CHAPITRE PREMIER
la vie de saint cyprien l l'homme, l'évêque, le martyr,
Sources de la biographie de saint Cyprien. — Son éducation. — Le rhéteur de Carthage. — Conversion. — Le prêtre. — Élection à l'épiscopat.
Saint Cyprien a joué un rôle considérable dans l'histoire de l'Eglise latine et de la pensée chrétienne au iii^ siècle 1. En Afrique, surtout, son action a été
I . Bibliographie : i*^ Manuscrits. — Ils sont fort nombreux. Les principaux sont, pour les traités, le Codex Seguierianus (vi"-viie siècles. — A la Bibliothèque Nationale de Paris, n° 10692 — supplcm. lat. 71a), les fragments du Codex Taurinensis (vi*^ siècle) et du Codex Aurelianensis (vue siècle), le Codex Feromnsis^ aujourd'hui perdu, mais connu par les anciennes éditions; pour les lettres, presque toujours jointes aux traités, le Codex Bobiensis (vie siècle), et une foule de manuscrits plus récents, où l'on distingue trois familles. — Cf. Hartel,/)rae/«^, de son édition, p. ii-lviii; Harnack, Gesch. der altchrist. Litter.^ I, p. 697 et suiv.
2" Editions. — Éd. princeps par Andréas (Rome, 147 1). Nombreuses éditions aux siècles suivants, notamment celles d'Erasme (Baie, 1620 et i53oj Cologne, i544), de Rigaut saint cyprien. 1
2 SAINT CYPRIEX.
vraimentsouveraine. Comme évêqiie, il a marqué de son empreinte l'Église locale, dont il a été l'âme, et dont il est resté longtemps le modèle. Comme écrivain et comme orateur, il domine de haut la littérature de son temps. Dans tous les domaines, on saisit la trace de son influence, ou l'on entend l'écho de sa voix. Il a été, dans toute la force du terme, le grand homme de cette génération d'Africains; et sa puissante personnalité s'y dessine avec un singulier relief.
Pour l'histoire de son œuvre, qui est toute d'action, la biographie est le plus sûr des guides. Heureusement, nous possédons un riche ensemble de
(Paris, 1648), de Fell et Peaison (Oxford, 1682), de Baluze (Paris, 1726). — Éditions critiques de Krabinger (Tubingen. 1853-1859), et de Harlel Vienne, 1868-1871. —Vol. lll du Corpus sciiptor. eccles. lat,). Nous suivons le texte deHartel. Une édition nouvelle est en préparation à Berlin.
3* Etudes (l'ensemble. — Pearson, annales Cyprianici (Oxford, 168-2); Retlberg, Cyprianus, Bischof oon Carthago [GœXtingenj i83i); Fabre, Saint Cyprien et l'Eglise de Cartkage (Paris, 1848); Blampignon, De S. Cypriano (Paris, 1862); Bœhringer, Cyprianus [S\.\\\\^^y\, 1864; 2^ ^j .^ 1873); Frep- Tpè\^SaintCyprienet V Eglise d'Afrique au lll^ siècle (Paris, i865 ; 3« éd.; 1890); Peters, Der hl. Cyprian von Kartliago (Kegensburg, 1877); Fechtrup. Cyprian\'i Leben und Lehre (Munster. 1878); Ritschl, Cyprian und die Ferfassung der Kirche (Gœtlingen, i885); E. Havet, Cyprien^ évéque de Carthage.^ dans la Revue des Deux-Mondes de i885; Le Provost, Etule sur saint Cyprien (Paris, 1889)-, White Benson, art. Cyprianus dans le Dictionary of Christian Biography de Smitli, tom. I, p. 739 et suiv.-, Cyprian^ his life^ his time.^ his work (London, 1897) ; Audollent, Car/Afl^e /omtfiwe (Paris, 1901); P. Monceaux, Histoire litte'raire de l'Afrique chrétienne., tome II (Paris, 190a) ; L Ba yard , Le Latin de Saint Cyprien (Paris, 1902). — En outre, des études plus ou moins importantes ont été consacrées à saint Cyprien dans toutes les histoires de l'Église et dans tous les manuels de littérature, chrétienne ou de littérature latine, depuis les Mémoires de Tillemont jusqu'aux récents ouvrages de Bardenhewer, de Harnack, de Schatiz et de Jordan,
renseignements, presque tous de première main : d'abord, quelques indications fournies par Lactance, saint Augustin ou saint Jérôme; puis, deux relations, les ^c^a proconsulariti el\a VitaGyptiani^ toutes deux rédigées par des contemporains et des témoins oculaires; enfin, les traités de Cyprien, surtout sa correspondance, si riche de faits. Grâce à tous ces moyens d'information, nous connaissons avec une précision rare la vie de Cyprien, pendant les dix dernières années (249-258). Malheureusement, nous savons peu de chose sur la période qui a précédé son épiscopat.
Il s'appelait, non point, comme on l'a toujours répété jusqu'ici, Thascius Caecilius CypriamiSy mais Caecilius Cyprianus qui et Thascius (dit Thascius). Il porte seulement les deux premiers noms {Caecilius Cyprianwi) dans les manuscrits de ses ouvrages; et c'est ainsi qu'il était désigné dans une pièce officielle, l'arrêt de confiscation qui le frappa en 25o pendant la persécution de Dèce. Mais il était connu aussi, au moins des païens et de la foule, sous le nom de Thascius, qui était un sobriquet. Ainsi l'appelle le diacre Ponlius dans un passage de la biographie qui fait allusion à des rumeurs populaires. L'évêque de Carthage est dénommé Thascius Cyprianus dans le procès-verbal de son interrogatoire et de sa condamnation par le proconsul Galerius Maximus en 258 ; et il s'appelle lui-même Cyprianus qui et Thascius dans l'en-iète de sa lettre à Puppianus. On ne peut donc douter que son nom complet ait été Caecilius Cyprianus qui et Thascius.
Cyprien naquit probablement à Carthage vers l'année 210. D'après saint Jérôme, il était « Africain )), c'est-à-dire qu'il était né en Proconsulaire.
4 SAINT CYPRIEX.
Il semble avoir toujours vécu à Carlhage, où il exerça son métier de rhéteur, et où il possédait une villa; tout parait indiquer qu'il était Carthaginois. On ignore la date exacte de sa naissance; et saint Augustin l'ignorait comme nous. On ne peut déterminer approximativement cette date que par des raisonnements fondés sur la vraisemblance. Comme Cyprlen était déjà célèbre lors de sa conversion, aux environs de l'année 245, on suppose généralement qu'il avait alors dépassé la quarantaine, et on le fait naître vers 200. Nous y voyons pourtant une difficulté. Il ne paraît pas avoir connu personnellement Tertullien, quoiqu'il le considérât comme son maître, et quoique tous deux aient Vécu à Carthage dans le même monde. Or nous ne perdons la trace de Tertullien que vers l'année 220. Tout s'explique naturellement, si l'on place la naissance de Cvprien vers 210. Encore enfant au moment où disparaît Tertullien, il aurait eu à peu près trente-cinq ans lors de sa conversion ; et, à cet âge, il pouvait être déjà célèbre comme rhéteur.
Il devait appartenir à la haute bourgeoisie locale. En tout cas, il possédait une assez grande fortune personnelle. Il reçut une éducation complète, à la mode du temps; et son style est d'un homme qui avait été initié de bonne heure à toutes les finesses du beau langage. Comme tant d'autres lettrés, il suivit la voie qui menait alors à la gloire et aux honneurs. Il se fit rhéteur et professa l'éloquence à Carthage avec beaucoup d'éclat. Il paraît avoir exercé en même temps le métier d'avocat. Nous n'avons rien des discours ou des autres ouvrages qu'il put composer pendant cette période. Mais on imagine aisément ce qu'était son éloquence. Nous
pouvons en juger, d'ailleurs, par le premier livre qu'il écrivit après sa conversion. Il se représente dans ses jardins, avec un ami, pendant les vacances des tribunaux; la journée se passe en doctes entretiens. Il décrit avec complaisance le paysage ; il se prépare à parler de sa conversion avec une émotion et une ardeur communicatives, mais aussi avec toutes les élégances et les grâces des orateurs à la mode. Il gardera toujours quelque chose de son éducation première, de son métier de rhéteur et d'avocat.
C'était aussi un mondain. Il était lié avec des païens de haut rang, dont l'amitié devait lui rester fidèle jusqu'au bout, jusqu'au jour de son martyre. De là, en partie, cette déférence très marquée que lui témoigneront les proconsuls et leurs officiers, même en l'arrêtant, en le condamnant à l'exil ou à mort. Il ne dédaignait alors aucun des avantages de la fortune, ni le luxe, ni la bonne chère, ni les honneurs, ni aucune sorte de plaisirs. Païen de naissance, il semble avoir été dans sa jeunesse un païen militant; d'après saint Jérôme, il avait été d'abord un « défenseur de l'idolâtrie ». Dans ce brillant rhéteur, qui menait à Carthage la vie élégante, rien ne faisait prévoir la révolution morale d'où allait sortir un homme nouveau. Cyprien lui-même partagea l'étonnement de ses contemporains. Il écrivait quelques mois après sa conversion : « J'errais à l'aveugle dans les ténèbres de la nuit, ballotté au hasard sur la mer agitée du monde, je flottais à la dérive, ignorant de ma vie, étranger à la vérité et à la lumière. Étant donné mes mœurs d'alors, je croyais difficile et malaisé ce que me promettait pour mon salut la bonté divine. Comment un homme pouvait-il renaître pour une vie nouvelle par le bap-
(. SAINT CYPRIEX.
tême de l'eau salutaire, être régénéré, dépouiller ce qu'il avait été, et, sans changer de corps, changer d'âme et d'esprit? Comment était possible, disais-je. une telle conversion?... Voila ce que je me demandais souvent. Car, moi-même aussi, j'étais pris et retenu dans les mille erreurs de ma vie passée ; je ne croyais point pouvoir m'en débarrasser, tant j'étais l'esclave des vices atlachés h moi, tant je désespérais du mieux, tant j'avais de complaisance pour mes maux, devenus comme des compagnons familiers ». De son propre aveu, Cyprien était enchaîné au monde par tant de liens, qu'il ne pouvait s'affranchir à moins d'un miracle.
Le miracle s'accomplit. Nous savons peu de chose sur les circonstances de la conversion. Cyprien nous apprend seulement qu'il fut baptisé à Carthage. ?HOUs verrons qu'il fut élu évêque en 249, étant encore néophyte, ce qui parut extraordinaire. Mais, à ce moment, il était déjà prêtre; ce qui suppose, malgré tout, un intervalle de quelques années. C'est donc probablement vers 245 ou 246 qu'eut lieu le baptême.
Comme on le pense bien, cette conversion fut un gros événement dans Carthage, presque un scandale aux yeux des païens, une surprise même pour les chrétiens. On ne saurait donner une explication entièrement rationnelle de ce brusque revirement, où Cyprien lui-même voyait un coup de la grâce. On peut seulement recueillir quelques indices sur l'état d'esprit du rhéteur dans les derniers temps de sa vie mondaine. D'après son biographe Ponlius, il subit alors l'influence d'un vénérable prêtre nommé Gaecilianus, qui « de l'erreur profane l'avait amené à la connaissance de la vraie divinité ». Et l'on nous dit
que plus tard il eut toujours de grands égards pour Caecilianus, même de la vénération; il le considérait « non plus comme un ami de son âme et un égal, mais comme le père de sa vie nouvelle ». De son côté, Caeciiianus avait tant d'affection pour Cyprien, qu'à sa mort il le chargea de veiller sur sa femme et ses enfants. D'après ce témoignage précis d'un compagnon de l'évéque, on ne peut douter que Caeciiianus ait joué un rôle dans la conversion. D'autre part, Pontius semble dire que la lecture des livres saints y fut pour quelque chose : « Il apprit à connaître aussi les Saintes Ecritures: il vit se dissiper le nuage du monde, et il émergea à la lumière de la sagesse spirituelle ». Mais les lectures et les conversations avec le prêtre ne pouvaient agir que sur un esprit déjà ébranlé. Chez Cyprien, comme chez tant d'autres lettrés que séduisit le christianisme, il est probable que la cause profonde -de la conversion doit être cherchée dans le dégoût des vanités mondaines, surtout dans le besoin de certitude. Caeciiianus s'aperçut sans doute de la crise morale que traversait son ami ; il lui parla de sa religion, lui fit lire la Bible. La grâce fit le reste.
Jamais la grâce n'agit plus vite et ne métamorphosa plus complètement un homme. Cyprien a décrit luimême la merveilleuse transformation qui se fit en lui : « L'eau régénératrice lava en moi les taches de ma vie antérieure; dans mon cœur purifié de ses souillures, une lumière venue d'en haut se répandit; l'Esprit descendu du ciel me changea en un homme nouveau par une seconde naissance. Aussitôt, d'une façon merveilleuse, je vis la certitude succéder au doute, je vis s'ouvrir les portes fermées, et briller les ténèbres; je trouvai facile ce qui auparavant
semblait difficile, et possible ce que j'avais cru impossible... Tu sais assurément et tu reconnais avec moi ce que m'a enlevé et ce que m'a apporté cette mort des crimes, cette résurrection des vertus. Tu le sais toi-même, et je ne me vante pas. Se louer soi-même est une odieuse jactance. Et pourtant, ce pourrait être, non pas jactance, mais reconnaissance, de rappeler ce qu'on attribue non à la vertu de l'homme, mais au bienfait de Dieu : ne plus pécher est le premier effet de la foi, et les péchés passés étaient l'effet de l'erreur humaine. De Dieu, dis-je, de Dieu, vient toute notre vertu. De Dieu vient notre vie, notre force ». L'ancien rhéteur se sentait régénéré par le baptême; il le prouva aussitôt par ses actes
Ce fut un changement complet de vie. A peine converti, il était déjà si profondément chrétien, qu'il s'imposa la stricte observance des deux grandes vertus révélées au monde, ou popularisées, par le christianisme : la charité et la chasteté. Même avant son baptême, il fit vœu de continence, ce qui surprit beaucoup les Carthaginois : « Qui jamais vit un si grand miracle? » s'écrie le naïf biographe. Puis Cyprien vendit ses biens pour faire l'aumône. D'après saint Jérôme, il aurait alors tout donné aux pauvres. Suivant Pontius, il donna seulement « presque tout » . C'est évidemment Pontius qui a raison. En effet, pendant la persécution de Dèce, nous voyons l'évêque de Carthage secourir les indigents et les malades sur sa « fortune personnelle » ; et, vers le même temps, les autorités païennes frappaient de confiscation « les biens de Caecilius Cyprianus, évêque des chrétiens )>. Enfin, jusqu'à sa mort, Cyprien conserva la propriété d'une maison avec jardins, qui était située à Carthage, et où il habitait. Au témoignage du diacre Pontius,
celte villa, vendue par lui au moment de sa conversion, lui avait été « restituée par la bonté de Dieu » ; c'est-a-dire, sans doute, qu'elle avait été rachetée en son nom par ses amis, ou sur le produit d'une souscription. — Ces petits détails matériels ont leur importance. Ils prouvent que Cyprien, dès ses premières aumônes, sut concilier une vertu et une qualité qui ne l'ont jamais abandonné : la charité chrétienne, qui est prête à tout donner, et la prévoyance de l'homme qui sait conserver quelque chose, pour être en état de donner encore.
Il fit un autre sacrifice, qui probablement lui coûta davantage : il renonça aux lettres profanes. Il s'imposa de rompre avec ses vieux maîtres, les classiques grecs et romains. Trait significatif : dans son œuvre qui est si considérable, on ne relève pas une seule citation d'un auteur païen; il ne nomme ni un poète ni un orateur. Il y a là un parti pris évident, et très surprenant. La plupart des autres écrivains chrétiens, et, parmi eux, les plus grands, Tertullien, Lactance, Augustin, ont au contraire usé et abusé des citations, des souvenirs profanes. Cyprien se les est interdits, par un raffinement d'ascétisme intellectuel. Du jour où il eut reçu le baptême, il affecta d'ignorer toute la littérature entachée d'idolâtrie, la poésie, l'éloquence, même la rhétorique qui l'avait illustré dans le monde. Nous verrons que la rhétorique a pris sa revanche; la pensée de l'évêque lui échappait, mais non le style. — Désormais, Cyprien ne nourrit plus son esprit que de deux lectures : la Bible, où il chercha toujours des règles de conduite, et dont toute la substance est passée dans ses ouvrages,- Tertullien, dont il relisait chaque jour quelques pages, et dont le souvenir finit par devenir en lui une obsession.
m SAINT CYPRIEN.
Par ses austérités et ses aumônes, que rehaussaient encore l'éclat de son talent et la renommée persistante de ses succès profanes, il conquit vite une grande autorité morale dans la communauté de Cartilage. Peu de temps après son baptême, il fut appelé au sacerdoce. Puis, l'évêque Donatus étant venu à mourir, Cvprien fut désigné pour le remplacer (( par le jugement de Dieu et la faveur du peuple )). Lui-même, indirectement, nous fait connaître la date de cette élection. Dans une lettre au pape Cornélius, écrite en ^52, après les ides de mai, il déclare qu'il est « approuvé de son peuple depuis quatre ans que dure son épiscopat ». Etant donné la façon de compter des Romains, ces mots signifieni qu'il est alors dans la quatrième année de ses fonctions. Il a donc été élu dans les premiers mois de 249-
En dépit de sa popularité, l'élection n'alla pas sans difficultés. D'après son biographe, il se déroba d'abord « par humilité, cédant la place à de plus anciens, et se jugeant indigne d'un si grand honneur ». En même temps se formait contre lui une cabale, ourdie par les cinq prêtres qui devaient lui faire plus tard une si vive opposition. Pontius l'avoue, malgré son parti pris d'admiration : « Je le dis malgré moi, mais je dois le dire : certains îe combattirent, comme pour lui donner l'occasion de vaincre ». Cyprien lui-même, deux ans plus tard, parlait de « la malignité et la perfidie de certains prêtres », qui avaient formé contre lui une a conjuration », qui l'avaient poursuivi de leurs traits (( empoisonnés », et qui sans cesse renouvelaient contre lui « leurs attaques et leurs machinations sacrilèges avec leurs embûches accoutumées ». Ces
intrigues eurent probablement pour premier résultat de vaincre la modestie de Cvprien, en lui montrant un devoir à remplir. D'ailleurs, le peuple s'était entêté dans son choix : « Les portes de sa maison, nous dit Pontius, étaient assiégées par de nombreux frères, et toutes les issues en étaient surveillées avec une affection inquiète... On pouvait voir tous les autres en suspens, dans l'anxiété de l'attente; et, à son arrivée, on l'accueillit avec enthousiasme ».
Cyprien évêque. — Son attitude pendant la persécution de Dèce. — Son activité dans l'intervalle des deux persécutions. — Sa politique dans l'affaire des lapsi. —Lutte contre les schismatiques. — Charité de Cyprien au temps delà peste.
Aussitôt élu, Cvprien se consacra tout entier à ses nouveaux devoirs. Et, dès le premier joiir, on reconnut en lui un vrai chef. Il commença par oublier les injures faites au candidat. Pontius prétend que l'évêque traita ses adversaires « comme ses meilleurs amis et ses intimes, àTétonnement de bien des gens ». Cyprien nous dit plus simplement qu'il « pardonna et se tut ». Mais il ne permit à personne de méconnaître son autorité, fondée sur la volonté divine et le suffrage du peuple entier. Il s'attacha d'abord à rétablir la discipline, mais en agissant surtout parla persuasion, résolu, dit-il, à ne rien faire sans l'avis du clergé et l'assentiment du peuple. Les réformes qu'il accomplit alors à Carthage durent avoir du retentissement dans toute l'Afrique chrétienne ; car, dès les premiers mois de son épiscopat, il fut consulté par des évêques ou des Églises de la région sur des affaires de discipline. De cette époque datent probablement les quatre premières lettres de sa correspondance, qui contiennent des réponses à diverses questions. Aux prêtres, diacres et fidèles de Furni, il rappelait une décision d'un ancien concile africain,
qui dérendait d'imposer par testament à un clerc la charge de tuteur ou de curateur. A l'évêque de Thenae, Eucratius, il expliquait pourquoi un acteur devenu chrétien ne pouvait continuer à exercer sa profession, ni même former des élèves pour le théâtre. Il engageait son collègue Rogatianus, sans doute l'évêque de Nova, à sévir contre un diacre mutin. Enfin il guidait Pomponius, évêque de Dionysiana, dans les mesures à prendre contre certaines vierges, soi-disant consacrées à Dieu, mais de très mauvaise conduite. Ces différentes lettres, qui attestent une vue claire des choses, un mélange de modération et de fermeté, sont déjà d'un homme de gouvernement, qui sait ce qu'il veut et où il va.
Cyprien était évêque depuis quelques mois, un an au plus, quand fut promulgué l'édit de Dèce, au début de 230. Ce fut le signal d'une vraie déroute dans l'Eglise d'Afrique. Au Capitole de Carthage, les magistrats ne suffisaient point à enregistrer les apostasies; des prêtres même y montaient pour renier leur Dieu. Beaucoup de païens s'acharnaient contre l'évêque; aux jours de fête, l'amphithéâtre retentissait de clameurs menaçantes où dominait le cri : « Cyprien au lion! ». Mais, dès le commencement de la persécution, l'évêque avait quitté Carthage, suivi dans sa retraite par un groupe de clercs et de fidèles. Un arrêt de proscription fut lancé contre lui, et l'on ordonna la confiscation de ses biens. Nous ne savons où il se réfugia, probablement aux environs de Carthage; mais les agents du proconsul ne paraissent pas l'avoir cherché bien sérieusement.
La nouvelle de celte retraite provoqua dans l'Afrique chrétienne, et jusqu'à Rome, des commentaires malveillants. Le pauvre Pontius en souffrait, et il
Il SAINT CYPRIEN.
s'évertuait à justifier la conduite de son maître en cette circonstance. Cyprien, dit-il, obéit alors à la volonlé de Dieu ; il devait se réserver pour l'avenir; s'il s'était exposé au martyre, son œuvre eut été incomplète, et personne n'eût été là pour réparer les maux de la persécution. Pontius conclut sur le ton lyrique : « A merveille ! à merveille! ce fut alors une véritable inspiration de l'Esprit, un grand bonheur, qu'un homme nécessaire pour tant de choses utiles ait pu ajourner son martyre. Voulez-vous la preuve que cette retraite n'a pas été motivée par la crainte? Pour laisser de côté toute autre excuse, lui-même a souffert plus tard : ce martyre, il l'eût fui toujours suivant sa coutume, s'il l'avait fui déjà auparavant. Ce fut véritablement de la crainte, mais une crainte légitime, la crainte qui redoutait d'offenser le Seigneur, la crainte d'un homme qui préférait obéir aux préceptes de Dieu, plutôt que d'être couronné indûment. En effet, une âme vouée à Dieu en toute chose, et ainsi esclave des avertissements divins, a cru que, si elle n'obéissait pas à Dieu ordonnant alors la retraite, elle pécherait par le martyre même ».
L'attitude de Cyprien n'en fut pas moins jugée alors sévèrement par bien des chrétiens. Ce qui le prouve, c'est l'insistance qu'il a mise lui-même à se justifier dans ses lettres à son clergé ou au clergé de Rome. De sa fuite, il donne diverses raisons. D'abord l'ordre de Dieu, transmis sans doute par des visions. Puis, l'avis de plusieurs clercs, notamment d'un certain Tertullus, qui était peut-être un évêque du voisinage. Ensuite, une règle de conduite fixée par l'Ecriture : on a le droit et même le devoir de fuir les persécuteurs, à la condition de ne se souiller d'aucun acte d'idolâtrie. Cvprien a développé cette
SA VIE ET SON ROLE. i!,
raison dans un de ses traités, où il approuve ceux qui, comme lui, avaient fui dans la persécution : « Quiconque, dit-il, se retire quelque temps, en restant fidèle au Christ, ne renie pas sa foi, mais attend son heure ». La raison la plus sérieuse semble avoir été la raison politique. Par sa présence à Carthag^e, l'évêque risquait de redoubler les violences des bourreaux, et d'entraîner des maux plus grands pour l'Eglise. Il écrivait à son clergé : « Nous devons veiller à la paix commune, et nous résigner quelque temps, malgré mes regrets, k vous manquer. Par notre présence, nous pourrions provoquer la haine et la ^aolence des Gentils; nous pourrions causer la rupture de la paix, nous qui, bien plutôt, devons assurer la tranquillité de tous ». Et, un peu plus tard, au clergé de Rome : « Dès le début, dès que les premiers troubles ont éclaté, alors que les clameurs populaires se déchaînaient souvent contre moi, songeant moins à mon salut qu'à la tranquillité publique de nos frères, je me suis provisoirement retiré, dans la crainte que notre présence ne parût déplacée et que la sédition déjà commencée n'en fût excitée davantage ». C'est pour le même motif qu'il ajourna longtemps son retour à Carthage. Il avait déclaré d'abord qu'il suivrait là-dessus l'avis de ses clercs restés à leur poste : « Quand vous m'aurez écrit que la paix est rétablie et que je dois rentrer, ou si auparavant le Seigneur daigne me l'ordonner, alors je reviendrai vers vous ». Cependant les mois passaient, la persécution semblait se ralentir, les clercs le rappelaient : au début de Tété de aSo, il déclarait ne pas vouloir rentrer encore. Il craignait toujours de réveiller la haine des païens, et par la nouvelle de son retour, et par les querelles intestines dont ce
retour pouvait être le signal. Au commencement de o5i, il écrivait aux fidèles : « Ce qui augmente mon chagrin et me cause une douleur plus grande, c'est que, malgré cette inquiétude et cette nécessité, je ne puis me rendre en personne auprès de vous. En raison des menaces et des embûches des perfides, nous voulons éviter que notre arrivée n'excite la-bas un plus grand tumulte. L'évêque, qui doit en toute chose veiller surlapaix et la tranquillité, ne doit pas risquer de paraître avoir lui-même fourni matière au désordre et déchaîné de nouveau la persécution ».
Toutes ces raisons ne paraissent peut-être pas également bonnes. Mais un fait semble hors de doute, c'est que Cyprien ne s'est pas alors dérobé par crainte : l'héroïsme qu'il a montré dans la persécution de Valérien en est la preuve. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec le diacre Pontius : « Cette retraite n'a pas été déterminée par la faiblesse de l'homme, mais, comme c'est la vérité, par la volonté divine ». Nous dirons seulement : Cyprien s'est caché en 2 5o, parce qu'il a cru, à tort ou à raison, que tel était alors son devoir d'évêque.
Pendant toute la durée de son absence, il n'a cessé de surveiller et d'administrer de loin son Eglise. 11 l'affirme dans une lettre au clergé romain : (( J'étais absent de corps, dit-il, mais ni mon esprit, ni mes actes, ni mes conseils n'ont manqué aux fidèles. Suivant les préceptes du Seigneur, j'ai veillé sur nos frères en tout ce que j'ai pu, dans la mesure de mes faibles forces ». Son activité est d'ailleurs attestée par sa correspondance. A cette période se rapportent une vingtaine de lettres, écrites par lui aux confesseurs ou aux clercs, soit de Rome, soit de Carthage. Ce sont, par exemple, des lettres de félici-
talions aux chrétiens de la capitale, ou des échanges d'explications; d'éloquentes exhortations aux confesseurs de Carthage; ou bien, des réprimandes h l'adresse de ces mêmes confesseurs, dont il blâme l'orgueil, l'indiscipline, les querelles ouïes désordres de tout genre. Aux clercs de Carthage, il recommande avec fermeté le maintien de la discipline. Il les prie instamment de veiller sur les fidèles emprisonnés, qu'on ne doit laisser manquer de rien. Il entre à ce propos dans les détails les plus minutieux, et conseille la prudence : on ne doit pas se rendre en foule à la prison, de peur d'irriter les païens et de les amener à en fermer les portes; on n'enverra auprès des confesseurs qu'un prêtre et un diacre, qu'on remplacera souvent. « En toute chose, ajoutet-il, nous devons être doux et humbles, comme il convient à des serviteurs de Dieu; nous devons nous prêter aux circonstances, assurer la tranquillité, veiller sur le peuple )>. Il n'oublie pas non plus les pauvres, les malades, les veuves, les orphelins, les étrangers de passage. Pour toutes ces œuvres de bienfaisance, il veut qu'on ne ménage point l'argent de l'Eglise. 11 met à la disposition du clergé sa fortune personnelle, d'abord tout ce qu'il avait laissé en dépôt entre les mains du prêtre Rogatianus, puis d'autres sommes encore qu'il envoie par un clerc.
Pour l'administration de son Eglise, il s'en rapporta, durant les premiers mois de son absence, à l'assemblée des prêtres et des diacres, surtout à Rogatianus, qui était son homme de confiance. Mais il s'aperçut qu'on n'exécutait pas toujours ses ordres, soit que Rogatianus manquât de l'autorité nécessaire, soit que le conseil des clercs fut divisé. Il se