CHAPITRE II
Le Ad Donatum . — Sujet de Topuscule. — Le cadre. — Contraste entre le fond et la forme. — Nouveauté littéraire. — Rapport avec les Confessions de saint Augustin.
Nous n'avons pas de Cvprien une véritable Apologie du christianisme. Mais, dans trois de ses traités, il a parlé des rapports du christianisme avec la société païenne; et, dans deux grands recueils de textes méthodiquement classés, il a indiqué nettement ce qu'eût été pour lui une apologie de sa religion, s'il l'eût écrite.
Le plus ancien livre de cette série, comme de toute l'œuvre de Cyprien , c'est le très curieux et souvent très beau discours Ad Donatum : sorte de confessions, mêlées d'exhortations à un ami. Sans aucun doute, l'auteur a écrit cet opuscule peu de temps après sa conversion et son baptême; il est encore tout surpris, tout frémissant, presque étourdi, des coups de cette grâce qui l'a frappé et si complètement transformé. C'est précisément cette métamorphose qu'il se propose ici d'expliquer à son
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ami. Et cela, dil-il, pour s'acquitter d'une promesse qu'il lui a faite.
Nous savons peu de chose sur le personnage à qui est dédié le livre. Ce nom de Donatus a toujours été très commun dans l'Afrique romaine. Cinq chrétiens de ce nom sont mentionnés dans la correspondance de Cyprien, et ont été ses contemporains : Tévêque de Carthage qui fut son prédécesseur immédiat; deux autres évêques, qui prirent part aux conciles présidés par lui ; un des prêtres qui combattirent son élection; enfin, un martyr de la persécution de Dèce. Aucun de ces personnages ne peut, avec quelque vraisemblance, être identifié avec le Donatus du traité. Celui-ci, d'après les indications du texte, devait être un avocat ou un rhéteur, confrère de Cyprien dans les écoles ou au barreau de Carthage. On nous dit qu'il avait une « mémoire tenace », une « voix harmonieuse ». 11 a profité des « vacances » pour rendre visite à son ami. D'ailleurs, tous deux étaient intimement liés et avaient de fréquents entretiens.
Comme Cyprien, Donatus s'était récemment converti; et il venait d'être baptisé. Son interlocuteur lui dit, pour l'encourager, qu'il a déjà « l'âme solide, la foi sûre ». Pourtant, Donatus n'avait pas été transformé par le baptême aussi complètement que son ami. 11 ne sentait pas en lui l'action toujours présente de la grâce. Surtout, il avait peine à se détacher du monde, des plaisirs et des ambitions profanes. Il s'étonnait un peu du changement si radical qu'il constatait en Cyprien; et il lui avait demandé de s'ouvrir à lui. Au moment où la confession va commencer, on nous le montre anxieux, préoccupé, le regard fixe, le visage interrogateur,
toute l'âme tendue vers cette révélation du miracle. — On devine, dès lors, ce que sera le discours de Cyprien : un retour sur lui-même, suivi d'une offen- ^ive; une confession sincère, puis un effort ardent pour entraîner un néophyte un peu tiède. C'est presque la situation de Néarque en face de Polyeucte, au début de la tragédie de Corneille; et c'est là, au fond, tout le sujet du premier traité de Cyprien .
En quelques traits énergiques, l'auteur peint son aveuglement d'autrefois, les vanités de sa vie profane, son goût d'alors pour ce monde qui le tenait par tant de liens. Il montre avec force toute l'invraisemblance de la révolution morale qui devait déconcerter ses instincts, briser ses habitudes, et renouveler son âme jusqu'au fond. Ce miracle, il le considérait comme impossible, même quand il croyait déjà et qu'on lui disait d'espérer; il en a douté jusqu'au dernier moment. Eh bien! le miracle s'est accompli. Le jour de son baptême, le iiéophvte a senti naître en lui un autre homme, et, en même temps, il a vu s'éclairer le monde. Cette métamorphose est l'œuvre de Dieu seul. Pour être mieux compris de Donatus, Cyprien expose ses idées sur la grâce, les idées qu'il aura toujours. La grâce est donnée à tous les chrétiens, à quiconque cherche sincèrement la vérité, et elle est inépuisable : « Elle coule sans interruption; elle surabonde en se répandant. Il suÛit que notre cœur ait soif et s'ouvre. Autant notre foi peut en contenir, autant nous y puisons de cette grâce débordante ». Accordée avec le baptême, la grâce ne cesse de se développer, tant que l'on continue à la mériter. Sans effort, elle élève l'homme au-dessus de lui-même :