II
an;:
Les seigneurs influents accusèrent les Irlandais, après de Cunzon, le duc d'Allemagne, de troubler mrs chasses et le duc ne parut que trop enclin à pouser leur querelle. On ne se contenta point de réer ces difficultés : on y joignit des voies de fait, ^n déroba une tète de bétail au troupeau du couvent it, comme deux frères allaient à la recherche de animal qu'ils croyaient égaré, on les attira dans me embuscade et on les immola.
Alors, devant cette hostilité qui mettait en péril ' >a fondation naissante et paralysait Tapostolat de }es moines, Colomban sentit se réveiller en son \me, si tant est qu'il fût endormi, le désir de poursuivre sa course aventureuse. Ce n'était point qu'il redoutât les rancunes de Thierry, devenu le maître de ces régions lointaines : il avait trop souvent répété que les jours de ce prince étaient comptés; mais, de ces événements tragiques, son esprit de foi toujours en éveil conclut à un signe de la Providence : non, Brégenz n'était point le lieu de son repos ; il lui fallait chercher ailleurs.
Un instant, il pensa traverser les forêts de l'Algœu, descendre dans le bassin du Danube et prêcher l'Evangile aux Venèdes, tribu slave qui occupait alors les champs du Norique et delà Pannonie. Mais, dit Jonas toujours exact à noter ces phénomènes mystiques, une vision l'en détourna : un ange déroula sous ses yeux la carte du monde :
« Tu vois, entendit-il, la terre représentée. Va à droite, à gauche, où tu voudras; seulement, fais en sorte de goûter le fruit de ton labeur. » La raison avait parlé par la bouche du messager céleste : il y avait si longtemps déjà qu^il gémissait ^ de ne plus recueillir le profit de ses peines et de ses travaux ! L'exaltation toujours si prompte de son imagination d'Irlandais tomba subitement et la résolution le reprit de passer en Italie ^
Au moment fixé pour le départ, Gall se trouva ^ saisi d'un violent accès de fiSvre et, se jetant aux pieds de son abbé, il lui demanda Tautorisation de ne point le suivre. Il s'était attaché h ces lieux : son zèle y escomptait une ample et féconde moisson et, dans cette maladie qui soudain lui enlevait toute possibilité d'entreprendre un voyage, il avait vu, lui aussi, l'expression de la volonté de Dieu. Mais Colomban n'avait point l'esprit assez souple pour entrer dans toutes ces considérations ; pour lui, quand le Seigneur avait parlé au chef, un inférieur devait obéir : se soustraire à cette obligation, c^était de la faiblesse, sinon de la lâcheté, et cette faiblesse méritait un châtiment. Aussi, sans se laisser arrêter
I. Dans le cours du tu* siècle, des Bënédictîns reprirent la fondation ainsi interrompue par saint Colomban. LfC monastère, appelë Augia Major^ MehreraUy subsista jusqu*en i8o3. Il fut relevé en i854 par les Cisterciens chassés de Wettingen (Suisse), qui y tiennent un grand collège et gar- ■dent fidèlement le souvenir du patriarche irlandais.
par ces liens d'amitié qui, depuis le départ de Bangor, il y avait tantôt vingt-cinq 9ns, l'unissaient à son disciple, il déclara d'un ton sévère : « Je sais, ô mon frère, qu'il vous est onéreux de vous charger pour moi de peines si lourdes; toutefois, au moment de nous séparer, je vous avertis de ne plus avoir la présomption de célébrer la messe, tant que je vivrai en ce monde terrestre. » La maladie fut plus forte que la menace : Gall demeura dans ce pays; il s'y livra aux pratiques de l'ascétisme, aux labeurs de l'apostolat et sa mémoire fut en bénédiction, grâce aux faveurs que les pèlerins obtinrent en priant sur son tombeau. Durant le cours du moyen âge, l'abbaye qui se mit sous son patronage et garda ses restes précieux, fut l'un des centres les plus considérables de la vie monastique et de la culture intellectuelle.
Plus loin, suivant la tradition, se produisit une autre séparation, celle-là sans doute moins dramatique. Sigebert, ou Sigisbert, Fun des moines qui avaient rejoint le patriarche au cours du voyage, s'arrêta dans la vallée du Rhin antérieur et, dans une solitude entourée d'un cirque de hautes montagnes, il se bâtit un ermitage qu'il dédia à la Vierge Marie. Et c'est ainsi que l'abbaye Notre- Dame de Dissentis* affirme se rattacher à la grande
I. Dîssentis, canton des Grisons, Suisse. — L'abbaye existe encore, occupée par des Bénédictins. — Greith, Ges-
famille de Luxeuil : ce serait donc aux disciples de Colomban que ces régions jusque-là payennes devraient le bienfait de la foi.
chiehte der Altirischen Kirche, Fribourg-en-Brisgau, 1867, p. 33u