‹ Saint Cyprien, évêque de Carthage, 210-258Chapitre 8 sur 18 · AIM CYI'KIEN · texte numérisé non relu

AIM CYI'KIEN

« Ce don de Dieu est gratuit, et facile à obtenir > D'eux-mêmes, le soleil rayonne, le jour brille, la source coule, la pluie arrose : ainsi se répand l'Esprit céleste. Lorsqu'une âme, en regardant le ciel, a reconnu son auteur, elle s'élève plus haut que le soleil et que toutes les puissances terrestres; elle commence à être ce qu'elle croit être ». La grâce confère un pouvoir surnaturel, permet de conjurer le mal, d'apaiser la souffrance, de chasser les démons. Seule, elle assure la paix de l'âme et le bonheur. En dehors d'elle, tout n'est que ténèbres, crimes, et vains fantômes.

Alors, pour achever de détacher du monde son ami Donatus, Cyprien trace un large tableau satirique de la société païenne. Aux champs, à la ville, dans les maisons comme au théâtre ou au forum, dans les plus somptueux palais, il montre l'homme idolâtre voué au mal, a la misère ou à l'angoisse. Et il conclut que le bonheur est en Dieu seul : « Il n'y a donc qu'un moyen de trouver la paix, une tranquillité certaine, une sécurité entière et durable ; c'est de s'arracher aux tourbillons de ce monde troublant, et de se fixer à jamais dans le port du salut. Alors on détourne les yeux de la terre pour les élever vers le ciel ; on participe au don du Seigneur, et désormais, par l'âme, on est tout près de son Dieu. Toutes les gloires, toutes les grandeurs que les autres croient trouver dans les choses humaines, on peut se vanter de les avoir dans sa conscience. On ne saurait plus rien désirer, rien regretter des choses du monde, quand on est plus grand que le monde ». En conséquence, Cyprien exhorte son ami à rompre définitivement avec le monde, pour se donner tout entier h Dieu : « Toi seulement, toi que désormais la milice

céleste a enrôlé dans l'armée de l'Esprit et marqué du signe, garde incorruptible, garde inaltérable, dans ta religion et tes vertus, la discipline de Dieu. Adonne- toi toujours soit à la prière, soit à la lecture. Tantôt tu parleras à Dieu, tantôt Dieu te parlera. Qu'il t'instruise par ses préceptes, qu'il te façonne. Celui que Dieu a enrichi, ne peut être appauvri par personne ». — Ainsi, l'éloquente confession du début, qui avait tourné peu à peu à la satire, s'achève en sermon.

Mais ce n'est là qu'un des aspects de l'ouvrage. Avec la donnée première, qui est le rôle de la grâce, la mise en œuvre présente un surprenant contraste. L'auteur a traité ce thème avec les raffinements de la rhétorique à la mode. Au début, il semble s'excuser d'aborder un sujet si nouveau, si éloigné des traditions littéraires. Il allèg^ue modestement « l'étroite médiocrité de son grêle talent )). Il déclare qu'il dédaignera tous les artifices, et laissera parler la vérité : « Dans les tribunaux, dit-il, à la tribune aux harangues, laissons s'étaler une faconde opulente, souple et ambitieuse. Quand on parle du Seigneur et de Dieu, la parole est simple et pure ; pour traiter de la foi, elle ne s'appuie pas sur les forces de l'éloquence, mais sur les choses. Ecoute donc un langage, non pas disert, mais fort, non poli et fardé pour séduire un auditoire populaire, mais rude et simple dans sa vérité, pour proclamer la bonté de Dieu ». — Malheureusement, l'éducation a été ici plus forte que la foi nouvelle. Si la pensée est austère, l'ancien rhéteur s'est largement dédommagé par les élégances du cadre et du style.

Tout d'abord, ce sermon sur la grâce est égayé d'une jolie mise en scène. Cyprien se promène avec

son ami dans les jardins d'une riche villa : évidemment, cette villa des faubourgs de Carthage, dont il est question dans plusieurs documents du temps, et où l'on vint Tarrêter la veille de son martyre. C'est l'époque des vendanges, et des vacances. Par une belle journée d'automne, tandis qu'une légère brise et des senteurs pénétrantes viennent caresser les sens, on circule au milieu des bosquets, et l'on admire le paysage. Puis, pour échapper aux importuns et aux bruits de la maison, on gagne le coin le plus tranquille du jardin, et Ton s'arrête sous un portique de feuillage, une sorte de tonnelle ombragée de vignes. C'est vraiment un joli cadre pour une confession et un sermon. Et ce sermon, l'auteur nous dit en terminant qu'il l'a abrégé par discrétion ; car les deux amis sont gens du monde et gens de revue. On reprendra l'entretien. En attendant, l'on jouira des vacances. Le soir vient; on passera gaiement le reste du jour. Et, avant de se mettre à table, Cyprien invite son ami, dont la voix est belle, à lui chanter des psaumes. — Assurément, tout cela est d'un joli tour; ces petites scènes sont vivement enlevées, et l'on y sent la main d'un fin lettré. Mais on peut craindre que le décor ne cause quelques distractions, et n'affaiblisse un peu l'effet du sermon. De même, si le tableau satirique du monde est ici de circonstance, le cadre de la satire est d'un écrivain visiblement hanté par des préoccupations profanes. Cyprien transporte son ami au sommet d'une montagne. De là, il lui fait voir toutes les misères du monde païen, auxquelles on est soustrait par la grâce : « Suppose un instant, dit-il, que tu sois emporté sur la plus haute cime d'un mont escarpé. Contemple de là l'aspect des choses placées au-dessous de toi.

Dirige tes regards en divers sens ; affranchi du contact de la terre, observe les tourbillons du monde tumultueux. Alors, toi aussi, tu prendras le monde en pitié; éclairé sur toi-même, tu en seras plus reconnaissant à Dieu; et, avec plus d'allégresse, tu te féliciteras de ta délivrance ». Du haut de leur observatoire, les deux amis n'aperçoivent que des crimes et des vices ; des brigands sur les routes, des pirates sur les mers, partout la guerre ; dans les villes, des combats de gladiateurs ; dans tous les théâtres, des spectacles coupables, des bouffonneries, des mimes impudents, des tragédies non moins immorales. Pour achever de convaincre Donatus, Cyprien voudrait soulever le toit des maisons et lui montrer ce qui s'y passe : « Oh ! si tu pouvais encore, de ce haut observa toire, enfoncer tes regards dans le mystère des maisons, ouvrir les portes des chambres, éclairer et dévoiler les secrets des logis ! Tu verrais des impudiques faire ce que ne peut même pas voir un homme d'honneur, tu verrais des choses dont la vue seule est criminelle, tu verrais des choses que les insensés, dans leur fureur de vice, nient avoir fait et se hâtent de faire... ». Et le farouche moraliste décrit complaisamment des débauches de toute sorte. Puis il contemple le forum des villes; il n'y aperçoit que procès, tortures, fraudes, vénalité. Enfin, il passe en revue les heureux du monde. Chez les grands, il ne trouve qu'une misère infinie : les bassesses dans la chasse aux honneurs, les soucis dans le succès, et, quand la fortune a tourné, la solitude. Chez les riches, l'inquiétude, la peur des envieux, des voleurs, des assassins : et toujours, une ridicule fureur d'amasser, qui fait d'eux des esclaves ou des maniaques. Chez les princes, une détresse plus grande encore : étant plus puissants que

(rO SAINT CYPRIEX.

les autres, ils sont moins libres et plus tremblants. Plus on s'élève dans le monde, plus on offre de prise au malheur — et au satirique juché sur sa montagne. On peut supposer que Cyprien a empruntée quelque philosophe ou romancier l'idée de ce vaste panorama du monde, vu du haut d'une montagne. En tout cas, il a renouvelé cette idée par l'usage nouveau qu'il eiî a fait, en la mettant au service de la prédication chrétienne. Bossuet, au moins dans sa jeunesse, admirait beaucoup ce tableau satirique ; il en a adopté le cadre, et en a reproduit bien des traits, dans son sermon Sur la loi de Dieu. Et, s'il est peu vraisemblable que Lesage ait beaucoup fréquenté saint Cyprien, il n'en est pas moins curieux de constater que Cyprien, avant l'auteur du Diable hoiteuA\ et avant son modèle, le Diablo Cojuelo de Guevara, avait imaginé de soulever le toit des maisons pour prendre les gens sur le fait. — Considérée en ellemême, l'idée de Cyprien est assurément ingénieuse, et elle fournit un cadre commode à la satire. On doit reconnaître aussi qu'il peint le monde avec beaucoup de verve et d'éclat. Cependant, l'on ne peut admirer sans réserve ce tableau satirique. D'abord, la satire y est bien générale ; on n'y relève rien de particulier au temps ni au pays ; tout se réduit à des lieux communs renouvelés seulement par l'expression. Puis, l'auteur se plaît trop à la description ; visiblement, il décrit ici pour le plaisir de décrire. Ces fantaisies de rhéteur étonnent et déconcertent dans cette grave conversation, entre deux chrétiens nouvellement convertis, sur le rôle de la grâce. Pour un ouvrage de ce genre, ce n'est sans doute point un mérite que d'évoquer le souvenir du Diable boiteux . Cette impression et cette critique se précisent, dès

qu'on s'arrête au détail du style. C'est un style à facettes, très savant, très raffiné, parfois un peu mièvre. Il y a là trop d'antithèses et de métaphores, surtout pour un homme qui vient de renoncer au monde. C'était l'avis de saint Augustin, et l'on ne peut s'empêcher de lui donner raison. On rencontre ici beaucoup de* morceaux brillants, à la Sénèque : telle, la page célèbre sur les combats de gladiateurs, ou la description de la misère des grands et des riches. On relève aussi des réminiscences de Virgile et de Pline. Même le préambule fait songer à certains dialogues de Cicéron, ou à VOctavlus de Minucius Félix. Voilà bien des souvenirs littéraires, trop nombreux peut-être chez un écrivain qui avait à dire tant de choses neuves. Malgré la beauté originale de certaines pages, l'opuscule a parfois l'air d'un exercice d'école. Au lieu d'un plaidoyer fictif, comme était VOctamis, nous avons ici le monologue, ou, si Ton veut, le cantique d'actions de grâces, d'un rhéteur très récemment converti.

Malgré tout, le u4d Donatum reste fort intéressant à divers titres. D'abord, il nous montre ce qu'était Cyprien avant sa conversion : un rhéteur habile, connaissant à fond son métier, connaissant aussi ses classiques, surtout les Romains de l'Empire ; un talent brillant, un peu superficiel, vrai disciple de Sénèque. L'ouvrage nous renseigne encore sur la direction nouvelle que prenait alors la pensée de Cyprien; il atteste la profonde transformation qui s'était accomplie en lui, sinon dans son tour d'esprit, du moins dans son âme. L'ancien rhéteur avait été métamorphosé par les coups de la grâce; désormais, il ne vivra plus que pour sa foi. Jusque-là, comme le prouve la partie satirique du traité, il s'était con-

&J. ^)AL\T CYPRIEX.

tenté d un tonds d'idées banales. A l'avenir, sa religion lui fournira l'aliment qui manquait à sa pensée et à son talent.

Enfin, il y a dans cet opuscule une grande nouveauté. Les pages sur la conversion de Cyprien, qui marquent presque l'avènement d'un genre littéraire, annoncent directement les Conjessions de saint Augustin. Pendant longtemps, une existence très profane, un goût passionné pour le plaisir, avec une sorte de défiance instinctive a l'endroit du christianisme; ensuite, jusqu'à la veille de l'événement décisif, une impossibilité de croire au renouvellement promis dans le baptême, la vue très nette de tous les obstacles qu'une vie très mondaine opposait à une si brusque révolution : puis, après bien des hésitations, la grâce éclatant comme un coup de foudre, bouleversant l'être dans ses dernières profondeurs, pour l'orienter vers une destinée nouvelle; et, dans le souvenir laissé par cette miraculeuse transformation, un parti pris de tout rapporter à Dieu, de tourner la confession en actions de grâces : tels sont, dans le récit de C}-prien, les traits essentiels qui marquent les étapes de la conversion. Or ce sont là, précisément^ les idées qui dominent les Confessions d'Aua^ustin.

Le ijuod idoia dii non sint. — Emprunts à Terluiiien et à Ninucius Félix. — Dans quelle mesure ce traité peut être considéré comme authentique. — C'est probablement un recueil d'arguments et de textes.

Quand, du discours à Donalus, on passe au Quod idola dii non sint^ on éprouve une véritable surprise, qui tourne vite à la méfiance. On hésite à croire que ce traité, si franchement médiocre, et fait de plagiats, puisse avoir été écrit par C} prien .

Plagiats à part, et si l'on n'y considère que la suite des idées, l'opuscule est assez bien ordonné. L'auteur entreprend d'abord de démontrer que les dieux païens ne sont pas de véritables dieux, que les idolâtres adorent sous ce nom des morts divinisés, que les démons ont pris la place des dieux absents, et que par suite les Romains ne doivent pas leur grandeur à leur prétendue piété. Puis il établit l'existence d'un Dieu unique, le Dieu des chrétiens. Et il prouve la vérité du christianisme par la mission du Christ et l'accomplissement des prophéties. — Il v a là, comme on le voit, le plan d'une apologie assez complète; mais ce n'en est que le plan; ou plutôt, un abrégé d'une sécheresse déconcertante. Les idées y sont indiquées en quelques mots, tout au plus en quelques phrases très courtes, souvent inachevées ou mal liées, comme dans le cahier de notes d'un écolier.

Abstraction faite de la forme, le traité reste encore suspect. Tout ce qu'on y rencontre, quand on est un peu familier avec la vieille littérature chrétienne, laisse une impression de déjà vu. Cette impression se justifie et se précise étrangement, lorsqu'on passe à l'étude des sources. Dans le Quod idola dii non sint, il n'y a pas une seule idée, peut-être pas une seule phrase, qui appartienne entièrement à l'auteur. Ce qu'il dit se retrouve presque toujours chez Terlullien, et souvent aussi chez Minucius Félix, qui, on le sait, ne s'était pas gêné lui-même pour copier TertuUien. Là-dessus, on ne peut se poser qu'une seule question : l'auteur de la compilation a-t-il pillé en même temps ses deux prédécesseurs, ou simplement l'un d'eux? La réponse ne saurait être douteuse : il a pillé les deux. D'abord, il avait sûrement sous les yeux Y Apologétique. Dans le dernier tiers de son ouvrage, il s'est contenté de résumer, en les abrégeant, les trois chapitres de Tertullien qui traitent de la mission du Christ et des prophéties. Ici, l'imitation est certaine, non seulement parce que bien des phrases de l'original se retrouvent par lambeaux chez le plagiaire, mais encore parce que cette partie de V Apologétique n'a pas d'équivalent dans ÏOctaçfius. Pour les deux premiers tiers de la compilation, la question semble d'abord plus complexe : les développements sur les idoles, les démons et le Dieu unique, sont de ceux pour lesquels Minucius Félix s'est beaucoup servi de Tertullien. Là, par conséquent, le fonds est commun. Mais c'est Minucius qui a été surtout mis à contribution. Non seulement, l'auteur de la compilation le suit de plus près dans la trame de son raisonnement; mais il reproduit textuellement, ou en y changeant à peine

quelques mots, une foule de phrases de V Octauius, et il allègue des faits que cite Minucius et dont ne parle pas Tertullien. — De l'élude des sources, il résulte donc que le compilateur, dans les deux premiers tiers de son ouvrage, a pillé surtout Minucius Félix, et que, dans le dernier tiers, il a copié seulement Tertullien. On se demande avec inquiétude ce qui reste pour la part de l'auteur.

Naturellement, on est tenté aussitôt de tirer de cette étude une autre conclusion : c'est que l'opuscule n'est pas de Cyprien, mais d'un faussaire quelconque. Et les arguments, certes, ne manqueraient pas à l'appui de cette opinion. D'abord, le Quod iclola ne figure ni dans la liste de Pontius, ni dans la liste de 309. De plus, les autres ouvrages et la correspondance de Cyprien sont là pour attester qu'il n'a jamais écrit avec celte sécheresse, et que, s'il a souvent imité Tertullien, il ne poussait pas l'imitation jusqu'au plagiat. Voilà de bonnes raisons, semble-l-il, pour classer l'opuscule parmi les œuvres apocryphes. Pourtant, la question n'est pas si simple.

Malgré le silence de Pontius, explicable, d'ailleurs, si le Quod idola est antérieur à l'épiscopat, il est très vraisemblable que Cyprien avait réellement composé un ouvrage sous ce titre. Saint Augustin y fait allusion. Et saint Jérôme, qui probablement l'avait lu un peu vite, en parle avec enthousiasme ; il en loue la brièveté, la vaste érudition; il y vante l'éclat de l'expression, et même de la pensée.

Dès lors, on pourrait supposer que le traité authentique s'est perdu, et qu'un faussaire y a substitué une compilation de sa façon. Mais cette hypothèse, à son tour, se heurte contre une objec-

t;^j SAINT CYPRIEN.

lion assez grave. Les observations d'Augustin et de lérôme, quant au sujet et au contenu du Quod idola dii non sint de Cyprien, s'appliquent parfaitement au traité que nous possédons; et c'est là une raison sérieuse de le croire authentique. — Ainsi, d'une part, l'authenticité semble attestée par la tradition et des témoignages autorisés; d'autre part, Ton répugne à admettre que Cyprien ait publié une œuvre si informe.

Nous ne voyons quun moven de concilier ces deux séries de faits contradictoires : c'est de considérer le Quod idola comme un simple recueil de notes et d'extraits, formé par Cyprien pour son usage personnel, puis retrouvé dans ses papiei-s, et publié par d'ignorants admirateurs comme un traité original. Cette supposition s'accorde entièrement avec ce que nous savons sur sa méthode de travail et de polémique. Il a toujours aimé avoir sous la main des armes toutes prêtes, pour repousser aussitôt les attaques des ennemis de l'Église ou raffermir la foi des fidèles. Nous verrons bientôt que c'était la raison d'être de ses deux grands recueils de textes sacrés. Or, précisément, dans ces deux recueils, d'une authenticité incontestable, il a repris avec d'autres moyens le thème du Quod idola. Le premier li\Te des Testimonia est consacré tout entier à expliquer la déchéance des Juifs et l'avènement de la Loi nouvelle; le second livre prouve la vérité du christianisme par la réalisation des prophéties; et un chapitre du troisième livre traite « des idoles que les Gentils considèrent comme des dieux ». Toute la première partie du Jd Fortunatum est dirigée contre l'idolâtrie; et le premier chapitre, par une singulière coïncidence, porte un titre identique à celui du

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traité : « Quod idola dit non sint » . Ces rapprochements nous paraissent éclairer l'origine et la nature de l'opuscule. De part et d'autre, la préoccupation est la même, et aussi la méthode de polémique; il n'v a de différence que dans le choix des armes. Contre l'idolâtrie, l'évêque se contente d'aligner les textes de l'Écriture ; le néophyte recueille et groupe les arguments ou les faits, déjà mis en œuvre par des apologistes célèbres.

On s'explique bien ainsi la physionomie du Quod idola. L'ouvrage n'a ni préface, ni exorde, ni entrée en matière, contrairement aux habitudes de Cyprien. k quoi bon? 11 ne s'agit pas d'un travail personnel, mais de notes, d'extraits et souvenirs de lecture. Les phrases sont sèches, souvent inachevées : c'est que l'auteur veut simplement enregistrer des faits ou des arguments, pour s'en servir à l'occasion. De là, encore, l'absence de transitions, et l'emploi de termes qui indiquent une méthode de démonstration ou en posent les jalons. Les négligences, les plagiats, les incohérences, tous les vices de la mise en œuvre, choquants jusqu'à l'invraisemblance dans une compilation indigeste qui se donnerait pour un travail personnel, tout cela n'a rien que de très naturel dans un recueil de notes, qui contient seulement un résumé de lectures sur un thème déterminé.

Cyprien aurait donc composé le Quod idola, peu après sa conversion, pour se démontrer à lui-même et démontrer aux autres la fausseté des religions païennes et la vérité du christianisme. Pour cela, il lut avec soin les deux grands apologistes latins, Africains comme lui. Il résuma leur argumentation, nota les faits allégués par eux, abrégea leurs développements, en reproduisant souvent leurs phrases

ou des lambeaux de phrases : tout cela, avec une entière liberté, puisque ces notes, recueillies pour son usage personnel, ne devaient pas être publiées. Malheureusement pour lui, des amis maladroits ont joint plus tard ce recueil à ses œuvres authentiques, risquant ainsi de le faire accuser de plagiat. — C'est dans cette mesure seulement, qu'on peut admettre aujourd'hui l'authenticité de l'ouvrage. Mais, à coup sûr, le Quod idola n'est original ni par le fond ni par la forme ; et il ne doit pas nous arrêter plus longtemps.

Le pamphlet Ad Demetrianum. — Dans quelles circonstances il fut composé. — Objet de l'ouvrage. — Réponse à une accusation des païens. — Forme et ton de cette réponse. — Analogies avec la Cité de Dieu.

Dès qu'on ouvre le pamphlet intitulé ^d Dente" trianuniy on se sent sur un tout autre terrain. C'est là une œuvre vraiment originale, et l'une des plus vigoureuses de Cyprien.

L'opuscule a été écrit en 252 ou 253, pendant la grande peste de Carthage, à laquelle se rapportent de nombreux passages. Il fut motivé par les attaques de Demetrianus, un païen notable de la ville, ennemi juré du christianisme. Ce Demetrianus nous est connu seulement par le témoignage de son adversaire. C'était un homme riche, qui possédait de nombreux esclaves, et à qui Cyprien attribue généreusement tous les vices. Il était alors âgé. Il exerçait des fonctions judiciaires, et il avait joué un rôle actif dans la persécution précédente; on suppose qu'il avait été l'un des cinq notables adjoints aux magistrats en vertu de l'édit de Dèce, et chargés de présider à l'apostasie des chrétiens. Quoique la persécution officielle eût cessé, il continuait à les poursuivre de sa haine, saisissant toutes les occasions de les railler ou de les rendre odieux. Il connaissait de longue date l'évêque de Carthage, que souvent il

allait voir, sous prétexte de discuter avec lui, mais en réalité, nous dit-on, pour lui chercher querelle.

Longtemps, Cvprien le laissa faire, dédaignant de répondre à ses criailleries et à ses injures. Le jour vint, cependant, où Févêque perdit patience; ou plutôt — car il n'était pas homme à rien entreprendre dans un mouvement de colère, — le jour vint où Févêque crut nécessaire de répondre publiquement, en raison des circonstances, à une nouvelle calomnie de Demetrianus. Celui-ci accusait ouvertement les chrétiens de causer tous les maux de FEmpire, et il s'efforçait ainsi de déchaîner à Carthage le fanatisme populaire. Or les esprits étaient déjà très excités par la peste et les souffrances de toute sorte ; les violences recommençaient à Rome, à la suite de Fédit de Gallus; on redoutait de voir la persécution s'étendre à FAfrique, et déjà retentissaient au cirque les cris de mort. — En même temps qu'une réponse directe à Demetrianus, l'ouvrage de Cyprien était donc une apologie publique des chrétiens, adressée à tous ceux qu'avaient pu égarer ses calomnies. L'auteur lui-même nous en avertit : a Je réponds donc, dit-il, et à toi, Demetrianus, et pareillement à tous ceux que peutêtre tu as excités en semant contre nous la haine par tes paroles injurieuses... Je crois cependant que notre discours leur fera entendre raison. En effet, Fhomme que le mensonge a trompé et poussé au mal, sera mieux ramené au bien par la vérité ».

La tactique de Demetrianus était fort simple. Elle consistait à imputer aux chrétiens tous les malheurs du temps, aussi bien les méfaits de la nature que ceux des hommes : les guerres, la peste, ■a sécheresse et la famine. Demetrianus allait si

loin dans cette voie, qu'il accusait les chrétiens d'avoir déterminé dans l'évolution du monde une

lécadence universelle. Tout cela, en offensant les dieux, auxquels ils refusaient le culte traditionnel. Cyprien résume la thèse dans cette phrase énergique : « Tu as dit qu'à cause de nous arrivaient, et qu'à nous devaient être imputés, tous ces fléaux qui maintenant ébranlent et désolent le monde, parce que nous n'honorons point vos dieux ».

Cvprien ne nie pas la réalité des maux présents. Chose curieuse, il est encore plus pessimiste que son adversaire. Partout, autour de lui, il trouve la preuve que le monde vieillit : les saisons sont bouleversées ; les carrières et les mines s'épuisent; on voit diminuer le nombre des laboureurs, des marins, des soldats; seuls, le vice et le crime sont en progrès. On croirait entendre le cri d'alarme de nos économistes. Au milieu de ces doléances un peu vagues, on relève des traits précis, bien africains : les pluies deviennent rares, le sol semble réduit en poussière, les moissons sont brûlées par la sécheresse, les vignes sont saccagées par la grêle, les oliviers sont déracinés par l'ouragan, les sources tarissent. Comme la terre, les hommes dégénèrent. Cyprien croit à 1?. décadence de la race humaine : on n'a plus d'enfants; on vit moins longtemps, et c'est à peine si l'on rencontre quelques centenaires; en revanche, on voit des enfants à cheveux blancs.

L'évêque de Carihage n'a pas de peine à démontrer que les chrétiens ne sont pour rien dans cette

lécadence de l'humanité et de la nature, décadence due simplement à la vieillesse du monde. Quant aux maux accidentels, peste, guerre ou famine, ils ont <'té prédits dès longtemps par les livres saints : c3

:-2 SAINT CYPRIEX.

sont, tout simplement, des signes précurseurs de la fin du monde. Sans doute, ce sont aussi des signes de la colère divine. Mais il est absurde de prétendre que les chrétiens aient attiré sur la terre le courroux céleste. En effet, eux seuls adorent Dieu, le Dieu unique et souverain de qui tout dépend; donc, ils ne l'offensent point, et ne peuvent être visés par lui. Quant aux dieux païens, que les chrétiens les offensent ou non, peu importe à la question; car ces dieux sont impuissants, et ne sauraient se passer de l'appui de leurs adorateurs.

D'où vient donc ce redoublement de maux sur la terre ? Des païens seuls, qui chaque jour provoquent Dieu. Et Cyprien retourne contre Demetrianus son propre argument : « Tu soutiens, dit-il, dans ta plainte calomnieuse et dans ton ignorance de la vérité, tu répètes et tu cries que nous sommes cause de ces malheurs, en refusant d'adorer vos dieux; c'est vous, au contraire, qui en êtes cause, en refusant d'adorer Dieu... Quand se produisent des maux qui attestent la colère et l'indignation de Dieu, ils ne se produisent pas à cause de nous, qui honorons Dieu ; ils sont le châtiment de vos fautes et de votre conduite. Jamais vous ne cherchez ni ne craignez Dieu; vous n'abandonnez pas les vaines superstitions, pour connaître la vraie religion, celle du Dieu unique et universel, qui, à ce titre, doit être seul honoré et imploré partons m.'.A l'appui de ce raisonnement, Cyprien allègue des textes de l'Écriture ; et il passe en revue les torts des païens envers Dieu. D'abord, ils refusent de le reconnaître. De plus, ils l'offensent par leurs vices, qu'on voit s'étaler au grand jour, surtout en ce moment : depuis le début de l'épidémie, Carthage ne présente que de hideux spectacles, aban-

don des malades et des morts, course à l'héritage, déchaînement de tous les crimes, exploits de faussaires et d'empoisonneurs, assassinats en pleine ville. Non contents de provoquer Dieu par leur conduite, les païens persécutent encore ses serviteurs. Et non seulement ils mettent à mort les chrétiens ; mais ils les torturent et leur appliquent une procédure inique. Par ces offenses de toute sorte, ils déchaînent sur le monde la colère du Dieu souverain.

Mais, disait-on, pourquoi Dieu frappe-t-il aussi les chrétiens? A cette objection, O^prien répond que les vrais chrétiens ne sont pas atteints réellement par les souffrances de leur corps ; car leur pensée est ailleurs. La persécution et tous les maux ne sont pour eux que des épreuves. Ils n'essaient pas de se défendre ; ils se soumettent simplement à la volonté du Seigneur. Ils prient même pour leurs ennemis ; indifférents eux-mêmes aux maux d'icibas, ils n'en demandent pas moins à Dieu de délivrer la terre des fléaux qui la frappent. Ils savent d'ailleurs que leur Dieu les vengera ; et même des faits récents, tous les malheurs de l'Empire, prouvent que la vengeance a commencé. Pourtant, ce ne sont là encore que des avertissements : une prison éternelle attend les ennemis de Dieu.

En terminant, Cyprien évoque l'image du jugement dernier et des châtiments qui suivront. Mais, en même temps, il invite les païens au repentir. Il les avertît qu'ils peuvent encore se racheter : « Retournez-vous, dit-il, retournez-vous, tandis qu'il en est temps, vers la vérité et le salut éternel. La fin du monde est proche. Tournez vers Dieu vos esprits, dans la crainte de Dieu. Ne prenez point plaisir à exercer dans le monde, au milieu d'hommes justes

et doux, une tyiannique et vaine donilnalion ; rappelez-vous qu'à la campagne aussi, au milieu des champs cultivés et des moissons fertiles, dominent l'ivraie et la folle avoine... Croyez à Celui qui ne trompe ;amais. Croyez à Celui qui a prédit tous les maux. Crovez à Celui qui donnera aux croyants le prix de la vie éternelle. Croyez à Celui qui infligera aux incrédules d'éternels supplices dans les flammes de l'enfer ». Et Févèque, dans un élan de charité, ojffre à ses adversaires de les guider lui-même dans le chemin de la vérité : a Nous vous offrons, s'écriet-il, le présent Salutaire de notre âme et de nos conseils. Nous n'avons pas le droit de haïr, et le pardon nous rend plus agréables à Dieu. Nous ne rendons pas le mal pour le mal. Nous vous exhortons donc, tandis que c'est possible, tandis qu'il reste encore quelque chose du monde, nous vous exhortons à donner satisfaction h Dieu, à vous échapper des profondes ténèbres de la superstition veps la lumière éclatante de la vraie religion. Nous ne vous portons pas envie, et nous ne cachons pas les bienfaits divins. A vos haines nous répondons par la bienveillance ; pour prix des tortures et des supplices qu'on nous inflige, nous vous montrons les routes du salut. Croyez et vivez; vous qui nous persécutez pour un temps, réjouissez-vous avec nous pour l'éternité ».

L'opuscule Ad Demetrianum n'est pas seulement une apologie des chrétiens, mêlée d'éloquentes exhortations. C'est aussi, dans la forme, un véritable pamphlet ; un pamphlet plein de personnalités, et d'une ^'iolence de ton qui contraste avec la modération ordinaire de l'auteur. A tout propos, l'évèque de Carthage interpelle durement Demetrianus ; il le

poui'suit de ses sarcasmes, de ses menaces, ou de ses sommations. C'est que, dès longtemps, il connaissait l'homme ; il l'avait vu à l'œuvre dans la persécution de Dèce, et il était obsédé de ses provocations. A la défense du christianisme se mêlait presque une querelle personnelle. — D'où la forme de l'ouvrage : c'est une lettre publique, ou plutôt un discours, que Cyprien est censé adresser chez lui à Demetrianus, et qui avait probablement pour origine une sortie violente de l'évêque contre* ce visiteur impertinent. Ce discours est une sorte à'im>ectwc, à la façon des CatiXinaires ou des Philippiques de Cicéron.

Dès ses premiers mots, Cyprien prend Demetrianus à partie, et le malmène : « Quand tu aboyais et que tu poursuivais le Dieu unique et véritable des paroles impies de ta bouche sacrilège, j'avais bien souvent dédaigné tes attaques, Demetrianus. Je crovais plus convenable et meilleur de mépriser silencieusement l'ignorance d'un égaré, que de provoquer par ma réponse les accès de rage d'un fou ». Pour justifier sa longue patience, il cite des textes de l'Ecriture, et il ajoute : a Nous devons aussi garder dans notre conscience nos saints mystères, ne pas les exposer à être foulés aux pieds des porcs et des chiens )). Puis, il rappelle à son adversaire ses \îsites importunes, leurs discussions orageuses, sui- ^ies d'un silence dédaigneux : « Tu venais souvent me trouver, lui dit-il, plutôt dans l'intention de me contredire qu'avec le désir d'apprendre. Tu faisais tout retentir de tes criailleries ; et tu préférais lancer impudemment tes injures, plutôt que d'écouter patiemment nos raisons. Alors, il me semblait inepte de lutter avec toi : il eût été plus facile et plus

commode d'arrêter par des cris les flots agiles d'une mer orageuse, que de calmer ta rage par une discussion. C'est peine perdue, et de nul effet, que d'éclairer un aveugle, haranguer un sourd, instruire un imbécile, puisque ni l'imbécile ne peut comprendre, ni l'aveugle voir, ni le sourd entendre. Ces réflexions m'ont souvent décidé h me taire. Ainsi j'ai vaincu ton impatience par ma patience, ne pouvant ni instruire un homme incapable d'instruction, ni arrêter un impie au nom de la religion, ni contenir un furieux par la douceur ».

D'après le préambule, on juge du ton de ces polémiques personnelles. Et sans cesse, au milieu de son apologie du christianisme, Cyprién revient à la charge. Il attaque la vie privée de Demetrianus : « Toi qui juges les autres, lui dit-il, sois donc enfin le juge de toi-même, contemple les profondeurs de ta conscience; ou plutôt, puisque tu ne rougis même plus de pécher, puisque tu pèches comme s'il fallait pécher pour plaire, tâche de te voir tel que tous te voient clairement et à nu; à ton tour, regarde-toi ». Et c'est une bonne occasion pour énumérer les vices de l'homme. Plus loin, Cyprien reproche à son adversaire son rôle dans les persécutions, son fanatisme, ses cruautés. Il l'accuse de ne connaître d'autre raisonnement que la menace ou la torture. Il le met au défi de prouver la fausseté du christianisme : « Triomphe, si tu le peux, par la discussion ; triomphe par la raison ». Il le provoque de toutes façons, l'invite à assister à des scènes d'exorcisme, lui ofifre de le convaincre d'erreur par le témoignage même du démon dont il est évidemment possédé. — A la fin, pourtant, la charité de l'évêque tente un dernier effort. Il laisse échapper une promesse de pardon, si

Demetrianus consent à ouvrir les yeux : « Tu es, lui dit-il, à la veille du départ, au couchant de la vie temporelle. Pourtant, si tu priais pour tes péchés, si tu te tournais vers le Dieu unique et véritable pour lui confesser tes fautes, pour le reconnaître et l'implorer, eh bien ! le pardon est accordé à qui avoue ».

Ainsi, la satire personnelle se glisse partout dans l'argumentation. Ce mélange d'apologie et de pamphlet fait en partie l'originalité de l'ouvrage, qui est plein d'éloquence, de verve et de mordant. Même par le fond, le discours Ad Demetrianum a une certaine importance dans l'histoire de la littérature chrétienne. Non que l'idée en fut entièrement neuve. Bien des fois déjà, les chrétiens avaient été rendus responsables des malheurs du temps; et TertuUien, en passant, avait répondu à cette accusation. Mais Cyprien est le premier, semble-t-il, qui ait discuté systématiquement la thèse et l'ait réfutée en détail. Lactance, qui le cite, l'a mis à contribution dans les Institutions dii^ines et dans la Mort des persécuteurs . Saint Augustin a repris la question, et l'a traitée à fond; mais le pamphlet contre Demetrianus n'en est pas moins une première esquisse de la Cité de Dieu.

Recueils de textes sacres. — Les Testimonia ad ^uirinum. — Attaques contre les Juifs. — Démonstration de la Térité du cbristianisme. — Devoirs du chrétien. — Le Ad Fortunatum. — Idolâtrie et martyre. — Rapport de ces recueils avec les ouvrages apologétiques. — Comment Cyprien a compris l'apologie.

Le discours à Demetrianus ne touche qu'à un point particulier de la grande querelle entre le christianisme et le paganisme. Pas plus que le discours à Donatus, il ne nous fait connaître avec précision la méthode apologétique de Cyprien. Pour savoir comment l'évêque de Carthage comprenait la défense de sa religion, il faut interroger deux autres ouvrages, très différents, et très secs d'apparence. Ce sont, tout simplement, des recueils de textes sacrés. Mais ces. textes v sont classés svstématiquement ; et l'on y voit à nu la pensée de l'auteur.

Le plus important et le plus ancien de ces recueils, ce sont les trois livres dédiés par Cyprien à son ami Quirinus, et intitulés Testimonia ad Quirinum^ ou simplement Jd Quirimiiyi. D'après les déclarations de l'auteur lui-même, roiivrage a été entrepris sur la demande de Quirinus, qui désirait une sorte de manuel, et qui semble en avoir fixé d'avance le caractère. Dans une première préface, Cyprien dit à son ami : ce J'ai dû céder, mon très cher fils, à ton désir tout spirituel, à la requête que tu m'as adressée avec tant d'instance. Tu veux connaître les ensei-

gnenienls divins, par lesquels le Seigneur, au moyen des Saintes Ecritures, a daigné nous instruire et nous armer... Comme tu Tas demandé, notre discours a été disposé et le li\re ordonné en forme d'abrégé )>. Dans une autre préface, il insiste encore sur le caractère de la requête de Quirinus, sur son désir d'avoir sous la main, pour son instruction personnelle, des extraits de la Bible, un « bréviaire des préceptes célestes »; et il ajoute : « Comme je te dois une condescendance pleine d'affection, j'ai fait ce que tu demandais; je me suis donné beaucoup de peine, en une fois, pour t'épargner une peine de tous les instants )). A en juger par le ton de ces préfaces, Quirinus devait être un personnage important dans la communauté chrétienne, au moins par son rang social. Très probablement, on doit TidentiBer avec ce riche et charitable Quirinus, qui, durant la persécution de Valérien, remit à l'évêque de Carthage des secours de toute sorte destinés aux confesseurs des mines de Numidie. Mais le manuel est antérieur de plusieurs années. Les Testimonia paraissent dater du début de l'épiscopat de Cyprien; selon toute apparence, le recueil a été composé avant o5o. Cette conclusion s'accorde avec les indications contenues dans les préfaces. Quirinus était alors néophyte. L'auteur lui dit : « Cela sera utile au lecteur en attendant, pour esquisser les premiers linéaments de la foi. Tu auras plus de force, et de plus en plus s'exercera l'entendement de ton cœur, quand lu scruteras plus complètement l'Ancien et le Nouveau Testament, en lisant jusqu'au bout tous les volumes des livres spirituels. Nous maintenant, nous avons puisé aux sources divines de quoi remplir une petite coupe, pour te l'envoyer en attendant. Tu

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pourras boire plus largement et te désaltérer plus copieusement, quand, toi aussi, tu t'approcheras des mêmes sources de la plénitude divine pour y boire avec nous ».

C'est donc bien, avant tout, pour l'instruction de son ami Quirinus, que Cyprien a composé les Testimonia. Mais il songeait aussi au public, du moins au public chrétien. Il insiste sur le profit que tous les fidèles pourront retirer de cette lecture. Il songeait même, et plus encore, aux clercs, qui trouveraient dans son manuel un guide sûr pour la prédication et la polémique : « En extrayant, ditil, et en coordonnant ces chapitres, j'ai réuni tout le nécessaire; et ainsi, ce me semble, j'ai moins traité les questions que je n'ai fourni les matériaux pour les traiter ». On ne saurait mieux dire; et tel est précisément le caractère de tout le recueil. Ce n'est pas, à proprement parler, un traité, puisque rien n'appartient à l'auteur, en dehors des préfaces et des titres. Mais on y trouve tous les éléments et le plan d'un traité, ou plutôt, d'une série de traités.

Partout, la forme adoptée est la même : une suite de chapitres, qui en apparence sont reliés par un lien assez lâche, mais qui tous convergent vers l'idée générale du livre; et, dans chacun des chapitres, l'énoncé d'une thèse, développée ensuite et justifiée par un groupe de citations bibliques. Donc, la méthode est identique d'un bout à l'autre. Cependant, l'ouvrage a paru certainement en deux fois. C'est ce que prouve l'existence de deux préfaces : l'une, qui annonce seulement les deux premiers livres; l'autre, qui est placée en tète du troisième livre, et qui s'y rapporte exclusivement.

Les deux premiers livres, inséparables l'un de l'autre, renferment tous les matériaux, méthodiquement classés, d'une solide Apologie. Cyprien lui-même explique nettement son dessein, dans la lettre à Quirinus qui sert de préface. Après avoir exposé l'objet de son recueil et sa méthode, il arrive au sujet : « J'ai conçu, dit-il, deux livres, de même caractère et de mômes proportions. Dans l'un, je me suis efforcé de montrer que les Juifs, suivant les prédictions, se sont écartés de Dieu; qu'ils ont perdu la protection du Seigneur, dès longtemps accordée et pour l'avenir promise à leur race; qu'ils ont eu pour successeurs les chrétiens, fidèles au Seigneur, venus de toutes les nations et du monde entier. Le second Uvre contient l'explication de la mission du Christ : j'y prouve qu'il est venu, comme l'annonçaient les Écritures, qu'il a fait et accompli toutes les choses dont la réalisation, suivant les prédictions, devait permettre de le comprendre et de le reconnaître ». D'une part, déchéance des Juifs et vocation des Gentils, d'autre part, vérité du christianisme : telles sont donc ici les deux idées directrices de Cyprien. Et c'étaient, en effet, deux éléments essentiels de toute Apologie.

La déchéance des Juifs et la vocation des Gentils sont prouvées par une série de vingt-quatre thèses, que justifient de nombreuses citations bibliques, groupées en autant de chapitres. Les Juifs, dit Cyprien, ont offensé Dieu d'abord par leur idolâtrie, par le meurtre de leurs prophètes. Ils ont mérité par là d'être déshérités. Dans leurs livres saints étaient annoncées toutes leurs fautes et toutes leurs infortunes des derniers temps : cet étrange aveuglement qui devait les empêcher de reconnaître le

>: ^AlM CVI'KIEN.

Messie attendu et de comprendre les Ecritures, puis la ruine de Jérusalem, et la dispersion de la race. De même, Dieu a prédit l'avènement d'une nouvelle Loi, d'un nouveau Testament, d'un nouveau baptême, de nouveaux pasteurs, d'un nouveau temple, de nouveaux sacrifices, de nouveaux prophètes, d'un nouveau peuple. Les Juifs ont pour successeurs les chrétiens; à la déchéance d'Israël correspond la vocation des Gentils. Et désormais, les Juifs ne peuvent obtenir leur pardon, que s'ils se soumettent au baptême et à l'Église du Christ.

La vérité du christianisme est établie par la divinité et la mission du Christ : Jésus est le Messie qu'attendait Israël. Cette démonstration comprend trente thèses, et autant de chapitres. Les six premières thèses prouvent que le Christ est Dieu; les vingt suivantes, qu'il a réalisé toutes les prophéties. Il devait descendre sur la terre pour sauver le genre humain; il devait naître selon la chair, mais d'une vierge, de la race de David, à Bethléem, d'une humble condition. Dans les allégories des prophètes, il est désigné sous divers noms : le Juste, l'Agneau, la Pierre, la Montagne, l'Époux. D'après les prédictions, il devait être crucifié par les Juifs; de même ont été annoncées toutes les circonstances de sa Passion et de sa Résurrection. Puisque le Christ est le Messie et Dieu lui-même, on n'arrive à Dieu que par le Christ, juge et roi du monde. — On voit comment ce second livre complète le premier : sur les ruines du Judaïsme, Cyprien édifie le Christianisme.

Le troisième livre est indépendant des deux autres, ou, du moins, paraît tel au premier abord; en tout cas, il ne faisait pas partie du plan primitif. Il a été

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composé après coup; et il est précédé d'une préface particulière, très courte d'ailleurs, qui a, comme l'autre, la forme d'une lettre à Quirînus. On a contesté sans raison l'authenticité de ce dernier livre : authenticité nettement établie par l'étroit rapport dé plusieurs chapitres avec des traités de Cyprien, et surtout par l'entière conformité des citations bibliques avec le texte qu'a toujours suivi l'évêque de Cartilage. Cependant le livre III diffère sensiblement des autres par le contenu, et aussi, dans une certaine mesure, par l'ordonnance. Comme l'annonçait l'auteur dans sa préface, il traite de la discipline chrétienne; ce qui, à première vue, semble un sujet tout à fait distinct. De plus, il n'y a pas trace, ici, d'un ordre systématique. Ce troisième livre, plus long à lui seul que les deux autres réunis, se compose de cent vingt thèses, en autant de chapitres, qui se suivent le plus souvent au hasard.

Ces thèses sont extrêmement variées; mais toutes se rapportent aux devoirs du chrétien. L'auteur insiste naturellement sur les devoirs essentiels, propres au christianisme. Au premier rang, la piété. A tous, la foi est nécessaire; qui ne croit pas est condamné d'avance. Mais la grâce est donnée à tous; et il dépend de l'homme de croire ou non. La foi est toute-puissante, mais elle doit être simple. Elle consiste surtout à craindre Dieu, à ne lui rien préférer, à ne se fier et ne songer qu'à lui, à le prier sans cesse. Les sacrements aussi sont indispensables, surtout le baptême, qui remet toutes les fautes. Le catéchumène qui s'y prépare, doit éviter le péché; et le baptême ne garde sa vertu, que si la vie reste innocente. D'ailleurs, les sacrements, comme la prière, n'ont d'effet que si l'on y

ai SAINT CYPRIEN.

joint les bonnes œuvres. — Cvprien recommande aussi les autres grandes vertus chrétiennes, la chasteté, surtout l'humilité et la charité. On doit être humble; car personne n'est sans péché. On doit accepter la souffrance avec résignation, et bénir Dieu de tout ce qui arrive. On doit aimer son prochain, aimer jusqu'à ses ennemis, pardonner les injures, soutenir les fidèles, protéger les veuves et les orphelins, visiter les malades, et toujours faire l'aumône. Dans toute sa conduite, on doit prendre pour modèle le Christ, se souvenir que la fin du monde est proche, et ne jamais craindre la mort.

Il faut aussi respecter la discipline ecclésiastique, et le clergé, qui en est le gardien. Comme marque de la déférence due aux chefs de l'Église, on doit se lever devant un évêque ou un prêtre. On évitera avec soin le commerce de ceux qui violent la discipline ; on fuira toute occasion ou prétexte de schisme ; on se gardera de parler aux hérétiques. En cas d'infraction à la règle, le pécheur sera réprimandé en public, pour serWr d'exemple à tous.

A ces règles de discipline, l'auteur mêle des conseils tout pratiques. Il signale les péchés à éviter : le vol, la débauche, la perfidie et le mensonge, la cupidité, la gourmandise, la flatterie, la colère, le bavardage, l'usure. Il recommande aussi les dévoila de famille : les enfants doivent obéir aux parents, mais les pères ne doivent pas se montrer trop sévères ; la femme ne doit pas quitter son mari, et le mari doit garder sa femme; les esclaves chrétiens doivent être plus soumis, et les maîtres chrétiens plus bienveillants. Au milieu de ces préceptes moraux, on relève de menus conseils sur la tenue et le costume : on ne doit pas dire de bouffonneries; les

hommes ne doivent pas trop soigner leurs cheveux ou leur barbe; les femmes ne doivent pas trop se parer, et elles doivent se taire k l'église.

En groupant ainsi, d'après les analogies, les différentes thèses du troisième livre, on voit se dégager nettement l'idée directrice de l'auteur, toujours présente au milieu du laisser-aller apparent. On saisit sur le vif les préoccupations dominantes de Cyprien sur les devoirs du fidèle. C'est à l'appui de ses idées qu'il cherche et réunit des textes de l'Ecriture. Indirectement, il trace ainsi son idéal de vie chrétienne.

Par là, le troisième livre se rattache malgré tout aux précédents. Et il les complète même sur quelques points. D'abord, il contient des parties d'apologie. Plusieurs thèses concernent les rapports du christianisme avec le paganisme : proscription des idoles ; défense de vivre comme les païens, de s'unir à eux par le mariage, de s'adresser à leurs juges dans les contestations entre fidèles. D'autres chapitres sont relatifs aux persécutions, au martyre. De plus, le livre III, considéré dans son ensemble, est une réponse indirecte aux calomnies des païens ; il démontre par les faits l'injustice des préjugés populaires, comme le célèbre tableau de la vie chrétienne dans Y Apologétique de TertuUien. Enfin, il prouve implicitement l'origine divine du christianisme par la supériorité de sa morale. De ce point de vue, le troisième livre est le complément naturel des deux premiers : ce manuel de discipline éclaire tout un côté du système apologétique de Cyprien.

Le recueil des Testimonia a été longtemps populaire en Afrique. Il a été connu et plus ou moins utilisé par Commodien, par Lactance, par saint Optât

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