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CHAPITRE III

Quel qu'ait été son accroissement rapide, la population de Luxeuil et de ses annexes n'atteignit point ce cbiBre peut-être fantastique de 2 à 3 000 cénobites que les chroniqueurs, toujours suspects d'exagération, attribuent à certaines abbayes du pays de Galles ou de Flrlande : 2 à 3oo ascètes, tout au plus, se rangeaient sous la houlette de Colomban*. Mais, à cet homme d'une vitalité si intense, la conduite de quelques centaines de religieux ne pouvait suffire. Il s'employait, il est vrai, à dépenser les forces de son activité dans un combat acharné contre lui-même, dans les saints labeurs

I. Jonas (^t/a Cot,, I, 17) dit que Colomban, arrivant un jour à Fontaine, vit soixante moines (était-ce toute la communauté?) travaillant dans les champs. — La f^ie de saint Va* dry y 5 (M. G. H., Script, Merov.^ IV, 162) dit qu'il y avait dans les trois monastères environ deux cent vingt moines. — Colomban, dans s 1 lettre aux é^êques des Gaules (M. G. H., Epist,, III, i6a) dit qu*en douze ans, sa famille monastique eut dix-sept morts. — Tous ces chiflres semblent justifier le nombre approximatif de deux à trois cents moines.

de Toraison et de Tétude; mais telles étaient tout ensemble et Texubérance de sa nature, et la profondeur de son humilité, qu'il se considérait encore comme un serviteur inutile. II songeait, sans doute, à reprendre, après avoir établi son œuvre, cette vie de missionnaire ou plutôt de prophète, à la façon des « voyants » d'Israël, à laquelle, dès son arrivée dans les Gaules, il nous parut destiné.

Mais il n'eut point à chercher les foules : ce furent les foules qui vinrent à lui. Aussi bien, la renommée grandissait de ce moine, à la physionomie étrange, à l'austérité presque surhumaine, qui attirait comme un aimant puissant. Les malades et les infirmes continuaient à venir solliciter son crédit auprès du Seigneur et, sous des dehors un peu rudes, se cachait une âme trop compatissante, pour qu'ils s'en retournassent désolés.

Les affligés, eux aussi^ recevaient de sa fraternelle bonté un accueil empressé et cordial; il écoutait leurs doléances; il priait avec eux; il les renvoyait fortifiés. Waldelène, duc de la Bourgogne transjurane, vint ainsi le trouver, avec son épouse Flavia. Prévenus des faveurs de la fortune, ils se fussent estimés au comble du bonheur, si un enfant avait souri à leur foyer ; il ne leur restait qu'un espoir : l'intercession du saint abbé. « Si vous consentez, leur répondit-il, à consacrer au Très-Haut le don qu'il vous fera, et à me choisir comme parrain de son

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baptême, je veux bien demander à la divine clémence de vous accorder, non seulement cet enfant que vous lui offrirez en prémices, mais encore autant d'autres que vous le souhaiterez. » Ils souscrivirent de grand cœur à cette condition et Flavia fut à peine rentrée à Besançon qu'elle ressentit les premières joies de la maternité. Waldelène n'oublia point sa promesse; son fils fut baptisé à Luxeuil et reçut le nom de Donat. Et Dieu ne se laissa pas vaincre en générosité : un second fils naquit, puis deux filles, douce récompense de cet abandon à la Providence; tous furent dans la suite pour l'œuvre de leur bienfaiteur de fidèles et dévoués soutiens.

Le jeune Donat, qui devait monter plus tard sur le siège de Besançon, fut élevé au monastère et il y eut de nombreux condisciples. Comme leurs sœurs de TËrin,. en effet, les écoles de la Yôge devinrent bientôt célèbres. L'un des maîtres les plus distingués était le noble burgonde Eustase ou Eustaise, qui fut le second abbé de Luxeuil et dont les biographes s'accordent à vanter la prudence, le savoir et la vertu. Dans la Neustrie et dans l'Âustrasie, comme aussi dans THelvétie et la Bourgogne, les parents ambitionnaient pour leurs enfants le précieux avantage d'une éducation virile et éclairée, et le disciple de Senell avait trop souci du bien des âmes, du relèvement moral de la

Gaule, pour ne point accorder une sollicitude spéciale à cette importante mission.

Des hommes enfin se présentaient, avides de voir, d'entendre le grand ascète, et lui, malgré son amour de la retraite, n'avait garde de les éconduire : n étaient-ils point des ouvriers que Dieu lui envoyait, pour que se répandît, hors des limites de son désert, la bienfaisante action de son œuvre? Ils n'entendaient point, la plupart du moins, entrer dans sa famille cénobitique : ils venaient seulement s'édifier; durant quelques jours, ils s'attachaient à ses pas, comme jadis les disciples de Jean sur les bords du Jourdain, et ils s'informaient, de ceux qui l'entouraient, des moindres détails de sa vie mortifiée.

Tel fut WinioCj prêtre des environs *. Il gardait de sa première rencontre un souvenir durable : l'abbé et ses religieux étaient occupés à des travaux de défrichement et, comme il admirait avec quelle vigueur, à grands efforts de coins et de leviers, l'équipe monastique venait à bout des troncs les plus noueux, un coin lui sauta au front, y fit une large entaille et mit l'os à découvert. Le sang coulait à flots. Colomban accourut, se prosterna un instant en une prière fervente; puis, prenant un peu de salive, il lui toucha le front et la plaie se

I. Ce Wîuioc avait un fils, Babolène, qui fut le quatrième abbé de Bobbio (Jonas, ^. Col., I, i5^

ferma si bien que la cicatrice en parut à peine.

C<* début assurément n'était point fait pour rebuter Winioc, lequel devint Thôte assidu du monastère. Un jour qu'avec le saint patriarche il visitait les dépendances, il s'aperçut que les magasins à céréales étaient très peu fournis. Ceci Tétonna, le scandalisa presque : n'était-ce point tenter le Seigneur que de se désintéresser ainsi du lendemain? Il ne put s'empêcher d'en faire le reproche à son compagnon : « Le peuple qui sert de son mieux le Créateur, lui fut-il répondu, ne souffrira pas de la faim ; le Psalmiste s'en porta garant, lui qui chanta : « J'ai été jeune, j'ai vieilli : jamais je n'ai vu le « juste délaissé, ni sa race mendier son pain. » Celui-là certes peut remplir un grenier qui, de cinq pains, a nourri 5ooo hommes. »

Le prêtre burgonde ne connaissait point encore la foi de Colomban et une telle déclaration le laissa fort sceptique. Le lendemain matin — était-ce un hasard? — il repassa par le même endroit; la porte du magasin était ouverte au large et, à l'intérieur, ô surprise! s'élevaient des monceaux de grains. Tout interdit, il s'avance ; qui donc, durant la nuit, avait amené tant de provisions? Le cellerier était là : il s'empresse de l'interroger : « Regarde, repartit le moine, si lu vois sur le sol la moindre trace de sabots ou de roues. Hier, au soir, quand j'ai fermé, le grenier était

presque vide et la clef ne m'a point quitté de Ja nuit : c'est Dieu qui est venu a notre secours. » Et Winioc, se baissant, promena sur le chemin un regard attentif; il ne découvrit aucun vestige qui lui révélât l'intervention des hommes, et force lui fut de confesser que le Très-Haut est assez puissant pour assurer à ses fidèles des vivres dans le désert.

Jonas se pi ait à raconter ces nouvelles qui Tin-"^ téressaient grandement, non moins que ses contemporains. Il est plus sobre de détails sur le rôle, pourtant d'une extrême conséquence, que son héros joua dans raffermissement de la vie morale et dans l'évolution du régime pénitentieP.

La vertu du fondateur de Luxeuil inspirait le respect et la vénération. Rigide et austère comme elle était, elle attirait, plus peut-être que si elle eût été aimable et souriante, la confiance des natures frustes, rudes, presque sauvages, qui se ren-

I. Sur la question de la discipline pënîtentielle daus les premiers siècles de FÉglise, lire Vacandard : La Discipline pénitentielie, dans Bévue du Clergé français^ 1898-1901 ; La Pénitence publique dans l'Église primitive (Collection Science et Religion), Bloud, i9o3; La Confession sacramentelle dans r Église primitive {même collection), igoî. — Lea, ^ history of auricular confession.,, in the latin church,, Londres, 1896, — Wildt, Beiclite; Funck, Bussdisciplin, dans Kirchenlexicon, — Caspari, Beichte, dans Bealencyclopàdie,

Sur ri fluence de saint Colomban en cette matière, consulter Malnory, op, cii, — Seebass, Ueber Colomba von Luxeuil Klosterregel und Bussbuch, Dresde, i883.

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contraient fréquentes, à cette époque à demi-barbare. Nombre de pécheurs que leur foi ne laissait point tranquilles, venaient lui exposer leurs angoisses, leurs remords, leurs craintes, réclamant de ses prières le pardon et la paix : c'étaient des évèques, des prêtres, des clercs qui avaient transgressé leur vœu de chasteté ou dont Tordination se trouvait entachée de simonie; c^étaient des moines infidèles à leurs engagements; des homicides, des adultères, des parjures; des hommes qui, durant de longues années, s'étaient oubliés dans le vice, la débauche, le plaisir.

Son cœur d'apôtre ne dédaignait point ces cœurs contrits et humiliés. Il était prêtre : le fait parait certain*, quoique Jpnas n'en dise rien, et, se fût-il abstenu des fonctions absorbantes du saint Tribunal, il lui restait encore le rôle important de directeur des consciences et de médecin des .âmes.

Or, ce qui l'avait spécialement frappé, dès son arrivée sur le continent, c'était que la vie chrétienne y sommeillait dans un funeste engourdissement et que, pour la stimuler, ni les ouailles, ni leurs pasteurs ne songeaient a recourir au vrai et

I. Un vieux missel manuscrit de Bobbio, aujourd'hui à l'Ambrosienne (D. 84)* renferme, à la fête de Saini-Colomban, au !X Kai, Nov.^ cette oraison : a Deusy qui nos sancti Columbani, sacerdotis et confessons tui^ annua heatœ confessionis solemnitate lœtificas,,,, »

seul remède, la pénitence. La Gaule, en effet, moins avancée sur ce point que Tltalie et TÂfrique, maintenait, pour les péchés graves, même cachés, le système primitif de la pénitence publique. Un aveu, fait dans le secret, mais parfois porté à la connaissance du peuple, fournissait à Tévéque ou à son délégué le moyen de statuer sur la faute et de lui imposer le châtiment canonique. Durant leur temps d^épreuve, les pénitents formaient dans rassemblée des fidèles un groupe séparé, et nul, en cas de rechute, à s'en tenir du moins à la rigueur de la loi, ne pouvait espérer, sauf à la mort, le bénéfice d'un second pardon.

L'Église recommandait la communion fréquente et saint Paul avait rappelé aux disciples du Christ le devoir qu'ils avaient de purifier leur âme avant de recevoir TEucharistie ; mais bien des pécheurs, redoutant l'humiliation et surtout la terrible incapacité qui frapp'ait les relaps, se contentaient d'essayer un acte de charité parfaite, moyen toujours aléatoire, ou ne s'approchaient plus de la Table sainte ou, chose plus funeste encore, se condamnaient aux manœuvres d'une lamentable hypocrisie. Et la vie chrétienne allait par là s'amoindrissant. ,

En Irlande, il n'en était point ainsi. Les abbés avaient un peu traité comme leurs moines les sujets de leurs semi-diocèses ; ils les avaient habitués à confesser leurs fautes, même leurs fautes

légères, et à recevoir du prêtre une pénitence privée, jeûnes, prières, aumônes, etc., mesurée à la grandeur de leur culpabilité, appropriée aux besoins de leurs âmes, renouvelable en cas de rechute, à condition toutefois que leur contrition fût sincère. Pour diriger le juge de ce tribunal des consciences dans un ministère aussi délicat, pour déterminer les sanctions applicables aux différentes sortes de péchés et aux diverses classes de justiciables, des maîtres de Tascétisme, Finnian^ Gildas et d^autres, avaient établi toute une série de canons, et leurs pénitentlels — tel fut le nom de ces manuels — fixaient la jurisprudence canonique dans tout rhéritage -de saint Patrice.

En présence de ces pécheurs qui venaient ainsi lui confier leurs misères, Colomban trouva tout naturel de transplanter en Gaule le régime irlandais ; le moyen valait pour maintenir la pratique de l'Évangile : pourquoi vaudrait-il mDins pour la remettre en vigueur ? Il s^ occupa donc de plier aux besoins de la société gauloise les règles de Finnian et de Gildas, et de dresser un pénitentieP. Son œuvre, telle du moins qu'il nous est permis de la

I. f^e texte que nous avons du Pënitentiel porte Finnian. Wasserschleben {op, cit.) identîGe ce Vinnian avec saint Finnian, le fonduteur de Clonard, et cet avis semble acceptable à S ebass {Ueber Col. Klost.^ p. 58).

a. Le Pénitentiel de saint Colomban fut ëditë par Fleming, CoUectunea\ par Migne, Pair, lat,^ LXXX, aa4« par

reconnaître a travers les transpositions et les surcharges, ne fut point une simple compilation : elle porte, comme sa règle, l'empreinte de sa puissante personnalité ; on y retrouve cette raideur de logique qui entend forcer le chrétien à Thonnêteté de la vie, comme elle prétendait contraindre le moine à la perfection de la vertu.

Composé de deux parties. Tune concernant les clercs et les cénobites, Tautre destinée surtout aux laïcs, le pénitentiel de Luxeuil sévit contre les vices régnants et contre les dangers qui menacent la foi ; il poursuit Thérésie, la pratique des sortilèges, les complaisances coupables envers le culte des idoles, comme les excès dans le boire et dans le manger, le peu de respect des serments et du droit de propriété, les péchés de la chair, les fureurs de la haine et la soif du sang. Et Timpression plutôt pénible qui se dégage de cet ensemble, n'est certes point à rhonneur de cette période : tant certains ar-

Seebass, Dcls Pœnitentîale Columhani^ dans Zeitschrift fur KirchengeschichtCy XIV, 4^o*

Schmitz (Die Bussbûcher und die Bussdisciplin der Kirche, Mayence, i883) a contesté Tauthenticitë du Pénitentiel attribué à saint Colomban, et cela contre Wassersckleben (Die Bussordnungen der Abendlttndischen Kirche, Halle, i85i) qui s'était prononcé pour l'authenticité.

Seebass, par une argumentation très conTaincante (Dos Panît, Columb,^ dans Zeit, fiir Kirck, Gesch,, XIV), a prouvé Tauthenticité, au moins de la partie essentielle, et Hauck (Kirchengeschichte, I, â54) est du même avis.

SiUNT COLOMBAN. 5

ticles révèlent de profondeur dans la corruption. On comprend mieux, après cette lecture, Tinsistance, les objurgations des Césaire et des Eloi ; on apprécie davantage le rôle de Colomban et de ses disciples les plus zélés.

Les sanctîoxis étaient dures et rigoureuses : il le fallait pour retenir et mater ces natures rudes, charnelles, mais généreuses ; c'étaient des jeûnes au pain et à Teau, durant des semaines, des quarantaines et même des années ; d'interminables abstinences de viande et de vin et, dans les castrés graves, le bannissement temporaire ou l'entrée dans un cloitre.

Cette législation sévère ne conjurait donc point simplement les rechutes par la crainte du châtiment: elle s'appliquait à en détruire la cause, en déprimant le corps, en restreignant cette exubérance de vie où les emportements de la colère, les impétuosités de la luxure trouvaient leur aliment. En même temps, elle inculquait l'idée de justice : comme première exigence, elle stipulait la restitution ou la réparation. Quiconque avait tué un fils, avait, sa pénitence accomplie, à remplacer ce fils au travail et au gain. Avait-on causé une blessure ou une mutilation ? il fallait soigner sa victime, lui procurer le secours du médecin, suppléer sa besogne, lui verser des dommages-intérêts, abstraction faite d'un carême supplémentaire au pain et à l'eau .

La correction était, en outre, proportionnée à la gravité de la faute : un désir était moins pnni qu'une action ; un accident qu'une habitude. S'asseoir à des festins servis auprès des temples, mais par simple attrait pour la bonne chère, exposait à un jeûne forcé au pain et à Teau, durant quarante jours ; si, à la gourmandise, s'était mêlé du mépris pour les avertissements du prêtre, le châtiment était triplé,, et, s'il y avait eu, dans cette fréquentation d'un banquet payen, un acte formel d'idolâtrie, les trois carêmes s'allongeaient en trois années.

La peine variait également avec la condition du coupable. Pour le clerc ou le moine, l'ivresse entraînait une quarantaine expiatoire au pain et à l'eau ; pour le laïc, une semaine seulement. L'homicide, chez un clerc, était frappé d'un exil de dix ans ; chez un laïc, d'un bannissement de trois ans. Le clerc qui avait dérobé un cheval, un bœuf, une brebis, était passible d'un jeûne d'un an, au pain et à l'eau ; le laïc, de trois carêmes du même régime et, si la restitution du larcin était impossible, la sanction était respectivement portée à trois ans ou à un an, plus trois quarantaines.

Ce code était donc profondément sage : on conçoit que, malgré sa dureté, moins apparente alors que maintenant, les fidèles des Gaules lui fussent venus demander la paix de leur conscience et que les évêques francs ou burgondes se fussent habitués

à s'en servir pour châtier les manquements à la loi, réconcilier les pécheurs avec Dieu et relever le niveau moral des fidèles comme du clergé.

L*épiscopat pourtant n'était point très favorable à cet étranger qui, contrairement à la tradition des Eglises franques, avait installé ses colonies dans le diocèse de Besançon, sans avoir même songé à solliciter Tautorisation de l'ordinaire et qui avait appelé, pour consacrer Tautel de Luxeuil, non point Tévêque du diocèse, mais un prélat, semble-t-il, irlandais ou breton ^ Et cet étranger, non seulement ne tenait point compte des coutumes gauloises, gardait pour lui et pour ses moines les usages dé sa patrie, la forme si bizarre de la tonsure, la liturgie de la messe, Téchéance de la fête de Pâques ; mais encore il semblait vouloir se conduire dans sa solitude comme les abbés de Bangor ou de Clonard dans leurs vallées et constituer autour de Luxeuil une sorte de diocèse monastique.

I. Cet ëvêque 8*appelait ^idus (Epîst, IV, dans M. G. H., Epist,^ m, 167). — lïauck et d^autres en font un Celte (cf. B. Krusch, M. G. H., Script. Merov.^ IV, 6, n. 5).

Une vie de saint Nicet (À et, SS.^ VIII fév.) fait dédier par cet archevêque de Besançon, à la prière de Colomban, les autels d'Annegray et de Luxeuil. Elle est en contradiction avec le texte de la lettre du saint signalée ci-dessus, et ses amplifications oratoires semblent indiquer un souci plus grand de Tédification que de Texactitude historique. Il faudrait d'ailleurs trop de bonne volonté pour identifier, comme d'aucuns l'ont voulu, Aidus et Nicetius,

Longtemps peut-être Thostilité fût demeurée latente ; car, s'il agissait à côté et en dehors de toute autorité épiscopale, s'il considérait les évèqùes comme des égaux, le grand ascète apparaissait alors comme un prophète, et l'héroïsme de ses vertuSy la renommée de ses miracles, l'énergique impétuosité de sa parole déconcertaient toute opposition et forçaient à un respect mêlé de crainte : tel Jean-Baptiste, auquel on ne saurait trop le comparer. La lutte s'engagea pourtant sur une question ^ de chronologie liturgique ; mais ce fut Colomban qui l'attira.

Depuis les premiers temps du Christianisme, la fixation de la fête de Pâques divisait les esprits et agitait l'opinion \ D'après la loi de Moïse, la Pàque juive était précédée de la préparation ou IlapaarxsuT) . Cette Parasceve — c'est le terme latin — concourait invariablement avec la pleine lune, ou quatorzième jour du mois de Nisan, premier mois de l'année religieuse, c'est-à-dire avec la pleine lune qui suivait l'équinoxe de printemps. Or, suivant la

I. Sur cette question de la Pâque, lire Varin, Mémoire sur les causes de la dissidence entre P Église bretonne et V Église romaine^ relativement à la célébration de la fête de Pâques, dans Mémoires présentés par divers savants à V Académie des Inscrip-' tions, i'^ sërie, t. V. — B. Krusch, Die KinfUhrung der grieschischen Pascîialritus im Abendlande, dans N, ArcliiVy IX. — Mommsen, Fictorii Aquitani cursus paschalis annorum DXXXII, dans M. G, if., Auctores antiqutssimi, IX. — Duchesne, Liber PontificaliSj passim.

chronologie la plus acceptable, Jésus mourut durant la Parascei^e, le vendredi xiv de Nisan et il ressuscita le dimanche xvi.

En mémoire de ceci, dans la Judée et dans les contrées voisines, les Juifs convertis, mais restés^ soucieux delà loi mosaïque, célébraient la mort du Sauveur le jour même de la pleine lune, xiv de Nisan ; mais, dans l'Occident et dans le reste de rOrient, pour mieux marquer la séparation de l'Église et de la Synagogue, on commémorait la mort du Christ le vendredi qui tombait ou suivait le quatorze, et la résurrection le dimanche d'après. De longues et violentes controverses se livrèrent •entre les partisans de l'un et de l'autre systèmes : saint Poly carpe, en 162, se rendit même à Rome, pour conférer sur cette question avec le pape saint Ânicet, et le pape saint Victor (igS-soS), voulant briser l'obstination des chrétiens de Palestine, crut devoir appuyer ses instances d'une menace d'excommunication, imprudente sévérité qui eût amené un schisme sans l'intervention de l'évêque de Lyon, saint Irénée.

L'usage de Rome et de l'Occident tendit dès lors à prévaloir et il fut définitivement confirmé par le concile de Nicée, en 325, lequel fixa la fête de Pâques au premier dimanche après la pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps, et condamna comme hérétiques tous ceux qui s'opiniàtreraient

à prendre le jour même de la pleine lune, le quatorze de Nisan, comme anniversaire de la mort du Sauveur : on les appelait les Quartodécimans .

Or, comment déterminer cette pleine lune et par suite la date des fêtes paschales ? Il y avait un observatoire fameux à Alexandrie : le patriarche de cette ville fut chargé de faire élaborer une table et de la transmettre au souverain pontife, qui la communiquerait au monde chrétien ^ Cette table, ce canon existait : elle avait pour base un cycle de quatre-vingt-quatre ans, et Anatole, mort évêque de Laodicée en 276, l'avait, sinon inventée, du moins rectifiée, quand il professait aux écoles de cette métropole des lettres et des sciences. Le . cycle d'Anatole fut donc adopté par toute la Chrétienté : toutefois, tandis que les diocèses du Levant acceptaient dans toute sa rigueur le décret de Nicée et célébraient la résurrection le dimanche qui tombait du xv° au xxi^ jour du mois lunaire, Rome resta fidèle à son usage ancien : elle commémorait la Passion le xiv ou le vendredi qui suivait : elle continua à ne faire partir l'échéance de Pâques que du xvi et à prendre comme terme extrême le xxii.

Ce canon de quatre-vingt-quatre ans renfermait des inexactitudes; on ne fut pas longtemps à s'en apercevoir ; des divergences se produisirent ; des querelles s'envenimèrent, et l'on dut se préoccuper

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de chercher une base ,plus solide. Après plusieurs tentatives faites par des mathématiciens romains, Victorin, savant alors renommé et originaire d'Aquitaine, cédant aux sollicitations d'Hilaire, archidiacre de Rome, le futur successeur de saint Léon le Grand sur la chaire apostolique (461 -468), entreprit, en 4^7» une rectification radicale. Au canon alexandrin, il substitua une table, ayant pour base le produit de la multiplication du cycle lunaire de dix-neuf ans par le cycle solaire de vingt-huit ans, c*est-k-dire une table qui, après un cycle de cinq cent trente-deux ans, ramenait aux mêmes points tous les éléments essentiels du calendrier. Encore qu'elle respectât Tusage latin qui faisait osciller la fête de Pâques entre le xvi^ et le xxii^ jour du mois lunaire et qu'elle fût patronnée par de hauts dignitaires de la cour pontificale, la table de Yictorin ne fut point acceptée en Italie : on y releva des erreurs et Ton retint le canon d'Anatole, jusqu'en l'an 5^5, où le moine Denys le Petit fit triompher la réforme du calendrier, fixa l'ère chrétienne à l'an 753 de Rome, reprit le cycle de cinq cent trente*deux ans et lui donna comme point d'attache l'année même de l'Incarnation.

Les Bretons et les Irlandais avaient reçu le cycle alexandrin de quatre-vingt-quatre ans, en même temps que la foi chrétienne. Isolés dans leurs îles, ils continuaient à supputer d'après lui l'échéance

de Pâques ; dans leurs observances pourtant, s^étaient glissées plusieurs particularités ; il s'était trouvé un faussaire pour les mettre sous le couvert d'Anatole, en rédigeant un canon supposé \ Ils avaient gardé, pour la date de Téquinoxe du printemps, celle du 25 mars que Sosigène avait fisée sous Jules César, et adopté, je ne sais sous quelle influence, pour termes ou limites extrêmes de Fanniversaire de la Résurrection, les quatorzième et vingtième jours de la lune. Si donc la pleine lune tombait un dimanche, ils célébraient la victoire du Christ sur la mort ce dimanche-là, xiv*^ jour du mois lunaire, et ils se rencontraient ainsi, du moins assez fréquemment, avec les Juifs et les Quartodécimans .

Colomban avait une idée trop haute de Tœuvre d'Anatole : saint Jérôme et Eusèbe ne Tavaient-ils point louée ? il avait une trop ferme estime pour les docteurs de son Irlande; surtout, il restait trop attaché aux usages de sa patrie, pour ne point avoir conservé, même sur la terre étrangère, les règles que Ton suivait à Bangor, au risque de se trouver en retard ou en avance sur les diocèses voisins, pour la célébration de la grande solennité de Tannée liturgique. Les Églises des Gaules, en

I. B. Krusch a publié ce pseudo- Anatole, De ratione paschali^ et en a montré la fausseté, dans ses Studien zur Christ^ lich'Mittelalterlichen Chronologie, p. 3ii.

effet, avaient rejeté le cycle de quatre-vingt-quatre ans, pour celui que leur compatriote, Victorin d* Aquitaine, avait élaboré, et le concile d'Orléans, en 541, avait rendu obligatoire pour tous les royaumes francs le canon de cinq cent trente-deux ans et les termes paschaux des quatorzième et des vingt-deuxième jours du mois lunaire.

Les divergences étaient inévitables : elles se produisaient presque chaque année ; mais elles s^accusaient plus irritantes, quand la Pâque de Luxeuil, calculée d'après les tables dites d'Anatole, tombait le dimanche, quatorzième jour de la lune, d'après le canon adopté en Gaule. Les évèques alors se scandalisaient : un disciple du Christ se rencontrer avec les meurtriers de son Dieu, pour un tel an* niversaire ! ils s'imaginaient voir renaître l'hérésie des Quartodécimans et ils s'alarmaient d'autant plus que l'abbé, loin d'écouter leurs remontrances ou même d'observer en silence une coutume aussi perturbatrice, jetait le discrédit sur le cycle de Victorin et faisait ouvertement de la propagande pour l'usage irlandais, le seul bon à ses yeux, le seul conforme aux traditions reçues de Rome.

Le fait devait encore se rencontrer en l'an 6oo« Les prélats burgondes se réunirent et décidèrent unanimement d'envoyer un message à Colomban et de lui déclarer qu'il ne convenait point aux Chrétiens de célébrer la Pâque avec les Juifs. Le

disciple de Comgall estimait cette raison frivole ; il Pavait déjà réfutée en un mémoire que nous n'avons plus, et il avait écrit à Candide, recteur du patrimoine de saint Pierre dans les Gaules, pour avoir son sentiment. Comme sa foi en la science irlandaise escomptait un avis favorable, il fut déçu de se voir rappeler le principe, d'une sagesse toute romaine, qu'il ne faut point s'insurger contre des usages assis depuis longtemps. Il résolut alors de s'adresser au pape — c'était saint Grégoire le Grand (590-604) — pour le mettre en demeure (le terme n'est pas trop fort) de se prononcer pour ou contre Victorin*, et il ne doutait point que ce ne fût contre, n'imaginant même, pas qu'une hésitation fût possible entre le canon d'Anatole, loué

1, Épist, I. — Cette lettre a été écrite l'année où la Pâqiie des Irlandais tombait à la pleine lune du cycle Vietorin; ce qui, après SqS, arriva seulement en 600 et en 6o3. Comme la lettre au concile (Epis t. II) rappelle un mémoire adressé au pape trois ans auparavant, et qu'elle a été écrite en 6o3 (cf. infra, p. 89, n. i), B. Krusch (M. G, H,, Script, Iklerop,y IV, 6, n. 6) en déduit fort logiquement que la lettre à saint Grégoire doit être datée de Tan 600. — Hauck (Kirch, Gesch,^ I, 257, n. 2) me semble moins dans le vrai en la reportant en 5^^6-597. — W. Gundlach (M, G. H.^ Epist,^ III, i56) se tient dans une prudente réserve et laisse la marge entre 59$ et 600.

Les lettres reconnues authentiques qui nous restent de Colomban, déjà publiées par la Bibliotheca maxima Pairum, XII, a4-33, par Migne, Pair, lat., LXXX, 359-284, etc., doivent à W. Gundlach leur édition critique, laquelle a paru dans les M. G. H., Epist,, III, i54 et sq.

par saint Jérôme, et la table du docteur aquitain, que les astronomes et les mathématiciens dlrlande jugeaient digne de risée autant que de pitié. Aussi, sa lettre formait-elle un véhément réquisitoire contre Tœuvre de ce « pseudo-savant » qu'il allait presque jusqu'à traiter de « schismatique », et contre les termes paschaux du xvi® et du XXII® jour de la lune — le plus piquant, c'est qu^ils étaient observés à Rome — qu'il avait trouvés en vigueur dans les Églises des royaumes francs.

Ses grands arguments étaient des considérations mystiques. Le triomphe du Christ sur le trépas, œuvre de lumière, ne peut être commémoré en un temps où les ténèbres l'emportent sur la lumière ; or, après le vingtième jour de son mois, la lune ne se lève plus que dans la seconde partie de la nuit et, par conséquent, dès lors, les ténèbres prévalent sur la lumière : la limite extrême de la date de Pâques doit donc être le vingtième et non le vingt-deuxième jour du mois lunaire. De plus, Jésus est mort après l'équinoxe du printemps : or, selon les Irlandais, cet équinoxe tombait le 25 mars : célébrer la fête de Pâques, le 23 ou le 24* comme cela pouvait se présenter avec le canon de Victorin, c'était, aux yeux de Colomban, solenniser la Résurrection avant la Passion ; c'était aller contre l'Écriture, contre l'esprit de l'Église ; c'était

encourir le reproche d'orgueil, voire même de sacrilège.

^ « Comment donc, demandait-il à saint Grégoire, avec une éloquence digne d'une meilleure cause, comment donc, vous qui êtes si sage, dont Tintelligence irradie l'univers, tolérez-vous une Pâque ténébreuse? Je m'étonne, il me faut l'avouer, que cette erreur de la Gaule, erreur presque schismatique, n'ait point été redressée par vous.... Votre science se dérobe derrière l'autorité de vos prédécesseurs, de saint Léon en particulier. En une telle question, l'humilité qui s'efface derrière l'opinion des défunts, s'expose h ne pas rencontrer la vérité. » Et, empruntant à un vieux proverbe populaire un jeu de mots quelque peu déplacé, il ajoutait : <K Dans le cas présent, un chien vivant est plus utile qu'un lion mort* ». Puis, faisant allusion à l'opposition qui se dressait contre lui, il jetait son appel — ne serait-il pas plus exact de dire : il intimait sa sommation ? — au souverain pontife. « A moi, homme timide, — il n'y paraissait guère! — voyageur plutôt que savant, ménagez l'appui de votre décision... car, après tant d'auteurs que j'ai lus, la maxime de ces évêques ne me plaît guère qui me déclarent qu'il ne faut point célébrer la Pâque avec les Juifs. » Et, se laissant entraîner

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