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le coucher — saint Basile déjà le recommandait ' — chacun devra s'accuser, h n'importe qui de ses fréreSi de préférence à un ancien, non point de ses péchés graves : un moine doit-il en commettre ? mais de ses négligences et de ses imperfections, qui entravent en son âme le progrès de la sainteté ; de plus, le matin, avant la messe, surtout avant la communion, il confessera ses fautes, même vénielles, au prêtre, pour en recevoir le pardon. Et ces deux coulpes, cette confession terminées, il recevra incontinent une correction sévère qui châtiera le passé et préviendra l'avenir.
Â-t-il parlé sans nécessité au réfectoire, frappé la table de son couteau ou omis de signer sa cuiller? il recevra six coup^ de verges. En sortant ou en rentrant dans sa cabane, il a oublié de s'incliner pour demander la bénédiction de l'ancien ? ce sera douze coups. S'est-il permis des propos oiseux, en se reprenant aussitôt? il aura seulement à solliciter son pardon ; a-t-il au contraire continué cette conversation ? il subira cinquante coups ou gardera le silence pendant un temps déterminé. Même punition, s'il a contredit l'un de ses frères ou cherché à s'excuser devant une réprimande qu'on lui faisait. Employer l'adjectif, a la première personne du singulier, en désignant un objet, mérite
I. Sermo ascetîcus, n" 5. (Migne, Pair, grecq.^ XXXI, c. 881.)
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six coups ; mais avoir en propre quelque chose dont la nécessité ou l*usage n'excuse point la possession, entraîne deux cents coups et la confiscation.
Par négligence, on a laissé se gâter de la nourriture ou de la boisson : on restera prosterné, sans faire aucun mouvement, durant le chant de douze psaumes, à Toffice de la nuit, et, si la quantité détériorée dépasse une mesure ou un quarteau, on boira de Teau en place de cervoise, jusqu'à ce que la totalité de la perte soit intégralement compensée.
On a causé seul avec une femme; en voyage, on a couché sous le même toit qu'une personne du sexe : ce sont des imprudences qui se payeront par deux ou trois jours déjeune au pain et à Teau.
Éprouve-t-on de Tantipathie, nourrit-on de la rancune contre quelqu'un ? on jeûnera également au pain et à l'eau, tant que l'on n'aura point surmonté ce mouvement de la nature et si, par impossible, on est animé de cet. esprit de contradiction qui met en péril la bonne harmonie et peut troubler la paix du monastère, on se verra privé de liberté et condamné aux arrêts de rigueur jusqu'à ce que, la réflexion aidant, on prenne le parti de « se réfugier » désormais « dans le port de rhumilité ».
La correction était ainsi proportionnée à la gravité de la faute ou de ses conséquences et,
comme dans l'intention du législateur, elte tenait moins de la punition que du remède, elle devait, dans l'interprétation d'un chef expérimenté, varier avec le tempérament, les habitudes ou les besoins de chacun : < Le bavard, prescrivait la règle, sera condamné au silence ; le violent, à la douceur ; le gourmand, au jeûne; le paresseux, aux veilles; l'orgueilleux, à la prison; le traître, au mépris et au bannissement. »
Telle fut cette règle de Luxeuil, code moral et pénal tout ensemble de perfection monastique : Colomban ne pourrait renier son œuvre, tant s'y retrouvent son idéal de sainteté, son dédain des choses de la terre, sa soif de renoncement, son immense confiance en la force surnaturelle de la grâce et surtout sa logique inflexible, son indomptable énergie, son concept autoritaire, despotique même, du pouvoir abbatial et sa manière rude de traiter les hommes. Elle nous parait, à bon droitf dépasser la mesure des forces humaines et l'enthousiasme avec lequel elle fut embrassée, dans la ferveur des commencements, par des gens de tout rang, ne suffit point à dissiper les craintes que tant d'austérité nous laisse concevoir. Cette ferveur des premiers jours qui ne connaît rien d'impossible, ne tombera-t-elle point, sourdement attaquée par la réaction, même inconsciente, de l'humaine apathie? les volontés
ne se lasseront-elles point de cette tension constante dans Teffort ?
Bien plus, appliquée sans intelligence par un supérieur imprudent ou sans expérience, cette règle aboutit à la ruine de Tactivité ; elle entraine la perte de toute initiative. Les natures ardentes se butteront contre une inertie qui voudra être sage et ne sera que funeste, et les tempéraments indolents, se reposant trop sur l'impulsion d'autrui, s'alanguiront dans la routine et se Conten* teront de ne point broncher sous les coups.
L'émule des Colomba et des Comgall semble s'être douté de ces graves périls. Il a tout un chapitre sur le discernement, cet « œil de Tâme )>, tant prisé des Antoine et des Pacôme, non moins indispensable au guide qu'a l'inférieur, et à plusieurs reprises — qui le croirait d'un caractère aussi entier ? — il revient, mais en passant, sur la nécessité de la mesure. Pour lui, comme pour l'Âpôtre, comme pour tous les maîtres de la vie spirituelle, l'excès en tout est un défaut; mais telle est Fimpérieuse logique de son œuvre que ces restrictions sont perdues dans l'ensemble et que, dans cette course ambitieuse vers une perfection trop sublime les freins n'agissent plus.
Ce code des vertus monastiques appelle des articles organiques sur l'emploi de la journée et sur le gouvernement du cloître; sauf toutefois ce qui
concerne l'office divin, ces articles n'ont point été
rédigés.
Soit complaisance pour des traditions irlandaises, soit désir de bien marquer vis à vis du clergé gaulois les usages propres à Luxeuil, Colomban* entre dans de minutieux détails sur l'ordre et la durée de la psalmodié, surtout de la psalmodie nocturne, sur ses variations de longueur, suivant les différentes saisons, et tout un ensemble de sanctions assure de la part de tous le respect de cette fonction sacrée. Celui qui toussait au commencement de l'olfice ou ne chantait pas bien, recevait six coups de verges, comme celui <jui souriait à l'église ou ne s'inclinait point à la an de cbai)ue psaume.
Plus encore que dans les cloîtres du continent, cette prière en commun était la plus estimée des
I. Ch. VII. — Sur lu liturgie des moinei celtes, lire W. C. Bishop, The ^nlip/ionar, ofBaagor, dans Cliurck Quarierly Bt<'iew, 1894. — Dom Morin, Explicalnm d'un p-<isage de la régit Je iS'iil Colomban ri-lalif à V-fjice dts moinei ctllignei, dans Sev. biaéd. de Maredsuus, iSgS.
Le Liiiis pereanis enîsin-t-il à Luxeuil dès l'origipe? Il De semhlc pas, car ni Junas, ni saint Colomban n'ea font menliun. Il dut être élabli dans ce monastère par saint ilberi, sans duuie à riostigation de saint Am^, à l'imita- 1 de ce qui se pratiquait à Saint-Maurice : l'auteur, en l, de la ri,aS. Salahrrgs, 16 (Mabillon, Act. SS. O S. S,), que soD héroïne iustitua, dans son abbaje de l.aon, le j perennii. « ad înilar A/iauneiU'um monac/iorum ri Heb niti u ; «aint Auié fui le premier alih<! de Kemiremont, et il fut EQ^ de Saint -Maurice par saint Eusiase.
fonctions cénobitiques : les fils de TÉrin n'étaientils point passionnés pour la musique ? et le vieil Ossian se plaignait à saint Patrice que les psaumes et les hymnes sacrées avaient réduit au silence la harpe des bardes. Autant qu'il nous est permis ; de le conclure, moins toutefois par la règle que par TAntiphonaire de Bangor, les moines se réunissaient à Téglise, aux heures que fixait la coutume romaine, c'est-à-dire, au milieu de la nuit, à Taurore, à la première, à la troisième, à la sixième, à la neuvième, à la douzième heure et, le soir enfin, avant le repos. L'office nocturne se prolongeait longtemps, varié par des antiennes, des hymnes et des lectures; le minimum était, au solstice d'été, de trente-six psaumes, aux nocturnes du samedi et du dimanche, et le maximum, de soixante-quinze psaumes, au solstice d'hiver; les psalmodies de la journée étaient plus courtes : c'était le moment du travail.
Chaque matin, semble-t-il, sûrement chaque dimanche, il y avait une messe, mais une messe unique, laquelle était célébrée par l'un des religieux honoré du sacerdoce et, le dimanche aussi, il y avait sermon auquel tous, sauf certains empêchements prévus, étaient tenus d'assister.
L'administration du monastère restait à l'état rudimentaire. La règle parle bien de l'abbé qui exerce sur tous un pouvoir absolu et sans con-
trôle — c'était moins un père de Famille qu^un chef de clan — et des prévôts, nommés par lui, auxquels on doit se soumettre, sans songer, sous peine de quarante jours de jeûne, à appeler de leurs décisions au tribunal de Tabbé ou à l'assemblée des frères. Elle fait une allusion, mais combien vague, au ehapitre ou conseil des moines, à un économe prim^pal et à des intendants subalternes. Elle suppose une réjpriition des charges de la communauté entre des officiers distincts, cellerier, dépensier, cuisinier, chef de trav«3^ portier, etc. Elle introduit une hiérarchie, non s^emeut de respect, mais de subordination entre tes anciens et les jeunes profès ; mais tout cela reste imprécis. Elle se tait sur le travail intellectuel, et pourtant il ne fut pas négligé, comme sur Técole qui fut prospère et très fréquentée. 11 n'y est rien dit de la probation, du noviciat, de la distinction entre les religieux prêtres et leurs confrères laïques. Les vœux eux-mêmes, cette essence de la vie claustrale, se pressentent plutôt qu'ils apparaissent, à certaines prescriptions et la stabilité dans le monastère, article important à cette époque où pullulaient tant de moines « gyrovagues », est donnée, moins comme une conséquence du vœu d'obéissance que comme un degré de perfection. Bref, on devine un coutumier; mais le texte ne fut point arrêté. Le législateur de Luxeuil était de ces hommes qui acceptent
difficilemeot d'être gênés par des règles écrites. Il était le maître absolu dans son abbaye ; sa vigilance, son activité, son esprit d'initiative suppléaient et pourvoyaient a tout.
Tout reposait sur lui, et sur lui seul ; mais, quand il viendrait à disparaître, le sort de sa fondation ne serait point assuré par le jeu normal des institutions cénobitiques ; il dépendait uniquement — et cette condition était bien aléatoire — de la valeur, de la prudence, de l'énergie de ceux qui assumeraient la lourde charge de lui succéder.
Luxeuil fut donc l'œuvre d'un homme; mais telle était la puissance d'action, la prestigieuse personnalité de cet homme que son nom devint rapidement fameux, que sa règle, nous le verrons, excita l'admiration, souleva l'enthousiasme, attira les âmes d'élite et que, en dépit même des oppositions ou des fautes, son influence s'accrut, bienfaisante, irrésistible, sur une société et sur une époque si profondément et si diversement remuées.