I. RpoisseSy c. de Semur, Côte-d'Or
COLOMBAN ET BfiJJÎiîEtlA UT/ -.^/liUl':
fit préparer un riche et copieux repas et il le lui ea- Yoya. Et, comme Tabbé demandait aux messagers ce que signifiait ce somptueux service : « Ce sont, lui répondirent-ils, les mets que t'adresse le roi. » Mais lui qui n'avait point voulu s'asseoir à un foyer où les lois du mariage n'étaient point observées, ne voulut point davantage recevoir celte table royale : « Il est écrit, déclara-t-il, que le Seigneur réprouve les présents des impies. 11 ne convient point aux serviteurs de Dieu de souiller leurs lèvres en touchant à des aliments que leur offre un prince qui défend aux serviteurs de Dieu de pénétrer non seulement dans sa demeure, mais encore dans la demeure d'autrui, » et, prenant les plats et les coupes, il les jeta sur le pavé.
C'était, pour une réconciliation, un singulier début et le scandale des courtisans fut extrême; mais tel était l'ascendant du prophète que Thierry et son aïeule furent grandement effrayés : ils étaient donc bien coupables pour*s'attirer un tel mépris ! Ils n'osèrent le soir affronter ses réprimandes ; mais, le lendemain, au matin, ils vinrent tous deux s'humilier devant ce terrible Élie et lui promirent de s'amender.
La promesse pouvait être sincère, au moins delà part du souverain, et Colomban reprit tout calmé le chemin de sa forêt. Il avait obtenu plus et mieux que l'abrogation de l'interdit: il se félici-
tait d'avoir emporté la conversion du prince. Quelle ne fut donc point sa douleur, quand il apprit, peu de temps après, que son pénitent ne s'était point dégagé de ses malheureux liens : les habitudes étaient si tyranniques, la volonté si fragile et Brunehaut trouvait tant son compte dans ces funestes excès ! Mais, au regard d'une logique aussi rigoureuse que la sienne, une telle conduite n'était point de la faiblesse, c'était de la félonie* Indigné et n'écoutant que son zèle, il adressa au coupable une lettre pleine de reproches et, je ne sais en vertu de quelle juridiction, il le menaça de l'excommunication, s'il tardait encore à venir à résipiscence. Nous n'avons plus cette épitre ; mais ce que nous savons de l'énergie, de la véhémence, de la dureté même de son auteur, nous permettrait de la reconstituer. L'effet en fut terrible : elle tomba stupéfiante comme la foudre au milieu de la corruption de cette cour et le roi épouvanté se préoccupa sérieusement de régulariser enfin sa situation matrimoniale. C'était par de tels coups que l'Église du Christ formait les barbares, ces grands enfants, à la pratique de TEvangile.
Brunehaut, irritée de rencontrer toujours cet importun censeur entre son petit-fils et ses calculs ambitieux, résolut de se débarrasser de lui et de décourager ainsi quiconque serait assez téméraire pour suivre la même voie. Thierry éprouvait pour
le saint une vénération profonde, faite d'estime, de «rainte et d'affection : elle entreprit de miner sourdement ces dispositions favorables. Elle travailla les leudes et les courtisans ; elle sollicita les évêques — et ce lui fut aisé — et, bientôt, ce ne fut, autour du monarque, qu'un concert de plaintes, de récriminations contre ce moine étranger, à la religion si intransigeante, qui imposait à ses disciples des pratiques aussi singulières, qui interdisait aux laïques — et pourquoi ? — l'entrée de ses abbayes et qui troublait les diocèses gaulois par ses revendications au sujet de l'échéance paschale.
On fit tant et si bien que le roi, cédant enfin a toutes ces instances, se rendit à Luxeuil, mais en maître cette fois et non en pèlerin ou en ami. A l'abbé qui se présentait pour le recevoir, il demanda, obsédé par les assauts qu'il venait de subir, pourquoi, dans ses communautés, on ne se pliait point aux coutumes du pays et pourquoi ses cloîtres n'étaient point, comme tant d'autres, ouverts à tous les chrétiens. II y avait là comme un reproche de manquer aux lois alors sacrées de l'hospitalité ; Colomban s'en justifia tout d'abord : « Nous tenons, dit-il, des appartements préparés pour héberger dignement les étrangers; » mais il affirma hautement sa résolution de maintenir la clôture et certes il avait raison, car sans un isolement com. plet et rigoureux, c'en eût été vite fait, surtout à
cette époque, du recueillement et de l'exacte observation de la règle.
Prévenu comme il Tétait, le monarque n'en persista pas moins dans son grief assez mince : « Si vous désirez, déclara*t-il, que je vous continue ma faveur, vous laisserez les laïques entrer dans vos monastères » et, joignant l'action à la parole, il franchit la clôture et pénétra au réfectoire. Dans le feu de la discussion, il n'avait point réfléchi que ce coup de force et d'audace était plutôt de nature à attirer sur lui les plus sévères remontrances de l'indomptable anachorète : « Vous osez violer ce qui jusqu'à ce jour a été soumis à la rigueur de nos règles, s'entendit-il déclarer d'une voix tonnante ; eh bien ! je repousse vos dons et vos subsides ; sachez que votre trône s'écroulera et que vous périrez, vous et votre race ! » Thierry, épouvanté, recula; mais comme le saint profitait de cet avantage pour lui réitérer tous ses reproches, il se remit de son émotion et, se rappelant peut-être la leçon qu'on lui avait faite, il déclara, d'un ton qu'il essayait de rendre calme : a Vous espérez sans doute que je vous donnerai la couronne du martyre ; non, je ne serai point assez fou pour perpétrer un crifne aussi grand. Puisque vous vous obstinez h ne point adopter nos usages, il sera plus équitable de vous renvoyer dans votre patrie. » L'escorte applaudit à cet arrêt d'exil ; l'histoire
impartiale toutefois peut bien regretter que le» susceptibilités d'une aïeule impérieuse aient réduit à néant pour son petit-fils des leçons, assurément un peu rudes, mais combien urgentes et combien désintéressées !
Colomban ne s'efTraya point de ces menaces : ne s^était-il point arraché lui-même à sa famille, à son Erin ? Il ne songea même point à fléchir le monarque; tout au contraire, fièrement, il protesta que la violence seule pourrait le separerdesesfils.il allait donc se voir poursuivi comme un rebelle et sa résistance de jadis au sujet de la Pàque, son attachement aux traditions irlandaises servaient à ses* ennemis à dissimuler le vrai motif de la guerre : son zèle hardi pour la cause sacrée de la morale éternelle et son noble souci de maintenir dans la dynastie royale un sang pur et généreux.
Thierry n'assista point à Texpulsion ; il s'éloigna, laissant la besogne à Bandulf, Tun de ses officiers, et Fabbé fut mené à Besançon, en attendant qu'il fût statué sur le mode et le lieu de la déportation. Il vécut en cette ville dans une demi-liberté, entouré de la vénération générale : la vieille cité des Séquanes était si rapprochée de Luxeuil! Il évangélisa des prisonniers et même, chose étrange, une série de circonstances où Jonas voit une suite de miracles, lui permit de les délivrer, sans s'attirer de représailles. Bien plus, un dimanche où il se
promenait sur la colline rocheuse qui ferme en isthme la boucle du Doubs, ne se voyant point surveillé, il s'évada et rejoignit ses moines.
Bruuehaut, furieuse, dépêcha des soldats, pour reprendre le fugitif. Ils ne purent ou ne voulurent le découvrir ; mais une seconde troupe, choisie avec plus de soin et munie d'instructions plus sévères, le trouva dans son église, occupé à chanter Toffice avec ses religieux. A sa vue — il devait être si majestueux dans sa stalle abbatiale! — les mandataires de la reine perdirent leur belle assurance. Saisis de respect et de crainte, ils n^osèrent porter sur le « Prophète » une main sacrilège ; ils le supplièrent d'avoir pitié d'eux, de s'éloigner de son plein gré et de leur épargner une épreuve aussi redoutable. Mais lui, ferme et immuable dans sa résolution, leur répéta que le Seigneur l'avait appelé dans ces lieux pour le servir et que la force seule pourrait l'en faire sortir. Pourtant, devant leurs instances, sa charité s'émut : ils n'étaient que les exécuteurs; il ne voulut pas qu'ils eussent part à la malédiction et il donna lui-même le signal du départ.
Ce fut une scène déchirante. Ses moines se pressaient contre lui, pleurant et sanglotant : qu'allaient-ils devenir sans leur père vénéré? ce bannissement semblait bien, étant donnée la colère du roi, devoir être sans rappel. Ne viendrait-on point
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les arracher à leur tour à cette solitude tant aimée ? Et lui, n'ayant d'espoir que dans son Dieu, levait les yeux vers le Ciel : « Éternel Créateur de l'univers, s'écriait-il, prépare h tes enfants la nourriture en son temps! » Il exhortait ses (ils à la confiance : non, ce n'était point la dispersion, ni la ruine; leur œuvre subsisterait et la Providence ne permettait cette épreuve que pour répandre sur d'autres terres la famille monastique.
Tous demandaient à le suivre; incapable de faire un choix entre tous ces disciples qu'il chérissait également, il les eût volontiers emmenés tous avec lui^ pour aller dans une région moins inhospitalière fonder un second Luxeuil : l'exil ainsi lui eût semblé moins amer. Mais le chef de l'escorte intervint : le roi ne voulait point dépeupler, ni fermer le monastère; il entendait seulement y rétablir la paix, ainsi que dans le pays d'alentour; seuls pourraient l'accompagner, les religieux qui étaient originaires de Bretagne ou d'Irlande.
La séparation s'imposait donc et ce fut alors que l'on put juger de quel amour on s'aimait dans cette famille de frères. Colomban qui paraissait plutôt dur à lui-même et aux autres, Colomban, nous dit Jonas, n'aurait point souffert davantage si on lui avait fait endurer le supplice de l'écartèlement et il n'avait d'autre consolation, d'autre réconfort, que d'offrir cette douleur au Très-Haut, pour qu'il
daignât prendre sous sa paternelle sauvegarde ses fils qu'une rancune cruelle, implacable, le contraignait à quitter. Eustase, malgré tout, le maitre de son école, Tun de ses disciples de prédilection, eût voulu s'attacher à ses pas; mais son oncle, Miétius, évêque de Langres, fit bonne garde et lui rendit toute fuite impossible.
Le départ fut si précipité que le banni n'eut point le temps de serrer dans ses bras tous ses moines, même Waldelène qu'il chérissait particulièrement ^ Chose plus inexplicable, car, en rentrant de Besançon, il devait s'attendre aune expulsion prochaine et définitive, il laissait ses monastères sans organisation stable et, pour ainsi dire, sans chef. Il avait bien désigné, pour le suppléer, le Burgonde Athala, son homme de confiance, et, à la tète de chaque communauté restait un prévôt; mais cet Athala ne semblait point décidé à rester séparé de son maître et, s'il partait, qui assurerait en cette confédération cénobitique l'unité d'observances et de gouvernement? Vraiment, il y avait motifs à se tourmenter pour l'avenir; mais, si Colomban n'était point un administrateur, il était l'homme de la confiance en Dieu. La persécution lui semblait le gage des meilleures bénédictions du Très-Haut, et puis, elle n'aurait qu'un temps,