CHAPITRE I
PEREGRINATIONS EN FRANCE.
Cette fois, c'était en Irlande que la rancune de Brunehaut et la colère de Thierry faisaient recon^ duire leur importun et intraitable censeur. L'escorte, commandée par Ragamonde, le ramena d'abord à Besançon, sans doute pour joindre la voie romaine; puis, de là, par Chalon-sur-Saône, Autun, Avallon, Auxerre, on le dirigea vers l'un des ports de Normandie : depuis les revers de Clotaire ÏI, le fils de Frédégonde, une grande partie de cette province, celle qui était située au sud de la Seine, relevait du royaume de Bourgogne. La petite troupe des proscrits s'avançait, précédée et suivie de gardes, et, partout, sur sa route, elle rencontrait un accueil sympathique : des prêtres, des laïcs, de vaillantes chrétiennes lui apportaient des vivres ou sollicitaient l'honneur de
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lui offrir Thospitalité. Contrairement en effet à nos usages modernes, les condamnés voyageaient a leurs frais et devaient assurer leur subsistance. Les malades, les infirmes, les possédés accouraient^ attirés par la réputation du grand thaumaturge, et le noble exilé répondait à leurs supplications avec la même humilité , avec la même vertu surnaturelle que naguère à Luxeuil. Il passait en faisant le bien ; il guérissait ; il consolait ; pauvre et fugitif, il trou» vait encore le moyen de secourir les pauvres, s'oubliant, comme toujours lui-même, et comptant^ pour Tentretien de ses frères, sur la sollicitude de Celui qui fournit leur pâture aux petits des oiseaux ; surtout, il prêchait les lois de la morale chrétienne et de la pénitence.
Parfois, son zèle remportait. Ne pouvant se résoudre à rester muet, au souvenir des douloureux scandales dont la cour étalait le spectacle, il se prenait à flétrir tout haut les vices de Thierry II et à répéter les prédictions de ruine qu'il n'avait point ménagées au souverain lui-même. Â Âuxerre,.
comme Ton approchait du pays où Clotaire II, dix ans auparavant, avait subi une meurtrière défaite, la conversation vint à tomber, entre Ragamonde et lui, sur le roi de Neustrie. Depuis la raort de sa mère, sa situation avait singulièrement empiré i battu à plusieurs reprises, il s'était vu confiner dans les seuls districts de Rouen, de Beauvais et
d'Amiens et les tentatives que ses anciennes pro* vinces avaient faites, pour secouer le joug bourguignon, n'avaient point réussi. L'officier de Brunehaut ne manqua point de souligner ces conséquences de la triste politique de Frédégonde et Clotaire, selon lui, n'était pas encore au terme de ses infortunes : « Souviens-toi de ceci, Ragamonde^ repartit Colomban : ce Clotaire que vous méprisez aujourd'hui, dans trois ans, vous l'aurez pour maître ! »
Ce fut sans doute en entendant un propos analogue ou une critique sévère contre les plaisirs de son roi, que, transporté de colère, un palefrenier de Thierry, saisit une lance et se précipita sur ce captif audacieux ; mais Dieu veillait. Surpris d'un mal soudain que Jouas dit avoir été la possession, Tagresseur roula foudroyé aux pieds du saint et lui, fidèle disciple du Maître, le veilla ce jour-là, puis la nuit suivante, et ses prières lui obtinrent enfin la guérison.
Le passage de ces moines, à la tête si extraordinairement rasée, les discours et les miracles de leur chef, son évidente sainteté, ses abondantes aumônes étaient de nature à produire une émotion considérable : c'était plus que de la curiosité, de la sympathie, voire même de la vénération. On avait beau représenter ces Irlandais comme des rebelles, des perturbateurs, le bon sens populaire
tu SAINT COLOMBAN.
ne se luissait point égarer et, seule, la crainte <le représailles empèchnit les murmures «Véclater. Tant qu'on cheminait sur les terres de Bourgogne, on n'avait point a craindre de soulèvement : la vieille reine était trop redoutée et sa police, trop attentive ; mais, ne sernit-il point téméraire de mener à travers des provinces récemment enlevées au roi de Neustrie, cet homme indomptable que nulle considération ne pouvait réduire au silence? Ses prédictions sur le règne prochain de Clotnire ne raviveraient-elles point une effervescence que l'on avait déjà trop de peine à contenir? Thierry et Brunehaut semblent avoir eu celte pensée : ou leur avait sans doute rapporté la réponse faite à Ragamonde. Ils modiliérent donc l'itinéraire : d'Auserre, au lieu de continuer vers Sens et I» vallée de la Seine, le convoi reçut l'ordre de se replier sur Nevers. Là, on embarquerait les exilés; on descendrait la Loire avec eux jusqu'à Nantes et l'on éviterait soigneusement tout contact avec les populations riveraines : ne pouvant faire taire le prophète', on l'isolait.
La raideur et la grossièreté de l'escorte s'accrurent naturellement avec la rigueur de la consigne.
coude par Au^erre, alors qu'il y avait une route lireciement d'AuUin ù Nevers ]iar Decise, ne me «plicable que par un cunlre-ordrc. — D'où moa
A Nevers, comme l'un des cénobites, nommé Lua, . avait quelque peine à monter sur le bateau, un soldat, prenant une rame, lui asséna plusieurs coups. Mais Colomban était la, pour (aire respecter la vertu persécutée : avec cet accent inspiré et véhément qui rendait son éloquence si redoutable, il lança contre Tinsulteur celte virulente apostrophe : « Pourquoi, cruel, augmenter mon chagrin? Pour votre ruine, le mal accompli n'est donc point suffisant? Pourquoi cette dureté envers un homme paisible? Pourquoi frapper les membres souffrants du Sauveur? Pourquoi cette colère, en réponse à tant de mansuétude ? Sache donc que tu recevras le châtiment de ta faute, ici même où, dans ta fureur, tu as porté la main sur un serviteur du Christ. » Ne dirait-on point Elie, en face des satellites de Jézabel ? Les gardes durent sans doutç avoir désormais plus d'égards pour ce moine si énergique et si fier et pour ses compagnons : quels sentiments auraient-ils éprouvés, s'il leur eût été donné de voir cette prédiction de point en point réalisée ?
Mais le ressentiment royal les surveillait dans cette pérégrination et leur eût rendu toute condescendance impossible. A Orléans, les ordres les avaient précédés si rigoureux que personne, sauf deux étrangers, un Syrien aveugle et son épouse, n'osa fournir des vivres à la pieuse caravane, cam-
pée et séquestrée sur le rivage ; plusieurs délivrances de possédés et la guérison soudaine du Syrien compatissant ne purent même effacer l'impression de terreur qu'avaient produite les impérieuses défenses de Thierry et de son aïeule.
Tours, où Ton fut bientôt après, ne dépendait point du royaume de Bourgogne, mais de la couronne d'Austrasie ; aussi, la consigne put-elle se relâcher un peu. La première idée du chef de l'escorte avait été pourtant de ne point atterrir ; en vain, les bannis lui avaient-ils exprimé Tardent «ouhait de vénérer la châsse de saint Martin : leurs instances étaient demeurées inutiles. Le Ciel heureusement se montra moins inexorable : un accident providentiel contraignit à faire escale et Colomban «ut la consolation de passer la nuit en oraison dans la basilique. Que fut cette veillée sainte ? Dieu le sait ; mais, entre la vie de ces deux fondateurs de monastères, il se rencontrait des affinités si étroites! Martin n'avait-il point cherché dans un cloitre le plein épanouissement de la vie chrétienne? N'avait-il point forcé par sa noble indépendance le respect et l'admiration des princes ? lutté sans trêve, ni merci, pour l'intégrité de la foi €t de la morale du Christ, et payé de l'injure et de l'exil un zèle infatigable pour le maintien et l'extension du royaume de Dieu? et l'un des sanctuaires, à lui consacrés, ne dominait-il point le cher vallon
d'Annegray ? De celte longue et fervente méditation, Tabbé de Luxeuil dut se relever plus fort, plus résolu, s'il était possible, à poursuivre le )>on combat : lui, non plus, ne repousserait point le travail et, s'il tombait, ce ne serait point de découragement.
Les leçons qu'il demanda au grand thaumaturge ne furent pas néanmoins des leçons de mansuétude : tel n'était point son caractère. Obsédé qu'il restait par le souvenir de tout ce qu'il avait condamné à Epoisses et à Broccariacum, il entendait bien harceler ses persécuteurs des éclats de sa voix vengeresse. Peut-être, arriverait-il encore à les amener au repentir ; du moins, il jetterait dans les âmes, autour de lui, un effroi salutaire et il déchargerait l'amertume de son cœur. Invité, le lendemain, à la table de l'évêque Léoparius, comme ce prélat s'inquiétait du motif de son bannissement : « C'est ce chien de Thierry, répondit-il rudement, qui m'a séparé de mes frères. » L'un des convives, Chrodoald, qui avait épousé une tante de Théodebert, mais demeurait le sujet du roi de Bourgogne, fut scandalisé du ton de cette réplique. N'osant toutefois le contredire, de peur de s'attirer quelque foudroyante apostrophe, il lui cita doucement le proverbe : a Ne vaut-il pas mieux boire du lait que de l'absinthe ? » Alors, le saint, se tournant vers lui : « Je vois que tu veux demeurer fidèle à ton
roi. Eh bien ! je ne puis espérer meilleur messager. Va donc et déclare-lui que, avant trois ans, lui et ses enfants auront disparu et que la colère du Seigneur aura extirpe sa famille jusque dans ses racines les plus profondes. » Et, sur cette question que lui posait son auditeur atterré : « Pourquoi donc, 6 homme de Dieu, prononcez-vous de tels propos? » il reprit de son air inspiré : « C'est que je ne puis taire ce que le Seigneur m'a confié ! »
C'était la troisième fois, à notre connaissance, qu'il prédisait la ruine de cette maison édifiée sur le crime; mais Thierry, s'il en fut informé, dut sinon se tranquilliser — II estimait et redoutait trop pour cela son Inlassable censeur — du moins prendre patience : le moment arrivait où les flots de la mer empêcheraient les échos de cette voix troublante d'arriver jusqu'à lui. Le convoi, en effet, approchait de Nantes et, selon ses prescriptions, le comte Theudoald et l'évèque Sophrone s'occupaient de trouver un capitaine de bateau qui consentit à transporter dans leur île les religieux exilés.
En attendant que cette occasion se rencontrât, Colomban cl ses compagnons furent Installés dans une maison de la ville ; ils y continuèrent leur vie cénobitique qu'ils n'avaient point interrompue dans leur cloître flottant. Ils jouissaient d'une certaine liberté et l'abbé en profitait pour reprendre son ministère de miséricorde envers les malheu-
reux et les déshérités : comme dans la solitude de la Vôge ou sur les chemins de la Bourgogne, il guérissait, consolait, exhortait, et les indigents étaient ses préférés : il leur donnait de sa pauvreté, et ne se réservait pas le nécessaire. Un jour, un miséreux vint heurter à sa porte, demandant Taumône. « Va, et porte-lui de quoi manger, dit-il à celui de ses moines qui remplissait les fonctions de cellerier. — Mais, il ne nous reste qu'un peu de farine, une mesure tout au plus. — C'est bien ! portelui le tout et ne te préoccupe point du lendemain.» Le frère obéit, comptant sans aucun doute voir se renouveler certaines scènes dont il avait pu jadis être le témoin; mais, durant trois jours, ce fut un jeâne forcé : on n'avait, dit naïvement Jonas, pouc soutenir son corps que la foi et l'espérance. Or, l'espérance ne fut point vaine. Une dame, appelée Procula, ayant appris cette détresse, leur envoya cent mesures de vin, deux cents de froment et cent d'orge préparée pour faire la cervoise : ils étaient abondamment ravitaillés, et ce fut d'un cœur débordant de reconnaissance envers le Seigneur et la généreuse matrone, qu'ils prièrent le Très-Haut de ne point laisser un tel bienfait sans récompense. « l'admirable bonté du Créateur ! écrit à ce propos le biographe ; elle nous laisse souffrir la faim, pour nous faire mieux apprécier ses largesses; elle permet l'épreuve, pour exciter davantage notre
confiance et notre gratitude ». Telles durent être les réflexions que Colomban fit à ses compagnons : «ne fois de plus, il pouvait leur montrer que celuilà ne sera point délaissé, qui s^abandonne à la «ainte et adorable Providence.
/ Mais, dans cette longue et douloureuse attente du bateau qui devait Tarracher à sa patrie d' adoption, sa pensée constamment se reportait vers ses monastères : que faisait-on là-bas? le découragement n*avait-il point gagné ses disciples ? Thomme ennemi n'avait-il point envenimé les dissentiments, accentué les divisions? A ces enfants qui demeuraient sans père, il se sentait pressé d'écrire ses recommandations; il n'avait pu jusqu'ici réaliser son désir, empêché qu'il était par les ennuis du voyage ; mais, à Nantes, où il se trouvait de loisir, il se donna la consolation de laisser parler son cœur^ Ce fut une longue effusion, aussi longue que le parchemin le permit, toute pénétrée de tendresse pour ses fils « très chéris, très aimés », toute empreinte de résignation à la volonté divine : pas une plainte, pas une récrimination, pas un mot de blâme à l'endroit de ses persécuteurs. Vraiment, on connaîtrait mal l'austère et rude contradicteur de firunehaut, si l'on négligeait l'étude de cette épître. Elle échappe à l'analyse ; son auteur lui-même en
I, Epht, IV.
convient : « L'amour n'a point d'ordre : aussi, ma lettre est-elle confuse, » écrit-il, comme pour s'excuser; mais, du désordre de cet épanchement, ressortent, d'autant plus évidents qu'ils ne songent point à s'afficher, le grand esprit de foi, l'humilité profonde, la sollicitude paternelle, affectueuse, vigilante, toutes ces vertus cachées que son attitude plutôt théâtrale en des circonstances fameuses nous porterait peut-être à ne point remarquer; le « prophète » s'y révèle un homme, avec les défaillances de notre commune nature, et il n'en devient que plus attachant; ainsi, peu à peu, à mesure que nous le pratiquons davantage, les heurts, les contrastes qui, de prime abord, semblent caractériser sa personnalité puissante, se fondent en un type, énergique sans douté, mais bien humain, de serviteur de Dieu qui, suivant ce que lui dicte son devoir, se redresse ou s'efface, s'opiniâtre ou confesse ses torts, se fait terrible ou affectueux, impitoyable ou compatissant.
Sa première parole est une parole de paix : « La paix soit avec vous ! » n'est-ce pas le souhait que le Sauveur ressuscité adressait à ses disciples? mais cette paix, pour le vaillant athlète, n'est point le nonchaloir qui s'endort dans une fallacieuse sécurité : non, la vie est un combat où ne se disputent point des choses périssables, mais bien le royaume des Cieux. Certes, la présente épreuve est redou-
table^ et telle est son affection pour ses disciples, son intérêt pour sa famille monastique, qu'il ne peut s'empêcher de trembler : si elle allait devenir funeste à Tun ou à Tautre d'entre eux ! si elle devait aboutir à la ruine de ses cloîtres tant aimés! « Et pourtant, déclare-t-il en une page éloquente, ce qui nous arrive, n'a rien de bien nouveau : n'est-ce pas ce que nous prêchons tous les jours? N'y a-t-il pas eu autrefois un philosophe plus sage que les autres, qui fut jeté en prison pour avoir, contre l'avis de tous, soutenu l'unité de Dieu? Les Évangiles, du reste, nous fournissent tout ce qu'il faut pour nous encourager; ils n'ont guère été écrits que pour cela : pour enseigner aux Bdèles de Jésus ^ crucifié à le suivre en portant leur croix. Nos périls sont nombreux; la guerre qui nous menace, est flagrante et l'ennemi, redoutable; mais la récompense est glorieuse et la liberté de noire choix, manifeste. » Et, s'animant à cette pensée, il ajoute, plein d'enthousiasme : « Sans adversaires, point de lutte ; sans lutte, point de couronne. Là où il y a lutte, il y a courage, vigilance, ferveur, patience, fidélité, sagesse, fermeté, prudence ; en dehors de la lutte, il n'y a que misère et désastre. Sans lutte donc, point de couronne, et sans liberté, point de dignité ! » Ne reconnaissons-nous point Colomban? tel un général haranguant ses soldats !
Mais, pour cette lutte où se trouvent engagés des
intérêts éternels, il faut s'armer de patience, ne point se fier aux seules forces de l'homme et surtout demeurer unis. Ce qui inquiétait en effet davantage le noble exilé, c'étaient les tiraillements qu'il avait vus se produire chez ses religieux, et sur la question paschale, et même sur les rigueurs de la règle. Tant qu'il avait été là, sur la brèche, il les avait contenus; mais ne se renouvelaient-ils point à cette heure, au risque évident de préparer la ruine ? « Veillez, suppliait-il ses enfants, veillez à n'avoir qu'un cœur, qu'une âme.... Si vous n'étiez point unanimes de sentiments et de volonté, pourquoi mener la vie commune? autant vaudrait vous séparer! » C'était la logique même; mais ce lien de l'unité, seul un chef était capable de le serrer, et il appert de cette lettre même, sans que pourtant il en convienne, qu'à ce chef il n'avait point conféré un pouvoir assez stable, assez définitif. Athala, cet autre lui-même, qu'il avait désigné, dans la précipitation du départ, il ne savait s'il resterait à Luxeuil ou s'il ne viendrait pas le rejoindre, et, tout impérieux qu'il fût d'ordinaire, il n'osait prendre sur lui de lui intimer l'ordre, au nom de la sainte obéissance, de rester au poste difficile où sa confiance l'avait appelé. Il lui prévoyait même un successeur, Waldelène ; mais, ignorant encore si ce dernier accepterait ou serait accepté, il laissait la communauté décider en dernier ressort.
Toutes ces incertitudes lui causaient de cruelles angoisses. A cet Elisée, quel il fût, il eût voulu léguer le manteau de son autorité ; du moins, lui prodiguait-il les conseils de son expérience. Avant tout, ce qu^il lui recommandait, c^était de garder la paix : la paix dans ses cloîtres par une direction ferme, raisonnable, appropriée au caractère et aux besoins de chacun, et, s^il le fallait, par des expulsions : « En vain, écrivait-il, vous formeriez un corps, si vous ne vous attachiez à former un seul cœur ; « mais aussi, la paix au dehors, par le silence et la circonspection.
Ces dispositions paciBques étonnent tout d'abord de la part d'un apôtre, à l'ardeur aussi téméraire ; mais ses disciples avaient-ils le même tempérament de lutteur ? et des complications menaçaient de se nouer inextricables: Tafiaire de Pâques restait en suspens et la défiance des prélats gaulois, le ressentiment de la cour burgonde entouraient Luxeuil d'un cercle de suspicion et de mauvais vou* loir : que deviendraient ses fondations ? ses chères traditions irlandaises? Seul, peut-être, un excès de prudence arriverait à les sauver. D'ailleurs, il en était revenu des vastes et nobles ambitions: quel profit avait-il remporté, en se dressamt contre l'erreur et la corruption ? Il avait trop espéré des hommes: « Je suis à terre, déclarait-il, parce que j'ai voulu être utile à tous; j'ai cru en tout le monde, et
je fus insensé. A vous d'être moins imprudents. ».
N'est-ce point là, je ne dirai point le décourage- /n ment, car il ne le connaissait point, mais la lassitude, Técœurement, la désillusion du passé et Tanxiété du lendemain. Sa vie subitement se trouvait brisée: ce n'est point passé soixante ans que Ton se refait , une existence. A quoi s'employerait-il sur la terre étrangère; car l'Irlande, il le sentait bien, ne lui serait plus une patrie ? « Je suis dans l'incertitude de ce que je dois faire, mandait-il à ses fils : j'avais d'abord songé à prêcher l'Évangile à des nations — lesquelles ? il ne le dit pas ; le savait-il lui-même ? — mais ce qu'on m'a rapporte de leur torpeur m'en a presque enlevé le courage, d Et, tandis qu'il narrait ainsi les tourments de son âme d'apôtre, les larmes tombaient de ses yeux, inondant sa lettre. Vainement, ils les refoulait: « Je voulais sécher des pleurs, soupirait-il, et voici que je les provoque; » vainement, il se les reprochait comme une faiblesse: « Est-il d'un soldat valeureux de verser des larmes sur le champ de bataille ? » son émotion l'emportait : il avait tant souffert, il souffrait tant de se voir si cruellement arraché à ses monastères bienaimés!
Mais, ce tribut payé à la nature, le vaillant cœur se ressaisit. Au moment même où il se gourmandait de ses pleurs, on vint lui annoncer que le navire était prêt, qui devait l'emporter, lui et ses moines.
Il pouvait fuir : il ne Tignorait point et même ses gardes, soudainement retournés^ paraissaient disposés à favoriser son évasion ; mais il préféra ne point renoncer à son complet abandon aux volontés divines : n'était-ce point le parti le plus sûr et le plus chrétien ? Kt, comme il prévoyait que nombre de ses fils tiendraient h le rejoindre, il les conjurait de ne point céder h un simple mouvement d'affection pour sa personne ; il n'avait point la force, tant il les aimait, de leur imposer de demeurer dans leur forêt de la Vôge et d'assurer ainsi l'avenir de Luxeuil ; mais on sentait qu'il le désirait, qu'il le souhaitait, et ce fut en faveur de ceux qui ne délaisseraient point sa chère abbaye qu'il termina par cette bénédiction toute patriarchale : a Si le lieu a pour vous des charmes et si le Seigneur Y travaille avec vous, croissez-y en mille et mille générations ! »
La nef eu partance était un vaisseau marchand qui faisait le trafic entre la Gaule et les îles de la Bretagne. On y chargea son bagage ; ou y fit monter ses compagnons : quant à lui, je ne sais pour quel motif, il obtint de descendre le fleuve en barque jusqu'à la pleine mer. Le gros navire appareilla par un vent favorable et il voguait paisiblement, quand un coup violent de mascaret le jeta sur un bas-fond : durant trois jours, on s'ingénia a le remettre h flot et le patron désespéré, s' imaginant
que (cs moines irlcindais atlirciient sur lui la vengeance divine, déclara qu'il ne voulait plus les transporter et il les débarqua, eux etleurs bagages. N'était-ce point une indication du Ciel ? Colomban le crut volontiers. Non, il ne paraissait point dans les voiesde la Providence qu'il repassât TOcéan. Puisque ses geôliers semblaient envisager sans inquiétude la possibilité de sa fuite, pourquoi ne profiterait-il point de leur complaisance? Il savait, du reste, car le bruit en était arrivé jusqu'à Nantes, que Tailention de Brunehaut était appelée ailleurs: ranimosité latente depuis plusieurs années entre les fils de Childebert venait d'entrer dans une crise aiguë. Théodebert avait envahi l'Alsace, alors soumise à la Bourgogne: entre lesdeux frères, la guerre était imminente. Les circonstances se présentaient donc propices : ainsi préoccupés, la vieille reine et Thierry ne songeaient sans doute
plus a leurs victimes qu'ils avaient tout lieu de croire en mer pour leur pays lointain ou, peut-être,
ce qui expliquerait mieux le revirement surprenant opéré chez les gardes, avaient-ils donné des instructions secrètes pour qu'on les laissât échapper, désireux de ne point s'attirer le courroux du Très-Haut, en poursuivant plus longtemps ses serviteurs.
Quoi qu'il en soit, quelques semaines plus tard, Colomban parut à la cour de Clotaire II. Soit qu'il
eût appris les prédictions que rhomme de Dieu avaient prononcées sur son triomphe prochain, soit qu'il partageât simplement la vénération générale, le roi de Neustrie lui fit un accueil empressé, le supplia de se fixer dans ses États et lui offrit des terres pour y fonder des abbayes Mais, depuis qu'il avait recouvré sa liberté, Fascète irlandais avait senti se réveiller en lui l'humeur aventurière des gens de sa race. Pour Tinstant, il ne songeait plus à s'établir; il rêvait de passer les Alpes et d'accomplir enfin ce pèlerinage de Rome que tant d'obstacles jusqu'alors lui avaient interdit : tout ce qu'il demanda, ce fut une escorte qui le menât auprès du roi d'Austrasie. Il semble toutefois avoir laissé dans l'Ouest Potentien, qui bâtit un monastère à Coutances^ Et, en apôtre zélé qu'il restait, il se serait reproché comme une lâcheté, voire même comme une ingratitude, de ne point signaler à son hôte ce qui lui semblait répréhensible dans sa conduite, comme dans sa maison, et tel était son ascendant auprès de ces despotes mérovingiens que le prince, loin de s'irriter de tant de hardiesse, écouta humblement ses réprimandes et lui promit de s'amender.
I. Jonas (op, cit,, 1, 21) mentionne Potentien parmi les compagnons de l^exil et dit qu'il fonda un monastère à Coutances; mais quand ? il est vraisemblable que c'est à son passage en Neustrie.
Il n'avait point encore quitté la cour de Neustrie quand, presque simultanément, arrivèrent des ambassadeurs de Théodebert et de Thierry : avant d'engager les hostilités, chacun des deux adversaires souhaitait de se ménager Tappui de Clotaire IL Le roi, fort perplexe, lui demanda conseil : a Restez neutre, lui répondit-il : avant trois ans, vous posséderez Tune et Tautre couronne. i>
S'il eût seulement cédé à la rancune ou aux calculs de la sagesse humaine, il n'eût point manqué de préconiser l'alliance avec Théodebert : il voulait obtenir de ce monarque libre passage, escorte et moyens de transport, peut-être aussi quelque domaine pour y fixer de ses religieux, et il lui eût semblé doux d'agiter un bras vengeur, de susciter à Brunehaut de redoutables complications; mais de telles pensées ne sollicitaient point son âme : il allait droit son chemin et laissait agir la Providence.
Et la Providence guidait ses pas ; elle lui procurait des protecteurs dévoués et puissants ; elle lui ramenait ses disciples les plus chers qui n'avaient pu vivre séparés de lui dans leur monastère désolé. Et c'est ainsi que Chagnoald, l'un d'entre eux, le conduisit chez son père. Hagnéric était fils d'un leude bourguignon que Gondebaud avait chargé d'accompagner Clotilde, la fiancée de Clovis; il habitait aux portes de M eaux, dans la villa de Pipi-
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misium', et sa prudence, comme ses mérites, lui valaient auprès du roi d'Austt*asie une influence considérable. Il reçut le noble voyageur avec une joyeuse déférence : il n'était point sans avoir entendu parler de ses vertus, de ses travaux, de ses luttes et de ses épreuves; peut-être même Tavail-il connu personnellement, s'il avait accompagné Chagnoald à Luxeuil. De concert avec sa pieuse épouse Léodegonde, il le retint plusieurs semaines; il mit à sa disposition le crédit dont il jouissait, et il se 6 1 fort de lui obtenir de Thcodebert tout ce qu'il pourrait souhaiter. Ce fut pour Colomban la première halte reposante dans cette douloureuse pérégrination : il se voyait à un foyer si chrétien et il pouvait à loisir s'entretenir de ses œuvres, confier ses regrets, ses chagrins, ses espérances et ses projets. Et, dans ces longues et saintes causeries où l'invitait une respectueuse sympathie, il était surtout frappé de la religieuse attention que lui prétait l'une des jeunes filles du leude Hagnéric : elle s'appelait Fara et avait environ treize ans ; mais, sur ce front encore si jeune, h son regard pénétrant, s'épanouissait déjà l'auréole de la virginité monastique. Aussi, lorsqu'il prit congé de cette famille
I. Les érudits sont partagés sur ridentification de Pipimisium ou Pipimisiactim. Ce qu'il y a de certain, Jonas le dit (of, cit. Il, 7), c'est que cette villa était à deux milles de Meaux.
PÉUÉGRINATIOXS EN î^RANGE. 131
amie et que, selon la touchante coutume, il étendit les mains pour attirer sur tous les faveurs divines, il marqua sa jeune auditrice d'une bénédiction toute spéciale. Cette bénédiction ne devait point larder à porter ses fruits : quatre ans ne s'étaient point écoulés que Fara déclinait toute proposition de mariage, résistait aux instances de ses parents et prenait le voile des mains de sonévêque, Gondoald.
Plus tard, dans une plaine de la Brie, elle fonda l'abbaye d'Evoriacum, communauté double de religieux et de religieuses, qu'elle soumit à la règle austère du grand anachorète et qui, de son patronage, prit bientôt le nom de Faremoutiers*. Son frère, le moine Chagnoald, en fut le prieur, en attendant qu'il fût évêque de Laon, et Faron, un autre de ses frères, monta sur le siège épiscopal de Meaux.
De Pipimisium, Colomban, conduit sans doute par son hôte, gravit le plateau alors boisé qui forme la rive droite du Grand-Morin, redescendit dans la vallée de la Marne et s'arrêta chez un autre Burgonde, Autharius, également leude du roi d'Austrasie, Si restreint que semble avoir été son séjour dans cette villa d'UItiacum', il ne laissa point
I. Evoriacas ou Evoriacum^ Faremoii tiers, c, de Rozoy, Seine-et-Marne.
a. Ultiacum, Ussy-sur-Marne, c. de La Ferté-sous-Jouarre, Seine-et-Marne.
de remarquer la piété des trois fils, Adon, Dadon, etRadoDy dont Taîné pouvait avoir dix ans, et surtout leur intelligence précoce des choses divines ; il s'éprit pour eux d'une tendre affection et il leur réserva ses meilleures bénédictions. Là, non plus, ces bénédictions ne demeurèrent point vaines : Adon bâtit Tabbaye de Jouarre* et, d'accord avec ses frères, Dadon,pIus connu sous le nom d'Audoenus, en français Ou en, érigea le monastère de Rebais ', avant qu'il fût élu évêque de Rouen. Ces deux cloîtres reçurent, du moins en partie, les constitutions de Luxeuil. L'exil, comme le saint l'avait fait espérer dans la scène des adieux, servait donc à propager la vie monastique ; la Providcnc e n'avait secoué la tige que pour en faire tomber les graines, les disperser au loin et les voir germer dans des terrains fertiles.