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une; elle n'est pas morcelée ni divisée; mais toutes les parties en sont reliées et rattachées l'une à l'autre par l'accord mutuel des évêques ». Aussi l'un des devoirs essentiels des chefs de communauté est-il d'assurer cet accord. Cyprien n'v a jamais manqué. Il écrit au pape Cornélius : « Nous travaillons surtout, mon Irère, et nous devons travailler à maintenir, autant que nous le pouvons, l'unité que le Seigneur nous a transmise, par l'intermédiaire des apôtres, à nous leurs successeurs ». D'où l'utilité des conciles, qui ont tenu tant de place dans sa vie et dans sa pensée. Les réunions périodiques étaient le moyen le plus sur et le plus simple d'établir ou de préciser l'entente nécessaire. — Défendre cette unité catholique, la sauver ou la restaurer à tout prix, ce fut une des idées fixes de l'évêque de Carlhage. Il s'est expliqué là-dessus dans sa lettre à Jubaïanus : « Nous combattons, dit-il, pour l'honneur de l'Eglise et pour son unité; avec un dévouement inébranlable, nous défendons à la fois sa grâce et sa gloire... Si nous faisons respecter nos droits, si nous reconnaissons le pacte de l'unité, en quoi sommes-nous des prévaricateurs de la vérité, des traîtres de l'unité? »
C'est d'après ces principes qu'il a toujours réglé sa conduite. Ses idées sur la hiérarchie et la discipline, sur les droits et les devoirs de chacun, expliquent en grande partie le rôle qu'il a joué, soit dans l'administration de sa communauté, soit dans l'Afrique chrétienne et hors d'Afrique. Sa correspondance permet de le suivre pas à pas dans son activité épiscopale et dans sa politique. Pour bien comprendre Tunité de cette existence si pleine, il faut en fixer les traits essentiels dans un tableau d'ensemble.
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A Carthage, du premier jour au dernier, il s'est entièrement dévoué à ses devoirs d'évêque. Pour rompre les derniers liens qui auraient pu le rattacher au monde, il avait sacrifié et donné aux pauvres presque toute sa fortune personnelle. Il ne vécut plus désormais que pour Dieu et pour l'Eglise. Ne voulant rien laisser au hasard, il ne négligeait aucun détail d'administration. Au plus fort des persécutions, il se préoccupait du sort des indigents, des veuves, des orphelins, des confesseurs, de tous ceux qui souffraient. Avec une attention jalouse, il veillait sur la discipline. Il défendait contre tous son autorité épiscopale. En même temps, il respectait les droits du peuple et des clercs, à qui il écrivait : « Dès le début de mon épiscopat, j'ai résolu de ne rien faire d'après mon avis personnel, sans prendre vos conseils et sans l'assentiment du peuple )). Avec une infatigable énergie, il maintenait contre les schismatiques l'unité de l'Eglise. Ce qu'il était dans ses actes, il Tétait aussi dans ses livres, dans tout ce qu'il écrivait. Il n'y avait, dans ses lettres, rien d'intime, ni aucune concession à la curiosité intellectuelle ; tout y était inspiré par le bien de l'Eglise et des fidèles. Toujours préoccupé de l'utilité immédiate, il fixait le texte de la Bible latine, ou du moins réglait l'usage d'un texte latin adopté une fois pour toutes; il composait des recueils de textes sacrés, sur le devoir en temps de persécution, sur la vérité du christianisme, sur l'idéal chrétien. Traités ou sermons, tous ses ouvrages avaient pour objet d'éclairer et de guider les fidèles, de les soutenir contre les épreuves de toute sorte, de les préserver contre les surprises des hérétiques ou des schismatiques, de formuler des règles de vie. Non content
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de mettre toujours sa conduite d'accord avec ses principes, il a réussi à discipliner jusqu'à sa pensée. Évêque, orateur, écrivain, dans tous les domaines où s'étendait son action, il a tout subordonné à l'intérêt de l'Eglise dont il avait la charge. Il a donné l'exemple de la charité, de toutes les vertus privées, même de celles où ne le portait pas sa nature; et, dans le gouvernement de sa communauté ou des Ames, il a toujours montré de la résolution, du sangfroid et de la prudence, un sens juste de la réalité, des droits et des limites de l'autorité légitime, une invincible fermeté dans la modération, un remarquable esprit de suite. Il a terminé une vie de dévouement et d'action bienfaisante par une mort héroïque et simple.
En même temps, il s'intéressait à tout ce qui se passait dans les autres communautés d'Afrique. Là encore, autant qu'il le pouvait, il travaillait au maintien ou à la restauration de la discipline. Il répondait aussitôt, avec une précision scrupuleuse, aux questions qu'on lui posait. Quelquefois même, il prenait l'initiative, quand il croyait constater un manquement aux prescriptions divines. Il étendait l'action de sa charité dans l'intérieur du pays; il ouvrait une souscription en faveur de lointaines communautés numides, et trouvait moyen d'associer à sa bonne œuvre non seulement les fidèles de Carthage, mais d'autres évêques. Partout, il s'efforçait d'assurer l'unité de l'Église ; il poursuivait en tout sens sa campagne contre les Novatianistes. Sur les questions importantes, il établissait l'entente des Eglises africaines, réunissait leurs chefs dans des conciles où l'on arrêtait une politique commune. En ces occasions, il savait mener une active propagande et rai-
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lier à son opinion les bonnes volontés, sans éveiller des jalousies ou des susceptibilités légitimes. S'il intervenait librement dans toute l'étendue de l'Afrique romaine, c'était d'abord en vertu de la solidarité chrétienne, solidarité d'autant plus étroite dans ces provinces isolées au delà des mers. C'était aussi en vertu d'unetradiliondéjàancienne,qui,danstoutelarégion, faisait de l'évêque de Carthage le premier d'entre ses pairs. D'ailleurs, Cyprien n'usait qu'avec discrétion de cet avantage. Très souvent, c'étaient ses collègues qui sollicitaient son intervention. Quand il prenait les devants, il manœuvrait avec beaucoup de prudence et de tact : il n'imposait point son opinion, il s'efforçait seulement de la justifier par des arguments décisifs ou des textes, et, par là, il arrivait d'autant mieux à ses fins. Ses collègues, tout en se considérant comme ses égaux, lui reconnaissaient une préséance honorifique ; même les clercs et les confesseurs romains lui donnaient le titre de pape oxxpapa^ que portail aussi à la même époque l'évêque d'Alexandrie. Cyprien, dont l'action réelle s'est tendue à la fin jusqu'en Tripolitaine et en Maurétanie, jouait dans l'Afrique latine, sinon en droit, du moins en fait, le rôle d'un primat.
Son influence s'est même exercée, en plusieurs circonstances, au delà des mers. Il y intervenait encore en vertu des mêmes principes d'entente nécessaire et de solidarité entre les Eglises particulières. D'Espagne et de Gaule on s'adressait à lui, comme à l'évêque jouissant de la plus haute autorité morale dans l'Occident chrétien, et l'on réclamait son appui; on lui écrivait d'Asie Mineure pour approuver sa politique. Mais il s'inquiétait surtout de ce qui se passait à Rome, en raison des relations qui existaient
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depuis longtemps entre les deux Eglises : relations si étroites, que le moindre trouble survenu dans l'une d'elles avait son contre-coup dans l'autre. A Rome, comme partout ailleurs, il se préoccupait de maintenir ou de rétablir l'accord des chefs, et l'unité. De là, son active correspondance soit avec les papes, soit avec les clercs ou les confesseurs de la communauté romaine. On s'entendit d'abord sur la question des lapsi, pour adopter une règle commune dans la réconciliation des apostats. Puis éclata le schisme de Novatianus. On sait quelle fut alors la circonspection de Cyprien. Il évita de se prononcer trop vite, et à la légère, entre les deux évêques rivaux. Mais, dès qu'il fut certain que le droit était du côté de Cornélius, il le soutint énergiquemént, le fit reconnaître par toute Tx^frique, agit même auprès des confesseurs romains, qu'il contribua à réconcilier avec le nouveau pape. Quand se posa la question du baptême des hérétiques, il procéda avec la même prudence, s'eflPorçant d'amener une entente avec Rome, ou plutôt de maintenir cette entente malgré le désaccord sur un point particulier. Ses relations avec les papes, comme ses rapports avec ses collègues africains ou sa conduite dans le gouvernement de sa communauté, attestent chez lui la solidité des convictions, fondées sur la tradition et l'Ecriture, la persistance des mêmes conceptions sur la discipline, sur la hiérarchie, et sur l'unité catholique.
Ainsi, sa correspondance, qui nous fait connaître ses idées, démontre en même temps qu'il y a toujours conformé sa conduite. C'est par cet accord des théories et des actes, qu'il a marqué de son empreinte le christianisme de son temps, et qu'il tient une si grande place dans l'histoire de l'organi-
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-alion ecclésiastique. Il a vécu, agi, lutté par la j)arole et le livre, au milieu de circonstances très critiques ; et rien, dans ses professions de foi, ses conseils ou ses actes, n'était laissé au hasard, à
I inspiration du moment. Tout était réglé par ses principes; et sa vie entière, toute sa politique, démontraient que ces principes n'avaient rien de chimérique. Aussi, pendant des siècles, cette existence et cette doctrine du grand évèque de Carthage ont-elles servi de modèles.
Cyprien n'innove pas. Il se contente de préciser et de codifier les idées courantes ; mais, par la, il leur donne une force nouvelle. Il fixe les attributions, les devoirs et les droits de chacun : clergé, assemblée des fidèles, évêques, conciles. Il a fait vraiment de son Eglise, et de l'Afrique chrétienne, un corps organisé, dont il a déterminé le rapport avec l'Eglise universelle.
Par sa correspondance, qui a été très lue et souvent transcrite au Moyen Age, il a joué un rôle décisif dans l'évolution de l'Église catholique latine. En divers pays d'Occident, ses lettres ont servi de base pour la constitution de la discipline ecclésiastique. En Afrique, en Espagne, en Gaule, en Italie, jusqu'en Angleterre, ont été usitées des collections canoniques qui avaient plus ou moins emprunté leurs éléments à la correspondance de Cyprien. Et l'on retrouve encore des traces de cette influence dans les particularités des recensions locales, auxquelles la correspondance a été soumise en ces différentes contrées.
II n'est pas impossible que les idées de l'évèque de Carthage, sur l'indépendance des communautés dans l'unité catholique, aient parfois contribué à accréditer et à répandre en Occident la conception des Eglises
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nationales, de leurs libertés et de leurs privilégies. Mais, chose curieuse, cette influence s'est exercée aussi en sens inverse. Homme de gouvernement, Cyprien avait fortifié l'épiscopat, et préparé, presque constitué en fait, l'unité de l'Afrique chrétienne. Il prétendait s'en tenir là. Mais la logique des choses est phis forte que la volonté des hommes. On voit, par l'exemple de Cyprien lui-même, que les évèques des capitales de province tendaient à diriger leurs collègues, à agir en métropolitains. Bientôt se dessinera nettement la province ecclésiastique. Il ne restait plus qu'un pas à franchir : subordonner ces évêques des capitales provinciales à l'évêque de Kome. au successeur de Pierre, sans qui la clef de voûte manquait à l'édifice. Déjà des papes, Victor, puis Stephanus, avaient tenté de hâter cette révolution; ils s'étaient heurtés à la résistance des chrétientés locales. Mais, en dépit des obstacles qui durant plusieurs siècles allaient ralentir ce mouvement, rien ne devait arrêter la marche vers Tunité. En précisant les pouvoirs de l'épiscopat, et en groupant autour de lui tous ses collègues de l'Afrique chrétienne, Cyprien orientait les esprits vers cette unité à venir : indirectement, il préparait les voies à l'établissement de la suprématie romaine.