‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 36 sur 42 · DERNIERS JOURS ET MORT · texte numérisé non relu

DERNIERS JOURS ET MORT

A ce début du vii^ siècle, le nord de la péniasule italique se débattait dans ranarchie religieuse. Les Lombards venaient de s'y établir, aux dépens de Tempire de Byzance; mais ils n'étaient point encore dégagés de Tarianisme, cette hérésie pour ainsi dire endémique qui, dès leur entrée dans la sphère d^influence chrétienne, infecta presque tous les envahisseurs de race germanique : en 600, à la mort de Tévêque Conslantius, le siège épiscopal de Milan avait failli tomber entre les mains de la secte. L'intervention énergique du pape saint Grégoire avait prévenu cet attentat; mais le péril n'en restait pas moins redoutable : une seule chose pouvait le conjurer, la conversion du roi Agilulf,. et c'est à quoi s'employait avec un zèle prudent et discret son épouse, la pieuse Théodelinde.

Mais, pour cette œuvre d'apostolat, les catholiques eussent eu besoin d'union, de calme et de

sang-froid; or, il se trouvaient tristement divisés, depuis plus d*un demi-siècle par une question irritante. Les origines de ce conflit remontaient assez haut : elles étaient le produit de cette subtilité, de cette duplicité grecques qui devaient causer plus tard le schisme de Photius et la chute de Constantinople. Au cours de la controverse qui se livra durant les iv^ et v^ siècles autour du mystère de rincarnation, Théodore, évèque de Mopsueste, avait émis sur la distinction et le caractère des deux natures en Jésus-Christ des propositions erronées qu'avait propagées Nestorius et auxquelles uu instant avaient souscrit Théodoret, le savant évèque de Cyr, et Ibas, évéque d'Ëdesse. Le premier avait lancé des Anathèmes contre Cyrille, patriarche d'Alexandrie, adversaire résolu de toutes ces témérités et le second, dans une Lettre au Persan Maris^ n'avait point ménagé les éloges au docteur de Mopsueste. Mais Théodore était mort en 4^8; Ibas et Théodoret s'étaient rétractés d'euxmêmes ; ils s'étaient montrés les apôtres intrépides de la doctrine catholique et ils avaient été chassés de leurs sièges par les partisans d'Ëutychès, au pseudo-concile ou brigandage d'Éphèse (449)*

Aussi, le concile de Chalcédoine, quatrième œcuménique (4Si)» tout en renouvelant les sentences portées contre Arius et Nestorius, en condamnant Eutychès, Dioscore et ses autres partisans,

SEJOUR EN ITALIE. Ibb

avait, dans un but d'apaisement, gardé un silence prudent sur les écrits de Théodore de Mopsueste, sur les Anaihèmes de Théodoret et sur la Lettre d^lhas à Maris \ il avait même rétabli ces deux évèques sur leurs sièges de Cjr et d'Ëdesse. La pacification se fût sans doute insensiblement réalisée, sans Théodore, évéque de Césarée, en Cappadoce. Ce dernier avait lâché Eutychès, devenu trop compromettant ; mais il avait gardé ses principales erreurs. Comme les canons de Chalcédoine le gênaient, son astuce imagina un expédient très habile : Tempereur Justinien, dévoué à la foi catholique, se piquait de théologie : il lui persuada que le seul moyen de ramener les dissidents serait de donner satisfaction à Topinion publique et de dénoncer explicitement les trois auteurs que la pusillanimité des Pères n'avait point osé désapprouver.

Mais, par la force des choses, ce prétendu complément n'allait à rien moins qu'à jeter le discrédit sur l'œuvre du concile : c'était le but que poursuivait sournoisement l'évêque de Césarée. Justinien ne s'aperçut point de la manœuvre et, flatté de jouer au docteur de l'Église, il condamna les écrits de Théodore de Mopsueste, les Anaxhèmes de Théodoret et la Lettre au Persan Maris : ce fut ce que l'on appela les Trois Chapitres,

Soit de gré, soit de force, les évêques d'Orient

adhérèrent à cet acte de dogmatisme impérial ; mais les évêques d'Occident, plus avisés ou plus indépendants, protestèrent contre cet affront infligé à un synode œcuménique. Le pape Vigile (538-555) tout d^abord leur donna l'exemple ; mais, mandé à Constantinople, il perdit de sa fermeté. Justinien lui parut si décidé qu'il ne songea point à le con~ tredire davantage. Comme la foi n'était point en jeu, qu'il s*agissait seulement d'une question de personnes et que les livres visés étaient réellement blâmables, il confirma de son autorité apostolique la sentence du monarque, tout en protestant qu'il n'entendait point infirmer les décisions du précédent concile.

A cette nouvelle, tout l'Occident frémit. Eti quoi! le souverain pontife avait trahi une assemblée œcuménique! et, la surexcitation aidant, on oublia toutes les réserves que Vigile avait faites : on poussa même les choses à l'extrême et on se laissa dire que le pape, abusant du pouvoir des clefs, avait admis à la communion les hérétiques flétris par les saints canons. Le trouble alla grandissant et la convocation d'un nouveau concile général à Constantinople, en 553, put d'autant moins calmer les esprits, que les Pères ne jugèrent pas opportun de revenir sur une condamnation, imprudente sans doute, mais juste néanmoins et méritée.

Le schisme alors éclata en Afrique, en Toscane,

en JUyrie; mais, nulle part, peut-être, il ne fut plus acharné et plus tenace que sur le versant méridional des Alpes où la domination arienne et rinsufBsance du clergé avaient laissé s'amoindrir l'intelligence des choses religieuses. On n'y avait nul soupçon d'une distinction, pourtant manifeste, entre une affaire de foi et une question de personnes ou d'opportunité et l'on se scandalisait fort de ce qu'un pape, un concile même, aient pu méconnaître l'autorité d'un synode œcuménique : c'en était donc fait de l'infaillibilité promise à Pierre ! Telle était l'animosité que Constantius, élu métropolitain de Milan en Sgi, s'était vu abandonner de trois de ses suffragants et de la reine Théodelinde sur le simple soupçon que, dans la profession de foi qu'il avait selon l'usage envoyée au souverain pontife, il eût adhéré à la condamnation des Trois Chapitres, Et Grégoire le Grand et ses successeurs se taisaient, ne pouvant révoquer la sentence, portée par Vigile, puis confirmée par le concile de Constantinople, et l'on restait persuadé, en Lombardie et ailleurs, que l'erreur se perpétuait sur le trône du prince des Apôtres.

Avait-il manifesté l'intention de se rendre dans la Ville éternelle? Je l'ignore; mais, à peine descendu en Italie, Colomban reçut, d'Agrippin, évêque de Côme, le héraut du schisme dans cette région de Milan, une lettre qui lui conseillait de se

tenir en garde contre le pape, c'était alors Boniface IV (608-61 5). A Rome, lui déclarait son correspondant, on favorisait Thérésie et Nestorius, Eutychès, Dioscore n^ étaient plus voués à Texécration. Affligé autant que surpris de ce qu'il regardait comme une calomnie infâme, dans une réponse toute vibrante d'indignation % il repoussa, avec son énergie ordinaire, cette scandaleuse insinuation. Non, il ne pouvait admettre que la colonne de rËglisc fût ébranlée ; c'était une manœuvre des ennemis du Christ : jamais Pierre ne patronnera l'erreur, ni le mensonge 1 Cette première émotion passée, tous les bruits qui circulaient sur la défection de Vigile, sur les errements du cinquième concile général, ébranlèrent moins sa confiance qu'ils n'excitèrent sou amour filial. Pour lui, l'Église romaine n'avait point défailli; mais le mutisme obstiné de la Papauté l'inquiétait : pourquoi donc le vicaire du Christ ne parlait-il pas? Pendant que se déchaînait la tempête, le pilote dormait et personne n'osait le réveiller! Et pourtant, devant le péril, le devoir s'imposait : ce serait une lâcheté de laisser plus longtemps Boniface IV s'abandonner à sa trompeuse sécurité. Puisque nul ne se rencontrait pour jeter le cri de détresse, ch bien I lui, tout étranger, tout nomade qu'il fût, il élèverait la

I. Cette lettre ne nous est connue que par ce qu'en dît ici Colomban.

voix. Naguère déjà, et pour une cause beaucoup moins importante, il avait adressé au pape des lettres et des mémoires. Il n'avait point obtenu dé réponse : sans doute, mais était-ce une raison pour se dérober à une obligation sacrée ?

Agilulf, de son côté, gémissait de cette agitation funeste. Il restait engagé dans Tarianisme; mais son àme était travaillée par une épouse catholique : il avait laissé baptiser son (ils par un prêtre orthodoxe et il se déclarait tout disposé à abjurer ses croyances, quand il serait convaincu de leur fausseté. Toutes ces divisions et ces controverses le scandalisaient, non moins que le silence de Rome, et la reine Théod<elinde, très opposée à la condamnation des Trois Chapitres^ ne cherchait qu'une occasion de mettre le successeur de Vigile en demeure de se prononcer. Tous deux, sans aucun doute, connaissaient Tabbé de Luxeuil : l'adversaire de Brunehaut jouissait, auprès des cours de l'Europe occidentale, d'une renommée faite de vertu austère, de courageuse indépendance et d'énergie tout apostolique. L'arrivée du grand banni leur parut une aubaine providentielle : s'il parlait, il ne déguiserait point le mal et le pape ne saurait ne point se rendre à son appel.

Ils prêchèrent un converti. Colomban avait prévenu leurs avances; mais, pour cet homme de Dieu, quel motif d'espérance, de voir un prince

hérétique s'intéresser ainsi à T honneur, à la pacification de rËglise! quelle récompense enviée, de procurer enfin le calme à la société chrétienne et de vaincre les dernières hésitations du vaillant roi des Lombards! Et ce fut une longue missive \ où la trame du raisonnement se cache sous une amplification diffuse et oratoire, que lui, « le voyageur, — je cite les termes mêmes de la dédicace, — le plus petit des hommes, la colombe », adressa <t au plus beau dans toute l'Europe, au pape très doux, au pontife suprême, au pasteur des pasteurs, à la vénérable sentinelle, au plus élevé, au plus grand ». Mais il ne faudrait point se laisser

I. Epist, IV. — C*est à cette ëpître que sont empruntés la plupart des détails de ce chapitre.

Bruno Knisch a découvert à la Bibliothèque Nationale et édité dans Neues Jrchiv^ X, 84i un rapport a De solemnita" tibus et sabbatis et neomeniis celebrandis » qu'il croit avoir été rédigé, à la prière de Boniface IV, par saint Colomban. Gundlach a inséré ce mémoire dans son recueil des lettres du patriarche de Luxeuil (M. G. H.,£pM/., III, 177). — Mais Seebass (Ueber dent Ferfasser eines in Cod, Paris, i636i aufgefuncUnen Briefs^ ueber die christlichen FestT^ dans Zeitschrift fiir Kirchengeschichte, XIV, gS), en conteste Tauthenticité et cela, entre autres^ pour une raison qui me semble très forte : Fauteur de ce mémoire déclare qu'il ne faut point célébrer la Paque avec les Juifs. Colomban aurait donc renoncé, vers la fin de sa vie, à des usages bien chers? C'est peu vraisemblable. Et puis, comment Athala ou Eustase qui, pour le bien de la paix, étaient revenus à l'usage romain, auraient-ils omis d'insérer dans le recueil des lettres de leur Père cette lettrerapport si capable d'appuyer leur sage décision? — Krusch. d'ailleurs (M. G. H., Script, Merov,y IV, 20, n. i), convient lui-même de son erreur.

prendre à ces formules obséquieuses, conformes aux habitudes épistolières de Tépoque, non plus qu'aux humbles protestations de l'exorde : cette lettre, comme jadis celles qui furent adressées à Grégoire et aux évêques des Gaules, est un réquisitoire autant qu'un plaidoyer; l'énergie comminatoire s'y marie aux protestations les plus respectueuses, aux plus filiales instances : c'est le prophète qui se croit investi du droit, que dis-je? de la mission de ramener au devoir.

< Quand les eaux de l'antique torrent refluent en an^ière, écrivait-il, et qu'un souverain hérétique, un roi lombard, invite un nomade, un Irlandais grossier, à susciter une digue à leurs dévastations, on pourra s'étonner; mais qui donc hasardera un mot de blâme? Pour moi, je ne tremblerai point. Les intérêts de Dieu sont en cause : je ne craindrai point les langues des hommes.... Quand la nécessiiù presse, c'est la timidité qu'il faut vaincre et r on la lâcheté qu'il faut écouter. »

Et il mandait à Boniface IV, avec une humilité quelque peu subtile et maniérée : « Cette présomption à laquelle il me faut céder, recueillez-en les propos d'un cœur bienveillant et d'une oreille loyale. Tout ce que je vous dirai d'utile et d'orthodoxe se tournera en honneur pour vous : ce qui fait la gloire d'un maître, n'est-ce point la doctrine de ses disciples ? Mais si des paroles m'échappent

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dépassant la mesure, c'est à mon peu de discrétion et non à Torgueil qu'il vous faudra Fimputer. »

Et, en obéissant ainsi aux dictées de sa conscience, il se félicitait de ne point trahir les traditions de son Ërin, celte indépendance, cet attachement aux doctrines romaines, dont elle était fière : < Chez nous, déclarait-il, ce n'est point la personne, mais la raison qui prévaut. » Et, tout ému d'un patriotique orgueil, il ajoutait : < Nous sommes les disciples de saint Pierre et de saint Paul.... Habitant l'extrémité de l'univers, nous ne recevons que le dogme de l'Évangile et des Apôtres. I>ans notre île, point d'hérétiques, ni de juifs, ni de schismatiques. La foi catholique, telle qu'elle nous est venue devons, successeurs des Apôtres, y demeure inébranlée et sans mélange. »

C'est donc plein d'une sainte audace qu'il s'écrie : « Veillez, ô Père, car la mer est en furie.... Veillez, car l'eau est déjà dans la barque et la barque est en péril.... Veillez, veillez, je le répèle encore, veillez... car Vigile peut-être n'a point assez veillé... et votre vigilance sera le salut de beaucoup.... La cause de tout le mal, ce fut une aveugle sécurité. »

Et le seul moyen qui lui semble efficace pour calmer cette tempête, serait une déclaration explicite, formulée dans un document authentique et publiée devant un concile : « Pour que vous ne

manquiez point à Thonneor apostolique, conseillet-il àBoniface, confirmez la foi apostolique ; confirmez-la par votre témoignage ; fortifiez-la par un écrit; couvrez-la de Tautorité d'un synode et personne ne sera en droit de vous résister. » Vigile avait procédé ainsi; mais il avait condamné les Trois Chapitres^ et Colomban avait l'esprit trop prévenu pour accepter cette sentence. 11 croyait au moins à une imprudence de ce pape et il s'était laissé dire que le cinquième concile, tenu à Constantinople, n'avait pas eu l'indépendance nécessaire. Il en appelait donc au pape mieux informé, pour convoquer un nouveau concile qui jouirait de toute sa liberté d'action, et pour venger enfin l'honneur du Saint-Siège; et cette décision, entier comme il l'était dans ses idées, il ne pouvait que l'attendre favorable aux auteurs et aux ouvrages qu'avait épargnés le grand concile de Chalcédoine. « Pour ne point donner prise au schisme, supplie-t-il le souverain pontife, je vous en conjure, armez-vous du glaive de saint Pierre; prononcez- vous en plein synode; excommuniez tous les hérétiques, et le monde ainsi reconnaîtra que la chaire de l'Apôtre est pure de toute erreur.... Ce serait un sujet de douleur et de larmes, si le trône apostolique ne

gardait point la foi Au nom du Christ, je vous en

prie, veillez à votre réputation qui se trouve déchirée parmi les nations! »

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Et, soit artifice oratoire, soit même défiance véritable — sa pensée reste imprécise — il paraît oublier toutes ses protestations sur la sagesse et rindéfectibilité romaines et, brusquement, de la prière humble et filiale, il passe à Fat ta que hardie : « C'est votre faute, si vous avez dévié... A bon droit, vos enfants vous résistent; à bon droit, ils ne communiquent plus avec vous, tant que la mémoire des impies n'aura pas été flétrie et livrée à Toubli. Si tout ce que Ton rapporte est plus voisin de la réalité que du mensonge, les rôles sont renversés : vos fils sont à la tète et vous à la queue; ce m'est une grande douleur de le dire. Ceux-là donc seront vos juges qui toujours sont restés fidèles à la foi, même s'ils se trouvent être vos enfants. »

Le propos était téméraire : les partisans des Trois Chapitres ne l'eussent point désavoué; mais nous connaissons Colomban. Une fois que sou âme facilement inflammable s'était fait ou avait subi une idée, elle croyait posséder la vérité et, dans son désir de répandre, de faire triompher cette vérité, elle ne considérait plus les personnes; elle aflVontait les dangers; elle tentait de briser les obstacles» Ce n'était point ici l'esprit de révolte qui l'animait; c'était l'amour, c'était le zèle : « Nous, Irlandais, déclarait-il en s'excusant de son audace, et c'était une vibrante profession de foi, nous sommes atta-

elles à la chaire de saint Pierre, car, si grande et renommée soit Rome, c'est par cette chaire seule qu^elle est illustre dans nos contrées. Quoique le nom de Tan tique cité, gloire de TAusonie, se soit au loin répandu par le monde, au milieu d*un enthousiasme trop ardent, comme s'il eut été souverainement auguste, c'est depuis que le Fils de Dieu a daigné se faire homme que Rome est devenue plus noble et plus glorieuse.... Les deux grands Apôtres lui ont valu d'être presque une cité céleste; elle est la tète des Eglises; il ne lui manque que d'avoir été le témoin de la résurrec- " tion du Christ. »

Or, « noblesse oblige »; l'austère mentor se ferait un reproche de ne point le rappeler, et il conclut par cette leçon d'une logique rigoureuse, mais d'une audace plutôt déconcertante : « Par conséquent, de même que la dignité de votre chaire vous entoure d'un honneur plus considérable, de même, vous devez incontestablement employer tous vos soins à ce que jamais quelque perversité ne ruine votre dignité. Le pouvoir demeurera dans vos mains, tant que votre raison restera droite. Celui-là, en effet, est le fidèle portier du royaume des cieux qui, par la vraie doctrine, ouvre aux dignes et ferme aux indignes.... Quoique tous sachent, quoique personne n'ignore de quelle manière notre Sauveur a confié les clefs... à saint Pierre; ce qui peut-être

vous fait revendiquer au-dessus des autres je ne sais quel orgueilleux privilège d'autorité et de puissance dans les choses divines, — ici, manifestement, il fait allusion à la condamnation de ces auteurs que le concile de Chalcédoine avait épargnés, — souvenez-vous que votre pouvoir diminuera devant Dieu, si même vous prenez cela dans votre cœur! » Et, après s'être excusé une troisième fois, toujours pour la forme, il termine par une invitation pressante à la paix, mais à cette paix que scellera, il Tinsinue clairement, une sentence favorable aux Trois Chapitres^ ces victimes de rimpudent Vigile : à ses yeux, pouvait-il en être autrement, pour l'honneur du siège pontifical et l'extinction d'un schisme lamentable?

Telle est cette lettre qui pourra sembler bizarre, même à ceux qui n'ignorent point la fougue, Tintransigeance, la raideur de Colomban. Il n'y parlait plus, comme naguère, de son désir de s'agenouiller devant le tombeau des saints Apôtres et de converser avec le vicaire du Seigneur Jésus; la cause pourtant valait la peine d'un déplacement, plus que la question de l'échéance paschale, et la distance était singulièrement réduite. Mais il n'avait plus la même confiance dans la limpidité < des eaux de cette source vive », si toutefois nous en référons aux termes de son épître, et il était prudent de laisser à Boniface Je loisir de méditer les termes de

cette mercuriale. L^âge d'ailleurs et les inCrmités commençaient à dompter cette constitution qui jusque-là avait semblé de fer : < Je dictais ces vers à ton adresse, tout accablé que je suis de maux cruels, confiait-il vers cette époque à son disciple Fidolius; mon corps est frêle; il connaît les ennuis de la vieillesse et, dans cette course vertigineuse du temps, j*ai compté déjà trois fols six olympiades*. »

A soixante-douze ans, après tant de travaux, de souffrances et de pérégrinations, si robuste que fût son tempérament, si aventurière, son âme d'Irlandais, il ne pouvait qu'aspirer au repos. Ce fut à quoi il s'employa durant son séjour à la cour lombarde : il fit chercher un lieu favorable pour y fixer enfin son monastère errant. Entre temps, il occupa les loisirs de Tattenle à combattre T hérésie ; il composa, pour confondre Tarianisme, un traité solide d'érudition scripturaire et patristique*, et il est un bourg de la vallée du Pô, entre Plaisance et

I. Voici ces vers, iU donneront une idée du talent du versificateur :

A H»c tibi dictaram morbis oppressas acerhisy « Corpore quos fragîli patîor tris tique senecta; a Nam dum prœcipiti labuntur tempora cursu, a Nunc ad Olympîadis ter senos venimus annos. a Omnia prsetereunt; fugit irreparabile tempus.

Cl Five^ vive lœtus tristisque mémento senectss, »

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