CHAPITRE PRELIMINAIRE
Durant la dépression intellectuelle et morale que les invasions des Barbares et les querelles intestines firent peser, aux vi® et vu® siècles, sur les chrétientés d'Occident, TÉglise d'Irlande se maintint ferme et vaillante dans la foi et la pratique de rËvangile, comme aussi dans la culture des lettres profanes et sacrées. Perdus au milieu des brumes et des flots, aux extrêmes frontières de FOcéan, les peuples qui habitaient TËrin, avaient connu assez tard, au plus tôt vers le iv^ siècle, la doctrine de Jésus-Christ; mais un mysticisme inquiet, le sentiment de rinfini qu'affinait un perpétuel contact avec l'immensité des flots, même le spiritualisme un peu vaporeux de la religion des Druides, leur avaient formé des âmes « naturellement chrétiennes ». Aussi, malgré quelques résistances dont la poésie nous conserve le souvenir dans les plaintes
\ sèhi^'T: COLOMBAN.
dç\Finft' ft jd'«0»sjan5 le vieux guerrier payen, ils répondirénl aved^ émrâiiT à ia voix de leurs missionnaires, de saint Patrice en particulier. Cette foi qu'ils avaient conscience de tenir de la chaire de Pierre — Patrice, Palladius, Kiéran de Saighir et d'autres encore ne passaient-ils point, à tort ou à raison, pour être venus de Rome? — ils la gardèrent intacte, comme un dépôt précieux, et ils se faisaient gloire de ne compter dans leurs rangs, ni schismatiques, ni fauteurs d'hérésies. Chez eux, toutefois, avec sa merveilleuse souplesse qui s'adapte à toutes les sociétés, le Christianisme prit une organisation originale^ Cette race ardente et généreuse, d'un idéalisme élevé et d'un insouciant désintéressement, offrait, nombreux surtout dans les hautes classes, des hommes d'élite que l'observance des préceptes ne pouvait contenter. Auparavant, ils formaient les recrues les plus solides de la caste sacerdotale des Druides. Ayant entendu le conseil du Sauveur, ils brisèrent impitoyables, comme jadis les Paul et les Hilarion, les liens qui les attachaient aux vanités d'ici-bas et ils se retirèrent dans la solitude, uniquement occupés d'une vie parfaite. L'Irlande rappela la Thébaïde : moins grillée
I. Ozanam, Études germaniques^ II, ch. ix. — Gorini, Défense de P Église^ II, ch. x, xi, xii. — D'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique y passim. — Renan, De la poésie des races celtiques y dans Essais de morale et de critique* — Revue celtique, passim, etc.
PRÉPARATION DE GOI/)MBAN. 3
du soleil, moins désolée par la sécheresse, elle fut non moins brûlante des feux de Tamour divin. Et la légende rapporte que saint Patrice, au moment d*aller recevoir la récompense de ses longs travaux, fut ravi en extase. Il se crut transporté au sommet d^une montagne : de là, son Irlande lui parut un brasier et, le cœur ému de reconnaissance et d'espoir, il se répéta la parole du Maître : a Je suis venu porter la flamme sur la terre : que désiré-je, sinon qu^elle se propage ? »
Et rincendie se propagea, bienfaisant celui-là, et les cloîtres en étaient les foyers. Sur les îlots rocheux battus par la tempête, comme dans la sombre profondeur des forêts, dans Thorreur d'une gorge sauvage ou sur le bord gracieux d'un lac ou d'une rivière, se cachaient les cabanes de pieux anachorètes. Semés sans ordre autour d'une égflise en bois et entourés d'un mur en grosses roches, sorte de retranchement contre les envahissements du monde, ces groupes de chaumières constituaient de véritables cités monastiques, peuplées parfois de plusieurs centaines de cénobites : c'étaient Armagh et Emly, les plus anciennes fondations; Clonard, Inishmore, Clonfert, Clonmacnoise, Bangor et combien d'autres. Ces communautés étaient indépendantes les unes des autres et formaient le centre spirituel de la vallée, du rivage ou du plateau d'alentour. Un abbé était à leur tète ; parmi
les plus fameux, on citait Brendan, Lugill, Kiéran, Cooigall, Béniaa et le grand patriarche Finnian. Et «et abbé, ce père, au sens antique du mot^ gouvernait à son gré sa famille ascétique, selon un «mbryon de règle que souvent lui-même avait tracé. Sous son impulsion, les moines prêchaient jet dirigeaient les habitants du voisinage ; évéque, prêtre ou parfois simple clerc, suivant les cas, il administrait les sacrements h ses ouailles ou il appelait, pour ce faire, le prélat que bon lui semblait. C'était, transportée dans TÉglise, la vieille constilution des clans, et toute cette chrétienté, si dispersée fût-elle en petits groupements semi-diocésains, se trouvait ainsi pénétrée de Tesprit monastique : de rhégémonie des Druides, la grande ile itait passée sous le magistère des moines, au bénéfice évident du principe d'autorité, du traditionalisme et des tendances déjà si prononcées à un idéalisme mystique.
La vie était rude, que menaient dans ces cloîtres «es hommes séparés du siècle et marqués sur le front d*une tonsure en forme de croissant. Leurs règles étaient moins des codes organiques que des ,manuels de perfection : l'Irlandais n'est pas organisateur et il ne se distingue point par des qualités d'administration. Autant quMl nous est permis d'en juger par les quelques échantillons qui nous en restent, elles tenaient des constitutions des
laures de la Grèce, de TÉgypte ou de la Syrie, soit qu'un exemplaire des règles de saint Pacôme ou de saint Basile fût parvenu jusqu'à ces extrémités du globe, soit plutôt que les écrits de Cassien en eussent fait connaître à Brendan, à Finnlan, à Comgall et aux autres législateurs de FErin, le but, Fesprit et les principales dispositions. Mai$ elles avaient quelque chose de plus austère, si Ton ose le dire, de plus farouche, comme il convenait a ces frimas brumeux. Elles ne tendaient h rien moins qu'à briser la volonté et à contrarier l'amour du bien-être; nombreuses et dures étaient les mortifications et, pour expier la moindre peccadille, on ne reculait point devant l'aveu public et le châtiment corporel. Les journées s'écoulaient partagées entre le chant des psaumes, le travail des mains et l'étude; on n'accordait à ses membres, et encore après un long jeûne, qu'une nourriture grossière et chichement mesurée et l'on ne donnait au sommeil qu'un temps à peine suffisant. Et pourtant cette règle sévère ne semblait point lourde à ces urnes éprises d'abnégation et, dans toutes les communautés, sans doute, on en chantait, comme à Bangor, les douceurs et les bienfaits : a La règle de Bangor est bonne, disait une vieille séquence'; elle est droite, divine, austère, sainte et exacte^ souverainement juste et digne d'admiration. -