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CHAPITRE IV

COLOMBÀN ET BRUNEHAUT

En mars Sga, à la mort deGontran, Childebertll, roi d'Austrasîe, fils de Sigebert I et de Brunehaut, avait hérité de la Bourgogne et, quand il tomba trois ans plus tard, emporté prématurément par un mal mystérieux, il laissa ses deux couronnes a ses deux fils, Théodoric ou Thierry II et Théodebert. Les deux princes étaient trop jeunes pour prendre la direction des affaires : Thierry, Faîne, n'avait point encore dix ans. Brunehaut se chargea de la double régence et, en des circonstances difficiles, en butte à l'hostilité des leudes, elle mit au service de son amour du pouvoir son indomptable énergie et ses rares qualités de gouvernement.

Colomban, du' fond de son désert, ne semble point s'être occupé de ces péripéties. La vieille reine, en travaillant pour les intérêts de son ambition personnelle, assurait en même temps la sécurité et affermissait la puissance de ses deux pupilles.

Elle ne négligeait donc point ses devoirs de tutrice et d'aïeule ; sa conduite privée désarmait la critique et sa vaillance au milieu de l'épreuve, son intrépidité au moment du danger étaient plutôt de nature à lui concilier les sympathies d'un homme tel que Tabbé de Luxeuil. L'éducation qu'elle avait donnée à Childebert, lui avait mérité les félicitations de Grégoire le Grand : on était en droit d'espérer qu'elle apporterait la même vigilance à former l'âme de ses petits-fils. Mais, chez cette femme impérieuse, l'âpre désir de la domination parla plus haut que le devoir.

Thierry avait reçu en partage le royaume de Gontran. Soit qu'elle le préférât à son frère, soit qu'elle trouvât en Bourgogne une aristocratie moins turbulente, Brunehaut l'accompagnait plus volontiers. Or, l'âge était venu où les passions s'éveillaient ; lui procurer une épouse de noble lignée eût été le souci d'une vraie chrétienne ; mais alors l'aïeule aurait à s'effacer devant la jeune reine : c'en serait fait de son pouvoir et peut-être un amour jaloux, même une simple aspiration h l'indépendance la condamneraient à la retraite, au silence et à l'oubli. Il valait mieux pour son ambition que son pupille trouvât son plaisir avec des femmes de basse condition : elle n'aurait point à craindre de rivale.

Le prince pourtant goûtait dans l'inquiétude ces

voluptés coupables. Sa foi, par intervalles, réveillait sa conscience et il n'écoutait point avec un cœur tranquille les reproches et les exhortations que lui adressait Tarchevêque de Vienne, Didier. Il avait aussi une profonde confiance dans le grand ascète irlandais ; il aimait à le visiter; il se recommandait à ses prières et Colomban de le gourmander avec cette rigueur d*un moine qui savait mal farder la vérité. Que ne renonçait-il à cette erreur des gens de sa race qui supputaient la noblesse au nombre des servantes ? S'il congédiait son gynécée et prenait enfin une épouse légitime, les héritiers de sa dynastie ne sortiraient point, comme cela était à redouter, d'un lieu de prostitution. Le prince ébranlé promettait d'obéir ; mais il comptait sans son aïeule. Un jour, cédant aux réprimandes de saint Didier, il avait fait chercher en Espagne, Ermemberge, la fille du roi Witteric ; mais Brunehaut avait repoussé la fiancée et l'avait renvoyée à son père. Il ne se sentait point de force a engager une lutte inégale et, à peine sorti de Luxeuil, il retombait dans son péché.

La régente poursuivait le métropolitain de Vienne d'une haine inlassable : entre eux, depuis longtemps, le combat se livrait au grand jour. Avec le nouvel adversaire qu'elle rencontrait dans les solitudes de la Vôge — était-ce crainte respectueuse ? ou plutôt simple habileté ? — elle essaya d'une

tactique bien féminine. Un jour qu'elle se trouvait, avec la cour, à la villa de Brocariacum^ ^ on lui annonça l'arrivée du grand patriarche. Aussitôt, •elle prit avec elle les enfants que Thierry avait de ses femmes, et elle s'en fut à sa rencontre. S'il étendait la main sur eux pour les bénir — ce •dont elle ne doutait point, — il leur conférerait aux yeux de tous une sorte de légitimité et les scrupules de Thierry seraient calmés d'autant. •« Qui sont ces enfants ? 9 demanda Colomban •dont la prudence se tenait en garde. « Ce sont les fils du roi, lui répondit la princesse : veuillez les fortifier par votre bénédiction. » Mais, se redressant, Tabbé s'écria: ec Jamais, sachez-le, ces enfants oe porteront le sceptre : ne sont-ils point les fils ■de Tincontinence et du crime ?» La tentative avait •échoué. Brunehaut, non moins blessée dans sa fierté que déçue dans son attente, jura de venger l'affront fait à sa personne, comme à la dignité royale.

Sa fureur, tout d'abord, se tourna contre Luxeuil. Elle défendit aux moines de franchir les limites de leur domaine et aux voisins de leur accorder l'hospitalité, ni même toute espèce de secours : n'osant

I. JoDas écrit Brocariacum^ que Krusch {loc, cît,^ 87, 0,1) voudrait identifier avec Bruyères-le-Châtel (c. d'Arpajon, Seine-et-Oise) : ce lieu semble bien excentrique pour un roi de Bourgogne. — D'autres traduisent par Bourche* resse.

point les expulser, elle entreprenait de les bloquer. Pour obtenir la levée de cette mesure vexatoire, Colomban avait une ressource : aller trouverThierry. Il avait conservé sur lui assez d'influence : il devait réussir, pour peu qu'il apportât de la souplesse. Mais il n'avait rien du diplomate ; il savait plutôt, selon la recommandation de saint Paul, presser à temps et à contre-temps ; reprendre, suppléer, menacer, et il est permis de supposer que ses disciples demeurèrent assez sceptiques sur le succès de ses négociations, quand ils le virent quitter son désert et se rendre à Époisses^, villa royale oîi la cour, toujours ambulante sous les Mérovingiens, venait de se transporter.

Il y arriva un soir, au coucher du soleil ; mais soit qu'il respectât l'interdit que Brunehaut avait jeté sur ses moines, soit qu'il désirât frapper plus vivement l'esprit du monarque, il refusa obstinément d'entrer dans le palais. Thierry, informé, jugea prudent de ne point insister : il connaissait son visiteur et sa conscience était assez chargée pour qu'il redoutât de déchaîner la tempête : « Il vaut mieux, dit-il, honorer l'homme de Dieu en lui fournissant ce dont il a besoin, que d'encourager la colère du Très-Haut en offensant ses amis, t> et, fidèle quand même aux devoirs de l'hospitalité, il

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