‹ Saint Colomban: (vers 540-615)Chapitre 9 sur 42 · Aiitîph,^ cité plus bas · texte numérisé non relu

Aiitîph,^ cité plus bas

C'est la nef battue des flots, dont rien ne trouble la paix ; c'est une heureuse demeure fondée sur le roc... c'est la bergerie où le Sauveur garde le troupeau de sou Père.... La règle de Bangor est bonne I »

Et ces palestres de l'ascétisme étaient aussi des foyers de lumières : l'Irlande était vraiment Tile des savants et des saints, comme l'appelait un vieil auteur. La curiosité, déjà très développée chez ce peuple de prophètes et de druides, s'était avivée au contact de l'Évangile : le désir de savoir était général chez les laïcs, comme chez les clercs, et pas une légende de saint irlandais qui ne loue sa passion pour l'étude.

Dans les cloîtres donc, on s'exerçait aux arts libéraux, ce fondement de toute discipline intellectuelle ; on possédait la langue latine, parfois même un peu la langue des Grecs; on lisait les auteurs profanes, les poètes de préférence, Horace, Virgile, Ovide, Ju vénal; on s'initiait aux règles de la rhétorique et l'on se brisait aux (inesses de la dialectique. On tournait, non sans grâce et avec des réminiscences érudites, des vers latins de différents mètres. Comme jadis les vieux poètes le faisaient en l'honneur des héros, on chantait les saints uationaux, en des hymnes ou des proses*; on leur

I. Il nous en reste de précieux échantillons dans Vjinti' phonaire de Bangor^ conservé jadis à Bobbio, aujourd'hui

tissait de merveilleuses légendes. On observait le cours des astres, autant que le permettaient les brouillards; on se tenait au courant des différents systèmes élabores pour fixer la date de Pâques et Ton se jouait fort aisément dans les longs et minutieux calculs que nécessite la détermination des éléments du calendrier. Surtout, on cultivait la musique : TErin n*est-elle point la terre des bardes et des harpistes ? et les anges, s'il faut en croire une gracieuse légende, descendaient du ciel, attirés par ces mélodies.

De toutes ces études, les lettres sacrées formaient le centre et le nœud ; car c'était pour augmenter en eux la connaissance et Tamour du Seigneur que ces austères anachorètes s'adonnaient aux jouissances de l'esprit : « Si j'avais la science de Dieu, déclarait le moine Luan, je n'offenserais jamais Dieu. » D'une main inlassable, sans cesse ils feuilletaient les ouvrages des Pères, de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Jérôme, voire même de saint Cyrille et de saint Jean Chrysostome ; avec plus de soin et de respect encore, les livres de l'Ecriture. Sur cette théologie positive, ils essayaient déjà de

à la Bibliothèque ambrosienne à Milan (C. 5 infr.), que Muratori a insërë dans ses jéntiq, liai., IV, 127-143, et que Warren a publié en photogravures, en iSgS, aux frais de la Société Henry Bradshaw. — Ce manuscrit nous intéresse, car, comme Colomban et peut-être avec lui, les hymnes et les antiennes qu'il renferme, sont venues de Bangor à Bobbio.

diriger le flambeau de la déduction et Ton cita plus tard dans les écoles un dilemme fameux qu'ils passaient pour avoir inventé. Mais quelle que fût rinitiative de leurs investigations, la subtilité de leurs raisonnements, ils n'abandonnaient point la foi que Ton suivait à Rome, et c'est à tort que Ton a voulu discerner, dans le hardi langage de certains de leurs docteurs, des tendances à Thérésie : Pelage fut un Breton et ses idées ne trouvèrent point créance chez les disciples de saint Patrice. Même, si les moines irlandais se montrèrent intraitables dans l'attachement à leurs usages et à leurs traditions, comme l'échéance des fêtes paschales, les rites de la messe, la liturgie des sacrements, ce fut justement parce qu'ils les croyaient — et en cela ils n'avaient point tort — apportés de la Ville éternelle.

Pour fournir aux pupitres de leurs chœurs et aux rayons de leurs librairies les livres indispensables ou simplement utiles, ils copiaient d'une plume infatigable : saint Colomba, disait-on, averti de sa mort prochaine, n'avait point interrompu son travail de transcription, et tels étaient le fini des entre* lacs, la gracieuse fantaisie des déroulés dont leurs artistes ornaient les initiales que les anges parfois en étaient réputés les auteurs.

La légende, le merveilleux, le mystère était vraiment le domaine de cette race dont les horizons

PRÉPARATION DE GOLOMBAN. 9

s'estompaient si souvent dans la brume, sur Timmensité des flots. Les fils de TErin avaient soif de l'inconnu ; Tinfini les tourmentait et les problèmes de Tau delà exerçaient sur eux une irrésistible attirance. Et le miniaturiste, pendant qu'il peignait ses enchevêtrements de spirales et d'oiseaux, le moine, tandis qu'il se reposait de la méditation, aimaient à laisser voler leur imagination dans un royaume de féerie. Ils repoussaient, comme trop profanes, les antiques récits qui avaient charmé leur enfance : les aventures d'Ossian qui, si longtemps, séjourna dans la terre de la jeunesse où une femme l'avait transporté, montée sur un blanc coursier; de Bran, (Ils de Fébal, qui visita l'autre monde, ou d'Arthur que des fées emmenèrent, pour n'en plus revenir, dans Tîlot mystérieux d'Avalon : mais ils se plaisaient à suivre, et non sans quelque envie, le chevalier Oweîns et tant d'autres qui descendirent dans le puits de saint Patrice et qui, après avoir expié leurs péchés dans un purgatoire merveilleux, avaient contemplé de leurs yeux ce que le Seigneur réserve à ses élus; comme aussi le grand saint Brendan qui, de surprise en surprise, navigua jusqu'à l'endroit où le soleil décline et rencontra l'île fortunée où Dieu recueillera les bienheureux, au dernier soir de l'humanité.

Et, avec le mysticisme naturaliste des peuples du nord, ils se prenaient à rêver d'une terre plus

parfaite où des saints, à la vie rude et sévère, des prophètes, à la voix terrible, rameDeraient les méchants aux sentiers du devoir; où Thomme ne vivrait plus seulement d'un pain méprisable; où les bêtes apprivoisées obéiraient dociles, comme à rËden« aux commandements des amis de Dieu :

saint Brendan n'avait-il point célébré la grande solennité de la Résurrection dans une abbaye de cygnes blancs? et saint Kiéran de Saighir n'avait-ii point soumis a une règle monastique un renard, un loup et un cerf qui lui tenaient compagnie ?

Parfois alors, l'inquiétude les prenait et le désir de courir, eux aussi, des aventures. Forts de la permission de Tabbé, ils s'embarquaient avec quelques-uns de leurs frères, sinon pour aller à la découverte de l'île paradisiaque, du moins pour chercher, dans le mystère des pays lointains, une solitude plus parfaite qui davantage les rapprochât du Très-Haut, ou pour se diriger vers Rome, « cette tête du monde, ce faîte de la foi catholique », comme l'appelait saint Kilian. Ce n'était point lassitude delà vie cœnobitique; car le religieux irlandais ne quittait son abbaye que pour aller en fonder une autre; ce n'était même point, à strictement parler, unique souci de convertir les âmes, car, du moins à cette époque, ces émigrants qui peuplèrent de leurs colonies l'Ecosse, les Hébrides, la Gaule, TArmorique, l'Espagne aussi, l'Allemagne

et ritalie, n^agirent guère que dans Je-rayon de leurs cloîtres et pour se constituer, comme en Érin, une sorte de diocèse, un clan spirituel.

Or, le type le plus complet, le plus représentatif, du moine irlandais, ce fut, sans contredit, saint Colomban. Son individualité puissante en incarne le haut idéalisme, la soif d'abnégation, Tesprit d'aventure et de prosélytisme, la fidélité à ses principes et rattachement au Siège apostolique, comme aussi la fierté, l'énergie quelque peu sauvage, l'opiniâtreté parfois étroite, le patriotisme ardent qui va jusqu'au dédain de l'étranger.

Nous avons peu de renseignements sur la patrie, la famille, les premières années de saint G>lomban. Soit qu'il ait moins voulu Satisfaire la curiosité que fournir à l'édification, soit que lui-même, sur cette période, ait été moins informé, Jonas, son historien^ ne s'arrête point à ces détails qui d'ordinaire sourient à l'imagination des hagiographes, et aucun document ne se rencontre qui nous permette de combler cette lacune assurément regrettable : il y a tant à glaner dans ces tableaux de mœurs domestiques.

Colum ou Colman, connu en français sous le nom de Colomban', naquit vers l'an 54o, dans

I. Jonas (op. et loc. cit,^ I, 3, 17) appelle son hëros Columba ou Cqlwnbanus, Le saint, dans les suscriptions de ses ëpîtres

Tantique Lagénie, le Leinster actuel, province située au sud-est (le Tlrlande^ Et Ton racontait que sa mère, avantqu'elleluidonnâtlejour — quelle mère

(M. G. H., Epist,y in, i56 et sq.), se nomme Columba\ il joue sur ce mot Columba (en français colombe) qui, dît-il (ibîd,^ 17^)» ^® ^^^ ^^ hébreu Jontu, en grec, péristera; ailleurs {ibid.^ 170)1 il le traduit par son équivalent Paliimba; ailleurs encore [ibid,, i56), il se désigne sous le nom de Bargoma^ vilis columba^ c'est-à-dire fils dt Colombe^ vile colombe : ce qui est une humble formule ou insinuerait que son père portait le même nom que lui. Pourtant, dans Vjicrostiche à Èunald(ibid., i8a), il prend le nom de Columbanus.

Aux versets 8 et 10 du chapitre viii de la Genèse^ le terme qui traduit, dans les bibles irlandaises, les substantifs yona/i ou jonasy du texte hébreu, iccptarcpà des Septante^ columba^ de la Vttlgate^ colombe des versions françaises, est Colum\ ce terme paraît venir du latin et son diminutif est Colman^ en latin Columbanus, (Je dois ces renseignements à M. d*Arbois de Jubainville, auquel j'exprime toute ma reconnaissance.)

Ces noms Colum et Colman ont été portés par un grand nombre de personnages, entre autres par le fameux fondateur dlona. Les historiens ont pris l'habitude de réserver à ce dernier le nom de Columba et de donner à notre Saint celui de Columbanus^ en français Columban.

1. Saint Colomban mourut en 6i5 — nous l'établirons en son temps; — or, un ou deux ans avant sa mort, dans des hexamètres adressés à son disciple Fidolius (>1. G. H., Epist,^ III, 188), il dit qu'il achève de parcourir, pour la troisième fois, le cyle de six olympiades.

« JVii/ic ad Olympiadis ter senos (ailleurs sente) venimus annos, » L'olympiade étant de quatre ans, cela fait soixantedouze ans et reporte la date de naissance vers 54o.^

B. Krusch, dans ses Prolégomènes à la vie de saint Colom* ban (M. G, H., Script, Merov,, IV, i3), et Mabillon, avant lui {jinn, Ol S, B,t I, 3o8), s'appuyant sur un exemple d'Ausone (XXII, 4f ^)> croient que le poète a employé le mot olpnpiade comme synonyme de lustre : ce qui lui don-

n'a point rêvé à l'avenir de son enfant ? — songeait par UDe nuit obscure aux espérances qu'elle portait. El il lui parut voir un astre se dégager d'elle et, radieux, illuminer le ciel. Elle, aussitôt, de se demander ce que signifiait cette vision et de chercher, auprès des sages, confirmation de l'heureux augure que sa fierté maternelle en tirait. Et il lui fut répondu qu'il lui naîtrait un fils, lequel projetterait sur le monde une bienfaisante clarté et montrerait à ses frères ^' chemin du salut.

Aussi, avec quelle .sollicitude ne veilla-t-elle point sur la première forbiation do cette âme qu'elle sentait prédestinée par le Seigneur à de grandes, à de fécondes entreprises. Elle ne laissait a personne le soin de garder et d'élever son fils : elle craignait tant qu'une fâcheuse influence ne vint ternir cette vertu naissante I Et, sous une direction si vigilante, selon toute apparence, au logis familial, Colomban se livra aux études qui convenaient à son âge, et, j'ajoute à sa condition, car il semble avoir appartenu à une noble et riche maison. Il parcourut le

neniit de quatre-iringt-sîx à quatre-vingt-dix ans et ferait remonter sa date de naissance avant 53o. Cette opinion ne semble guère admissible ; car — selon des calculs que nous ferons plus loin — elle ne ferait arriver Colomban en Gaule qu'à Tâge de soixante ans : est-ce bien vraisemblable?

Pour la chronologie des règnes mérovingiens, j'adopterai, sauf avis contraire, les dates établies par B. Krusch^ Zur Chronologie der Merovingischen Kônige^ dans Forschiingen zur deutsehtn Geschichte, XXII, i88a, p. 449 et sq.

cycle obligé des sept arts libéraux et, Tesprît mûri et discipliné par la grammaire, la rhétorique, la géométrie, il aborda les saintes Écritures^

Cétait alors un beau jeune homme, dont la grâce virile attirait et charmait les yeux. Elle retenait même trop certains regards et, à leurs provocations eOronlées, cette nature fougueuse sentait frémir dans les puissances inférieures de son être le terrible aiguillon qui effraya le grand Apôtre. En vain, se plongeait-il dans le travail ; en vain, nous dit Jonas, « prenait-il d*une main le bouclier de rÉvangile, de l'autre, le glaive à deux tranchants de la prière et de l'action » : son trouble ne se calmait point, tant il était profond.

I. Nous ne pouvons guère juger des études que fitColomban que d'après ses œuvres; mais cette enquête, forcément incomplète, nous donne déjà une haute idée de sa science.

Il connaît à fond TÉcriture, surtout les Psaumes, les livres sapientiaux et le Nouveau Testament; il cite saint Jérôme [Liber de Fîris Hlustribus \ lib. in Ezechiel) ; Eusèbe [Hisi. eccl,)\ saint Grégoire le Grand (Pastoral et iti Ezechiel) ; les lettres de Gildas; le Liber de Dogmatibus ecclesiasticis^ de Gennade; les traités de Cassien, etc.

Il a des réminiscences de Salluste» de Caton, de Sénèque; de Virgile, Horace, Ovide, Lucain, Juvénal, Perse; de Prudence (Caihemerinon et Psjrclwmachia)^ de Sedulius {Carm. pasch,), de Venance Foriunat, d'Ausone, etc.

Quant au grec el surtout à l'hébreu, il ne semble les avoir connus que par quelques recueils de synonymes qui lui fournissaient les termes équivalents dans ces deux langues, pour des expressions telles que jonas ou bargoma.

(Cf. Grumlach, Notes sur les Coltimbani,,. epistol«y dans M. G. H., Epist,, III, i54 et sq.)

Il alla gémir de ses inquiétudes et de ses ennuis auprès d'une pieuse et sainte recluse : « Voici quinze ans, lui répondit cette femme, que j'ai quitté la maison de mes pères pour soutenir le combat contre la tentation et le péché. Le Christ est mon chef ; jamais je n'ai tourné le regard en arriére, et, seule, la faiblesse de mon sexe m'empêcha de passer la mer et de chercher au loin un champ de bataille plus favorable encore. Et toi, enflammé des feux de l'adolescence, tu restes sur le sol natal!... Ne te souvient-il plus de Samson, de David, de Salomon... tous perdus par des séductions enchanteresses?... Jeune homme, tu veux éviter la chute ! Eh bien ! fuis ! d

Cette vigoureuse exhortation lui rendit tout d'abord moins de forces qu'elle ne lui causa d'efiroi : son cœur aimant ne s'était point préparé à de tels sacrifices ! Mais l'hésitation ne fut que d'un instant. En la voix de cette femme, il entendit la voix même du Seigneur et il y répondit sur-lechamp avec cette promptitude de résolution, cette raideur d'énergie qui, dés lors, nous révèlent quel homme il sera. A peine a-t-il remercié la sainte conseillère, qu'il dit adieu à ses compagnons, à ses amis et qu'il vient déclarer à sa mère que, dé* cidé à suivre le divin Maître dans la voie de l'abnégation et du sacrifice, il se propose de la quitter et de la quitter pour toujours. A ses prières, à ses

larmes, il oppose une inflexible volonté : « N*avezvous point lu, répète-t-il, cette parole du Seigneur : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est point digne de moi. » Et, comme elle se tenait obstinée sur la porte, il la suppliait de se détourner et de le laisser partir. Mais elle, éperdue, sanglotante, se couche sur le seuil, espérant ainsi faire reculer son fils. La place était libre ; Colomban ne balance point : il passe sur le corps de sa mère. Peut-être, en ce moment, le mot de saint Jérôme^ — un saint austère et rude lui aussi — était-il présent a son esprit : « Quand bien même, les cheveux épars et les vêtements en lambeaux, ta mère te montrerait le sein qui t*allaita ; quand même ton père se jetterait sur le sol, foule aux pieds ton père et, les yeux secs, cours à Tétendard de la Croix. La vraie piété est ici d*être cruel. » Pour ne point se croire indigne du Christ, Colomban fut ainsi cruel, et non point simplement pour celle qui lui avait donné le jour, mais surtout pour son propre cœur ; car, en s'éloignant, il s'était juré de ne jamais revenir en ce coin si doux de la patrie.

Dans Tun des épanouissements de la pittoresque vallée du Shannon, au delà des frontières du Leiuster, se trouvait Tabbaye de Cluain-Inis. Seniie

Page 1