‹ Saint Cyprien, évêque de Carthage, 210-258Chapitre 4 sur 18 · S5 SAINT CYPRIEN · texte numérisé non relu

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plaignait même qu'on ne répondit pas à ses lettres. L'indiscipline augmentant a cause des prétentions des apostats et de la complicité d'une partie du clergé, il se décida à conBer le gouvernement de son Église à une commission spéciale, composée de deux évèques, Caldonius et Herculanus, etdedeux prêtres, Rogatianus et Numidicus. Dès lors, c'est par leur intermédiaire, qu'il transmit ses instructions. Au milieu de ces préoccupations diverses, il songeait à combler les vides faits par la persécution dans le clergé de Carthage. Il nomma plusieurs clercs et avisa de sa décision la communauté. C'est ainsi qu'il conféra le grade de lecteur à Saturus, Aurelius et Celerinus, le sous-diaconat a Optatus, là prêtrise h Xumidicus. — Tous ces faits attestent qu'il remplit pendant la persécution ses devoirs d'évêque. Il avait le droit d'écrire au clergé romain, auprès de qui on l'avait calomnié : « Ce que j'ai fait, mes lettres vous le disent, ces lettres que j'ai envoyées, suivant les circonstances, au nombre de treize, et que je vous ai communiquées. On y voit que mes conseils n'ont pas manqué au clergé, ni aux confesseurs mes exhortations, ni aux égarés, quand il l'a fallu, mes reproches, ni a toute la communauté, pour implorer la miséricorde de Dieu, mes allocutions persuasives. » Et, à l'appui de cette affirmation, il pouvait alléguer la série de ses actes.

Son absence durait depuis quinze mois. La persécution avait cessé en Afrique, mais le désordre augmentait dans la communauté. L'évêque crut le moment venu de rentrer. Dans une lettre aux fidèles, il annonçait qu'il reviendrait après Pâques. Les événements qui suivirent prouvent qu'il était en effet à Carthage au printemps de 26 1. A peine de retour,

il V convoqua et y présida le premier concile. Avec le concours de ses collègues africains, il se mit résolument h l'oeuvre pour rétablir la paix de l'Église, profondément troublée par les prétentions des renégats et par les menaces des schismatiques.

Avant tout, l'on devait trancher la question des lapsi. D'innombrables chrétiens avaient trahi leur foi pendant la persécution; le danger passé, ils demandaient à rentrer dans l'Eglise. D'abord timides et honteux, ils s'étaient vite enhardis, depuis la téméraire intervention de certains confesseurs, qui, les yeux fermés, délivraient des billets d'indulgence. Bien des clercs, pour des raisons diverses, étaient disposés au pardon. Les cinq prêtres, qui, depuis son élection, étaient systématiquement hostiles à Cyprien, avaient profité de l'occasion pour exciter les confesseurs et les clercs contre leur évêque. Beaucoup d'apostats refusaient nettement de faire pénitence; en plusieurs circonstances, ils n'avaient pas craint de recourir à l'intimidation, même à la violence. La situation était grave pour les chefs de communautés; il fallait sauver la discipline sans pousser à la révolte.

Cyprien, malgré son long exil, ne s'était pas laissé surprendre par les événements. Il avait pns nettement position dès le milieu de sSo, aux premières nouvelles venues de Carthage. Il s'était tracé aussitôt des règles de conduite, dont il était résolu à ne point s'écarter. Il prétendait d'abord ajourner toute solution jusqu'à la fin de la persécution. Il croyait, de plus, à la nécessité d'une entente avec les autres Eglises d'Afrique. Et, aussi, d'une entente avec Rome. Dans les premiers temps de sa retraite, une partie du clergé romain, sollicité sans doute par des clercs et des confesseurs carthaginois, avait

essayé de traiter la question directement, sans consulter l'évêque exilé, avec le clergé de Carthage. C'était l'objet d'une curieuse lettre qui nous est parvenue : lettre écrite dans un latin barbare, et malveillante pour Cyprien, qui en eut connaissance, et qui affecta d'abord de la considérer comme apocryphe ou altérée. Afin de déjouer ces intrigues, il voulut s'entendre lui-même avec l'Église de Rome, alors sans évêque : d'où la correspondance assez active qu'il entretint, dans la seconde moitié de 2DOy soit avec le clergé , soit avec les confesseurs de Rome. Cette tactique réussit; et l'on se mit d'accord pour laisser l'affaire en suspens jusqu'au rétablissement de la paix religieuse. En attendant la décision qui serait prise en commun, Cyprien était résolu à n'accorder aucun pardon, à maintenir pour tous les apostats la nécessité de la pénitence. C'est sur ces principes qu'il régla sa conduite jusqu'à la réunion du concile. Il montra dans l'application autant d'habileté que de fermeté. Il usa d'abord de douceur, s'en tenant aux avertissements, aux légères réprimandes. Il prodigua aux confesseurs de Carthage les félicitations enthousiastes, pour leur héroïsme dans les tortures ; puis, au nom de leur dignité même, il les mit en garde contre les suggestions de l'orgueil, contre les dangers de l'indiscipline et du désordre. Ensuite, il leur reprocha l'excès de leurs prétentions, leur recommandant au moins de ne pas délivrer à la légère leurs billets d'indulgence. Aux fidèles, il prêchait la patience et le respect de l'autorité. Mais, au fond, il était tout près d'excuser l'erreur des fidèles et l'imprudence des confesseurs , même les vives sollicitations des apostats. Ce qui l'étonnait surtout, ce qui l'indi-

il^nait, c'était la complicité ou la faiblesse d'une partie du clergé. Il écrit aux confesseurs : « J'avais cru que du moins les prêtres et les diacres présents Ikbas vous avertissaient, vous instruisaient pleinement de la loi évangélique, comme cela s'est fait toujours dans le passé, sous nos prédécesseurs. Les diacres qui se rendaient à la prison auraient dû gouverner les vœux des martyrs par leurs conseils et les préceptes de l'Ecriture. Mais maintenant j'apprends avec une grande douleur, non seulement qu'on ne vous rappelle point là-bas les divins préceptes, mais encore, bien plutôt, qu'on vous en détourne ». Il ne craint pas de préciser ses griefs, même quand il s'adresse au peuple : « J'apprends, lui dit-il, que certains parmi les prêtres, oubliant l'Evangile, oubliant ce que nous ont écrit les martyrs, méconnaissant les droits de leur évêque et de sa chaire sacerdotale, sont déjà entrés en communion avec les lapsi, qu'ils offrent pour eux le saint sacrifice et leur donnent l'eucharistie, alors qu'il faudrait arriver à cela par degrés ». Dans plusieurs de ses premières lettres au clergé, il mêle à ses instructions un blâme discret. Il conte des visions, dont il dégage une leçon à l'adresse des clercs. Peu à peu, il élève le ton : « Longtemps, dit-il, je me suis montré patient, mes très chers frères, dans la pensée que ma réserve et mon silence contribueraient à la paix. Mais puisque certaines gens, dans le dérèglement et la brusquerie de leur présomption téméraire, s'efforcent de troubler l'honneur des martyrs, la conscience des confesseurs etla tranquillité du peuple entier, je ne dois pas me taire davantage, de peur que le danger du peuple et le nôtre ne grandisse par un trop long silence ».

Une fois qu'il s'est mis d'accord avec l'Église de Rome et avec les autres évèques africains, il n'admet plus que Ton discute h Garthage ses instructions ; il parle sur un ton où se marque l'autorité de l'évèque. Désormais, dans ses lettres au clergé, il se contente de rappeler qu'il a obtenu l'assentiment des clercs et confesseurs romains ; il envoie copie de ce dossier, ordonne que toutes ces pièces soient communiquées à l'assemblée des fidèles, et même à tout évèque ou clerc d'une autre Eglise, qui en exprimera le désir. Pour plus de sûreté, il avise directement de ses résolutions le peuple de Carthage : (( Voici la décision prise une fois pour toutes par nous, par les confesseurs et les clercs de la capitale, et, de même, par tous les évèques soit de notre province, soit d'outre-mer : il ne sera rien changé au sort des lapsiy avant que nous nous soyons tous réunis, et que, d'un commun accord, sans sacrifier ni la discipline ni les droits de la pitié, nous ayons pris une détermination définitive )>. — Dans ces conditions, Cyprien ne pouvait tenir aucun compte de la communication des confesseurs, annonçant le pardon accordé à tous les apostats. Au reçu de ce billet impertinent, il affirma seulement, une fois de plus, que la question serait tranchée par un concile après le rétablissement de la paix. Mais il avait menacé d'anathème les clercs qui donneraient l'absolution aux lapsi; et, en effet, il excommunia ceux qui avaient désobéi.

Cependant, la fermeté n'allait point chez lui jusqu'à l'intransigeance. Au milieu même de ces vifs démêlés, où il avait maintenu ses principes avec tant d'énergie, il avait su faire à propos quelques concessions. Sur la proposition du clergé romain, il

avait permis de donner l'absolution aux renégats en danger de mort qui auraient fait pénitence. Il avait aussi mis hors de cause ceux d'entre eux qui avaient racheté leur faute en affrontant avec courage de nouvelles épreuves. Enfin, il admettait que l'on distinguât entre les chutes : il ne confondait point les sacrificati et les libellatici, ceux qui s'étaient tirés d'affaire par un certificat, et ceux qui avaient réellement sacrifié. Par ces adroites concessions, il avait prévenu toute objection sérieuse contre la sévérité du principe.

A peine rentré à Carthage, suivant sa promesse, il soumit la question à l'assemblée des évêques africains. Il y fit d'ailleurs prévaloir ses idées. Le concile de aSi accorda l'absolution aux Hhellatici, mais imposa une pénitence aux sacrificati, sauf les cas de maladie mortelle. Le concile de 2 52 étendit le pardon à tous les renégats, en leur interdisant seulement le sacerdoce. Dès lors, Cyprien eut pour unique règle de conduite le respect des décisions synodales. L'observance de cette règle lui était d'autant plus facile, que ses collègues avaient adopté précisément sa manière de voir. En vertu de ce principe, au concile de 253, il fit infliger un blâme à Therapius, évêque de BuUa, coupable d'avoir pardonné trop vite à un prêtre renégat ; et il invita les fidèles d' Assuras à repousser leur évêque, qui avait faibli dans la persécution. Telle fut aussi son attitude en 254, dans l'affaire des évêques espagnols.

Par la même fermeté, mêlée de modération, il vint à bout du redoutable schisme qui menaça quelque temps l'unité de l'Église d'Afrique. Au milieu de la persécution, s'était dessiné, dans la com-

munaulé de Carlha^e, un parti hostile à Tévèquc. Les chefs de ce parti étaient les cinq prêtres qui l'avaient toujours combattu; et, à leur tête, Novatus, qui bientôt s'adjoignit le diacre Felicissimus. Ceux-ci n'avaient pas manqué d'exciter les confesseurs et les clercs; pour faire pièce à l'évêque absent, ils s'étaient empressés d'accueillir et d'appuyer les réclamations des lapsi. Fidèle à sa méthode de gouvernement, Cvprien s'était montré d'abord assez patient; il s'était contenté de multiplier les avertissements dans ses lettres au clergé ou au peuple. Mais l'audace de Novatus, de Felicissimus et de leurs partisans croissait de jour en jour; le mauvais vouloir et l'intrigue aboutirent à une' rébellion ouverte. Dès lors, Cvprien n'hésita plus. Du fond de sa retraite, par l'entremise de ses commissaires, il lança une excommunication contre les révoltés. Il menaça également d'anathème quiconque suivrait Felicissimus, et il en avertit les fidèles : a Si quelqu'un, leur écnvait-il, dans son refus de faire pénitence et de donner satisfaction à Dieu, passe au parti de Felicissimus et de ses satellites, s'il se joint à la faction hérétique, il est prévenu qu'il ne pourra ensuite revenir à l'Eglise, ni rentrer en communion avec les évêques et le peuple du Christ ». Peu de temps après, Cvprien fit confirmer ces excommunications par le concile de 201.

Ses adversaires n'en montrèrent que plus d'audace. Ils fondèrent une Eglise rivale. A Cvprien ils osèrent opposer un des leurs, Fortunatus, qu'ils firent consacrer évêque de Carthage. Ils entreprirent une active propagande dans l'intérieur du pays ; et Felicissimus se rendit à Rome, pour tenter d'y égarer l'opinion. Malgré tout, Cyprien ne s'émut guère. Il

affecta de mépriser la petite Eglise schismatique, comptant sur le temps pour lui enlever le gros de ses prosélytes. Il eut soin seulement d'avertir le pape Cornélius et de le tenir au courant, pour le mettre en garde contre les intrigues. Il avait désormais le droit pour lui, la décision du concile de Carthage qui avait excommunié Felicissimus et les autres rebelles. D'ailleurs, il était prêt à pardonner aux transfuges, mais à la condition expresse qu'ils reviendraient humblement à l'Eglise et se soumettraient à la discipline de la pénitence : « S'il y a des gens, écrivaitil, qui croient pouvoir rentrer dans l'Église, non par des prières, mais par des menaces, s'ils pensent se faire ouvrir la porte, non par des lamentations et des réparations, mais par la terreur, ces gens-là peuvent être sûrs qu'à leurs pareils est fermée l'Église du Seigneur. Le camp du Christ, inaccessible, fortifié et défendu par le Seigneur lui-même, ne cède point aux menaces. Le prêtre de Dieu, tenant l'Évangile et gardant les préceptes du Christ, peut être tué, il ne peut être vaincu ». — En fait, cette ferme attitude imposa vite aux fidèles égarés, qui bientôt revinrent en foule solliciter leur pardon.

Au moment où Cyprien rentrait à Carthage après son long exil, au printemps de 20 1 , un autre schisme éclatait en Italie, qui allait s'étendre à l'Afrique. L'Église de Rome, depuis longtemps sans chef, avait voulu élire un évêque; et, comme on n'avait pu s'entendre, elle en avait élu deux. Aussitôt, chacun des deux rivaux avait envoyé des députés à Carthage, dans l'espoir de s'y faire reconnaître.

En cette circonstance, Cyprien procéda avec sa prudence ordinaire. Il refusa de se prononcer entre Cornélius et Novatianus, avant d'être exactement

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renseigné ; et il eut soin de marcher toujours d'accord avec le concile qui siégeait alors à Carthage. Sur le rapport des commissaires envoyés à Rome, il se décida pour Cornélius, Il le fit reconnaître d'abord par ses collègues présents au synode, puis par tous les évêques africains, auxquels on adressa une lettre circulaire. Non content de lui avoir gagné l'appui de toute l'Afrique chrétienne, Cyprien fit campagne en Italie pour le nouveau pape; et il réussit à lui ramener les confesseurs romains. Les Novaiianistes. pour se venger, redoublèrent d'activité en Afrique. Ils envoyèrent au moins deux missions ; et leur propagande y fut encore secondée par des lettres de Vovatiauus à tel ou tel évèque. Eux aussi, ils voulurent avoir dans la capitale du pavs un représentant autorisé de leur parti, et ils consacrèrent Maximus comme évèque de Carthage. Fort de son droit, Cyprien ne s'effraya pas plus de la rivalité de Maximus que de celle de Fortunatus; à l'occasion, il raillait les leux aventuriers qui avaient usurpé son titre. D'ailleurs, il combattit le nouveau schisme avec la même liabileté et le même succès. Il resserra son alliance avec Cornélius et les Catholiques romains ; en Afrique, il ramena les évêques hésitants, comme le numide Antonianus. — Traqué de toute part, le Novatianisme fut promptement réduit à l'impuissance, au moins en Afrique; s'il y survécut quelque temps, ce fut h l'état de secte obscure. Pour assurer sa victoire, Cyprien le poursuivit jusqu'en Europe, notamment dans le midi de la Gaule : à la demande de Faustinus, évèque de Lyon, il engagea le pape Stephanus à intervenir pour faire déposer le Novatiaiiiste Marcianus, évèque d'Arles.

Ainsi, tout en achevant de régler la question des

lapsiy Cyprien avait triomphé de deux schismes. Sa politique, dans ces trois affaires si étroitement liées l'une à l'autre, ne fut pas approuvée de tout le monde. Nous ne parlons pas, bien entendu, des intéressés, schismaliques ou renégats. Mais, en Afrique comme à Rome, des chrétiens qui n'avaient pactisé ni avec Tidolâtrie ni avec le schisme, ne se gênaient pas pour blâmer la conduite de Tévêque de Carthage. Dans l'affaire des lapsi, on l'accusait d'avoir montré soit trop d'indulgence, soit trop de sévérité, ou même d'avoir péché successivement par excès de sévérité et par excès d'indulgence. Dans la lutte contre les schismatiques africains, on insinuait que, par son orgueil et son intransigeance, il avait poussé ses adversaires à la révolte. Enfin, dans l'afFaire du Novatianisme, on lui reprocha tour h tour ses tergiversations et sa promptitude à lancer l'an a thème.

11 s'est justifié lui-même à diverses reprises : dès 25o, dans des lettres au clergé romain ; plus tard, dans des lettres à Cornélius, à l'évêque numide Antonianus, et à son ennemi Ptippianus; ou encore, plus ou moins directement, dans ses traités De laps i s et De unitate Ecclesiae. Inutile d'analyser ici ces documents divei's : ils ne nous apprendraient rien que nous ne sachions déjà, carCyprien se justifie toujours par les faits. Il dit, au début d'une de ses lettres aux clercs de Rome : « Je me suis aperçu, mes très chers frères, qu'on vous racontait avec peu de sincérité et peu de fidélité ce qu'ici nous avons fait et faisons. J'ai cru nécessaire de vous adresser cette lettre, pour vous rendre compte de nos actes, de nos décisions et de notre activité ». Aux calomnies, il oppose simplement les faits : ses instructions aux con-

fesseurs, aux clercs et aux fidèles de Carthage, ses concessions, ses efforts pour concilier le respect de la discipline avec les nécessités du moment. Quelque temps après, nouvel exposé de la situation, des mesures prises; et, à l'appui, envoi d'une copie des pièces authentiques. Dans la lettre à Antonianus, Cyprien explique d'ensemble toute l'affaire des lapsi. D'abord, dit-il, « puisque tu parais ému de mes actes mêmes, je dois défendre auprès de toi ma personne et ma cause; je ne veux pas laisser croire que j'aie pu à la légère m'écarter de mon dessein ». Et, après un résumé de sa politique, aussi sobre que lumineux, il conclut qu'il « n'a rien fait à la légère ». Même méthode pour l'affaire du Nôvatianisme : pièces en main, il prouve à Cornélius que la prudence était nécessaire lors de la double élection romaine, et il démontre à Antonianus que Novatianus s'est mis lui-même hors de l'Église. Cyprien explique également son attitude en face des schismatiques africains. Il a usé de douceur et de persuasion, tant qu'il l'a pu. Il est prêt encore à pardonner : « Ici, dit-il, l'Eglise n'est fermée à personne, et l'évêque ne se dérobe devant personne ». Mais il a dû frapper les coupables, du jour où ils se sont mis en rébellion ouverte, et le peuple est plus sévère encore que l'évêque.

Si l'on apprécie en elle-même cette politique, on ne peut que donner raison à Cyprien. Les reproches opposés qu'on lui adressait prouvent assez qu'il était dans le vrai. Comme il le remarque lui-même, il avait adopté une solution moyenne dans l'affaire des lapsi; et telle a été aussi sa tactique en face des schismes. Implacable pour les chefs, il était presque indulgent pour les chrétiens égarés à leur suite.

Pendant ces années si remplies d'événements, et si dramatiques pour l'Eglise, il a su concilier, ou déployer tour h tour, des qualités qui se rencontrent rarement chez un même homme : la fidélité aux principes; la prudence, une réserve systématique, tant que la question n'a pas été réglée ; la fermeté dans l'application, dès qu'a été prise une décision; mais une fermeté sans intransigeance, prête aux concessions nécessaires; de la modération, et du tact, dans l'énergie ; un beau sang'froid au milieu de dangers multiples, en face d'une violente persécution, puis en face de deux schismes, quand les partis hostiles, pour faire pièce au chef légitime, consacraient deux pseudo-évêques de Carthage. — Malgré toute l'habileté qu'il déployait alors, Cyprien n'en était pas moins critiqué, et assez vivement, même par quelques-uns de ses partisans ou de ses alliés. Il a eu le sort des politiques avisés, qui voient juste et se préoccupent des choses plus que des mots : sur le moment, il a mécontenté les exagérés de droite et de gauche, mais il a fini par avoir raison contre tous.

Pendant les quatre ou cinq années qui suivirent la persécution de Dèce, le souci principal de Cyprien fut de rétablir la paix dans son Église. Mais son activité s'exerçait alors en tous sens. A Carthage, il cherchait à affermir la discipline; il y travaillait de toute façon, par ses actes, par son éloquence, par ses traités, dont la plupart datent de cette période. Il songeait à fixer la liturgie. Par exemple, il faisait décider parle concile de 253 qu'on pouvait baptiser les enfants dès leur naissance. Vers le même temps a été écrite probablement sa longue lettre à Caecilius sur le sacrement de l'Eucharistie; il y combattait l'emploi de l'eau au lieu du vin pour la consécration,

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et montrait que cette pratique, en usage dans quelques communautés alricaines, était contraire aax prescriptions du Nouveau Testament. Sur la demande de collègues, ou de sa propre initiative, il intervenait dans les affaires d'autres communautés africaines, surtout pour faire respecter les décisions des conciles. Au printemps de 25 1, il se rendait à Hadrumète; et en l'absence de l'évêque de cette ville, son ami Polycarpus, il donnait des conseils aux clercs. L'année suivante, il écrivait à un groupe de six évêques, réunis à Capsa pour une ordination, qui lui avaient soumis le cas de plusieurs lapsi. 11 adressait une autre lettre aux fidèles de Thibaris, qui à plusieurs reprises l'avaient prié de les visiter; ii s'excusait de ne pouvoir encore tenir sa promesse, mais il leur envoyait son avis sur diverses règles de conduite. Il devenait de plus en plus le conseiller et le guide de l'Afrique chrétienne.

Au milieu de ces négociations, de ces réformes et de ces luttes, une inquiétude le hantait, non pour lui, mais pour son Église : la crainte d'une nouvelle persécution. Et cette crainte était fondée, comme le prouva bientôt Tédit de Gallus, qui, vers le milieu de 232, ordonna des sacrifices publics dans tout l'Empire, peut-être pour conjurer l'épidémie de peste. Cyprien suivait avec anxiété les événements de Rome. Il félicitait Cornélius à l'occasion de son exil. Un peu plus tard, au nom du concile de 253, il envoyait successivement deux lettres au nouveau pape Lucius, la première lors de son exil, la seconde lors de son rappel. Il s'attendait d'un jour à l'autre à voir la persécution gagner l'Afrique. Pour éviter les surprises et les scandales qu'avait causés l'édit de Dèce, il préparait aux futures épreuves la commu-

SA VIE ET SON KOLE. 'il

nauté de Cartha£;e et d'autres Eglises voisines. Luimême, en ces jours d'alleiite, était directement menacé. Il voyait se réveiller contre lui les haines du vulgaire; et de nouveau, retentissait au cirque le cri farouche : « Cyprien au lion ! ». Cette fois, le refrain de mort n'eut pas d'écho ; et l'évêque de Cartilage put continuer en paix son œuvre de réparation et d'organisation.

D'ailleurs, en ces années-là, d'autres fléaux mirent à l'épreuve son courage et sa charité. Une partie de la Numidie fut désolée par une invasion de barbares; de nombreux chrétiens, hommes et femmes, furent emmenés en captivité. Une demande de secours, pour le rachat des prisonniers, fut adressée à l'Eglise de Carthage par huit évêques de Numidie. 11 était dans les traditions de la Carthage chrétienne de venir en aide aux autres communautés moins riches. Dès le début de son épiscopat, Cvprien avait offert à son collègue Eucratius, évêque de Thenae, de prendre à sa charge un vieil acteur converti, désormais sans ressources, réduit à se contenter des aumônes de I Église. Pendant la persécution de Dèce, il avait secouru, sur sa fortune personnelle, les étrangers indigents. Il n'hésita donc pas, quand il reçut la lettre des Numides. Il ouvrit une souscription à Carthage : clercs et laïques apportèrent leur obole, même des évêques de cités voisines qui se trouvaient alors dans la capitale. On recueillit ainsi cent mille sesterces. Cyprien envoya cette somme d'argent aux huit évêques Numides, en y joignant la liste des souscriptions, et en demandant des prières pour les donateurs.

Pendant la terrible peste qui décima Carthage vers le même temps, entre 252 et 254, Cyprien

donna à tous l'exemple de la bravoure et de la charité. Le diacre Pontius a peint avec complaisance les progrès de l'épidémie, la consternation et la lâcheté des païens : « Bientôt, dit-il, éclata un effroyable fléau, un mal abominable qui dévastait tout. Il emportait chaque jour d'innombrables victimes, et attaquait brusquement chacun dans son logis. L'une après l'autre, à la suite, il envahissait les maisons du vulgaire tremblant. Alors, pris d'horreur, tous de s'enfuir, d'éviter la contagion, de jeter indignement à la voirie leurs parents : comme si, avec le moribond atteint de la peste, on pouvait aussi mettre à la porte la mort elle-même. Et par toute la ville, dans les rues, gisaient, non plus des corps, mais des cadavres innombrables de malheureux, qui imploraient la pitié des passants en contemplant mutuellement leur infortune. Personne ne se retournait, si ce n'est pour s'enrichir par la cruauté. Personne ne s'empressait, a la pensée qu'un malheur semblable le menaçait. Personne ne faisait pour autrui ce qu'il eût voulu qu'on fît pour lui. » A cet horrible tableau s'ajoutent quelques traits saisissants, fournis par Cyprien lui-même : on dépouillait les morts, on organisait la chasse à l'héritage, on assassinait, il n'y avait plus ni police, ni tribunaux. Beaucoup de chrétiens étaient entraînés par la folie commune. Ils croyaient la fin du monde arrivée. Atteints par le découragement général, ils s'étonnaient seulement que Dieu frappât les siens comme ses ennemis. Au milieu de cet affolement de toute une population, Cyprien ne perdit rien de son sang-froid. 11 exhortait fréquemment les fidèles, et, pour rassurer ceux qui n'avaient point entendu ses sermons, il publiait son traité De mortalitate. ^\insi, par son éloquence et

SA VIE ET SON ROLE. aS

par son exemple, il ralliait les chrétiens. En même temps, il organisait les secours : « Aussitôt, dit Pontius, on assigna à chacun son rôle, selon la qualité des gens et leur rang. Beaucoup de fidèles, qui, en raison de leur pauvreté, ne pouvaient donner d'argent, donnaient plus que de l'argent. Ils apportaient leur travail personnel, plus précieux que toutes les richesses. Et qui donc, sous la direction d'un si grand docteur, ne se serait pas hâté de trouver son rang dans une telle milice, pour plaire à Dieu le Père, et au Christ le Juge, et, en attendant, à son évêque? Aussi, grâce à la merveilleuse abondance des œuvres, on pouvait faire ce qui était utile à tous, et pas seulement aux fidèles ». Le dernier trait est à noter, et il n'y a aucune raison de le tenir pour suspect, comme on l'a parfois prétendu. Pontius nous dit plus haut que l'évêque, dans ses sermons, recommandait de secourir les malades sans distinction de religion. Cette charité largement humaine était d'autant plus méritoire, que les païens rendaient les chrétiens responsables du fléau et poursuivaient l'évêque de leurs cris haineux.

Atlitude de Cyprien dans l'affaire du baptême des hérétiques. — >> n rôle dans les conciles de Cartliage.

En 255, Cyprien put croire que le temps des épreuves et des luttes était passé. La peste avait disparu, au moins en Afrique ; les craintes de persécution étaient écartées; la plupart des apostats avaien' fait leur soumission ; les fauteurs de schismen'étaient plus guère que des chefs sans soldats. Lr; paix semblait renaître dans la communauté et autour d'elle. Mais, à ce moment, l'évêque de Carthage eut à prendre parti dans de nouvelles polémiques, qui peu à peu s'envenimèrent, et qui finirent par mettre en péril, non plus seulement l'unité de l'Afrique chrétienne, mais Tunilé catholique.

Dans les premiers mois de cette année 255, Cyprien reçut une lettre d'un certain Magnus qui lui posait cette question : « Entre autres hérétiques, il en est qui nous viennent de Novatianus après avoir reçu son baptême profane : faut-il les baptiser eux aussi, et les sanctifier dans l'Eglise catholique, par le baptême légitime, véritable, et unique, de l'Eglise? » De cette phrase allait sortir l'orage qui troubla, p'^ndant deux années au moins, l'horizon du mond chrétien

Cyprien n'hésita pas un instant. Depuis longtemps.

était la coutume eu Afrique de tenir pour nul le ôaptéme conféré par n'importe quelle secte hérétique. En conséquence, l'on y baptisait tous les transfuges qui sollicitaient leur pardon;ceux-là seulsétaieni réconciliés par la simple pénitence suivie de l'imposition des mains, qui, avant de tomber dans l'hérésie avaient été déjà baptisés par l'Église. Il n'y avait point de raison pour accorder un traitement de faveur aux Novatianistes. L'évèque de Cartha^e répondit donc à Magnus : « Nous déclarons que tous les hérétiques et schismatiques, tous, sans exception, n'ont aucun pouvoir et aucun droit. C'est pourquoi Novatianus ne doit ni ne peut être excepté. Lui aussi, il est hors de l'Eglise, il combat la paix et la charité du Christ : il doit donc être compté au nombre des adversaires et des antichrists w, — C'était pour Cyprien un point de doctrine, et de discipline, nettement arrêté. Sans prétendre imposer son opinion ni la pratique africaine aux Églises du dehors, il était fermement résolu pour son compte à ne pas céder. En fait, au milieu des polémiques qui suivirent il n'a jamais varié; il s'est efforcé seulement de motiver de plus en plus son opinion. Dans sa longue lettre à Magnus, il s'était contenté de citer et de commenter les passages de l'Écriture. Plus tard, tout en alléguant encore les mêmes textes ou d'autres, il a aussi invoqué la tradition africaine, même la raison, et l'intérêt de l'Église. Mais ces considérants divers avaient toujours pour objet de fortifier la conclusion première.

Cependant, la question soulevée par Magnus préoccupait bien des gens en Afrique, à un moment où les schismatiques d'occasion revenaient en masse à l'Église. Dans beaucoup de communautés, tout en se

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conformant à l'usage local, on s'inquiétait un peu de se savoir, sur ce point, en désaccord avec Rome. Qu'ils connussent ou non la réponse de Cyprien à Magnus, dix-huit évêques de Xumidie voulurent faire trancher la question par le concile africain ; et ils adressèrent une lettre collective, sur ce sujet, à l'assemblée de 255. La décision du concile fut entièrement conforme à l'opinion de Cvprien. Nul doute que cette décision ait été, sinon dictée, du moins inspirée par lui. Des évoques de régions lointaines, sans doute malrenseignés, hésitaient encore. Quintus, un évêque de Maurétanie, demanda des explications à son collègue de Carthage, qui s'empressa de le mettre au courant, et qui lui envoya une copie de la lettre synodale aux Numides, en le priant de la communiquer à ses voisins. Au printemps de 206, Cyprien fit confirmer l'arrêté précédent par un nouveau concile de soixante et onze évêques, qui en a\isa officiellement le pape Stephanus.

L'Église de Rome, qui pour la réconciliation des hérétiques s'en tenait à la pénitence et à l'imposition des mains, ne pouvait être de l'avis des Africains; et Cyprien, assurément, s'y attendait. Ce qu'il ne pouvait prévoir, c'était le ton de la réponse de Stephanus. Non seulement le pape proclamait qu'il observait pour son compte la coutume romaine ; mais encore il entendait imposer cette coutume à tous, aux Africains comme aux Orientaux. Il allait jusqu'à menacer de mettre hors l'Église tous ceux qui ne s'y conformeraient pas.

Cyprien se préoccupa de mettre de son côté, avec ce qu'il considérait comme le droit, toutes les apparences de la légalité. Il chargea l'un de ses diacres, Rogalianus, d'aller exposer la situation aux Églises d'Asie

Miaeure, dont la tradition était, sur ce point, conforme à celle de l'Afrique. Et, en Afrique, il s'efforça d'obtenir pour sa décision, devenue celle des conciles, l'approbation unanime des évoques. Il avait déjà pour lui, semble-t-il, presque toute la Proconsulaire et la Numidie, très largement représentées aux synodes précédents ; il rallia les hésitants, surtout en Maurétanie et en Tripolitaine, par ses lettres à Jubaïanus et à Pompeius. Puis il convoqua une assemblée plénière des chefs de communautés. De tous les coins des trois provinces africaines, on répondit à son appel; et, le premier septembre 256, au concile des quatre-vingt-sept évêques, il obtint l'unanimité.

On s'est demandé souvent s'il avait été réellement excommunié par Stephanus, soit avant, soit après le grand concile du premier septembre. A vrai dire, nous n'en savons rien. Il est certain que Stephanus a nettement menacé d'excommunier les opposants. D'autre part, ce pape refusa de recevoir une députation d'évêques africains. Mais ce procédé ne suppose pas nécessairement une rupture complète. Les savants qui croient à un décret formel d'excommunication peuvent alléguer sans doute les invectives de Firmilien, qui apostrophe ainsi Stephanus : « Combien de querelles et de dissensions tu as soulevées dans les Églises du monde entier ! Et quel grand péché tu as commis, quand tu t'es séparé de tant de troupeaux ! C'est toi-même, en effet, que tu as retranché de l'Eglise, ne t'y trompe pas : car celui-là est vraiment schismatique, qui, en s'écartant de la communion de l'unité ecclésiastique, s'est fait apostat. Tu crois que tous peuvent être excommuniés par toi; et c'est toi seul, en te séparant de tous, que tu as excommunié » . Mais cette apostrophe de Firmilien peut s'expliquer

encore par de simples menaces non suivies d'effet: on peut y voir le langage d'un homme qui suppose le fait accompli pour en mieux montrer les suites. — D'ailleurs, que l'excommunication ait été ou non prononcée, la brouille de l'Eglise romaine avec les Eglises d'Afrique et d'Asie Mineure n'eut point de graves conséquences, et ne dura guère, grâce peut-être à la persécution de Valérien et à la mort soudaine du pape. Cyprien lui-même semble avoir été en bons termes avec le successeur de Stephanus, avec le pape Xystus, que Pontius appelle un évêque « bon et pacifique ».

Plus qu'aucune des polémiques précédentes, l'affaire du baptême des hérétiques avait montré l'importance de l'Eglise de Carthage et de son évèque. D'année en année, depuis la persécution de Dèce, le rôle de Cyprien n'avait cessé de grandir. C'est toujours lui qui convoque et préside les conciles. Il y fait ordinairement prévaloir ses idées ; il dirige la rédaction des lettres synodales et les signe le premier. Il est toujours en scène; quoiqu'il ne contraigne personne, et quoiqu'il respecte scrupuleusement les droits de tous ses collègues, il est toujours l'inspirateur, l'àme de ces assemblées. Son dernier et son plus grand triomphe est cette séance du premier septembre 256, où les représentants de toutes les communautés africaines, sans aucune protestation, sans aucune abstention, se groupent autour de lui, ratifient tous ses actes, et de sa cause font celle de l'Afrique entière. Cette primatie de fait lui donne beaucoup d'autorité pour intervenir non seulement dans les affaires des autres chrétientés locales, mais encore dans les affaires d'Eglises étrangères, en Espagne, en Gaule, même à Rome. Son prestige

SA VIE ET SOX ROLE. y.)

tient d'abord h Tiraportance de l'Église de Carthage, foyer de la prédication chrétienne dans l'Afrique romaine; mais il tient peut-être plus encore à sa personne. Cyprien a exercé alors une double autorité, hiérarchique et personnelle, qui a fait de lui le chef respecté du christianisme africain.

La dernière année de Cyprien. — Son exil à Curubis. — Son martyre. Son caractère et son tour d'esprit.

L'évêque de Carthage fui le premier chrétien qu'atteignit en Afrique la persécution de Valérien. Après avoir suivi les succès de sa politique, il nous reste à marquer les étapes de son martyre.

Au mois d'août 207 fut promulgué le premier édit de Valérien, qui interdisait aux chrétiens toutes réunions, et qui, sous peine d'exil, ordonnait aux évêques, aux prêtres et aux diacres, de participer au culte officiel. Le 3o août, en vertu des instructions qu'il avait reçues par lettre impériale, le proconsul Paierous manda dans son cabinet l'évêque de Carlhage. Au cours de l'interrogatoire, et en réponse aux sommations d'usage, Cyprien déclara nettement qu'il ne pouvait obéir; et il refusa également de livrer les noms des prêtres. Les ordres venus de Rome étaient formels : le proconsul prononça la sentence d'exil. Mais, par égard pour le rang et la personne du condamné, il lui assigna comme résidence la cité voisine de Curubis.

C'était une petite ville située au Sud-Est de Carthage, de l'autre côté du golfe, sur la côte orientale de la presqu'île du cap Bon. A vrai dire, cet exil n'avait rien de bien effrayant. D'abord, l'évêque

avait pu emmener avec lui de fidèles compagnons, dont le diacre Pontius. Puis, la ville de Curubîs offrait bien des consolations et des ressources. Pontius fait de ce séjour une description presque enthousiaste : « Je ne veux pas maintenant, dit-il, décrire l'agrément du lieu, et je passe sous silence l'abondance de toutes les délices... Répétons-le avec des actions de grâces, la Providence divine a voulu que cette résidence fût en rapport avec l'âme d'un si grand homme : un lieu bien ensoleillé et commode, une retraite tranquille à souhait, et toutes les joies promises à ceux qui cherchent le royaume et la justice de Dieu. Je ne veux point parler des fréquentes visites de nos frères, ni de l'affection des citoyens de là-bas, empressés à lui offrir tout ce dont il semblait privé. Mais je ne passerai point sous silence, une merveilleuse visite de Dieu... )>. Et le bon biographe conte une singulière vision qu'eut son évêque, le jour même de l'arrivée à Curubis. Cyprien vit lui apparaître un jeune homme d'une taille extraordinaire, qui le conduisit au tribunal du proconsul. Le magistrat regarda l'accusé, puis, sans lui rien dire, se mit à rédiger son arrêt. Le jeune homme, qui se tenait debout derrière le juge, et qui sans façon lisait sur les tablettes, fit comprendre au prévenu, par gestes, qu'on venait de signer son arrêt de mort. Cyprien demanda avec insistance un délai d'un jour, afin de pouvoir régler ses affaires. Le magistrat, toujours muet, ajouta quelque chose sur ses tablettes; et, par de nouveaux signes de son indiscret et mystérieux ami, l'évêque apprit que le délai était accordé. — Tel est l'étrange récit que Cyprien fit à ses compagnons, et où l'on reconnut l'annonce du martyre, mais d'un martyre encore lointain. Pontius s'évertue

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à démontrer que la vision s'est réalisée de point en point; car le mot Jour désignait ici une année, et l'évêque de Carthage est mort juste un an après cet avertissement.

Cyprien vécut à Curubis dans la pensée et l'attente du martyre. Il se hâtait de régler les affaires de son Église, et prenait ses mesures pour léguer aux pauvres ce qui lui restait de sa fortune. Il s'efforçait aussi de venir en aide à d'autres communautés africaines, cruellement éprouvées par la persécution. Grâce à la charité de son ami Quirinus, il put envoyer des secours de tout genre aux forçats chrétiens des mines de Sigus, en Numidie. Il aurait voulu, ditil, les visiter lui-même ; mais il ne le pouvait, étant lui-même « relégué pour avoir confessé le nom chrétien, et enfermé dans les limites d'un lieu déterminé ». Il chargea quatre clercs, le sousdiacre Herennianus, les acolythesLucanus, Maximus et Amantius, d'aller distribuer les secours; et il leur remit une lettre éloquente, où il .félicitait les confesseurs de leur héroïsme. Il en fut récompensé par les trois réponses très louchantes qu'il reçut de Sigus.

L'exil durait depuis près d'un an. La nouvelle s'était répandue que les empereurs Valérien et Gailien allaient prendre des mesures encore plus sévères contre les chrétiens. Cyprien fit partir pour Rome quelques-uns de ses gens, en quête de renseignements certains. Bientôt, il fut lui-même rappelé à Carthagepar le nouveau proconsul, Galerius Maximus. Il s'installa tranquillement dans sa villa, s'attendant chaque jour à être arrêté. Il apprit alors, par le rapport de ses émissaires, que Valérien, dans un rescrit adressé au sénat, avait ordonné de mettre à mort les

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évéques, les prêtres et les diacres, et que le pape Xystus, surpris dans un cimetière, avait été martyrisé le 6 août. Des lettres impériales, expédiées aux gouverneurs des diverses provinces, devaient V donner le signal des exécutions. Cyprien comprit que son heure était proche. Il se hâta de prévenir du danger imminent ses collègues africains, notamment l'évêque Successus, qu'il pria de transmettre les nouvelles aux autres communautés. 11 reçut à ce moment la visite de plusieurs grands personnages, des chevaliers, des sénateurs, de vieux amis restés païens, qui l'engageaient à fuir, et qui même lui offraient une retraite sûre. Il refusa, parce que Dieu, disait-il, ne lui ordonnait pas de se dérober. En attendant, il remplissait avec plus de zèle que jamais son devoir d'évèque. Il saisissait toutes les occasions d'exhorter les fidèles : « Il aimait tant prêcher, nous ditPonlius, qu'il désirait obtenir en prêchant le martyre souhaité; il aurait voulu être tué en parlant de Dieu, au milieu d'un sermon ».

Sur ces entrefaites, le proconsul Galerius Maxi-^ mus, alors à Utique, manda l'évêque de Carthage auprès de lui. Pour la première fois, Cyprien désobéit h un magistrat. Il estimait qu'un évêque devait être martyrisé au milieu des siens, dans sa ville épiscopale. Il quitta donc sa maison, résolu à rester caché jusqu'au retour du proconsul. Et, de sa retraite, il adressa a aux prêtres, aux diacres et à tout le peuple » de Carthage, cette admirable lettre : (( J'ai appris, mes très chers frères, que l'ordre avait été envoyé de me conduire à Utique. Mes amis les plus chers m'ont conseillé et persuadé de quitter quelque temps nos jardins. J'y ai consenti pour une raison légitime : il convient qu'un évêque confesse

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