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le Seigneur dans la cité où il préside à l'Église du Seigneur, et qu'il illustre le peuple entier par le spectacle du martyre de son chef. En effet, tout ce que dit un évêque confesseur au moment même de sa confession, il le dit inspiré par Dieu et pour tous. Je ne veux pas non plus mutiler l'honneur de notre Eglise si glorieuse. Je ne veux pas, moi, évêque et chef d'une autre Église, confesser Dieu et entendre prononcer ma sentence à Utique, puis y être martyrisé et partir de là vers le Seigneur. C'est devant vous que, pour vous et pour moi, je veux confesser Dieu; c'est ici que je veux souffrir, d'ici que je veux partir vers le Seigneur, comme je le demande sans cesse dans mes prières, comme je le souhaite de tous mes vœux, comme je le dois. Donc, nous attendons ici, dans une retraite sûre, l'arrivée du proconsul et son retour à Carthage. iSous apprendrons de lui ce que les empereurs lui ont mandé au sujet des chrétiens, laïques et évêques; et nous dirons ce que sur l'heure Dieu voudra nous faire dire ». Il terminait cette lettre éloquente en invitant les fidèles à se tenir tranquilles. Chacun devait être prêt à confesser sa foi; mais personne ne devait courir audevant du martyre.
Enfin, le i3 septembre, deux officiers de Fétatmajor du proconsul, avec une escorte de soldats, se présentèrent à la villa de Cyprien. Ils y trouvèrent l'évêque, qui était rentré chez lui dès le retour de Galerius Maximus, et qui les accueillit le visage souriant. Ils le firent monter en voilure avec eux, et le conduisirent à VJger Se.rti, où le gouverneur était en villégiature. Galerius Maximus, alors malade, renvoya l'affaire au lendemain. Cyprien passa la nuit chez un des officiers, au Ficus Satiinù; il v fut
traité avec beaucoup d'égards, prit son dernier repas avec quelques-uns de ses amis, dont le diacre Pontius . A la nouvelle de l'arrestation de leur évoque, tous les chrétiens de la ville étaient accourus. Ils veillèrent toute la nuit devant la porte. Cyprien n'intervint que pour recommander aux clercs de protéger les vierges.
Le lendemain, dès l'aube, sous un ciel radieux, la foule encombrait les abords de V^ge?- Sexti. Mais le proconsul ordonna d'amener le prisonnier à V Atrium Saucioliim, où devait avoir lieu l'interrogatoire. Pendant le trajet, nous dit Pontius, l'évêque de Carthage « était pressé de tous côtés parles rangs serrés d'une multitude mêlée; a son cortège s'était jointe une armée innombrable, comme si l'on marchait à l'assaut de la mort ». En attendant l'audience du proconsul, on fit entrer le prisonnier dans une sorte d'antichambre, où il put se reposer des fatigues de la route. Ses vêtements étaient trempés de sueur. Un officier qui se trouvait là, et qui avait été chrétien, lui proposa des effets secs, avec l'arrière-pensée qu'il pourrait ainsi garder pour lui les reliques du martyr. Cyprien refusa en disant : « Nous voulons guérir des maux qui peut-être auront disparu aujourd'hui ». Puis on l'introduisit dans la salle d'audience. Aux questions et sommations d'usage, il répondit brièvement, avec une fermeté simple, en refusant de sacrifier et en invitant le magistrat à faire son devoir. Le proconsul consulta ses assesseurs, puis, à regret, prononça la sentence de mort. — « Grâces à Dieu! » dit Cvprien. Mais beaucoup de chrétiens s'écriaient qu'ils voulaient mourir avec lui. Aussitôt l'on se mit en route pour le lieu du supplice. Le condamné s'avançait au milieu d'un impo-
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sant cortège ; aux soldats, que conduisaient des centurions et des tribuns, s'étaient joints tous les chrétiens de Carthage et beaucoup de païens. On arriva à VAger Sexti, et l'on s'arrêta dans un vallon entouré d'épais ombrages. Des curieux grimpèrent dans les arbres pour mieux voir. Cyprien se dépouilla de son manteau, puis de sa dalmatique, qu'il remit aux diacres; il ne garda que la tunique de lin. On le vit alors s'agenouiller et prier en silence. Il n'ouvrit la bouche que pour ordonner aux siens de remettre au bourreau vingt-cinq pièces d'or. Déjà des fidèles étendaient autour de lui des linges pour recueillir son sang. Il noua lui-même le bandeau autour de ses yeux ; il se fit lier les mains par un prêtre et un diacre. Puis il pressa le bourreau de irapper, et reçut enfin le coup de mort. Les chrétiens déposèrent immédiatement son corps, tout près de là, dans une tombe provisoire, pour le soustraire à la curiosité des profanes. La nuit venue, à la lueur des flambeaux et des torches, en procession solennelle, on le transporta aux areae du procurateur Macrobius Candidianus, situées sur la f^ia Map<paliensis, près des Piscines.
Cyprien avait été martyrisé le i8 des calendes d'octobre, sous le consulat de Tuscus et de Bassus (i4 septembre 258). Avec lui disparaissait l'une des plus belles figures d'évêque que présente l'histoire du christianisme.
Ce qui frappe d'abord dans cette existence si pleine, c'est le grand empire de l'homme sur lui-. même. A force de volonté, il a maîtrisé ses passions et comme transformé sa nature. Avant sa conversion, il avait aimé le monde, le luxe, la bonne chère, les voluptés et les ambitions profanes; du
jour où il fut chrétien, il régla strictement sa vie sur ses convictions. Il renonça à tous les plaisirs, et distribua aux pauvres la plus grande partie de ses biens. Il donna l'exemple de toutes les vertus chrétiennes, de la piété, de la charité, même de la vertu qui semble avoir été la plus contraire à sa nature, l'humilité.
Devenu évêque, il fut simple sans affectation, dans son genre de vie comme dans sa mise. Il s'imposait aussitôt par un air d'autorité ; mais en même temps, il attirait et retenait les cœurs par sa bonté, par un mélange de sérieux et de gaîté. « Tant de sainteté, nous dit-on, et tant de grâce brillait sur son visage, qu'il troublait l'esprit de ceux qui le regardaient. Sa physionomie était grave et souriante. Rien de triste dans sa sévérité, point d'excès dans son affabilité ; mais un mélange de l'un et de l'autre, dans une juste proportion. On se serait demandé s'il méritait d'être révéré ou d'être aimé, s'il n'eût mérité d'être à la fois révéré et aimé ». Il mit tous ces dons personnels au service de son Eglise, et se consacra tout entier à sa tâche d'évêque. Il considéra toujours la charité comme le premier de ses devoirs; il se fit le patron des pauvres et de tous ceux qui souffraient, des confesseurs pendant les persécutions, des malades pendant la peste. Durant tout son épiscopat, il déploya une activité extraordinaire, menant de front plusieurs grandes affaires sans négliger pour cela les détails d'administration, réformant la discipline ou la liturgie, instruisant les fidèles, tenant tête aux schismatiques et aux autres ennemis de l'Église.
Homme d'action avant tout, il avait une vue claire des choses, beaucoup de suite dans les idées, de la
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décision et de la prudence, un sang-froid imperturbable. A-vec cela, une loyauté à toute épreuve. Il allait toujours droit devant lui : on a pu lui reprocher d'avoir quelquefois frappé fort, jamais d'avoir frappé par derrière. Ce goût de l'action s'observe jusque dans son mysticisme. Car il était mystique à sa façon. Sa foi au surnaturel était vive et facile. Il parle souvent de ses visions ou des visions d'autres fidèles; il croyait aux révélations des enfants extatiques ; il était fermement convaincu que la fin du monde était proche ; il attendait l'Antéchrist, puis le retour triomphant du Christ, et ces rêves le rendaient sévère pour son temps, l'inclinaient même au pessimisme. Mais tout cela encore le poussait à l'action; dans ses visions, dans les inspirations de son mysticisme, il ne trouvait que de nouvelles raisons d'agir. Toujours à son poste, administrateur diligent et ferme dans le train ordinaire des choses, il s'élevait sans eflPort au niveau des événements et grandissait en face du danger. Il montrait alors un courage inébranlable, mais sans entraînement : le courage raisonné d'un vrai chef, qui ne s'expose pas hors de propos, mais qui sait regarder froidement la mort, ayant d'avance sacrifié sa vie. Son énergie était faite de modération et de fermeté. Ordinairement très modéré, ami du juste milieu, il défendait ces idées modérées avec une singulière vigueur. Quand ses adversaires lui paraissaient manquer d'équité et de bonne foi, il ne reculait point devant l'invective ; mais ses invectives étaient encore calculées, et toujours justifiées par des faits, comme ses violentes attaques contre les schismatiques ou contre Demetrianus. En ce cas, il était prêt à tout, plutôt que de céder. Il écrivait au pape Cornélius, à propos du schisme de Felicissimus : « Peu
m'importe par qui ou quand je périrai; je recevrai du Seigneur le prix de ma mort et de mon sang ».
Il était homme d'autorité. Parfois même, il paraissait l'être à l'excès. Par exemple, en ^54, il sommait presque le pape Stephanus d'intervenir en Gaule contre l'évêque d'Arles, compromis dans le Novatianisme. Il écrivait à Stephanus, d'un ton qui n'admettait pas la réplique : « // faut que tu adresses des lettres très explicites à nos collègues les évêques de Gaule, pour qu'ils ne permettent pas plus longtemps à Marcianus, cet entêté, cet orgueilleux, cet ennemi de la piété divine et du salut fraternel, d'insulter notre collège... ». Et plus loin : « Fais-nous savoir nettement qui aura été substitué à Marcianus pour le siège d'Arles ». Mais ce langage impérieux était probablement justifié alors par quelque circonstance ignorée de nous. Malgré sa décision ordinaire, Cyprien parle rarement de ce ton. Assurément, il aimait l'autorité; mais il l'aimait partout où elle était, même chez les autres. Il la respectait jusque chez ses ennemis, même chez les païens qui le frappaient, comme on le voit par ses réponses aux proconsuls. Dans son Eglise, il a toujours fait profession de réserver les droits de tous, de ne prendre aucune résolution importante sans l'assentiment du clergé, même des fidèles. Si, en diverses circonstances, il a fait adopter ses idées par les conciles, il y est arrivé parla persuasion. Seulement, s'il respectait les droits d'autrui, il entendait qu'on respectât les siens. Il était d'autant plus jaloux de son autorité, qu'il n'empiétait pas sur le domaine d'autrui. Et il se faisait d'autant mieux obéir ou écouter, qu'ordinairement son énergie s'enveloppait de bonne grâce.
Cette physionomie complexe avait pourtant son
unité. Au témoignage du diacre Pontius, qui Tavait vu longtemps de près, Cyprien était, par-dessus tout, a un homme d'un génie providentiellement équilibré, qui, à travers les remous et les écueils des schismes, sut diriger droit et d'aplomb le vaisseau de l'Église ». En effet, l'impression dernière, dans l'étude de son caractère comme de sa politique, c'est un heureux équilibre de qualités très diverses. Et son œuvre littéraire laisse une impression analogue.
Il n'avait été d'abord qu'un brillant rhéteur, avec toutes les qualités et tous les défauts de ses maîtres païens. Api es sa conversion, il voulut tuer en lui l'homme de lettres, comme il avait tué le mondain; mais il réussit moins complètement dans cet effort de transformation intellectuelle que dans sa rénovation morale. C'est peut-être pour cela, précisément, que l'homme d'action, dédaigneux des aventures et des raffinements de la pensée, est resté malgré tout un écrivain. Il affecta désormais le mépris de la littérature profane. Il n'en parle jamais, ne cite aucun auteur, quoiqu'il connût certainement la plupart des classiques. Par contre, il s'appuie sans cesse sur les Livres Saints; ses lettres et ses traités n'en sont souvent que le commentaire; et il a composé des ouvrages entiers avec des citations mises bout à bout. Cependant, il n'a pas rompu sans peine avec son passé; le premier de ses livres, qui traite de la Grâce, n'a de chrétien que le sujet. Et jamais il n'a pu s'affranchir entièrement des souvenirs de son éducation, ni effacer l'empreinte laissée sur son esprit par la pratique de son métier de rhéteur.
Pour le fond, c'est-à-dire dans l'orientation de sa pensée, il a brisé toutes les entraves de la longue tradition gréco-romaine. De tous les auteurs chré-
tiens des premiers siècles, — si l'on met a part les Évangélisles et les Apôtres, — il est peut-être le seul dont on puisse dire qu'il pense toujours en chrétien. Jamais, ou presque jamais, ne s'étalent chez lui ces lieux communs familiers aux orateurs, aux philosophes ou aux poètes de la Grèce ou de Rome. Il va droit à son but, ne s'écarte pas du sujet, ne connaît que la Bible et la question à résoudre. Cette austérité de sa dialectique tient beaucoup, sans doute, aux circonstances de sa vie épiscopale, aux nécessités toujours présentes de la lutte. Mais, de plus, Cyprien était avant tout, et même exclusivement, un homme de sens pratique. Etranger aux spéculations philosophiques et aux curiosités intellectuelles, dédaigneux des arts, il était indifférent à tout ce qui ne touchait pas aux affaires de sa communauté ou de l'Eglise. Il n'eut probablement aucune peine à renoncer aux thèmes traditionnels de la rhétorique; et même, selon toute apparence, c'est le vide de la rhétorique qui l'avait amené au christianisme.
Mais pour la forme, quand il devait traduire par des mots cette pensée toute chrétienne d'origine et d'allure, il ne réussissait point à dépouiller le vieil homme. H conservait involontairement les préoccupations du beau style, avec les défauts qui en sont ordinairement la rançon. Adresse dans la distribution des matériaux, heureuse proportion des développements, netteté transparente de l'expression, relief du détail que relève l'antithèse ou l'image : c'est une surprise de constater ce souci d'art, et de rencontrer ces élégances, dans des traités ou des lettres dont l'auteur semble uniquement préoccupé de prouver. Cyprien est un apôtre, vigilant évêque