I. Antiph,^ cité plus bas
C'est la nef battue des flots, dont rîen ne trouble la paix ; c'est une heureuse demeure fondée sur le roc... c'est la bergerie où le Sauveur garde le troupeau de son Père.... La règle de Bangor est bonne ! i>
Et ces palestres de l'ascétisme étaient aussi des foyers de lumières : l'Irlande était vraiment l'île des savants et des saints, comme l'appelait un vieil auteur. La curiosité, déjà très développée chez ce peuple de prophètes et de druides, s'était avivée au contact de l'Evangile : le désir de savoir était général chez les laïcs, comme chez les clercs, et pas une légende de saint irlandais qui ne loue sa passion pour l'étude.
Dans les cloîtres donc, on s'exerçait aux arts libéraux, ce fondement de toute discipline intellectuelle ; on possédait la langue latine, parfois même un peu la langue des Grecs; on lisait les auteurs profanes, les poètes de préférence, Horace, Virgile, Ovide, Juvénal ; on s'initiait aux règles de la rhétorique et l'on se brisait aux finesses de la dialectique. On tournait, non sans grâce et avec des réminiscences érudites, des vers latins de différents mètres. Comme jadis les vieux poètes le faisaient en l'honneur des héros, on chantait les saints na^ tionaux, en des hymnes ou des proses*; on leur
I. Il nous en reste de précieux échantillons dans Vjdttti' phonaire de Bangor, conservé jadis à Bobbio, aujourd'hui
PRÉPARATION DE GOLOMBAN. 7
tissait de merveilleuses légendes. On observait le cours des astres, autant que le permettaient les brouillards; on se tenait au courant des différents systèmes élabores pour fixer la date de Pâques et Ton se jouait fort aisément dans les longs et minutieux calculs que nécessite la détermination des éléments du calendrier. Surtout, on cultivait la musique : TErin n*est-elle point la terre des bardes et des harpistes ? et les anges, s'il faut en croire une gracieuse légende, descendaient du ciel, attirés par ces mélodies.
De toutes ces études, les lettres sacrées formaient "^ le centre et le nœud; car c'était pour augmenter en eux la connaissance et Tamour du Seigneur que ces austères anachorètes s'adonnaient aux jouissances de Tesprit : « Si j'avais la science de Dieu, déclarait le moine Luan, je n'offenserais jamais Dieu. » D'une main inlassable, sans cesse ils feuilletaient les ouvrages des Pères, de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Jérôme, voire même de saint Cyrille et de saint Jean Chrysostome ; avec plus de soin et de respect encore, les livres de l'Écriture. Sur cette théologie positive, ils essayaient déjà de
à la Bibliothèque ambrosienne à Milan (C. 5 infr.), que Muratori a insëré dans ses Jnttq, ItaL^ IV, ia7-i4at et que Warren a publie en photogravures, en 1893, aux frais de la Société Henrjr Bradshaw. — Ce manuscrit nous intéresse, car, comme Colomban et peut-être avec lui, les hymnes et les antiennes qu'il renferme, sont venues de Bangor à Bobbio,
diriger le flambeau de la déduction et Ton cita plus tard dans les école^un dilemme fameux qu'ils passaient pour avoir inventé. Mais quelle que fût rinitlative de leurs investigations, la subtilité de leurs raisonnements, ils n'abandonnaient point la foi que Ton suivait à Rome, et c'est à tort que Ton a voulu discerner, dans le hardi langage de certains de leurs docteurs, des tendances à Thérésie : Pelage fut un Breton et ses idées ne trouvèrent point créance chez les disciples de saint Patrice. J Même, si les moines irlandais se montrèrent intrai- | tables dans l'attachement à leurs usages et à leurs | traditions, comme Téchéance des fêtes paschales, les rites de la messe, la liturgie des sacrements, ce fut justement parce qu'ils les croyaient — et en cela ils n'avaient point tort — apportés de la Ville éternelle.
< Pour fournir aux pupitres de leurs choeurs et aux rayons de leurs librairies les livres indispensables ou simplement utiles, ils copiaient d'une plume infatigable : saint Colomba, disait-on, averti de sa mort prochaine, n'avait point interrompu son travail de transcription, et tels étaient le fini des entrelacs, la gracieuse fantaisie des déroulés dont leurs artistes ornaient les initiales que les anges parfois en étaient réputés les auteurs.
La légende, le merveilleux, le mystère était vraiment le domaine de cette race dont les horizons
s'estompaient si souvent dans l.i brume, sur l'immensité des flots. Les fils de TErin avaient soif de l'inconnu ; l'infini les tourmentait et les problèmes de l'au delà exerçaient sur eux une irrésistible attirauce. Et le miniaturiste, pendant qu'il peignait ses enchevêtrements de spirales et d'oiseaux, le moine, tandis qu'il se reposait de la méditation, aimaient à laisser voler leur imagination dans un royaume de féerie. Ils repoussaient, comme trop profanes, les antiques récits qui avaient charmé letir enfance : les aventures d'Ossian qui, si longtemps, séjourna dans la terre de la jeunesse où une femme l'avait transporté, montée sur un blanc coursier; de Bran, fils de Fébal, qui visita l'autre monde, ou d'Arthur que des fées emmenèrent, pour n'en plus revenir, dans l'îlot mystérieux d'Avalon : mais ils se plaisaient à suivre, et non sans quelque envie, le chevalier Oweins et tant d'autres qui descendirent dans le puits de saint Patrice et qui, après avoir expié leurs péchés dans un purgatoire merveilleux, avaient contemplé de leurs yeux ce que le Seigneiir réserve à ses élus; comme aussi le grand saint Brendan qui, de surprise en surprise, navigua jusqu'à l'endroit où le soleil décline et rencontra l'île fortunée où Dieu recueillera les bienheureux, au dernier soir de l'humanité.
Et, avec le mysticisme naturaliste des peuples du nord, ils se prenaient à rêver d'une terre plus
10 SAINT GOLOMBAN. j
parfaite où des saints, h la vie rade et sévère, des |
prophètes, à la voix terrible, ramèoeraient les mé- |
chants aux sentiers du devoir; où Thomme ne ,
vivrait plus seulement d*un pain méprisable; où '
les bêtes apprivoisées obéiraient dociles, comme à |
rÉden, aux commandements des amis de Dieu : |
saint Brendan n*avait-il point célébré la grande |
solennité de la Résurrection dans une abbaye de cygnes blancs? et saint Kiéran de Saighir n'avait-il I
point soumis a une règle monastique un renard, |
un loup et un cerf qui lui tenaient compagnie ? |
Parfois alors, l'inquiétude les prenait et le désir .
de courir, eux aussi, des aventures. Forts de la per- \
mission de Tabbé, ils s'embarquaient avec quelques-uns de leurs frères, sinon pour aller à la découverte de File paradisiaque, du moins pour chercher, dans le mystère des pays lointains, une solitude plus parfaite qui davantage les rapprochât du Très-Haut, ou pour se diriger vers Rome, « cette tête du monde, ce faîte de la foi catholique », comme l'appelait saint Kilian. Ce n'était point lassitude de la vie cœnobitique ; car le religieux irlandais ne quittait son abbaye que pour aller en fonder une autre; ce n'était même point, à strictement parler, unique souci de convertir les âmes, car, du moins à cette époque, ces émigraiïts qui peuplèrent de leurs colonies l'Ecosse, les Hébrides, la Gaule, TArmorique, l'Espagne aussi, l'Allemagne
et ritalie, n*agirent guère que dans le rayon de leurs cloîtres et pour se constituer, comme en Érin, une sorte de diocèse, un clan spirituel.
Or, le type le plus complet, le plus représen-f. tatif, du moine irlandais, ce fut, sans contredit, saint Colomban, Son individualité puissante en incarne le haut idéalisme, la soif d^abnégation, Tesprit d'aventure et de prosélytisme, la fidélité à ses principes et rattachement au Siège apostolique, comme aussi la fierté', Ténergie quelque peu sauvage, Topiniâtreté parfois étroite, le patriotisme
ardent qui va jusqu'au dédain de l'étranger.
Nous avons peu de renseignements sur la patrie, la famille, les premières années de saint Colomban.
' Soit qu'il ait moins voulu satisfaire la curiosité que
fournir à l'édification, soit que lui-même, sur cette période, ait été moins informé, Jonas, son historien, ne s'arrête point à ces détails qui d'ordinaire sourient à l'imagination des hagiographes,
^ et aucun document ne se rencontre qui nous per-
mette de combler cette lacune assurément regrettable : il y a tant à glaner dans ces tableaux de mœurs domestiques.
Colum ou Colman, connu en français sous le
I nom de Colomban ^ naquit vers l'an 54o, dans
; I. Jonas (op, et loc, cit,^ 1, a, 17) appelle son hëros Columba
ou Columbanus, Le saint,, dans les suscriptions de ses épîtres
Tantique Lagéoie, le Leinster actuel, province située au sud-est de ^Irlande^ Et Ton racontait que sa mère, avantqu'eUeluidonnâtlejour — quelle mère
(M. G. U'i EpUt,y lit, i56 et sq.), se nomme ColumSa; il joue sur ce mot Columba (en français colombe) qui, dit-il (ibîd,^ I7^)t >c <^i^ ^^ hébreu Jonas^ en grec, péristera; ailleurs {ibid,^ i7o)f il ^^ traduit par son équivalent Palumba; ailleurs encore (ibid, ^ .i56), il se désigne sous le uom de Bargoma^ vUis columba^ c*est-à-dire fils de Colombe^ vile colombe : ce qui est une humble formule ou insinuerait que son père portait le même nom que lui. Pourtant, dans V Acrostiche à Hunald (ibid.^ i8a), il prend le nom de Coiumbonus.
Aux versets 8 et lo du chapitre vin de la Genèse, le terme qui traduit, dans les bibles irlandaises, les substantifs jonah ou jonasj du texte hébreu, iceptarspà des Sentante, columba, de la Valgate, colombe des versions françaises, est Colum'j ce terme paraît venir du latin et son diminutif est Colman^ en latin Columbanus, (Je dois ces renseignements à M. d'Arbois de Jubainville, auquel j*exprime toute ma reconnaissance.)
Ces noms Colum et Colman ont été portés par un grand nombre de personnages, entre autres par le fameux fondateur d'Iona. Les historiens ont pris Thabitude de réserver à ce dernier le nom de Columba et de donner à notre Saint celui de Columbanus, en français Columban,
1. Saint Colomban mourut en 6x5 — nous l'établirons en son temps; — or, un ou deux ans avant sa mort, dans des hexamètres adressés à son disciple Fidoiius (.Vl. G. H., Epist., III, i88), il dit qj'il achève de parcourir, pour la troisième fois, le cjle de six olympiades.
a Nunc ad Olympiadis ter senos (ailleurs sensé) venimus annos, » L'oljmpiade étant de quatre ans, cela fait soixantedouze ans et reporte la date de naissance vers 54o.
B. Rrusch, dans ses Prolégomènes à la vie de saint Colom« ban (M. G. H., Script, Merov,, IV, i3), et Mabillon, avant lui (jdfin, Ol s, B,, I, 3o8), s*appujant sur un exemple d'Ausone (XXII, 4f 6)* croient que le poète a employé le mot olympiade comme synonyme de lustre : ce qui lui don-
n'a point rêvé à l'avenir de son enfant ? — songeait par une nuit obscure aux espérances qu'elle portait. Et il lui parut voir un astre se dégager d'elle et, radieux, illuminer le ciel. Elle, aussitôt, de se demander ce que signifiait cette vision et de chercher, auprès des sages, confirmation de l'heureux augure que sa fierlé maternelle en tirait. Et il lui fut répondu qu'il lui naîtrait un fils, lequel projetterait sur le monde une bienfaisante clarté et montrerait à ses frères le chemin du salut.
Aussi, avec quelle sollicitude ne veilla-t-elle point sur la première formation de cette âme qu'elle sentait prédestinée par le Seigneur à de grandes, à de fécondes entreprises. Elle ne laissait à personne le soin de garder et d'élever son fils : elle craignait tant qu'une fâcheuse influence ne vint ternir cette vertu naissante I Et, sous une direction si vigilante, selon toute apparence, au logis familial, Colomban se livra aux études qui convenaient à son âge, et, j'ajoute à sa condition, car il semble avoir appartenu à une noble et riche maison. Il parcourut le
neruit de quatre-\ingt-six à quatre-vingt-dix ans et ferait remonter sa date de naissance avant 53o. Cette opinion ne semble guère admissible; car — selon des calculs que nous ferons plus loin — elle ne ferait arriver Colomban en Gaule qu'à Tâge de soixante ans : est«c bien vraisemblable?
Pour la chronologie des règnes mërovingieDS, j'adopterai, sauf avis contraire, les dates établies par B. Krusch, Zur Chronologie der Merovinffischen KônigCy dans Forschungen zur deutschen Geschichte, XXII, 188a, p. 449 ^^ ^?*
cycle obligé des sept arts libéraux et, Tesprit mûri et discipliné par la grammaire, la rhétorique^ la géométrie, il aborda les saintes Écritures^
C'était alors un beau jeune homme, dont la grâce virile attirait et charmait les yeux. Elle retenait même trop certains regards et, à leurs provocations efironlées, cette nature fougueuse sentait frémir dans les puissances inférieures de son être le terrible aiguillon qui effraya le grand Apôtre. En vain, se plongeait-il dans le travail ; en vain, nous dit Jonas, « prenait-il d'une main le bouclier de rËvangile, de l'autre, le glaive a deux tranchants de la prière et de l'action » : son trouble ne se calmait point, tant il était profond.