Si c'est à mon sujet que cette tempête vous assaille, prenez-moi et me jetez à la mer. 9 II affectionnait ce rapprochement, auquel prêtait son nom, Columba^ en hébreu, Jonas; et Jonas ne fut-il pas un prophète ?
Les évèques francs ne recoururent point à une telle extrémité. L'abbé de Luxeuil leur promettait de se tenir en repos sur cet irritant problème ; pensant à juste titre ne pouvoir pas obtenir de lui davantage, ils firent la part du feu et n'insistèrent plus. Comment, d'ailleurs, en lisant la conclusion de cette lettre, n'auraient-ils point senti redoubler
leur vénération pour cet homme, intraitable sans cloute, mais animé du plus pur esprit de rÉvangile ! « Afin donc, leur disait Colomban, que nous aimions d*une charité véritable, étudions avec soin les préceptes de notre Sauveur et, les ayant bien compris, observons-les.... Que sa grâce nous donne de détester le monde ; de Taimer, de le rechercher lui seul, avec le Père et le Saint-Esprit, à qui soit toute gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! Mes pères, priez pour nous, comme nous le faisons pour vous, tout indignes que nous soyons, et ne vous persuadez point que nous ne sommes point avec vous. Ne sommes-nous pas les membres d'un même corps, Gaulois, Bretons, Irlandais, enfants de n'importe quelle race? Bé« jouissons-nous donc dans la connaissance et dans Tamour du Fils de Dieu et hàtons-nous de parvenir à rélat d'homme parfait, à la mesure de Tâge, à la plénitude selon laquelle le Christ doit être formé en nous. En Jésus donc, aimons-nous, corrigeonsnous les uns les autres ; échangeons nos visites et nos prières; préparons-nous à régner tous ensemble avec lui dans la joie. »
Les prélats ne s'étaient point prononcés : cela ne faisait pas le compte de Colomban. Ce silence, qui lui paraissait quelque peu dédaigneux, ne lui présageait rien de favorable : on avait fait, à son sujet, « plus de bruit que de besogne » ; on n'avait
pas étudié ses arguments ; à la prochaine occasion, les protestations se renouvelleraient et il n'aurait jaaiais le loisir de servir en paix le Seigneur dans sa retraite, selon les usages de sa nation! Et, dans ses communautés, jusque-là si unies sous sa main de fer, des partis se dessinaient, nés de ces dissensions. Les Irlandais et les Bretons tenaient, comme lui, pour le canon d'Anatole ; les Gaulois trouvaient que c'était, pour une cause bien minime, mettre en péril la tranquillité du cloître et l'avenir de son œuvre. Et cette division lui était insupportable. Si seulement il lui était donné de s'appuyer sur une décision pontificale ! Ses deux messages à Grégoire n'avaient point abouti; Grégoire venait de mourir : il tenterait une démarche auprès de son successeur; peut-être seraît-il plus heureux. Et la lettre partit dès les premiers mois, semblet-il, de l'année 6o4*. Le ton n'en était plus si fier,
I. Hauck (op, cit.^ I, 357, n. a), après bien d'autres, voudrait que cette troisième lettre de Golombau, restée à titre anonyme dans les manuscrits, eût été dëdiëe à Bouiface IV, vers 609-610. — Krusch (M. G. H., ioc. cit.^ 8, n. 2) et Oundlach (M. G. H., Epist.^ III, i64) croient qu'elle fut adressée à Sabinien vers 6o4t car l'intervalle leur semble trop long entre le concile de 6o3 et Tannée 609 : Colomban, ai'dent comme il l'était, n'a pas dû attendre aussi longtemps, avant de protester contre un concile où, déclaret-il, on a fait à son sujet « plus de bruit que de besogne ». — Jeme range à leur sentiment et, comme l'abbé de Luxeuil se plaint que le froid l'ait empêché de se rendre lui-même à Rome, j'en conclus que la lettre a dû partir au printemps de 604 •
ni les exigences si fortes, ni l'adresse si obséquieuse ; Tardent champion des mathématiciens de rÉrin ne réclamait plus la condamnation du « schismatique » Yictorin ; il ne se targuait plus de Tautorité de saint Jérôme, pour faire craindre au pape le reproche d'hérésie. Tout au plus, alléguait-il un canon du second concile de Constantinople, invo- (|uait-il le souvenir de saint Anicet et de saint Polycarpe ; mais c'était pour solliciter humblement de ne pas être contraint à renoncer aux traditions de ses maîtres. Il était ainsi revenu à ce par quoi il aurait dû commencer : pratiquer, sans prétendre y convertir ses hôtes, voire même le monde chrétien, des usages qu'il avait d'excellents motifs d'aimer et de respecter, mais que tout autre que les Irlandais avait des motifs encore plus excellents de repousser et de proscrire. Si, comme il l'assurait dans cette lettre au pape Sabinien, il avait observé tranquille dans la forêt de Vôge les coutumes de ses anciens, il se fût épargné bien des tribulations et il eût engagé, sans s'être inutilement amoindri, une lutte autrement importante contre les vices et les scandales de la cour de Bourgogne. Mais il croyait avoir raison, et la rigueur de sa logique, l'ardeur de son prosélytisme ne permettaient point à sa conscience de se dérober a ce qu'il considérait comme un devoir.
Fut-il plus heureux cette troisième fois? Sabi-
nien lui répondit-il? nous Tignorons; nous savons seulement qu'il continua de suivre le canon d'Anatole, mais que, fidèle à sa promesse, il ne fit plus de propagande. Son attention, d'ailleurs, ne tarda point a être attirée par des désordres beaucoup plus graves : la voix qui jusque-là avait retenti dans les profondeurs du désert, allait s'élever en la présence des rois.