‹ Saint Cyprien, évêque de Carthage, 210-258Chapitre 16 sur 18 · ET SON INFLUENCE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

ET SON INFLUENCE LITTERAIRE

L'écrivaiu. — Caractères communs à toutes ses œuvres. — Importance des cilaiions bibliques. — Ce que Cyprien doit à Tertullien. — Méthode de composition. — Langue et style.

Les œuvres de Cyprien appartiennent à des genres assez divers, et sont de valeur très inégale ; cependant, elles sont toutes conçues de même, et construites suivant une méthode identique. Non seulement le fonds d'idées, comme nous l'avons vu, n'a pas varié; mais encore — exception faite pour quelques pages de la lettre à Donatus, — on ne constate de changements notables ni dans le dessein des ouvrages, ni dans l'importance relative des éléments qui les composent, ni dans l'allure du style. Comme écrivain, Cyprien est resté semblable à lui-même pendant toute la durée de son épiscopat. L'inégalité apparente de ses œuvres s'explique, non par une évolution quelconque de son talent, mais par la diversité des circonstances extérieures, par les occasions plus ou moins favorables offertes à son éloquence, par

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l'intérêt plus ou moins grand du sujet à traiter ou de la polémique.

Premier trait à noter : l'auteur n'a jamais voulu faire œuvre littéraire. Ancien rhéteur, Tévêque de Carthage a résolument renié ce qu'il avait adoré au temps de sa vie mondaine ; il a été d'autant plus en garde contre ses souvenirs d'école et contre les vanités profanes. Il s'est élevé, non sans effort peut-être, au mépris de la gloire littéraire. Bien des faits attestent chez lui la sincérité de ce sentiment : par exemple, l'existence seule de ses recueils de textes bibliques. Il avait là tous les matériaux d'une Apologie contre les Juifs, d'une Démonstration de la vérité du christianisme, d'un brillant traité sur le martyre, d'un manuel de discipline : il s'est contenté de publier ses notes, simplement, comme il le remarque lui-même, pour rendre service aux clercs et aux fidèles. Il avait tué en lui toute ambition et toute vanité d'auteur, toute curiosité, toute fantaisie. Chaque livre, chaque lettre était un acte, imposé par les circonstances; et tout y était subordonné aux nécessités présentes, à l'intérêt de l'Eglise.

A première vue, Cyprien ne paraît guère différer en cela de la plupart des vieux écrivains chrétiens, qui n'ont guère écrit pour le plaisir d'écrire. Il y a pourtant, entre eux et lui, une différence très caractéristique. Tertullien et Augustin, par exemple, ont composé presque tous leurs livres sous la pression des circonstances, pour contribuer au bien de l'Éghse ; mais, une fois le sujet donné, imposé par l'intérêt de la religion, ils le traitent en auteurs, ne s'interdisant aucune des ressources qu'ils peuvent tirer soit de leur imagination, soit de leur dialectique, soit de l'histoire ou de la philosophie profanes.

Parla, ils étendent ia question, en augmentent la portée, agrandissent le cercle de leur public, et, par surcroît, trouvent plus d'occasions de montrer leur talent d'écrivain. Au contraire, Cyprien s'enferme de parti pris dans le cadre étroit de la question posée. Logique avec lui-même, et jusqu'au bout, il s'interdit tout appel à l'idée générale, au lieu commun; il s'interdit tout hors-d'œuvre, toute digression, tout exemple historique, toute citation profane. Il écarte systématiquement tout ce qui ne conduit pas droit à la conclusion visée. La parure ne se montre que dans le détail du style, et comme à l'insu de l'évêque, dont la pensée, jadis façonnée à l'école des rhéteurs, prend d'elle-même un tour élégant. A ne considérer que le fond et l'allure du développement, on a rarement vu un écrivain qui, d'intention, fût si peu auteur. On ne peut s'empêcher d'admirer cette abnégation du chrétien, qui s'efforce de dompter en lui le lettré. D'autant mieux que la littérature n'y a rien perdu : traqué de ce côté, le lettré a pris d'autre part sa revanche, en s'embusquant au tournant des phrases. Et la sévérité même de son dessein a préservé Cyprien de certains défauts, familiers aux rhéteurs païens ou chrétiens du temps ; en le détournant de toute incursion dans les domaines voisins, elle a donné à ses livres une harmonieuse unité.

S'il est si peu soucieux de sa gloire littéraire, c'est qu'en tout, et toujours, il se propose uniquement d'être utile. Il ne goûte ni les hautes spéculations, ni les savantes déductions, ni les ingénieuses hypothèses. Une seule chose l'intéresse : les applications, le profit immédiat que ses auditeurs ou ses lecteurs pourront tirer de sa parole ou de son livre. Il trace à chacun son devoir, non point en termes généraux,

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mais avec une minutieuse précision. Il subordonne tout à la question du moment, désireux seulement de justifier un conseil pratique. Sans s'attarder aux récriminations, sans disserter sur les principes, il prend la situation telle qu'elle est, et tâche d'en tirer le meilleur parti. En même temps qu'il fixe une règle de conduite aux chrétiens de bonne volonté, il démasque les autres, les rebelles ou les ennemis de l'Eglise ; il leur porte des coups droits et les frappe sans merci, énumérant leurs méfaits, flétrissant leurs vices, ridiculisant leurs prétentions. Non pour le plaisir de les châtier, ou de montrer son esprit, mais pour les réduire à l'impuissance, en ramenant dans le bon chemin les naïfs égarés à leur suite. Ainsi, par sa ferme volonté de tout subordonner à l'instruction des fidèles et à l'intérêt immédiat de l'Église, Cyprien tournait peu à peu toute question vers les fines analyses et les personnalités. Son abnégation même, son dévouement passionné à ses devoirs d'évêque, faisait de lui, dès que les circonstances s'y prêtaient, un moraliste et un satirique. C'est là, pour nous, le meilleur de son œuvre. Son éloquence était d'autant plus vigoureuse et plus pleine, ses lettres ou ses livres d'autant plus vivants, que le danger était plus pressant; car l'évêque avait alors plus de conseils adonner, plus d'ennemis à frapper.

Qu'il s'agisse de guider les fidèles ou de traquer les adversaires, c'est toujours dans la Bible, et là seulement, que Cyprien va chercher le mot d'ordre et des armes. Pour lui, tout l'effort de la raison humaine, pendant des siècles de haute culture, est non avenu. Il ne prend même pas la peine de discuter les conclusions des philosophies profanes, de les réfuter, d'en marquer les points faibles ou les contradictions;

il les ignore, ou plutôt, il afiPecte de les ignorer. S'il invoque parfois la raison pour l'opposer à la coutume, il entend par là simplement la raison inculte, lebon sens, et encore, en tant que le bon sens est d'accord avec la parole divine. Il pousse jusqu'aux extrêmes limites celle défiance de la raison philosophique. Non seulement il rejette toute la littérature profane, comme entachée de compromissions avec le diable ; mais encore il ignore ou néglige toute la littérature chrétienne du second siècle, coupable probablement d'avoir accepté la raison pour la mettre au service de la foi. Sans doute, il fait exception pour TertuUien, que même il pille sans scrupule ; mais il lui emprunte seulement ce qui s'accorde avec son propre dessein. Il lui laisse sa logique impérieuse, ses appels ou ses défis à la raison ; il ne voit en lui qu'un guide dans l'interprétation des livres saints. Par suite, ce qu'il cherche dans les œuvres de son maître, c'est encore la parole de Dieu. Plus que personne, il a été l'homme d'un seul livre. Gomme elle a été durant tout son épiscopat l'aliment unique de sa pensée, la Bible lui a fourni toute la matière de ses ouvrages.

Quant à la forme, elle lui était imposée par la logique même des choses. Uniquement occupé d'instruire ou de convaincre, et toujours en invoquant des textes de l'Écriture, il ne pouvait être qu'orateur. Tous ses traités sont des discours; ses lettres sont des mandements, des sermons, des plaidoyers ou des réquisitoires; même ses recueils de témoignages bibliques, par la disposition des thèses, sont encore des squelettes de sermons. L'emploi de la forme oratoire n'était pas seulement chez lui, comme chez d'autres, chez TertuUien, par exemple, un effet de

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l'éducation ou du tempérament, ni même un procédé d'exposition et de démonstration; c'était une conséquence nécessaire de son dessein. Quand toute l'énergie intellectuelle d'un homme est tournée vers l'action, il ne pense et n'écrit qu'en orateur.

Mépris de l'œuvre littéraire, souci de l'application immédiate, forme oratoire, dessein arrêté de tout tirer de la Bible, comme d'y tout ramener, tels sont les traits communs à tous les ouvrages de Cyprien. Il n'y a place, comme on le voit, ni pour les aventures de la pensée, ni pour l'imagination, ni pour le caprice, ni pour les surprises. Dans tout livre ou dans toute lettre de l'évêque de Carthage, se combinent trois éléments, toujours les mêmes : citations bibliques ; commentaires de ces textes, et application aux circonstances présentes ; exhortations, mêlées ordinairement de réprimandes, et souvent d'invectives contre les ennemis de l'Église. Matériellement, ces trois éléments ont toujours à peu près la même importance. Logiquement, dans la pensée et l'intention de l'orateur ou de l'écrivain, ce qu'il y a d'essentiel, ce sont les textes de l'Écriture. Ces textes fournissent toujours le fond de la doctrine, puisqu'ils sont la parole de Dieu, et que tout le reste n'existe pas pour Cyprien. Ils marquent également les étapes de la démonstration, puisqu'ils sont toujours disposés de façon à préparer la conclusion. Ils sont le point de départ et la base de toutes les observations, de tous les conseils et de toutes les critiques. Ils jouent un rôle si prépondérant, qu'à l'occasion ils peuvent se suffire à eux seuls, et que l'auteur a pu composer des traités exclusivement formés de citations bibliques. S'il n'a pas cru devoir toujours s'en tenir là, c'est que les textes de l'Écriture, même groupés sys-

tématiquement, restaient lettre close pour la majorité des fidèles, et que, de plus, le sens de ces textes avait été souvent faussé par les interprétations des hérétiques ou des schismatiques. D'où la nécessité de les commenter, d'en rétablir la véritable signification, et d'en tirer les conséquences pratiques.

De là, aussi, le sans-gène avec lequel Cyprien a si souvent copié Tertullien. Sa volonté d'être utile, et son mépris souverain de la gloire littéraire, le rendaient indifférent sur la provenance des idées ou des méthodes de démonstration, pourvu qu'elles fussent utiles et d'accord avec l'Ecriture. Or Tertullien, qui s'était adressé au même public, avait exploré en tous sens l'Ancien et le Nouveau Testament, y cherchant partout des règles de conduite et des arguments contre les païens ou les hérétiques. L'évêque de Carthage eut de bonne heure, et conserva toujours, une admiration passionnée pour le prêtre de génie qui avait illustré avant lui l'Eglise d'Afrique. Il l'appelait son maître ; il l'avait si souvent lu et relu, qu'il avait fini par se considérer comme son héritier, dans tous les sens du mot : « J'ai connu, dit saint Jérôme, j'ai connu àConcordia, ville d'Italie, un certain Paulus. Il était vieux alors; il racontait que, dans sa première jeunesse, il avait vu à Rome un homme fort âgé qui avait été le secrétaire de saint Cyprien. Ce secrétaire aimait à répéter que Cyprien n'avait jamais laissé passer un seul jour sans lireTertulUen, et qu'il disait souvent : Donne-moi le Maître, — désignant ainsi Tertullien ». Tout porte à croire que les souvenirs du vieux secrétaire étaient exacts. En tout cas, nous pouvons constater que l'œuvre de Cyprien se rattache par mille liens à celle de Tertullien.

D'abord, comme nous l'avons montré, plusieurs

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traités de l'évêque de Carthage, le De bono patientiae , ^ le De oratione dominica, le De habitu virginum, sont presque de simples adaptations des ouvrages du maître suç les mêmes sujets ; et le Quod idola dii nonsint est en partie une mosaïque de morceaux pris dans V Apologétique. De plus, c'est au même Teriullien que Cyprien a emprunté presque toute sa doclrine et ses méthodes de démonstration : son système apologétique, tel qu'il apparaît dans le AdDemetrianum et dans les recueils de textes sacrés; sa lactique contre les schismatiques, telle qu'on l'observe dans le De unitate Ecclesiae, dans le De lapsis, dans beaucoup de lettres; et même, ses idées sur la discipline chrétienne. Fréquemment, enfin, il suit pas à pas Tertullien dans ses commentaires de l'Ecriture, imitant parfois des développements entiers, reproduisant même des expressions, des tours de phrase, des comparaisons, jusqu'à des plaisanteries.

Bien que l'imitation ou l'adaptation soit ordinairement habile, on ne pourrait s'empêcher d'accuser Cyprien de plagiat, si l'on ne se plaçait résolument à son point de vue. Nos scrupules modernes et très honorables, mais profanes, sur la propriété littéraire, n'auraient eu pour lui aucun sens. Il se trouvait que, sur bien des points, le travail d'interprétation eW d'application des textes de l'Ecriture avait été fait récemment par Tertullien, et excellemment, avec toutes les ressources d'un génie fécond, et pour le même public africain. Cyprien, qui se préoccupait uniquement du résultat, crut inutile de recommencer ce travail, pour arriver aux mêmes conclusions. Il prit donc à TertulHen tout ce qu'il trouvait chez lui d'utile pour ses vues particulières,

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lui laissant ses hardies spéculations, ses hypothèses et ses sophismes, mais lui empruntant sans façon ses méthodes de réfutation, une bonne partie de ses commentaires de l'Écriture, quelques-unes de ses règles de discipline, sans parler de tous les détails.

Il pillait son maître avec une si héroïque candeur, une telle sécurité de conscience, que, de ces emprunts, il n'a jamais songé à s'excuser. Il n'en a jamais averti ses auditeurs ni ses lecteurs. Bien mieux, il n'a jamais cité son modèle. Dans cet oubli, qui d'abord étonne, et qui choque un peu nos idées, il n'v a peut-être, après tout, qu'un raffinement de délicatesse. Terlullien était mort schismatique. L'évêque de Carthage, défenseur intrépide de l'orthodoxie et de l'unité, n'aurait pu citer le nom de son maître, sans condamner sa mémoire; il préféra se taire. Une s'interdit pas pour cela de mettre à contribution les ouvrages orthodoxes du grand docteur et du grand pamphlétaire, qui avait si vaillamment défendu l'Eglise avant de la combattre. Et il y prit son bien, toutes les fois qu'il l'y trouva : car ce bien, au fond, c'était celui de l'Eglise.

On peut se demander si ces emprunts de tout genre et ces accumulations de textes n'ont pas nui, chez Cyprien, à l'harmonie de la composition. Il n'en est rien, cependant; et l'explication est fort simple. Grâce à son tour d'esprit pratique, l'évêque deCarthnge surbordonne tout à la nécessité présente, donc à l'idée générale du livre ou de la lettre. Tandis que Tertullien, emporté par la fécondité de son invention, entasse les arguments ou les sophismes et se plaît aux jeux d'imagination comme aux tours de force d'une logique exubérante, Cyprien s'avance pas à pas, toujours s'appuyant sur des textes des livres

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saints, toujours maître deluietde sonsujet. En réalité,chez lui, l'art de la composition est presque uniquemenldansla façon fort habile dont il groupe et met en valeur les citations bibliques. Il débute généralement par une petite allocution, où il pose clairement la question. Puis vient la série des citations, encadrées du commentaire. On s'achemine ainsi vers la conclusion, accompagnée ou suivie d'une exhortation aux fidèles ou aux correspondants. Les autres éléments, réfutations, invectives, conseils ou réprimandes, se mêlent très naturellement, et sans détonner, au commentaire des textes. L'ensemble est harmonieux, d'une harmonie simple et grave, d'une élégance sobre, qui naît de la justesse des proportions. Et la solidité de la construction se montre au premier coup d'œil; car aucun ornement étranger n'en masque les grandes lignes ou n'en compromet l'équilibre. Sans eflPort, et sans y songer, par l'austérité seule de son dessein, par son dédain des conventions et des vanités littéraires. Cyprien a retrouvé cette simplicité et ce sens des proportions, dont le secret s'était presque perdu depuis l'époque des chefsd'œuvre grecs.

Par sa langue et par son style, il est beaucoup plus de son temps et de son pays, bien que là encore, sur certains points, il se rapproche des classiques. Son vocabulaire est celui de TertuUien, mais beaucoup moins riche ; moins expressif et moins savoureux, mais aussi moins mêlé. D'ailleurs, ce vocabulaire n'est pas aussi pur qu'on l'a dit parfois. On y rencontre assez fréquemment des expressions inattendues : des héllénismes, des mots populaires, des mots composés ou dérivés qui semblent des néologismes. La syntaxe de Cyprien est, assurément, beau-

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coup plus correcte et plus régulière que celle de Tertullien. On y relève, cependant, bien des anomalies : des héllénismes, comme l'usage du datif pour le complément du verbe passif, ou comme un emploi très particulier de l'accusatif; des formes analytiques et populaires, comme l'emploi de habere avec l'infinitif pour rendre l'idée du futur, et une tendance très marquée à substituer aux cas obliques les prépositions de^ ad, etc. On peut noter, enfin, comme chez tous les Africains, une certaine emphase de l'expression, un redoublement de mots synonymes au même cas ou à des cas différents. — Malgré tout, dans la syntaxe comme dans le vocabulair^, le latin de Cyprien, sans être très pur, est plus voisin du latin classique que celui de la plupart des chrétiens d'Afrique.

Dans son style, l'évèque de Carthage relève, en même temps, de la tradition cicéronienne et de la tradition africaine du ii® siècle. Il se rattache à l'école des orateurs classiques par l'allure générale de la phrase, Rien de heurté, de capricieux, de bizarre; au contraire, un goût très vif des proportions, comme dans l'ensemble de l'ouvrage. Un mélange de petites phrases nerveuses et de périodes harmonieuses, généralement assez courtes, mais pleines et bien équilibrées, claires et d'un tour élégant. Cyprien aime la svmétrie dans le dessein de la phrase, du morceau, d'un développement entier. Par exemple, au cours d'une série d'explications ou de réfutations, il reproduit volontiers une même formule. Dans ses attaques contre le luxe, s'il veut répondre à l'objection de certaines dames chrétiennes qui alléguaient leur fortune pour justifier leur coquetterie, il répète quatre fois, au début de

Tb SAIXÏ CYPRIEN.

quatre paragraphes consécutifs, ces mots : « Tu te dis opulente et riche. Mais... » ; et, chaque fois, suit une réfutation. Ce procédé, et d'autres analogues, n'ont rien de particulier à Cyprien, qui en trouvait des exemples chez Cicéron ou Sénèque. Ils attestent seulement chez lui l'influence de son éducation première et l'involontaire souci de la forme.

Ce qui est plus caractéristique, c'est que l'on observe aussi, chez lui, la plupart des procédés de style familiers aux rhéteurs païens ou chrétiens des générations précédentes. A cet égard, il est fort intéressant d'étudier de près sa lettre à Donatus, où les tendances de son talent sont nettement accusées. Cyprien s'y montre franchement comme un écrivain de la famille d'Apulée et de Tertullien. Tel était l'avis de saint Augustin, qui critiquait le style de cet ouvrage comme trop apprêté. Plus tard, l'évêque de Carthage s'efforça vainement de renier son passé, et d'atteindre en tout à la simplicité du vrai chrétien. Il y réussit pleinement pour le fond, mais beaucoup moins pour la forme. En réalité, il est resté jusqu'au bout le rhéteur brillant qu'il avait été avant sa conversion. Le contraste est piquant, entre ia sévérité de la pensée et l'élégance instinctive de l'expression. La lecture continuelle de Tertullien n'était pas pour orienter son admirateur vers l'ascétisme du langage. Mais, du jour où il devint évêque, Cyprien s'interdit toute complaisance pour son talent, dont les raffinements se trahissent seulement dans le détail, ou, çà et là, dans quelques pages isolées.

L'idée prenait tout naturellement, chez lui, la forme de l'antithèse. Et, comme il arrive d'ordinaire à ceux qui usent volontiers de cette figure, il en abu-

L'ECRIVAIN. il'J

àu'a. A force de rechercher les contrastes des clioses, il se dupait lui-même par l'opposition et le cliquetis des mots. Ce défaut est visible dans tous ses ouvrages, notamment dans les lettres aux confesseurs. Cyprien aimait aussi les alliances de mots, souvent renouvelées de Tertuliien. Et, parfois, l'imitation n'était pas heureuse. Par exemple, le maître avait dit des justes et des réprouvés qu'ils étaient les candidats de Dieu, de l'éternité, ou du diable; et la hardiesse de l'expression se justifiait par le sens précis de candidatus en droit politique. Cyprien dit qu'une vierge est « candidate de la chasteté et de la pudeur » ; ce qui, franchement, ne signifie pas grand'chose. Enfin, l'évèque de Carthage n'était pas exempt de mauvais goût. Ainsi, dans sa lettre aux confesseurs numides, qui étaient relégués dans des mines d'or et d'argent, il évoquait le souvenir des « vases d'argent et d'or » de V Exode, et il jouait sur les mots avec une insistance déplaisante : « Est-il étonnant que vous, les vases d'or et d'argent, vous ayez été envoyés dans des mines, c'est-à-dire dans le domicile de l'or et de l'argent? Maintenant, la nature des mines est changée; les lieux qui jusqu'ici donnaient de l'or et de l'argent, ont commencé à en recevoir ». On voit qu'ici le souvenir biblique n'a pas porté bonheur à l'écrivain.

Ce maniérisme et ce mauvais goût sont les défauts habituels du stylisme. Cyprien ne les évite pas toujours; cependant, il s'en est mieux préservé que d'autres, à cause de la simplicité loyale et ferme de sa pensée. D'ailleurs, les inconvénients sont largement compensés chez lui par les avantages. Grâce à cette involontaire préoccupation du bien dire, il donne à l'idée toute sa force et son relief. S'il n'a

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pas rimagination qui crée ou qui évoque, il a l'imagination du détail. Il abonde en métaphores, en comparaisons, presque toujours précises et souvent neuves. Il dira, par exemple, qu'on doit remonter à l'origine de la tradition chrétienne pour la bien comprendre, comme on remonte vers la source d'un aqueduc pour voir où s'est produit l'accident. Ou encore, pour encourager les fidèles pendant la peste, il les engagera a souhaiter la mort, à se dérober par là aux malheurs suspendus sur le monde, comme on se précipite hors des maisons lézardées, à la première menace d'un tremblement de terre. Souvent, il multiplie les comparaisons, les accumule dans une même phrase. Voulant prouver que les maux d'icibas sont une épreuve pour les chrétiens, il les compare successivement à Tarbre bien enraciné qui défie les colères du vent, au navire solidement construit qui résiste aux coups des flots, aux grains de blé qui restent sur l'aire tandis que s'envole la paille. Pour calmer l'impatience des lapsi et leur montrer la nécessité d'une pénitence, il leur fait remarquer, tour à tour, qu'on ne mange pas des fruits verts, qu'on ne s'embarque pas sur un vieux bateau hors de service sans le faire réparer, qu'on ne revêt pas une tunique déchirée avant de l'avoir fait recoudre par l'artiste compétent et nettoyer par le foulon. Ce procédé, qui accumule des comparaisons sommairement indiquées, était déjà d'un usage fréquent chez Sénèque; il est familier à tous les stylistes africains. Par là encore, Cyprien est de leur école.

Quelquefois aussi, comme TertuUien, il pousse la comparaison jusqu'à l'allégorie. Par exemple, il nous montre l'âme assiégée par le diable et par les passions : « Qu'est le monde pour nous ? Un champ

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clos où chaque jour le diable nous livre bataille, nous poursuit de ses javelots et de ses traits, nous provoque sans cesse à la lutte. C'est la Cupidité, c'est l'Impudicité, c'est la Colère, c'est l'Ambition, que nous devons combattre. Nous devons nous défendre sans trêve et péniblement contre les Vices charnels, contre les Séductions du monde. L'âme humaine est, assiégée, et de toutes parts enveloppée, par l'armée du diable ; elle peut difficilement tenir tête à tous et résister. Si l'Avarice est terrassée, alors se lève le Plaisir. Si le Plaisir est dompté, l'Ambition prend sa place. Si l'Ambition est méprisée, la Colère nous harcèle, l'Orgueil se gonfle, l'Ivresse nous invite, l'Envie détruit la Concorde, la Jalousie tue l'Amitié. On te force de maudire, ce qu'interdit la loi divine; on te contraint de jurer, ce qui est défendu ». Voilà déjà l'esquisse d'un de ces drames allégoriques si chers au Moyen Age.

C}^rien n'a pas seulement l'imagination du détail; il a souvent le trait, le mordant, l'ironie. Le style devient alors incisif. La phrase se hérisse d'épigrammes, qui touchent au bon endroit les schismatiques ou les apostats, Felicissimus ou Novatianus, Puppianus ou autres. Mais l'évêque n'aiguise son esprit que contre les ennemis de l'Église. Dans les instructions aux fidèles, il se contente de laisser parler son cœur. Alors le style s'attendrit, et à une gravité douce se mêle une grâce pénétrante. Certaines de ces allocutions sont d'une rare délicatesse : « Écoutez-moi, dit-il, ô vierges, écoutez-moi comme un père. Écoutez-moi, je vous en prie, moi, qui tout ensemble vous redoute et vous avertis. Écoutezmoi, quand je veille fidèlement sur vous et sur vos intérêts. Soyez telles que Dieu vous a faites lui-

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même. Soyez telles que vous a formées la main du Père. Respectez en vous la pureté de votre figure, de votre cou, de votre beauté ». Ici, la simplicité dans la grâce; ailleurs, la force, le mordant, ou la couleur poétique. Ce style a bien des aspects variés; car, le plus souvent, il suit avec une souplesse complaisante les variations du sentiment ou les contours de la pensée.

Sans doute, on peut noter, même dans les plus belles pages de Cyprien, un peu de recherche. Il apporte dans l'expression de l'idée la plus simple, la plus évaugélique, un raffinement involontaire, qui vient d'une vieille habitude d'esprit. C'était évidemment, chez le pieux évoque, un reste de faiblesse humaine. Ne nous en plaignons pas; car, au fond, malgré les défauts que nous avons signalés, l'écrivain n'y a rien perdu ; il y a gagné, au contraire. Cette innocente coquetterie du style égaie l'austérité de l'œuvre, et souvent contribue à mettre en valeur la pensée. S'il avait réussi à mortifier son éloquence comme sa vie, l'évêque de Carthage n'aurait peutêtre pas exercé une action aussi puissante sur l'Afrique chrétienne de son temps et sur l'Eglise latine. En tout cas, il n'eût point tracé tant de brillants tableaux, satiriques, réalistes ou lyriques, qui aujourd'hui encore, pour bien des lecteurs, sont le principal attrait de ses traités comme de sa correspondance.

En somme, par les proportions et le moule de la phrase, il se rattache surtout à la tradition cicéronienne. Par le détail, il se rapproche des Africains des générations précédentes. Son style est moins heurté, moins riche et moins puissant, que celui de Tertullien. Mais, en réalité, on y retrouve à peu

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près les mêmes éléments : il y a une différence de degré et de proportions, plus que de nature. D'ailleurs, ces influences complexes, qu'a subies Cyprien, n'empêchent pas que son style porte nettement la marque de sa personnalité : une personnalité moins originale, assurément, que celle de Tertullien, mais encore très intéressante, et en elle-même, non pas seulement pour l'historien.

La gloire littéraire de saint Cyprien. — Ses admirateurs dans l'Occi dent latin. — La légende de Cyprien. — Sa popularité en Afrique. — Basiliques et fêtes en son honneur. — Admiration des lettrés et des clercs africains. — Cyprien et les Donatistes. — Influence littéraire sur les contemporains. — L'école de Cyprien.

Bien que Cyprien fît profession de mépriser la gloire littéraire, cette gloire ne lui a pas manqué . Ses ouvrages ont été très lus et très admirés jusqu'au VII* siècle. D'abord, en raison des grands souvenirs laissés par Tévêque de Carthage, et en raison de son autorité particulière en matière de discipline ; mais, aussi, à cause de ses mérites d'écrivain. Il est resté longtemps une sorte de classique pour les lettrés chrétiens de langue latine, et cela, dans tout l'Occident.

De son vivant, il avait exercé, par ses lettres et ses traités, une action considérable sur l'Église de Rome, et même une influence littéraire sur les schismatiques romains, au moins sur Novatianus, qui semble l'avoir pris pour modèle. Au siècle suivant, on attribuait souvent à Cyprien leDe Trinitate de Novatianus ; de nos jours, divers savants font honneur à celui-ci de plusieurs traités qui se sont conservés au milieu des œuvres de Cyprien, et qui appartiennent à son école. Trait curieux à noter, que cette admiration inspirée parl'évêque de Carthage aux schismatiques qu'il combattaitavec tant d'énergie. D'ailleurs, malgré son hor-

reur pour l'hérésie et le schisme, il était dans sa destinée littéraire d'être fort goûté des hérétiques et des dissidents. Il a été très populaire dans les communautés donatistes, qui prétendaient avoir hérité de ses traditions. Et, au début du v^ siècle, le célèbre Pelage lui emprunta l'idée et le plan d'un de ses livres.

Cette admiration suspecte des hérétiques ne lui aliéna jamais l'Eglise, ni les écrivains orthodoxes. Dès le milieu du iv^ siècle, il avait sa place dans le calendrier romain, et l'on célébrait alors son anniversaire au cimetière de Calliste. Dans le Martyrologe Hiéronymien, il est associé au pape Cornélius; et l'on a trouvé aux Catacombes, à côté du tombeau de ce pape, deux grandes figures d'évêques avec les noms de Cornélius et de Cyprien. Ces honneurs officiels, que l'Église de Rome rendait à la mémoire du martvr, contribuèrent sans doute à maintenir la réputation de l'écrivain. Toujours est-il que les clercs et les lettrés des pays latins appréciaient fort les œuvres de Cyprien. Dans la seconde moitié du iv^ siècle, Lucifer de Cagliari l'a souvent copié. Saint Pacien, évêque de Barcelone, parlait de lui avec enthousiasme. Vers le même temps. Prudence l'admettait dans sa galerie poétique des martyrs. Il lui consacrait un des plus beaux hymnes de son Péris tephanon^ où il exaltait la gloire de sa vie et de sa mort, son talent, ses livres, ses vertus, son courage, son héroïsme des derniers jours. Il saluait en lui une des gloires de l'Eglise universelle : « La terre punique l'a enfanté, cet homme capable d'illustrer l'univers entier. C'est là qu'habitait Cyprien; mais il est la gloire du monde, le maitre de tous. Le martvr appartient à sa patrie; mais il est devenu nôtre par notre affection

^.VlM tVPRIF.N.

el son éloquence. Son sang est en Afrique, mais ses discours retentissent partout ». En Espagne, comme à Rome, on fêtait alors l'anniversaire de Cyprien. Prudence proclamait sa gloire immortelle. Il s écriait dans son enthousiasme : « Tant que le Christ permettra au genre humain de se renouveler et au inonde de durer, tant qu'il y aura un livre et qu'on connaîtra les Saintes Ecritures, tout disciple du Christ te lira et s'instruira à ton école, ô Cyprien ». Saint Jérômej lui aussi, professait une vive admiration pour Tévêque de Carthage. Il le mentionnait dans presque tous ses livres, et lui réservait une place d'honneur parmi les écrivains chrétiens. Il disait de lui. dans son histoire littéraire : « Il est superflu de dresser le catalogue des productions de son génie ; car ses ouvrages brillent d'une lumière plus éclatante que le soleil ». Dans une lettre, il vantait son style a doux. et calme, comme la fontaine la plus transparente ». Une autre fois, h une dame romaine qui demandait des instructions pour l'éducation de sa fille, il écrivait : <( Qu'elle ait toujours en main les opuscules de Cyprien ». Les générations suivantes de lettrés chrétiens furent de l'avis de saint Jérôme. La plupart des auteurs qui ont vécu entre le v^ et le vu® siècle, connaissaient et goûtaient les œuvres de l'évêque de Carthage. Par exemple, le Gaulois Ennodius, évèque de Pavicjl'a célébré dans un de ses hymnes. Cvprien a été lu encore au Moyen Age, comme le prouvent les nombreux manuscrits de ses ouvrages et l'influence de ses idées sur la discipline ecclésiastique. Sa renommée et ses livres avaient pénétré jusque dans l'Orient grec, ordinairement si dédaigneux des oeuvres écrites en langue latine. Au témoignage d'Eusèbe, on trouvait ses lettres dans la bibhothèque

de Césarée en Palestine. Vers 879, Grégoire de Nazianze prononça le panégyrique, qui nous est parvenu . de l'évéque de Carlhage. Et, d'après Pholios, l'impératrice Kudocie, femme de Théodose II, le prit pour héros d'un poème épique en trois livres.

Cependant, s'il eut en Orient des admirateurs, Cyprien n'y eut pas sans doute beaucoup de lecteurs. Autrement, l'on ne s'expliquerait guère la légende singulière qui s'y forma autour de son nom. Quoique sa vie et son œuvre n'eussent rien de mystérieux, on lui prêta une puissance surnaturelle; comme de son compatriote Apulée, on fit de lui un magicien. La légende s'est répandue, d'ailleurs, jusqu'en Occident. On lit, en effet, dans une poésie latine attribuée à Isidore de Se ville : a C'est ainsi que Cyprien, après avoir été magicien, est devenu évêque et martyr ». Sous le nom de l'évéque de Carlhage, ont circulé des livres de ma^ie, entre autres, le recueil de formules intitulé Prières de Cyprien. C'est que, de bonne heure en Orient, l'imagination populaire a confondu Cyprien de Carlhage avec son homonyme, le mage Cyprien d'Antioche. On fit d'eux un seul personnage, à qui l'on prêta une vie errante et une foule d'aventures. On a signalé, d'autre part, des rapports curieux entre la légende de Cyprien d'Autioche et la légende de Faust : si bien que l'évéque de Carthage se trouverait être l'un des lointains ancêtres du Docteur Faust.

Cette légende bizarre, qui était née d'une rencontre de noms, et qui altérait si complètement la physionomie du grand évêque, semble avoir été inconnue en Afrique, où, d'ailleurs, elle eût été difficilement acceptée. Dans ce pays, où s'était déroulée toute la carrière de Cyprien, et où tous les lettrés lisaient ses

œuvres, on conserva de lui un souvenir très exact, et d'autant plus fidèle. Des légendes y fleurirent parfois autour de sa tombe; mais elles ne firent que consacrer, en l'embellissant, la vérité historique.

Déjà très populaire de son vivant, Cyprien entra dans la gloire le jour de son martyre. Presque toute la population de Carthage l'avait accompagné au lieu du supplice. Les documents martyrologiques attestent la vive impression produite par ce spectacle, et le retentissement qu'eut cette nouvelle jusqu'en Numidie. Dans les mois qui suivirent sa mort, Cyprien apparut à plusieurs confesseurs : à Flavianus, puis à Montanus, dans la prison de Carthage; au lecteur Marianus, dans la prison de Cirta. Il fut inscrit naturellement au calendrier de l'Eglise locale, et l'on fêta religieusement son anniversaire. Dès le milieu du iv^ siècle, on lui rendait un culte dans des régions lointaines de l'Afrique romaine ; une inscription de l'année 3og, trouvée près de Sétif, mentionne des reliques de Cyprien. Trois basiliques de Carthage lui furent consacrées ; l'une était située à l'endroit de son martyre ; une autre, aux Mappales, sur son tombeau ; la troisième, près de la mer, dans le voisinage du port. Dans l'enceinte de la première était la fameuse mensa Cyprlani, qui servait d'autel. Autour de la mensa ^ comme autour du tombeau, se célébrait l'anniversaire de Cyprien. C'était l'occasion d'une fête solennelle, qu'on appelait les Cypriana. Ce jour-là, on prononçait un panégyrique du grand évêque ; plusieurs sermons de saint Augustin se rapportent précisément à cette cérémonie.

La populace de Carthage avait, d'ailleurs, une façon singulière d'honorer la mémoire de Cyprien. On se réunissait, la nuit, autour de son tombeau, pour

de joyeuses danses accompagnées de chants. Augustin parle avec indignation de ces pieuses bacchanales. C'était évidemment une coutume païenne. Elle attestait à sa façon la popularité de Cyprien ; mais, aux yeux des chrétiens de bon sens, c'était une véritable profanation. L'évêque de Carthage, probablement Aurelius, l'ami d'Augustin, résolut de mettre fin au scandale. Il imagina d'organiser, autour du tombeau, de pieuses veillées. Les danses continuèrent quelque temps, en dépit des trouble-fête. Puis, la mode en passa, et Cyprien put dormir en paix dans sa tombe.

L'invasion vandale, en avivant les regrets du passé, rendit plus fervent encore le culte des Carthaginois pour leur grand évêque martyr. « Cyprien, dit Procope, est de tous les saints celui que les Carthaginois honorent le plus ». On continuait de célébrer régulièrement la fête des Cypriana. Et elle était alors si populaire, que les marins du pays donnaient le même nom aux tempêtes qui, chaque année, se déchaînent en cette saison, aux environs de l'équinoxe d'automne. Ce qui explique probablement la vénération des matelots pour Cyprien, c'est l'existence de ce sanctuaire du saint qui était situé au bord de la mer : ce sanctuaire où Monique, la mère d'Augustin, passa toute une nuit à prier et pleurer pour son fils, pendant que celui-ci s'embarquait en cachette.

Ce même sanctuaire, qui paraît avoir été une simple chapelle au temps d'Augustin, mais qui devint plus tard une grande et luxueuse basilique, fut témoin de curieuses scènes, et aussi d'un miracle, au commencement du vi^ siècle. Avec la complicité des rois Vandales, le clergé arien s'était emparé du sanctuaire. Les Catholiques ne pouvaient se consoler de le voir aux mains des hérétiques; ils gémissaient

i - SAINT CYPRIEN.

de cette injure faite en pleine Carthnge au grand saint national. Ils espéraient pourtant une réparation. Fréquemment, Cyprien lui-même leur apparaissait, leur ordonnait de ne point perdre courage, et promettait de les secourir. Nous possédons un court sermon qui date de ce temps, et qui a été composé pour l'anniversaire du saint. Ce sermon est plein d'allusions à la persécution arienne, et aux apparitions de Cyprien. — Le saint ne manqua pas à sa promesse. Au témoignage de Procope, Bélisaire s'empara de Garihage le jour même de la fête de Cyprien ; et l'église fut aussitôt rendue aux Catholiques. Nous venons de voir combien le souvenir de Cyprien était encore vivant en Afrique au bout de quatre siècles, et combien son nom restait populaire à Carthage, combien cher à la foule des pauvres gens, qui évidemment ignoraient ses œuvres, mais qui continuaient à aller prier sur sa tombe, en y attendant des miracles. On peut juger, par là, de ce que devait être l'admiration raisonnée des clercs et des lettrés africains. D'ailleurs, nous n'en sommes pas là-dessus réduits aux conjectures; les témoignages abondent, pour chaque génération. Au lendemain de la mort de Cvprien, paraît avoir été publiée une édition d'ensemble de ses traités. Sur la liste de SSg, ses ouvrages sont joints au Canon de l'Ancien et du Nouveau Testament. Lactance lui réservait la place d'honneur dans la littérature chrétienne : « Le principal écrivain, dit-il, et le plus brillant, a été Cyprien. Il avait acquis une grande gloire eu professant l'art oratoire ; et il a écrit de nombreux ouvrages, admirables en leur genre. Il avait un génie facile, abondant, agréable, avec la qualité souveraine du langage, la clarté. On ne saurait dire s'il a été plus élégant dans son

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style, ou plus heureux pour expliquer, ou plus puissant pour persuader ». Lactance constate pourtant que Cyprien ne peut être pleinement goûté que des initiés, c'est-a-dire des chrétiens. Mais il le défend contre les critiques des lettrés païens, notamment contre un mauvais plaisant, qui, jouant sur les mots, avait appelé Cyprien Copreaniis, un « propre à rien ». Pendant tout le iv'' siècle, la gloire de l'évêque de Carthage ne fit que grandir, au milieu de toutes les polémiques auxquelles ou le mêla. Les deux Eglises rivales, entre lesquelles se partageait l'Afrique chrétienne, s'efforcèrent également de confisquer son autorité a leur profit. Les Donalistes honoraient en Cyprien un représentant de la vraie tradition, et comme le précurseur de Donatus le Grand, fondateur de leur secte. Ils savaient gré à l'évêque de Carthage d'avoir défendu en son temps quelques-unes de leurs idées. Et ils l'appelaient à l'aide dans leurs controverses contre les Catholiques, notamment pour justifier leur théorie sur le baptême des hérétiques. Augustin fait souvent allusion à cette tactique de ses adversaires. Il reprochait à certains d'entre eux d'altérer de parti pris la signification des lettres de Cvprien. Parfois, il s*impatientait un peu de voir qu'onluijetaittoujoursà la tète cegrand nom :« Vous, disait-il aux Donatistes, vous nous opposez sans cesse les lettres de Cyprien, l'opinion de Cyprien, le concile de Cyprien... ». Et il faisait remarquer qu'après tout, l'évêque de Carthage n'était pas impeccable : « Nous, écrivait-il un jour, nous ne faisons aucun tort à Cyprien, quand nous établissons une distinction entre toutes ses lettres et l'autorité canonique des divines Écritures ». On s'explique ce petit mouvement de mauvaise humeur; assurément, sur

les questions en litige, les Donatistes étaient plus fidèles que les Catholiques du temps à la tradition de Cyprien.

Quoiqu'il ait dû souvent le réfuter, Augustin n'en avait pas moins la plus haute estime pour l'évêque de Carthage. Il l'a cité dans presque tous ses ouvrages. Il a prononcé à plusieurs reprises son panégyrique à Carthage, près du tombeau, et sans doute aussi à Hippone. Dans un de ses sermons « pour l'anniversaire du martvr Cyprien », il s'écriait : « Qui donc aujourd'hui, — je ne dirai pas dans notre ville, mais dans l'Afrique entière et dans les pays situés au delà des mers, et pas seulement parmi les chrétiens, mais parmi les païens ou les Juifs, ou même les hérétiques, — qui donc trouverait-on indififérent? Qui ne célèbre pas avec nous l'anniversaire du martyr Cyprien?... Il n'a pas seulement parlé pour ceux qui l'écoutaient; il a encore écrit des ouvrages qu'on peut lire. Certains pays l'ont connu par l'intermédiaire de langues étrangères; d'autres, par ses propres lettres. Sa gloire s'est répandue en une foule de contrées, et par la réputation de son martyre héroïque, et par ses livres d'une lecture si agréable et si douce ». Dans un autre sermon, Augustin résumait d'un mot son admiration : a Ce vénérable évêque, ce vénérable martyr, aucune éloquence ne suffirait à le louer, pas même s'il se fût loué luimême ».

Cyprien conserva son autorité en Afrique pendant les deux siècles qui suivirent la mort d'Augustin. On continua de prononcer son panégyrique à l'occasion de son anniversaire. Témoin, le sermon d'époque vandale dont nous avons parlé déjà, et qu'on a attribué sans raison à Victor de Vita ; témoin, encore, un

sermon de FuJgence, évêque de Ruspae, sur le même sujet. Pendant la domination des Vandales, puis au temps de l'occupation byzantine, Cyprien est connu et cité par la plupart des écrivains du pays. Son recueil des Testimonia reste en usage dans le nord de l'Afrique, et contribue à y maintenir, au moins dans une certaine mesure, la tradition des vieux textes bibliques africains.

Tous ces faits attestent que, dans la contrée, on continuait à lire beaucoup les œuvres de Cyprien, bien des siècles après sa mort. Il a été, avec Tertullien et Augustin, l'un des maîtres de la pensée et du style dans l'Afrique chrétienne, et cela jusqu'à l'invasion arabe. Mais, littérairement, son influence a été surtout importante au m® siècle ; elle s'est exercée principalement sur ses contemporains et sur les clercs de la génération suivante. Il y a eu, en Afrique, une véritable ^coZe littéraire de Cyprien.

On surprend l'origine de cette école dans quelques pièces de la correspondance. Par exemple, Nemesianus et d'autres évêques numides, relégués aux mines de Sigus, font un éloge enthousiaste de Cyprien et de ses écrits, dont ils attestent le rayonnement : « Toujours, disent-ils, tu as exprimé dans tes lettres, ô très cher Cyprien, de grands sentiments en rapport avec les circonstances. La lecture assidue de ces lettres corrige les méchants et fortifie les hommes de foi. Tu ne cesses pas d'expliquer, par tes traités, les mystères des sacrements ; par là, tu fais grandir notre foi; tu fais aussi que des hommes quittent le monde et commencent à croire. Tu as apporté tous les biens dans tes nombreux livres; et c'est toimême, à ton insu, que tu nous as proposé comme modèle. En efiFet, tu surpasses tous les hommes : tu

• i SAINT CYPRIEN.

es plus grand que tous pour traiter une question, plus éloquent pour parler, plus sage pour conseiller, plus simple dans ta sagesse, plus généreux dans tes bonnes œuvres, plus saint dans ton désintéressement, plus humble dans ta condescendance, plus vertueux dans tes actes. Tu sais toi-même, ô très cher ami, quel est notre souhait, notre vœu : c'est de te voir parvenu, toi, notre maître et notre ami, à la couronne du grand martyre ». Ainsi, ces évêques numides saluent, dans leur collègue de Carthage, un maître ; et, par le style même de leur lettre, ils se montrent ses disciples.

A l'école de Cyprien se rattachent presque toutes les œuvres africaines de ce temps. L'imitation est visible dans le sermon De aleatoribus, et dans la plupart des traités anonymes composés alors par des clercs ou des évêques du pays; même dans les poésies de Commodien, qui a souvent mis en vers des passages des Testùnonia. De plus, Cyprien a exercé une action très directe sur les rédacteurs des documents relatifs aux conciles, et une influence indirecte, encore très marquée, sur les rédacteurs des relations de martyres. Non seulement il joue un rôle dans plusieurs visions des confesseurs qui succombèrent après lui; mais encore, la Passio Montant mentionne un groupe de ses « disciples ». De plus, les deux principaux héros de ce récit, Montanus et Flavianus, prouvent par leurs discours qu'ils avaient entendu ses leçons. D'ailleurs, l'influence du maître sur les rédacteurs des deux parties du document, se reconnaît jusque dans les détails du style.

Parmi ces fidèles disciples de l'évêque de Carthage, on doit citer le diacre Pontius, qui fut son compagnon d'exil avant de devenir son biographe, et qui ne

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sest pas fait faute d'imiter son style. Mentionnons encore le diacre Macrobius, dont on nous dit qu'il «s'attacha à l'étude et au génie de saint Cyprien ». Ce Macrobius, qu'on ne doit pas confondre avec les évêques donatistes du même nom, paraît avoir composé à l'imitation de Cvprien un recueil de citations bibliques, eu cent chapitres, qui comprenait deux parties : la première, dirigée contre les hérétiques, sur la divinité du Christ; la seconde, sur des questions de discipline. Le diacre Macrobius, on le voit, avait pris pour modèle les Tes timonia.

Ainsi, presque tous les ouvrages ou documents africains de cette époque, traités, lettres, poésies. Actes des conciles, relations de martyres, presque tout trahit l'influence directe ou indirecte de l'évéque de Carthage. Une école s'est formée autour de lui de son vivant, et lui a quelque temps survécu. Histoire littéraire ou histoire religieuse, tout gravite autour de Cyprien, dans cette Afrique chrétienne du m® siècle, dontil a été non seulement le chef, mais l'âme, presque la conscience, par son autorité morale, son infatigable énergie, ses dons variés de politique, d'orateur, et d'écrivain.

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