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CHAPITRE PREMIER

C'est un fait pourtant, — si je croyais qu'il en fût autrement je n'écrirais pas ce chapitre, — que la pensée de Saint-Cyran n'a jamais été, au moins depuis le xvin° siècle (1), présentée au public dans un exposé d'ensemble à la fois complet et fidèle.

Parmi les historiens modernes de Port-Royal, les uns, soucieux de faire œuvre attrayante, ont négligé les idées pour s'attacher aux analyses psychologiques et aux anecdotes. Les autres, soucieux de faire œuvre pie, ont uniquement cherché dans les écrits de Saint-Cyran, ou plutôt dans les pamphlets de ses adversaires, les traits susceptibles de justifier sa réputation de chef de secte, honni à bon droit par les puissances humaines et divines. Ainsi, — la légèreté des premiers favorisant le parti pris des seconds, — a fini par s'implanter à peu près partout, relativement à ce qu'on appelle la « doctrine de Saint-Cyran », une opinion qui se recommande à la fois du

(x) Je fais cette réserve en pensant à l'exposé de Besoigne: encore cet exposé ne laisse-t-il pas de me paraître bien insuffisant.

P. Pinthereau et de Sainte-Beuve, et que traduit assez bien cette page d’un auteur estimé (2), laquelle renferme précisément autant d'erreurs que de mots :

« Quant à sa doctrine (la doctrine de Saint-Cyran), il est facile de la dégager de tout ce qu’on a vu jusqu'ici de ses écrits et de ses actes : un dogme désespérant, reposant sur la croyance à la Prédestination (3), au serf arbitre, et au petit nombre des élus : une morale inhumaine à force d’austérité, proscrivant la poésie, rabaissant le mariage, comprimant toutes les affections de la famille, tous les attraits de la nature; une liturgie sans éclat, empruntant aux premiers siècles leurs coutumes les plus sévères, la péaitence publique, la grand’messeobligatoire, etc. ; la discipline ecclésiastique énervée dans ce qu'elle a de plus essentiel : dans l'autorité du Pape, dont on discute les décisions, dans celle des Évêques, qu’un seul péché prive de leurs pouvoirs, en somme un semi-protestantisme. »

Un semi-protestantisme ! un « Calvinisme rebouilli », disait cet autre! Telle est bien l’idée qu'ont eue et qu'ont voulu donner du « Cyranisme » les accusateurs de l'abbé de Saint-Cyran, en 1638, celle qui ressort des trente Maximes extraites de son Information (4), celle qui semble hanter encore l'esprit de saint Vincent de Paul dans ses fameuses lettres à M. Dehorgny « sur les opinions du temps » (5), et dans ses confidences à Pallu (6). Il faut dire qu’en cette affaire les adversaires catholiques de Saint-Cyran ont trouvé des appuis chez les calvinistes mêmes, lesquels, avec une satisfaction non déguisée, constatent « deux choses : la première, que

(2) FERNAND MourrerT, {Histoire Générale de l'Eglise, nouvelle édition, 1914, t. IV, p. 362-363. — :3) Cette phrase ne laisse pas d’être étonnante sous la plume d’un prêtre catholique. M. Mourret estime donc que la « croyance à la Prédestination » (et il ne précise même pas s’il l'entend de la Prédestination gratuite où non gratuite), mène à « un dogme désespérant ». Faut-il lui rappeler que, désespérant ou non, le dogme de la Prédestination se trouve dans saint Paul, et quil est, pour tout catholique, article de foi? (V. MonsAgré, Exposé du Dogme Catholique, Curème 1836, p. 246-247).

(4) V. ces maximes rapportées par PINTHEREAU dans le Progrès du Jansénisme. Ce sont ces maximes qu'examine Arnauld dans la deuxième partie de l'Apologie de Saint-Cyran. — (5) V. ces lettres (25 juin 1648 et ro septembre 1648) dans la Correspondance de saint Vincent de Paul, édit Cosre, t. III, p 318 et suiv., p. 362 et suiv. — (6) Rapportées par ABELLy, (Vie de saint Vincent de Paul, t. Il; p. 589, Paris, 1891).

EN QUEL SENS PEUT-ON PARLER DE SA DOCTRINE où

l'abbé de Saint-Cyran avait dessein de réformer l’Eglise et de faire une nouvelle religion; la seconde, que cette religion réformée sur les idées de cet abbé n’était point éloignée de celle de Calvin, et convenait avec elle dans les principes. Et, en effet, M. de Saint-Cyran avait accoutumé de dire de Calvin qu'il avait dit beaucoup de choses véritables ; mais qu'il les avait dites imprudemment (9) >.

Qui parle ainsi? Jurieu, dans un pamphlet dirigé contre le « Vieux Tartufe » Arnauld, et qu'Arnauld a jugé « indigne de réponse ». Jurieu, qui ne cherche qu’à discréditer aux yeux du public une école en qui les protestants trouvent leurs plus redoutables adversaires, et qui, à cet effet, est bien aise d'imputer à Port-Royal ou une mauvaise foi indigne, ou une grave inconséquence. La caution n’est pas bourgeoise. On ne saurait non plus attribuer grande importance aux dires de M. Vincent (8). Outre que les propos qu’il tient en 1648 (sans parler de ceux que lui prête Abelly et dont la date est indéterminée), se trouvent en désaccord complet avec la conduite qu’il a observée non seulement à la mort de Saint-Cyran, mais lors de l’emprisonnement; outre qu’ils sont contredits formellement par les termes de sa déposition devant Laubardemont et Lescot, — déposition dont on ne conteste plus l’authenticité (9), — et qu'ainsi il est trop aisé, comme le faisait déjà l’évêque Colbert, « d’opposer le bienheureux Vincent au bienheureux Vincent (10) » : la seule lecture des lettres de M. Dehorgny et la confrontation des phrases où il prétend résumer les doctrines de la fréquente Communion avec le

(2) Jurœu, L'esprit de M. Arnauld (Deventer, 1684, t. I, p. 235, p- 229-230). — (8) D'après saint Vincent de Paul, Saint-Cyran aurait déclaré que « Calvin n'avait pas mal fait en tout ce qu’il avait entrepris, mais qu'il s'était mal défendu » (loc. cit., p. 320). Il aurait dit encore «qu’il y à cinq cents ans qu'il n'y a point d'Eglise » (1bid., p. 364). Et il aurait eu l'intention « d’anéantir l’état présent de l'Eglise, et de le remettre en son pouvoir » ({bid':, p. 319-320). Il y a bien lieu de craindre que saint Vincent de Paul, qui, dans ces mêmes lettres à M. Dehorgny, a commis, {nous le montrons ailleurs) de si énormes contresens touchant la Fréquente Communion d'Arnauld, n’ait pas mieux compris le maître que le disciple. V. sur l’interprétation que saint Vincent de Paul donne aux propos de Saint-Cyran, et sur celle qu’il conviendrait d'y substituer, les justes remarques d’Allier dans la Cabale des Dévôts (p. 164-165). — (9) V. à ee sujet Cosre, Rapports de saint Vincent de Paul avec l'abbé de Saint- Cyran (Toulouse, 1914). — (10) V. la lettre de Colbert (évêque de Mont pellier) à l’évêque de Marseille ir LANGELoOT, t. II, p.485.

texte de la Fréquente Communion même, montre assez que, soit défaut de lumière ou de mémoire ou pour tout autre motif, l'illustre saint ne comptait pas au nombre de ses vertus : celle de rapporter fidèlement les opinions théologiques (11). Quant aux divers témoins à charge du procès, les uns comme Caulet, le futur évêque de Pamiers, se sont formellement rétractés (12). Les autres, comme Zamet, ou comme l’abbé de Prières, — quoi qu'on puisse penser d'eux par ailleurs, — doivent être tenus ici pour suspects, à raison de leurs sentiments notoires de malveillance ou de jalousie envers l'accusé. Au total, sans vouloir même taxer personne de mensonge, si l'on réunit tous ces témoignages, et si on les rapproche des explications données sur les mêmes points, soit par Saint- Cyran dans son /nterrog'atoire, soit par ses familiers, — de la mère Angélique à Lancelot et à Antoine Le Maître (13), —

(11) Il serait trop facile, mais peu agréable, de discuter une à une les allégations formulées dans les lettres à M. Dehorgny, etde faire voir le peu de crédit qu’elles méritent.Contentons-nous,avec tout le respectdü à un si grand saint, de rappeler le jugement que faisait de lui le bon Hermant : « I1(M. Vincent) parlait selon ses lumières, qui n'étaient pas fort différentes des ténèbres, et qui n'auraient ébloui personne, s'il ne se füt mis depuis longtemps en possession de se faire un mérite de son ignorance » (HERMANT, t. LI, p. 586). Barcos dit de même, plus charitablement : « M. Vincent a été louable d’avoir reconnu que Dieu lui avait donné peu de science des matières de théologie. » (Défense de M. Vincent, Paris, 1668, p. 69). Pourtant, M. Vincent ne laisse pas d’avertir Dehorgny qu'il fait des matières de la grâce le sujet ordinaire de ses méditations (loc. cit., p. 331). Et son éditeur, M. Coste, compte publier prochainement «un travail très substantiel » de son auteur sur ces questions. (/bid.). À la bonne heure! Qu'il soit donc entendu que saint Vincent de Paul avait, personnellement, touchant la grâce, toutes sortes d'idées ingénieuses et profondes. Il reste qu'il ne comprenait pas aisément celles des autres.

(12) V. la rétractation de Caulet, en 1691, dans BEsoïiGne, t. {II, p. for. CT. ARNAULD, 8° vol. de la Morale Pratique des Jésuites, t. XXXV, p.89-90. (I s’agit de l'approbation donnée par l'évêque de Pamiers aux /nstructions Spiriluelles tirées des Lettres de Saint-Cyran). — (13) Des accusations de Zamet, en particulier, on ne voit pas bien ce qui peut rester après le témoignage de la mère Angélique. (V. Mémoires d'Utrecht, t. 1, p. 474 et suiv.), et l'examen de Le Maître dans la quatrième partie de l'Apologie pour Sainat-Cyran. L'abbé Prunel, si désireux qu'il soit de donner le beau rôle à Zamet, n'ose pas contester la valeur des réfutations de Le Maitre et de la mère Angélique. Il constate que Zamet n'y à rien répliqué, et:se borne à laisser le lecteur juge. (V. PRuNEz, Sébaslien Zamel, p. 275-256, 281-282, etc.) (Cf. ce que dit à ce sujet M. A. DE Mayer, les Premières controverses jansénistes en France (Louvain, TOP. 310):

dans leurs dépositions, leurs relations et leurs apologies; si l'on tient compte, enfin, du tempérament de celui que Riche lieu appelait le Basque « aux entrailles chaudes », et qui avouait volontiers une certaine tendance à la «catachrèse » (14), on se convaincra aisément que toutes les prétendues hérésies ou blasphèmes imputés à Suint-Cyran et qui ont servi de prétexte à son emprisonnement, — celui-ci, par exemple, « qu'il n'y a plus d’Eglise » (15), — se réduisent, suivant le mot de Sainte-Beuve, à des propos « méchamment ou bêtement interprétés » (16).

Non moins ridicules sont les tentatives faites pour trouver dans les écrits de l’homme qui avait fait de la réfutation des erreurs Calviniennes l’œuvre de sa vie (17), on ne sait quelles marques « d'intelligence avec Genève ». :

Je ne citerai qu'un exemple : il est typique, parce qu’il s'agit d’une opinion si expressément protestante (et même Wicleffiste), qu'elle est de celles qu'Arnauld réfutera avec le plus d’ardeur chez les Calvinistes, en s'appuyant sur saint Augustin (18). C’est cette thèse qu'un seule péché grave prive l'évêque de son pouvoir. Nous venons de la voir attribuée à

(14) V. l’Interrogatoire (Recueil d'Utrecht, p. 110). Cf. BEsoIGNs, OLD A0Or.

(15) V. à ce sujet les remarques d’Arnauld in Apologie pour Saint- Cyran, t. XXIX, p. 294 et suiv. Cf. l’Interrogatoire; et Besoigne, t. III, P. 494-499. — (16) Sarxre-Beuvz, Port-Royal, t. I, p. 502, note 2. Il en est évidemment ainsi, par exemple, de cette phrase que lui attribue saint Vincent de Paul « que s'il avait dit dans une chambre des vérités à des personnes qui en seraient capables, et qu'il passât dans une autre où il en trouverait d’autres qui ne le seraient pas, il leur dirait le contraire, il prétendait même que Notre Seigneur en usait de la sorte, et il recommandait qu’on fit de même ». (Lett. à M. Dehorgny, 10 sept. 1648). M. Allier, à:ce sujet, note avec beaucoup de raison {quoi que puisse dire M. Coste), le contresens flagrant de M. Vincent. (La Cabale des Dévots, p. 165). Cf. Lettres à Arnauld (0. C., t. II, p. 421). Saint-Cyran lui-même a dit : « Lorsque ceux qui parlent sont gens de bien, et remplis de grâces, comme il est dit de saint Etienne, il y a sujet d’expliquer en un bon sens tout ce qu'ils disent, quelque excès qu'il y ait en apparence. » ( Consid. 1, t. 1, p. 88). Et ailleurs : « Je serai très aise que vous jugiez toujours de mes paroles par moi, et non de moi par mes paroles : sans cela vous courez risque de vous tromper souvent dans le sens de mes lettres. » (Lettre à M. de Rebours, L. C., t. II, p. 643)

(17) V. LANGELOT, t. I, p. 226, et l’Innocence et la vérité défendues, ete. (Œuv. d’'Arnauld, t. XXX, p. 193). Cf. Lett. de Jansénius à Saint- Cyran, p. 235 et suiv. — (18) Renversement de la morale de Jésus-Christ par les Calvinistes. (Œuv. d'Arnauld, t. XIIT, p. 629 et suiv.).

Saint-Cyran par labbé Mourret. L'abbé Mourret, ici, s’est fié à Sainte-Beuve (19). Sainte-Beuve, lui, ordindioemels mieux inspiré, a dû se fier à un Pinthereau quelconque (20). Quoiqu'il en soit, l'imputation a fait fortune, car elle se retrouve dans toutes les études modernes consacrées à Saint-Cyran (21).

Elle n'en est pas moins absurde. Le texte auquel on se réfère est pris du Petrus Aurelius, et doit être tiré des Vindiciæ (t. IL, ». 319), où il est dit que toute infraction à la chasteté « périme » le sacerdoce : UE non solum deletio vinculi castitatis, sed quælibet infractio perimit sacerdotium. Or, il suffit de lire la phrase dont cette incidente fait partie, et de la rapprocher des pages qui précèdent pour voir apparaître un sens très diflérent de celui qu’on dénonce comme une erreur calvinienne.

Aurelius veut réfuter une certaine thèse du jésuite Lœmelius, qui, pour montrer la supériorité de l’état régulier sur l’état sacerdotal, avait avancé cette assertion que le vœu de chasteté est essentiel au premier, et non au second : Votum castilatlis sacerdotio non est essentialiter annexum. (PerRus AURELIUS, Vindiciæ, t. II, p. 311 (22). Et comment la réfute-t-1l? En rappelant, avec toute sorte de citations des Conciles, que l'ancienne Église n'admettait pas au sacerdoce un homme convaincu d’avoir eu des relations avec plusieurs femmes, même dans le mariage, alors que pour les moines on s’inquiétait peu du nombre de leurs mariages ou de leurs concubinages passés, c'était assez de la continence présente (23). quel propos cette différence? Parce que l’état régulier est proprement un état de pénitence, fait pour les criminels qui ont à expier ; l’état sacerdotal, au contraire, est en principe un état d'innocence, et, à ce titre, on devrait dire qu'il ne convient pas

à ceux qui ont à faire pénitence, — si l'Église n'avait à cet (19) V. Port-Royal, t. I, p. 313-319. — (20) À moins que ce ne soit à l’auteur de la Bibliothèque Janséniste, le P. Colonia. — (21) Entre autres,

dans celles de MM. Laferrière et Brémond. Ce serait bien le cas de rappeler iei de fines remarques de Racine, dans son Abrégé de l'Histoire de Port- Royal (éd. Gazier, p. 48-49).

(22) Observons qu’en Le élat de cause, c'est du sacerdoce qu'il est ici question, non de l'épiscopat, comme le prétend Sainte-Beuve, et cette seule remarque réduit à néant les déductions subtiles par lesquelles le même Sainte-Beuve ss en ürer la pensée d'Aurelius à une sorte de Preshylérianisme. — (93) Ars et LL pre

égard relâché sa discipline : Æst enim regularis status non innocentiæ sed pœnitentiæ status quidam, ut S.S. Patres docuerunl ; clericalis autem non pœnitentiæ, sed innocentiæ gradus. cui pænitentiæ status, nisi Bcclesia disciplinam remisisset, repugnarel (24). Il s'ensuit évidemment que, le sacerdoce requérant même pour le passé une pureté relative dont l’état régulier n’a point à faire, la chasteté, contrairement à ce que dit le jésuite, est encore beaucoup plus essentielle à celui-là qu'à celui-ci. Et cela est tellement vrai, ajoute Aurelius, après avoir envisagé la question du célibat des prêtres, que selon l'ancienne loi de l'Église non seulement le relèvement du vœu de chasteté (dans les cas extrêmement rares où l’a accordé l'Église), mais n'importe quelle violation de ce vœu, tout en laissant au prêtre son caractère indélébile, le rendrait indigne d'exercer les fonctions sacerdotales. Ex antiquo Ecclesiasticw disciplinæ jure : ces mots, qui viennent immédiatement après la phrase incriminée, n’en marquent-ils pas bien la portée exacte ? Pas un instant Aurelius n'a envisagé la question de savoir si les fidèles sont déliés de l’obligation d'obéir à un pasteur devenu criminel : il n’a en vue que l'obligation qui s'impose à ce prêtre, en conscience, de résigner ses pouvoirs pour aller expier sa faute dans un cloître. Encore ne s'agit-il pas, dans ce qu'il en dit, d’une thèse développée pour ellemême : il s'agit d’un argument de fait que, dans une discussion portant sur un tout autre sujet, on croit pouvoir tirer de la considération des usages de l’Église primitive. — Quant à insinuer que l’idée de l’auteur est justement de remettre en vigueur cet usage-là, ce serait s'opposer et au texte des Vindiciæ qui note expressément, quelques pages plus haut, nous l'avons dit, que c’est l'Église qui a modifié sa propre discipline — nisi Ecclesia disciplinam remisisset, — et à la pratique ordinaire de Saint-Cyran, attestée par lui et par ses amis, dans la conduite des prêtres à qui il a fait prendre les ordres (25). Examinée de près et remise à sa place, la formule qu'on incrimine se ramène à quelque chose de bien simple, on le voit, et de bien peu subversif (26).

(24) Ibid. — (25) V. l'Interrogatoire, in Recueil d'Utrecht, p.138; v. aussi Apol. pour Saint-Crran, t. XXIX, p. 279-284, et Lett. à Guillebert, L. C., CALMpr60

(26) Arnauld relève non sans raison ce qu'un tel reproche a d’étrange,

Or, la démonstration que nous venons de faire sur un point assez spécial, rien ne serait plus facile que de la renouveler pour chacun des trois principaux chefs auxquels se rapportent les accusations de protestantisme dirigées contre Saint-Cyran : à savoir les Sacrements, la Hiérarchie de l'Église et le Culte des Saints. On l'a accusé de déprécier les sacrements, lui qui a tant insisté sur les dispositions nécessaires pour s'en approcher, de renverser la hiérarchie, lui qui relève si haut la dignité du prêtre, la suprématie de l’évèque et la primauté du pape (23), et à qui son zèle pour la hiérarchie, en même temps qu'il le faisait traiter par Les jésuites d’Hyperhierarchicus (28), a valu à trois reprises les félicitations et les remerciements du clergé, de négliger, enfin, le eulte des saints, lui qui, dans ses Considérations sur les fêtes de la Vierge et des Saints, fait paraître une dévotion si passionnée pour la sainte Vierge, pour saint Bernard, pour saint Dominique et pour tous les autres saints, y compris le saint jésuite François- Xavier (29), et qui recommande en toute occasion l'invocation de Marie et de Joseph (30)! Üe serait perdre son temps que de

dans la 2° partie de l’Apologie pour M. de Saint-Crran. V. sur ceite question des rapports du sacerdoce et de la chasteté la doctrine des disciples de Saint-Cyran, in Note de Wendrock sur la VZ° Provinciaie, sect. III (Wendrock parait en ce point un peu plus sévère que Petrus Aurelius). — (23) Veut-on d'autres exemples des « interprétations » que se permettent certains historiens à propos de Saint-Cyran? Je les tirerai du livre de M. Laferrière, qui a pour nous, dans l'espèce, ce grand intérêt de n'être visiblement qu'un écho : Petrus Aurelius, cité par M. Laferrière lui-même, écrit (P. A.,t. Il, p. 226) : Deus instituit episcopalum, ul Summum el plenitadinem ecclesiasticæ potestatis, in suo quemque tractu, quam episcopus in ministros pro Ecclesie commodo diffunderet. M. Laferrière traduit: « Les évêques sont égaux au pape » (p. 80). Petrus Aurelius dit encore (Jbid., p.106) : Non solum jurisdictio el regimen episcoporum parlicularium, sed elium pontificio maximi presbyteris suppleri interdum prodest et sæpè suppletum fuit. M. Laferrière traduit : « Les prêtres sont égaux aux évêques » {p. So). Si l'on veut trouver chez Saint-Cyran les thèses expressément contraires à ces deux phrases de Laferrière, on peut se reporter, par exemple, pour la premiére, aux Considérations sur les fêtes de la Vierge et des Saints (t. LE, p. 130), et pour la seconde au Petrus Aurelius (t. Il, p. 91). Cf. ARNAULD, l’'Innocentce et la Vérité défendues, t. XNX, p. 178-180.

(2N) Apol. pour Saint-Cyran, t XXIX, p. 297. — (29) Consid. 2, t. I, p. 9-13. Il appelle François-Xavier « l’apôtre des Indes » et le compare à « l'apôtre des gentils » (Jbid., p. 12). — (30) V. sa lettre à sa petite-nièce, L. C., & I, p.69 et p. 76 : « Saluez la sainte Vierge et saint Joseph dans votre lit, etc. ». Gf'Consid. 1, t1,1p: 3533, 4p54 et, suivi tetcSursla

s'attarder à de telles accusations, dont Arnauld et Le Maître (31), d'abord, puis les Lancelot, les Fontaine, les Besoigne et bien d'autres apologistes, ont montré en détail, — et d’une manière qui semble sans réplique, — la vanité. Le faitest que, — comme certaines calomnies concernant les religieuses de Port-Royal eussent dû être réduites à néant par une seule visite au monastère (32), — cette légende d’un Saint-Cyran hérésiarque ou schismatique, d'un Saint-Cyran tendant à révolutionner l'Église et à s'éloigner du catholicisme, ne peut venir que d’une entière ignorance ou d’une invraisemblable méconnaissance des textes.

S'avance-t-on beaucoup en affirmant cela? On ne fait que reprendre en d’autres termes ce que les plus acharnés adversaires de Saint-Cyran ont été contraints d'avouer. Le prince de Conti, dans ses /emarques sur le livre de la fréquente communion, — composées à l’instigation des jésuites, au temps où le prince, qui devait plus tard si complètement changer de parti, était encore leur porte-parole, — ne déclare--il pas ingénument : « Quant à l'abbé de Saint-Cyran, rien ne paraissant par écrit de la doctrine dont on l'accuse, je n’en dirai

dévotion de Saint-Cyran à la sainte Vierge, v. la remarquable étude de FLAcHAIRE : la Dévotion à la Vierge dans la littérature catholique au XVII siècle, Paris, 1917, p. 82 et suiv.). — (31) V. toute l’Apologie pour Saint-Cyran au t. XXIX des Œuvres d'Arnauld. Cf. d'Arnauld l'Innocence et la Vérité défendues contre le P. Brisacier 1650, t. XXKX, 3 partie, p. 158 et suiv., et 8 vol. de la Morale pratique des jésuites, 1694, t. XXXV, p. 89 et suiv.

(32) Arnauld écrivait à ce sujet : « On a fait courir le bruit par toute la France, pendant plusieurs années, qu'on n'avait à Port-Royal ni images, ni eau bénite, ni chapelets, qu'on n’y invoquait point la Vierge, et qu'on n’y communiait presque point. Un religieux d’une compagnie célèbre l'avait assuré, dans un écrit imprimé, et c'est sur ce fondement qu’il avait donné aux religieuses de ce monastère le nom d'Asacramentaires. Le moyen de croire qu'il eût imposé de faux crimes à tout un couvent, en des choses si faciles à vérifier ? Car pour s'assurer si cela était vrai ou faux, il ne fallait qu'entrer dans leur église qui était dans Paris et ouverte à tout le monde, et on y aurait vu tout ce que l’on soutenait n’y être pas. Il ne fallait qu'entendre leurs messes, quelques fêtes ou dimanches de suite, et on se serait bientôt lassé d'en compter les communiants. Et n'y ayant point de fètes de la Vierge dont elles ne fassent office solennel, outre qu’elles disent un petit office tous les jours de férie, suivant le Bréviaire de Paris, il ne fallait qu'y assister pour reconnaître si on les pouvait accuser de ne la pas invoquer. Mais de ce que cette information était si aisée à faire, c'est de là même qu'on jugeait qu’il n’y avait pas lieu de soupçonner

mot (33) »? — Oui, mais, objectent certains critiques (34), cela ne signifie rien : ne savons-nous pas bien avec quel soin les écrits de Saint-Cyran ont été revus et sans doute expurgés par les jansénistes qui s'en sont faits les éditeurs? Ces gens-là ont évidemment atténué où supprimé tout ce qui était de nature à compromettre la mémoire de leur maître (35) ! L'objection porterait peut-être en ce qui concerne les Lettres et Opuscules publiés par Port-Royal. Mais, en dehors de ces ouvrages, il faut songer que, lors de l'arrestation de Saint-Cyran, les archers saisirent chez lui une prodigieuse quantité de manuscrits : extraits des Pères, traités de théologie (entre autres un traité de l'Église) et recueils de pensées diverses, de quoi remplir, au jugement de Le Maître, trente ou quarante volumes in-folio (36). Le chancelier distribua tous ces papiers à diverses personnes de confiance, — parmi lesquelles était le théologal Habert, qui devait se signaler peu d’années plus tard par ses attaques contre Jansénius et Arnauld, — pour y chercher la justification de la mesure de rigueur qu'on venait de prendre (35). Or, après deux ans d'investigation, « les manuscrits sortirent de l’examen purs et brillants comme l'or qui sort du creuset » (38). Tous les examinateurs, quelque « épilogueurs de mots » qu’ils pussent être, rendirent témoignage au magistrat qu'ils n’y avaient rien trouvé que d’admirable et digne des plus grands hommes de l'antiquité (39). Et, en effet, les jésuites mêmes n’en surent tirer que les pièces qui composent les libelles du P. Pinthereau, et qui, franchement, ne dénotent pas un grand fauteur d'opinions nouvelles. Pourtant, comme le remarque Arnauld, « si l’abbé de Saint-Cyran eût eu

de mensonge ceux qui assuraient ces choses. Et c'est ce qui arrive souvent par la faiblesse de l’esprit des hommes. La hardiesse à mentir, dans les choses les plus exposées à la vue de tout le monde, est ce qui fait qu'au moins pour un temps les menteurs en sont plutôt crus …. » (Nouvelle Défense de la trad. de Mons, Œuv. d’Arnauld, t. VII, p. 409).

(33) Cité in l’Innocence et la Vérité défendues contre le P. Brisacier (Œuv. d'Arnauld, t. XXX, p. 209). — (34) Par exemple le P. Brucker, M. de Meyer, etc. — (35) C'est ainsi que Le Camus aurait entendu dire à Dom Jouaud, abbé de Prières (l’un des accusateurs de Saint-Cyran en 1638) : « Il n’y a rien de plus opposé que la conduite de MM. de Port- Royal, et celle de M. de Saint-Cyran, et ses lettres n’ont aucun rapport avec ses manières de s'expliquer.» (Lettres de Le Camus, publiées par INGoLDp, Paris, 1892, p. 259.).

(36) LaxceLor, t. IL, p. 69. — (37) V. Brsorane, t. III, p. 389. — (38) /bid — (39) Jbid.

des erreurs et des opinions dangereuses, il était impossible qu'il ne s'en trouvât quelques-unes en tant d’écrits, puisque nous ne parlons jamais avec plus de liberté que lorsque nous ne parlons qu'à nous-mêmes, et que nous expliquons nos sentiments par le papier dans le secret et le silence » (40).

D'autre part, de quel droit assure-t-on que les éditeurs de Port-Royal, puisqu'ils se sont permis de retoucher les phrases de Saint-Cyran, ont dû aussi altérer sa pensée? C’est faire à ces messieurs une injure gratuite. Ils ne l'ont point méritée dans leur publication des Pensées où, tout en « adoucissant » beaucoup de termes, et même en sacrifiant certaines formules d'allure paradoxale, ils ont au total, quoi qu'on ait pu dire, présenté de Pascal aux lecteurs une image très suffisamment fidèle. Or Arnauld nous avertit, dans une lettre intime, qu'ils ont tenu à l'égard des Considérations sur les dimanches el fêtes de Saint-Cyran précisément la même conduite qu'à l'égard des Pensées (41). Et peut-on imaginer en effet qu'ils eussent eu moins de scrupules à dénaturer les sentiments d'un Saint- Cyran vénéré par eux comme un saint et comme un maître, que ceux d’un Pascal qui, avec tout son génie, « était petit garçon devant M. Arnauld » (42)? Tout nous porte à penser que si, dans les Considérations ou dans les Œuvres chrétiennes et spirituelles, ils ne nous ont pas donné intégralement le texte de l’auteur, du moins n’en ont-ils pas falsifié le sens, et n’en ont-ils rien retranché d’essentiel.

(40) ARNAULD, Morale pratique des jésuiles, t. XXXW, p. 90. — Le même Arnauld avait dé,à fait observer, dans l'Apologie pour Saint-Cyran : L'abbé de Saint-Cyran « est hautement justifié, non seulement par sa vie toute sainte, mais par ses écrits et par ses papiers, où on n'a rien trouvé que d’orthodoxe, et par ses livres imprimés, qui sont autant de preuves de sa piété que de sa science ; on n’a pu le convaincre de la moindre apparence d’erreur en cinq années de recherches et de détention, ni par un seul écrit vérilié en justice, ni par le témoignage d’un seul homme qu’on lui ait osé confronter ; enfin celui qui le retenait au Bois de Vincennes l’a jugé lui-même, après tant d’interrogatoires, si catholique et si habile qu’il lui fit dire qu'il serait bien aise qu'il continuât en ce lieu de travailler à la défense de l'Eglise contre les ministres calvinistes, touchant l'Eucharistie, la primauté du pape et les autres points de controverse. » (Œuo. d’Arnauld, t. XXIX, p. 216). Les ennemis de Saint-Cyran n’ont jamais rien répondu, que je sache, à cette argumentation.

(4x) V. Lett. d’Arnauld à M. Périer (Œuv. d'Arnauld, t. I, p. 643): — 42) V. les propos de Nicole rapportés par Racine.

T4 ù SAINT-CYRAN

La preuve, s'il en était besoin, serait facile à fournir : on a découvert, en ces dernières années, plusieurs inédits de Saint- Cyran : le manuscrit de Munich, mis au jour par le P. Brucker, une autre rédaction de la Théologie familière (43) et plusieurs opuscules et fragments contenus dans un recueil que j'ai déjà signalé (44), à quoi il faut ajouter les Mémoires de Hermant, publiés par M. Gazier, et où sont rapportées plusieurs conversations de Saint-Cyran, enfin diverses copies manuscrites des Mémoires de Lancelot et de Fontaine (45), en plusieurs endroits plus complètes que les imprimés. Or tous ces inédits nous révèlent-ils sur la pensée de Saint-Cyran rien de vraiment nouveau? Il faudrait n'avoir point lu les imprimés pour l'oser prétendre (46). Ou plutôt la senle « révélation » dont on puisse parler, assez piquante, au reste, elle se rencontre dans une certaine copie dela Théologie familière, qui nous montre un Saint- Cyran partisan des vues de Pie X sur la première communion des enfants : — « À quel âge faut-il communier ? » — « A l'âge de discrétion, qui vient aux uns plus tôt qu'aux autres, comme sept, huit ou dix ans, et quelquefois plus tard, comme aussi quelquefois plus tôt (47). » — Serait-ce peut-être une de ces opinions subversives qu'on craint que Port-Royal n'ait dissimulées ?

Aussi bien, avouons-le : s’il y avait eu réellement dans les pensées de Saint-Cyran, — soit parmi ses instructions, soit parmi ses lettres ou ses ouvrages, — des choses tellement extraordinaires que, non seulement au xvn° siècle, au lendemain de la paix de l'Eglise, mais plus tard, entre 1730 et 1760 (48), alors que Port-Royal ni son parti n'avaient certes

(43) A la Bibliothèque nationale. Une autre copie semblable se trouve dans le Recueil de la Bibl. Gazier (?. R. 31). —(44) P. R. 31. — (45) Pour les mémoires de Fontaine, en particulier, une collation due au travail de M': Cécile Gazier met en évidence les nombreuses additions que la copie manuscrite apporte à l'imprimé.

(46) Tel paraît bien être le cas du P. Brucker. Il serait cruel d'insister sur la mésaventure de M. Laferrière. Renvoyons seulement le lecteur à l’article de M. Gazier dans la Revue critique du 30 novembre r912.— (47) Petit Catéchisme de M. de Saint-Cyran, in P. R. 3r, p.633. Le même passage se trouve dans la copie de la Bibliothèque nationale, signalée par Laferrière (p. 200).

(48) C’est, on le sait, la période où ont été publiés, outre les Lettres chrétiennes et spiriluelles, un grand nombre de Correspondances et de Mémoires concernant Port-Royal.

plus rien à ménager ni à perdre, ses disciples n’ont pas osé les faire connaître, cette partie ésotérique du Saint-Cyranisme pourrait sembler, à l'historien des doctrines religieuses, quanüté négligeable, puisqu'elle aurait été littéralement sans conséquence. — Mais c’est à une hypothèse chimérique. La vérité . est qu'au contraire, si l'on compare sur quelques points, comme celui de la Pénitence ou de la Communion, les formules contenues dans les œuvres de Saint-Cyran avec celles de ses disciples, Arnauld par exemple, ou Quesnel, ou Barcos, dans leurs ouvrages avoués, on trouvera que ceux-ci s’expriment d’une manière infiniment plus forte que leur Maître (49. Loin de chercher à atténuer ses exagérations, ils sont plutôt préoccupés de l’excuser d’avoir parlé d’une manière trop faible (50). En sorte qu'au lieu d'admettre avec Sainte-Beuve que le développement du Jansénisme ait marqué, par rapport à la pensée originale de Saint-Cyran, un appauvrissement et un fléchissement, on serait souvent tenté de se demander si Saint-Cyran lui-même, sur les matières pour lesquelles ses disciples et les disciples de ses disciples ont si fermement combattu et si patiemment souffert, a jamais eu une position bien nette.

Voilà la vraie question qui se pose à l’historien dénué de parti pris. De voir dans le prisonnier de Vincennes un réformateur à l'exemple de Luther et de Calvin, un « révolutionnaire » ou simplement un « novateur » et un « factieux » (51!,

(49) C’est ainsi que, pour ce qui est de la nécessité de la contrition. Arnauld, dans ses remarques sur les Eclaircissements de M. de Cho:i seul, est beaucoup plus catégorique que Saint-Cyran. Que signifir, après cela, l'affirmation du P. Brucker, que les éditeurs des Œuvres chrétiennes et spirituelles (1679) ont « arrangé », en supprimant certains passages compromettants, relatifs à la contrition, des lettres qui ont été intégralement publiées dans les Lettres chrétiennes et spirituelles en 1744? (Brucker, Rech. de Sc. religieuse, 1912, p. 430). Outre que les éditeurs de 1744 n'étaient pas moins « jansénistes » que ceux de 1679, c'est précisément vers le moment de la publication des Œuvres chrétiennes et spirituelles qu'Arnauld (ainsi que Neercassel, dont il avait inspiré l’Amor Pœnitens), soutenait l'insuffisance de l’attrition avec une netteté et une énergie que Saint-Cyran, nous allons le voir, est loin d'avoir égalées ! — (50) V. ce que dit Besoigne à propos de l'Interrogatoire de Saint-Cyran par Lescot : il trouve les réponses de Saint- Cyran si faibles qu'il les suppose falsifiées par ses ennemis à dessein de le rendre « méprisable ». V. BESoIGNE, t. IL, p. 405-406. L'éditeur des Mémoires de Lancelot s'exprime de même. — (51) Ce sont les expressions du P. de Montézon dans le Mémoire publié en appendice du tome [ du Port-Royal de Sainte-Beuve.

16 SAINI-CYRAN

c'est une imagination à laquelle Saint-Cyran a pu donner prétexte à la fois par ses habitudes de langage et par ses allures volontiers mystérieuses, mais à laquelle il serait décidément ridicule de s'arrêter. Il est tout de même incontestable que cet homme-là a été, au sein de la religion catholique, l’initiateur d'un mouvement considérable, qui n’a pas entraîné seulement des religieuses, mais des prêtres et des théologiens, lesquels se sont toujours réclamés de lui. Nous devrions donc, semble-t-il, trouver dans son œuvre, sinon des dogmes particuliers, au moins certaines façons particulières d'expliquer les dogmes, qui définissent la formule de son « école », — quelque chose d'analogue à ce que sont les théories de la Prémotion physique pour l’école thomiste, ou de la science moyenne pour l’école moliniste. Or c'est ce que ne montrent guère ni ses lettres, ni ses entretiens, ni ses traités. Il faut y regarder à la loupe pour apercevoir dans l'énorme Petrus Aurelius un petit nombre de sentences qui se rattachent à une doctrine théologique définie, Baïanisme, Jansénisme, ou plutôt Augustinisme : celles-ci, par exemple, que la loi nouvelle consiste toute dans la charité (52), et que la phrase de saint Paul : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » ne doit pas s’entendre de chaque homme en particulier (53); on peut y joindre quelques autres sentences, tirées des lettres, sur la profondeur de la déchéance originelle, sur la nécessité de la grâce pour coopérer à la grâce, et même, si l’on veut, d’autres encore, citées comme de lui dans les Maximes extraites de son Informalion, et que ses apologistes n'ont point récusées : «que Dieu ne donne pas les mêmes grâces aux réprouvés qu'aux élus » (n° IX) ou que « les enfants morts sans baptème sont damnés et tourmentés de la peine du sens » (n° XIIT). Seulement toutes ces sentences, au temps où elles ont été écrites, et à les consi-

dérer isolément, — telles précisément qu'elles se trouvent dans notre auteur, — n'avaient rien, je ne dis pas d’hétéro-

doxe (54), mais rien même qui pût passer pour caractéris-

(Ho) PP MATE MIT D 0185. 00) PAM NI D 50:

(54) Arnauld dit plaisamment, à propos de la maxime n° IX : «Je mimagine que, l’un de ces jours, l’on accusera M. de Saint-Cyran de croire trois personnes en la Trinité et deux natures en Jésus-Christ. « (Apol. p. Saint-Cyran, t. XXIX, p° 247). De même, la maxime n° XIII est admise par le P. Petau, dans ses Dogmatu Theol., comme une grande vérité catholique (/bid., p. 265-266) et, de fait, elle est textuellement de

tique d’une théologie spéciale : on les rencontrerait presque dans les mêmes termes (sans parler des Pères et des anciens Scolastiques), chez cent autres théologiens du xvi‘ siècle ou du commencement du xvr°, parfaitement étrangers à Baïus ou à Jansénius. Qu'on prenne un livre comme la Théologie familière (55), que Saint-Cyran, à plusieurs reprises, et notamment dans son /nlerrog'aloire, a donné pour l'expression authentique de sa pensée. Quoique ce livre ait été mis à l'index (56), je crois qu'on ne s’aviserait guère en le lisant, si l’on n'en savait l’auteur, qu'il est d'un homme qui fut considéré par Richelieu comme dangereux à cause de la « nouveauté » de ses opinions, ou même qu'il est d’un homme de Port-Royal. » Pour tout dire, on serait fort embarrassé d’expliquer er quoi ce petit Catéchisine de M. de Saint-Cyran diffère d'un catéchisme ordinaire (57). Un écrivain de nos jours déclare n'avoir trouvé dans celui qu’il appelle « un pauvre cerveau incohérent » que des pensées « insignifiantes » (58). D'une certaine manière, il a raison; et plus encore, sans doute, qu'il n'imagine. La difficulté à propos de Saint-Cyran n’est pas de savoir dans quelle mesure sa doctrine s’écarte ou se rapproche du Catholicisme orthodoxe, c'est de savoir en quel sens on lui peut attribuer une doctrine.

saint Augustin. (V. à ce sujet notre t. Il, eh. IL" de la r'° Partie). IL est à remarquer que, dans la première édition de la Théologie Familière, qui est de 1639, Saint-Cyran se borne à dire, au sujet des enfants morts sans baptême, « qu'ils sont privés de la béatitude qui est le partage des enfants de Dieu ». (Paris, 1639, p. 208-209). A vrai dire, quelquesunes des Maximes extrailes de l'Information semblent tomber sous le coup de la Bulle contre Baïus; mais, à l’époque, cette Bulle, par suite de l’équivoque tenant à sa fameuse virgule, et de l'imprécision des notes qu’elle impose aux diverses propositions qu’elle condamne, ne paraît pas avoir pesé d'un grand poids auprès des meilleurs catholiques (Cf. les Hexaples, t. II, p. 891). — (55) Les auteurs de l'édition de la Théologie Familière, en 1679, disent, dans l’avis préliminaire : « Si on prend seulement la peine de conférer les faussetés qu’on lui attribue avec ses écrits, on trouvera qu’elles sont dissipées par une seule lecture, et qu’en plusieurs endroits, il dit tout le contraire de ce qu’on lui impose. » (O. C., t. IV, p.781. — (56) Ce n’a pu être que in odio auctoris. Et, du reste, que d’autres livres, à cette époque ou plus tard, ont été mis à l'index, qui n’en sont pas moins généralement considérés comme très orthodoxes! — (57) Et il en serait de même de la copie manuscrite que j’ai consultée. Dans le texte de la Théologie Fam. (0. C., t. IV, p. 19), Saint-Cyran dit que Jésus-Christ est mort « pour racheter le monde ». Dans la copie (P.R. 31, p. 627, leçon III) : « Comment est-il mort (Jésus-Christ) ? Pour nous racheter tous. » — (58) BRÉMoND, Hist. lit. du Sentiment religieux,t. IV, p.60.

IT

Vu sous un certain jour, Saint-Cyran est bien, en effet, comme l'a dit Sainte-Beuve, un « souverain Docteur ».

L'un des traits par où il a le plus étonné ses contemporains, ceux surtout qui n’ont pas vécu tout à fait dans son intimité, c'est sa « science extraordinaire » (1), extraordinaire par son étendue et par sa profondeur. Le Cardinal de Richelieu le présentait aux courtisans comme « le plus savant homme d'Europe » (2). Bourdoïse jugeaiït de même (3). Et Ferrand (qui ne le connaïssait encore que de réputation) le proclamait « plus savant que saint Jérôme », et comparable au seul saint Augustin, « tant il possède la Théologie, c’est-à-dire le fond, la liaïson et, pour aïnsi parler, le système de la doctrine chrétienne » (4). De faït, nous savons, — ïl le dit lui-même à Le Maître, — qu’il est né « avec la passion de savoir » (5). Nous savons aussi que, dès son jeune âge, il s’est livré à de véritables débauches livresques; qu’à Louvain, il suscitait, par son labeur, admiration de Juste Lipse;, qu’à Bayonne, durant les années passées avec Jansénius, il travaillait quatorze et quinze heures par jour, entraînant son compagnon au point de faire craindre à M° de Hauranne « qu'il ne tuât ce bon Flamand à force de le faire étudier » (6); qu’à Poitiers (7), il ne fut pas moins laborieux ; et qu'à Paris, enfin, « ila passé une vingtaine d'années en vrai reclus, ne connaissant que son cabinet

{t) V. le manuscrit publié par Griselle « Silhoueltes jansenistes », in Rev. d'hist. lit. de la France, année 1910, p. 140. — (2) FONTAINE, t. I, .p. 140.— (3) LANGELOT, t. 1, p..9.— (4) Jbid.— (5) Entretien avec Le Maître (FONTAINE, t. 1, p. 199). Cf. L. C., &. 1, p. 4o : «Il n’y a peut-être personne qui ait eu un plus grand désir de savoir les vérités de la théologie que moi, dès mon premier âge, ni qui ait écrit de ses mains plus de livres ‘de philosophie et de théologie. » — (6) LANCELOT, t. Æ, p. 102 (note). — (7) V. à ce sujet ce que raconte Rapin des études entreprises par Duvergier pour le service de l’Evèque de Poitiers (RAP, Hist. du Jansénisme, p. 69). |

et l'Église » (8). C'est par là, nous dit Besoigne, qu'il fit « cet amas prodigieux de matériaux sur tous les points de la Religion, par une étude profonde de toute la tradition et par La lecture de tous les Pères, de tous les Conciles, de tout ce qu'il y avait de théologiens de nom et de mérite » (9).

D'un autre côté, Arnauld nous cite deux faits significatifs : le premier est qu'après avoir, à vingt-quatre ans, répondu à Louvain de toute la théologie scolastique aux applaudissements de Juste Lipse (10) et de toute la Faculté, ïil fut sur le point, un peu plus tard, « de faire une dispute publique dans les Augustins de Paris, où il voulait proposer pour thèse toute la Somme de saint Thomas » (11). Le second est que, plusieurs années avant son emprisonnement, Saint-Cyran « porta parole à une Communauté de lui faire avoir la Chaire de théologie d'une célèbre Université de France, pour y lire le Maître des Sentences ou le texte de saint Thomas : s'étant obligé en même temps de donner des éclaircissements et des notes sur celui de ces auteurs que l’on choisirait, pour en rendre l'intelligence plus facile aux auditeurs. Et... ïl proposait de faire passer ceux qui seraient instruits en cette science à une autre lecon théologique de toutes les œuvres de la grâcedesaint Augustin, recueillies en trois volumes, qu’il promettait de donner tous interprétés et éclaircis, tant par des annotations marginales que par des gloses interlinéaires, pour le soulagement de ceux qui, s'étant bien exercés dans la lecture du Maître des Sentences ou de saint Thomas, se seraient rendus capables de cette seconde leçon, plus difficile que la première » (12).

: Voilà qui suppose une culture théologique singulièrement vaste et singulièrement sûre d'elle-même. De cette culture, du reste, la seule Somme des Erreurs et Faussetés du P. Garasse suffirait à donner la preuve, par la prodigieuse quantité de citations et des Pères, et des Scolastiques, et même des Philo-

(8) V. Besorene, t. LH, p.351. — (9) Id., Zbid. — (10) V. l'attestation de Juste Lipse in BEeso1iGne, t. Al, p. 343344. — (11) Apol. pour Saint-Cyran, t. XXIX, p. 290. Arnauld ajoute : « Ce que ceux qui l’ont connu croient qu’il eût fait sans peine, dans La vigueur d'esprit où il était.alors, et l'étude très exacte qu’il avait faite de wcette science : il n’y eut que quelques rencontres particulières qui l’empêchèrent d'exécuter cette résolution, à laqueile il était déjà tout préparé. » (Ibid). — (12) I. Ibid., p. 290-297.

sophes payens, qui y sont contenues (15). Ajoutez à cela que des Théologiens consommés tels que Jansénius et Arnauld, se sont toujours fait une loi de consulter Saint-Cyran, même sur des points de pure érudition, et l’ont tenu (ce qu'on n'eut garde de faire à l'égard de Singlin dans la suite) pour une autorité presque indiscutée.

Il était donc fort savant. Mais en même temps, tout dans ses jugements, dans ses conseils, dans sa façon de conduire les hommes paraît à l'opposé du caractère savant. Barcos, ainsi que Lancelot, le constatent comme une chose notoire. « Tous ceux qui ont fréquenté l’abbé de Saint-Cyran, savent combien il était retenu à parler des matières de science. Il semblait souvent qu'il ne fût pas homme d'étude, et qu'il n’aimât pas les Livres. Ses entretiens ne respiraient que le service de Dieu et l'édification du prochain. Il avait un éloignement merveilleux de toute curiosité, et des contestations qui se mélent aisément dans les conversations des gens de lettres (14). » Le Maître fait la même remarque. Il ajoute que beaucoup des amis de Saint-Cyran regrettent cette réserve : «ils se plaignent souvent à lui-même de ce qu'il les entretient peu des grandes vérités du Christianisme » (15). En effet, à se reporter, soit à ses entretiens tels qu’il nous ont été conservés, soit à sa correspondance, on y trouve force sentences, et conseils de piété, exhortations à la prière, à la mortification, surtout à l’'aumône;

(13) Le titre exact est : Somme des Fautes et Faussetes capitales contenues en la Somme théologique du P. François Garasse, de la Compagnie de Jésus, qui contient un nombre innombrable de fautes et faussetés qu'il a commises en alléguant les saints Pères et autres auteurs séculiers. (Paris, 1626, 1 vol. in-4°). Dans ces deux volumes, Saint-Cyran fait un véritable étalage d'érudition, et d'érudition pointilleuse, à propos de saint Augustin, de saint Basile, d'Origène, de saint Epiphane, de saint Ambroise, de saint Thomas, de saint Isidore, de Théodoret, de saint Pacian, de saint Hippolyte, d'Eusèbe de Césarée, etc.; comme aussi de Porphyre, de Sénèque, de Philon, et particulièrement d’Aristote (t. IL, p. 230-316): comme enfin, parmi les modernes, de Charron, qu’il défend contre les attaques de Garasse (t. II, p. 321-469}. Même étalage de savoir indigeste dans les deux premiers ouvrages de Saint-Cyran, la Question royale et l'Apologie. Voir à ce sujet les remarques de Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 276 et suiv.

(14) Barcos, Défense de M: Vincent, p. 46. Cf. LANcELor, 1. I, p. 9-12. — (15) Apol. pour Saint-Cyran, 1V*° partie (Œuvor. d'Arnauld, 1 XXIX, p. 361). La Mère Angélique témoigne de même que Saint-Cyran ne lui à jamais parlé des questions de la Prédestination et de la Grâce (Mém. d'Utrecht, t. 1, p. 480-481, etc...).

mais des théories, des réflexions proprement intellectuelles, on n’y en trouve presque point. Au contraire, on y trouve la condamnation des théories. Saint-Cyran ne manque pas une occasion de s'élever contre Les sciences humaines, qui, suivant le mot de saint Grégoire de Nazianze « sont entrées dans l'Église comme les mouches dans l'Égypte, pour y faire une plaie » (16). Il déclare, à propos des enfants, que, généralement parlant, la science nuit plus à la jeunesse qu’elle ne lui sert, et que sur cent enfants, il n’y en a pas quelquefois un seul qu’il conviendrait de faire étudier (15). Mais bien mieux, ce ne sont pas seulement les sciences humaines dont il se défie, c'est la science divine même. Il « redoute », en ce domaine, « l'accroissement des lumières et des vérités », et il reprend chez ses pénitents le trop fort désir « de savoir les grandes vérités chrétiennes » (18). Il n'hésite pas à combattre le trop grand cas qu’on fait de la qualité de docteur (x19). Après tout, tant de théologie n’est pas nécessaire ; « il ne faut que savoir le Symbole et les Commandements de Dieu, et faire des bonnes œuvres de charité et de pénitence pour devenir grand Saint ». Le Ciel sera le lieu des grandes connaissances ; ici c'est « le lieu des bonnes œuvres et des souffrances » (20). Visons donc, non à « multiplier les connaissances », mais à « multiplier les bonnes œuvres » (21).

Comment se concilient, dans un même homme, des dispositions si contraires ?

C'est peut-être qu'elles répondent respectivement à des moments distincts de sa vie, l’une convenant au premier Saint- Cyran, au Saint-Cyran encore mal pénétré du véritable sens chrétien, et l’autre au Saint-Cyran définitif, au Saint-Cyran converti.

Oui, converti. On a un peu trop pris lhabitude et dans leur ferveur candide, ses biographes, ou plutôt ses hagiographes jansénistes, n’ont pas peu contribué à, susciter cette illusion — de représenter Duvergier de Hauranne comme un personnage tout d’une pièce, apparu dès le premier jour sous le rude aspect d’un apôtre et d’un « Conquérant spiri-

(16) LaAncetoT, I, p. 195. — (17) LANCELOT, IT, p. 195. — (18) O. C., à. I. pr4-150 —1(19) L. CG’, t 1 p.190: —1(20) 0 Conti, p.114-15. CfuL:.C., t. II, p. 6o1 : » Ce n'est pas ici le temps de savoir, mais de faire. » —

tuel », ferme comme un rocher au milieu des fluctuations du monde. Il y a lieu d'en rabattre: Et, — laissant de côté pour le moment certaines variations et certains fléchissements, sur lesquels nous reviendrons bientôt, — on est bien obligé d’avouer par exemple, que les Lettres de Juste Lipse nous donnent du caractère de Duvergier une idée malaisément conciliable avee celle qui ressort des panégyriques de la Mère Angélique ou de Lancelot. Si aucun de ces témoignages n'est mensonger, — comme tout le monde, je pense, l’accordera, — il faut bien qu’à la manière de Socrate (avee qui il a, sur quelques points, tant de rapport), Saimt-Cyran soit parvenu à étouffer ou à corriger beaucoup de tendances qui se manifestaient en lui durant sa jeunesse’ Aussi bien, qu'il ait eu à se réformer, et dans une certaine mesure à rompre avec son passé, Saint-Cyran lui-même, dans plusieurs lettres ou entretiens deson dernier âge, l’a clairement laissé entendre(22). A mainte reprise, il témoigne le regret d'avoir perdu ses années d'adolescence en « curiosités » et « contestations » stériles (23). Il avoue à Arnauld qu’il n'a pas eu, étant jeune, « la même connaissance de la prêtrise qu’il a maintenant, et que, s'il l'avait eue, il eût conduit sa vie d’autre sorte (24). Il déclare qu'il a eu besoin d’être « purifié », que naguère « il n’était pas assez pur pour écrire les ouvrages qu'il projetait » (25). Enfin il parle des événements qui lui sont « un témoignage de sa réconciliation avec Dieu (26). C’est donc bien qu'il estime avoir changé, et il est bon d'observer que le peu qu’il nous dit de ce changement à rapport à sa manière d'entendre et d'apprécier la seience. Après avoir cultivé la science avec trop de zèle, il finit par s'en déclarer « dégoûté » (25).

Quant à décrire et expliquer cette transformation, nous en sommes réduits aux hypothèses. Il ne s’agit apparemment point d'une conversion brusque, mais d'une évolution lente, qui à peut-être. commencé dès le séjour de Bayonne qui sûre-

(22) V. Entretien avec Le Maïtre (FoNTAINE, t. I, p. 179-180).— (23) V Barcos, Défense de M. Vincent, p. 46. — (24) L. C., t I, p. 441-442. — (25) Entretien avec Le Maïtre (FONTAINE, 1, p. 173). — (26) Ibid., p. 179.

(27) Entretien avec Le Maitre (FONTAINE, t. I, p. 179-180). Cf. L. €, t. I, p. 4o-4r. V. notamment ce passage : « Je ne puis vous dire en quel égarement je me suis trouvé, lorsque après une défense publique de toute la théologie on voulait me persuader que j'étais habile: homme, etc... »

ment n'était pas achevée, en 1626, au temps de la Réfutation de Garasse, ni même, quatre ans plus tard, au temps des polémiques contre les Jésuites d'Angleterre (28). Il est bien vraisemblable, d'autre part, que la principale cause d’une telle évolution a été le progrès intérieur d'une pensée qui a fini par rencontrer sa voie, et, comme eût dit notre auteur, se rendre à l’appel de Dieu. Que si pourtant on veut s'enquérir en outre des causes ou des occasions extérieures, il semble qu'on ne puisse négliger l'influence de Port-Royal, d’abord. puis l'emprisonnement de Vincennes.

Port-Royal, que certains tendent à considérer (je parle du « spirituel ») comme une création de Saint-Cyran, existait avant lui, vivait, plusieurs années avant d'avoir reçu ses instructions, d'une inspiration religieuse et ascétique déjà très Augustimienne (29); et ce n’est pas de Saint-Cyran, c'est de directeurs antérieurs à lui, entre autres le P. de Condren, le P.de Suffren et saint François de Sales, que la Mère Angélique et ses religieuses avaient reçu le premier élan vers cette perfection monastique à laquelle elles ne devaient plus cesser de tendre (30). Il est seulement permis de penser que la piété pratiquée dans ce couvent se trouvait singulièrement répondre à l'idéal que, depuis longtemps, Saint-Cyran avait tiré de ses lectures. En fait, dès que, par Arnauld d'Andilly, il a occasion de connaître la Mère Angélique (7621), il est frappé d’admi-

(28) Je dis cela parce qu'il suffit d'ouvrir le Petrus Aurelius, pour voir que l’auteur est loin d’avoir renoncé aux «recherches curieuses » d’érudition.

(29) On peut apporter pour preuve la Prière de la Mère Angélique, composée en 1632 ([V. le texte dans les Mémoires de GuizBerT, t. II, p- 468), et surtout le premier Chapelet du Saint-Sacrement, composé en 1627 par la Mère Geneviève Le Tardif (la Mère Agnès) y a eu aussi quelque part). Ces deux ouvrages, principalement le second, sont remplis de formules augustiniennes, qui s'expliquent par le rôle que jouèrent dans le premier Port-Royal des Augustiniens déclarés tels que le P. de Condren et ses confrères de l'Oratoire, et Octave de Bellegarde, ami de Zamet. (V. à ce sujet Mém. de Guiserr, t. Il, p- 390:et 397.) Nous reviendrons, longuement sur ce point en étudiant l'influence de Port-Royal sur la formation théologique d'Arnauld.

(30) Rappelons que c'est seulement en 1636, — quoi que prétende Rapin, inexact ici comme ailleurs (V. Hist. du Jansénisme, p. 124), — que Saint-Cyran prit la direction de Port-Royal, et qu'il n’eut de communication habituelle avec les Religieuses qu'après 1634 (affaire du Chapelet Secret de la Mère Agnès) et surtout après 1635 (date de son introduction à l’Institut du Saint-Sacrement, par Zamet).

af SAINT-CYRAN

ration par les vertus de l’abbesse, par son austérité, et surtout par son désintéressement où revit, lui semblet-il, — encore que la Mère Angélique n’en ait point de connaissance, l'esprit présentement si délaissé de la primitive Église Gn). Si, prié, vers le même temps, de prêcher à Port-Royal, il y donna de ses lumières « une idée sublime », on peut croire que lui-même na pas dû voir de près un monastère si « réformé » sans en être édifié profondément. De ce moment, il ne cesse pas de porter intérêt à Port-Royal, tout en n'ayant que peu de communication avec les religieuses et avec la Mère Angélique (32). Et quand une circonstance « extraordinaire », à savoir « la tempête du Chapelet Secret », et l'initiative de Zamet, l'introduit, d'abord à l'Institut du Sacrement, puis à Port-Royal, comme directeur en titre, il est certain qu'après un peu d'hésitation, — c'était assez sa manière, — il accepta la charge avec joie.

C'est cette charge nouvelle qui parait avoir donné à la pensée de Saint-Cyran son orientation définitive. La meilleure façon d'apprendre, c'est d'enseigner, dit saint François de Salles. En « renouvelant » Port-Royal, Saint-Cyran s'est, à beaucoup d’égards, renouvelé lui-même.

Jusqu'alors, l’activité de Saint-Cyran a eu quelque chose d’instable et de mal défini. Depuis de longues années, — après son séjour de Bayonne, avec Jansénius, et à Poitiers, — il a vécu constamment à Paris, sauf quelques voyages, étudiant, écrivant et polémiquant. Ses biographes disent qu'il y a vécu dans la retraite. Mais ils ajoutent « que cette grande retraite n'empêcha point qu’il ne fût bientôt fort connu et conséquem-

(31) V. la lettre de Saint-Cyran à la Mère Angélique pour la féliciter de son acte de charité à l'égard des religieuses de Maubuisson (Lett. du 4 juillet 1623), in LANGELOT, t. I, p. 344 et suiv. ; cf. Mém. d’Utrecht, &. Ï, p. 211-216.

(32) Il leur faisait quelquefois des visites depuis que le monastère avait été transléré à Paris (en 1626). Mais ces visites, au dire de Hermant, n'étaient point fréquentes, et n'établirent aucune liaison étroite entre l'abbé et les religieuses. En ce qui concerne, au moins, la Mère Agnès, elle a témoigné formellement qu'elle a composé le Chapelet Secret (qui est de 1627), « plus de quatre ans avant que je connusse feu M. l’abbé de Saint-Cyran, sinon de réputation, et pour l'avoir vu une seule fois à notre monastère des Champs ». (Lett. de la Mère Agnès, t. [, p, 226.) Il est juste de rappeler que la Mère Agnès avait été envoyée à l’abbaye du Tard en 1629.

me

ment très estimé » (33) de toutes sortes de personnes : prélats et hommes d'Église, tels que M. de la Rochepozay, évêque de Poitiers, et de M. de la Cochère, évêque d’Aire, Richelieu, Le P. Joseph, le P.de Bérulle, M. Bourdoise, M. Vincent, M. Charpentier; hommes de cour ou parlementaires, tels que M. d’Andilly, M. de Chavigny, M. Molé, M. Bignon; littérateurs et « académiciens », tels que Baizac; et beaucoup d’autres encore. N'est-ce pas dire, suivant le mot de Lancelot, qu’il se « multipliait » (34)? A cette époque, il faut l'avouer, Saint-Cyran, avec toute la vertu et la piété qu'on voudra, n'est pas exempt d'ambition. Ambilion religieuse assurément. De sa correspondance avec Jansénius et avec d’Andilly, il ressort que son rêve ne va, en somme, qu'au rétablissement du vrai Christianisme. Mais enfin, ce désir de répandre et faire triompher la vérité méconnue rappelle par plus d'un côté le zèle d’un Descartes pour la propagation de sa propre philosophie : il a quelque chose d’humain. D'autant que c’est bien par des moyens humains que Saint-Cyran tâche à le réaliser. Il se ménage des amitiés influentes ; il cherche à se concilier, — tel est sans doute le sens d'ouvrages tout politiques comme l’Admonitio ad Imperatorem (35), — les bonnes grâces de Richelieu (36); ilne manque aucune occasion de ruiner le crédit des grands adversaires de son entreprise, les Jésuites; au contraire, il circonvient Bérulle et l'Oratoire, pour tâcher de s’en faire des auxiliaires (37). Dans tout cela, il y a, à coup sûr, ainsi que l’a noté Sainte-Beuve, des vues de principauté, encore que de principauté spirituelle; etil y a aussi comme un air, — qu'il faut se garder d’exagérer et qui tient en grande partie à cette manie du secret dont notre abbé n'a jamais su se défaire, — de cabale et de complot.

(33) BEsoreneE, t. III, p. 346 et suiv. — (34) V. sur le danger de « se multiplier », les remarques de Lancelot, d'après Saint-Cyran (LANCELOT, t. IT, p. 140). — (35) V. à ce sujet LanceLor,t. I, p. 99-100; cf. Clémencet, Hist.lit.de P.R. (imprimée), t. I, p.366. — (36) V. à ce sujet quelques justes remarques de Sainte-Beuve, Port- Royal, t, 1, p. 313-314. Encore est-il bon d'observer, pour atténuer ce que je dis là à propos de la Réfutation de la Garasse, que si l’Épitre dédicataire contient un éloge de Richelieu auquel le ministre fut particulièrement sensible, Saint Cyran ne révéla point qu'il en fût l’auteur, et Richeiieu n'en fut informé que par les perquisitions faites chez Saint-Cyran lors de l’emprisonnement.

(37) V.les Lettres de Jansénius à Saint-Cyran (1622-1624, ete...)

Mais voici que, ces projets concertés et ces visées encore trop terrestres, l'atmosphère de Port-Royal va, sinon les faire évanouir, au moins les épurer et comme les sublimer.

Avant de diriger Port-Royal, Saint-Cyran n’a donné que peu de lui-même au gouvernement des consciences. Il a conseillé d'Andilly et M"° Arnauld. Il s’est même occupé par intervalles de certaines communautés religieuses, entre autres, — au cours des premières années de som séjour à Paris, — des Filles du Calvaire, auprès desquelles le P. Joseph, obligé de faire un voyage en Espagne, l'avait prié de le suppléer (38). Mais Lancelot a soin de nous dire « qu'il ne s'y était point attaché » (39). Et, au total, ce genre de soins n’a pas tenu grande place dans sa vie. Les religieuses de Port-Royal semblent s'en être parfaitement rendu compte, aux premières instructions qu’elles reçurent de lui : un théologien « très savant » plutôt que « spirituel » et « saint », un. prédicateur qui parle « avec une élévation d'esprit admirable », « des matières générales de dévotion », mais qui, en raison même de sa « sublimité », «ne semble avoir rien de propre à se rabaisser dans la conduite particulière des âmes » : voilà l'impression que Saint-Cyran avait faite aux religieuses en 1625, et au cours des rares visites qui suivirent (40). Je crois que cette impression, dont elles devaient rougir plus tard, n'était pas fausse, et que celui qu’elles s'accusent, dans leurs relations, d'avoir méconnu, à simplement changé entre temps. Il à changé parce que, dans le gouvernement de ce monastère de filles, a été enfin offert, à ce tempérament à la fois méditatif et débordant d'énergie active, l'emploi qui lui convenait. Tout s’unit cette fois pour l'intéresser, pour le passionner.

(33) LancELoOT, t. IT, p. 273-274. HERMANN, t. I, p. 83, et RACINE, Abrége de l'Hist. de P.R., p. 23 (éd. Gazier). Arnauld d'Andilly déclare à ce sujet que Saint-Cyran répugnait à accepter cette charge, parce que sa vie, jusqu'alors, avait été toute « d'étude et de retraite ». V. ms. 2481 de la Bibl. Mazarine. — (39) LANGELoT, ibid. Par ailleurs, il est remarquable qu'en 1622, l'occasion s'étant présentée pour Saint-Cyran de se charger de la direction, d'un monastère de femmes, Jansénius l'en dissuade, en lui remontrant qu'il est à craindre que cela ne lui fasse perdre du temps et ne le détourne de son travail, tant Saint-Cyran lui parait encore, à ce moment, voué à une tâche purement intellectuelle. (V.les Lettres de Jansénius de février 1629; cf. LANGELOT, t. IL, p. 297-278.)

(40) Ce sont les expressions dont se sert la Mère Angélique (Mém d'Utrecht, t. 1, p. 339 et p. 210).

EN QUEL SENS PEUT-ON PARLER DE SA DOCTRINE 27 D'abord l’exceptionnelle qualité intellectuelle et morale des personnes à qui il à affaire: dans quel couvent, par exemple, trouverait-on une réunion de religieuses comparables à la Mère Angélique, à la Mère Agnès, à la Mère Le Tardif, sans: parler de celles qui devaient venir par la suite? Puis les résistances mêmes (par exemple celle de la sœur Marie-Claire) qu'il doit vaincre et qui ne font, par les efforts qu'elles exigent de lui, que le piquer au jeu et l’engager davantage. Joignez à cela que, dans cette terre bénie de Port-Royal, les premières semences jetées portent des fruits merveilleux. Non seulement les Religieuses renouvelées font revivre avec une régularité exacte les plus difficiles vertus chrétiennes. Mais très vite autour de ce monastère, dont l'influence sanctifiante se répand et dans les familles des religieuses, et dans toute la France, surgit une floraison d' « ermites » : M. Le Maître (1637), M. Singlin, M. de Séricourt, M. de Saci, Lancelot, et bien d'autres, à qui s'unissent, de plus ou moins près, et chacun dans son ordre de piété, quantité de personnes du monde, nobles ou parlementaires, sur qui le souffle de Port-Royal à passé (41). Quelle tâche plus consolante et plus captivante que de prendre soin de tels hommes et de telles filles (42) ? Désormais la voie de Saint-Cyran est trouvée, sa destinée est fixée, c'est la Direction. Toutes ses plus essentielles qualités le disposaient à ce rôle (43). Il s'avise maintenant que ce rôle est le plus noble et le plus utile de tous. Les vastes desseins, les combinaisons d'allure politique, les intrigues, par lesquelles on croit assurer Le succès plus ou moins extérieur d'un parti ou d’une doctrine, tout cela paraît mesquin au prix de l'action

personnelle, — comme celle du bon Pasteur ramenant sur ses épaules la brebis égarée, — qui s'exerce d'âme à âme, et

par laquelle sont engendrées les âmes à la vie spirituelle. La devise de Saint-Cyran sera dorénavant celle de ee roi parlant

(41) C'est à ces personnes que sont adressées les Lettres de Saint- Cyran publiées en 1645. — (42) V. Sur la « consolation. extraordinaire » que Saint-Cyran tire de là, LanxceLor, t. I, p. 35. On sait, par ailleurs, l'admiration que Saint-Cyran professe pour d'Andilly. V. L. C., t. L, P- 507508. — (43) V. à ce sujet l'avertissement des Lettres chrét.el spirit. de 1744, p. v; cf. Œuv. d'Arnauld, Préf. hist. el crit. du t. XXIX, p. x. et Sainte Beuve. Rapin exprime, à sa manière, la même opinion (//ist. du Jansénisme, p. 260, p. 264, etc.).

Abraham dans l'Écriture: « Donnez-moi les âmes, je vous tiens quitte de tout le reste (44). »

Les âmes, il les a de plus en plus. Et il a des âmes d'élite. Dans le rapport étroit et constant qu’il entretient avec elles, dans la connaissance que la confession lui donne de leurs élans et de leurs besoins, il semble que, — telles les hypothèses au contact de l'expérience, — beaucoup des conceptions qu'il avait pu lire dans les Pères, voire exprimer lui-même, sans en pénétrer toute la vérité, vont prendre une signification et une importance nouvelles.

Solitaires et religieuses le vénèrent comme un oracle. Mais lui, de son côté, penché sur ces « merveilles » surnaturelles (45), y trouve de continuels motifs d’admiration. Et qu'admire-t-il dans les plus hautes d’entre ces âmes ? Précisément ce qui lui manque à lui-même": la simplicilé, dont Lancelot nous dit qu'il faisait tant de cas (46), mais qui ne se montre guère dans ses premières lettres à d'Andilly ou dans ses ouvrages de début, voire dans la Réfutation de Garasse; une piété solide, nullement superstitieuse, et néanmoins parfaitement étrangère à toute préoccupation du siècle comme à toute curiosité. Ces religieuses à ce poiut mortifiées, ardentes d’amour divin, remplies du pur esprit du Christianisme, elles ne savent rien des arcanes de la théologie (45). Et leur confesseur sent « une secrète jalousie contre ces femmes qui sont si vertueuses et si saintes dans leur ignorance » (48). 11 n'envie pas moins « l'humilité » des solitaires (49), les uns, comme Lancelot, encore tout brillants de cette naïveté que donne une innocence jamais entamée, les autres, comme Le Maître, versés dans l’étude et dans les belles lettres, mais ayant résolument sacrifié tous leurs dons et tout leur savoir afin de mourir au monde et de vivre pour Dieu

HOMO N CAMILLE Ep rrs; .

(45) LANGRLO, t. I, p. 36 (46) Ibid., t. Il, p. 351 et suiv. Cf. Maximes inédites, in P. R. 31, P. . (47) Sur l'ignorance où sont demeurées les religieuses de Port- Royal (au moins avant 1638), touchant les matières de la Prédestination et de la Grâce. V. la Relation de la Mère Angélique in Mémoires d'Utrecht, t. 1, p. 480-487. Il est difficile pourtant de ne pas faire quelques exceptions, ne fût-ce que pour la Mère Agnès, que Saint-Cyran lui-même appelait « la Théologienne », et dont les lettres révèlent une connaissance assez avancée des questions de la grâce et de la doctrine de saint Augustin.

(48) O. C., t. IT, p. 346 et p. 374. — (49) FONTAINE, t. I, p-- 199.

seul. Il constate combien un Singlin, modeste catéchiste de la troupe de M. Vincent, dépourvu de talent et d’éloquence, sait pourtant, lorsqu'il prèche, toucher ses auditeurs. IL vérifie enfin ce qu'il a appris de l'Evangile, qu'on peut être un excellent chrétien, avec une instruction des moins relevées.

La science n’est done pas tout. Bien au contraire, il faut dire que «la science séparée de Dieu n’est rien » (50) etque souvent même elle peut être un danger et un obstacle à la sainteté, par la tentation qu’elle fait naître chez le savant de se complaire dans son propre savoir et de s’en faire une idole (5r). La science enfle, comme ditl’apôtre,et spécialement celle qui mérite principalement ce nom, la science des vérités divines (52). Quand on s’adonne à ces recherches parle seul désir de connaître, c’est-àdire parcette curiosité que l’Écriture condamnejustementcomme une forme de la concupiscence, plus on s'y avance, et plus on s'éloigne de Dieu (53). « IL n'y a rien de si dangereux que de savoir (54). »

Faut-il donc renoncer à la science ? Non, certes. Il n’y a point de vertu sans lumière. Saint-Cyran ne peut oublier que dans l'Église de son temps on ne compte que trop d’ecclésiastiques de mérite qui, avec tout leur zèle, s’'égarent et font s’égarer les personnes commises à leur conduite, faute de connaître les vrais principes de la piété (55). N'oublions pas ces paroles des Proverbes (XVI, 25): Est via quæ videltur homini recta, et novissima ejus ducunt ad mortem. « Avant que de rien entreprendre », il faut «se faire bien instruire de la vérité, et autrerent on ne fera rien » : parce que « comme la charité nous mène à Dieu, c'est aussi la vérité qui nous doit mener à la charité » (56). Autre est la condition du simple fidèle, autre celle du Pasteur qui le doit diriger (57). Siles religieuses de Port- Royal sont si solidement vertueuses, sans être savantes, c'est que, par saint François de Sales et leurs premiers directeurs,

(bo) Entretien avec Le Maitre (FoNTAINE, 1. I, p. 199), cf. L. C.,t. IL, p. Got. — (51) O. C., ti. I, p. 249-250 et p. 255, cf. L. C., p. 520. — (52) Fragments inédits, P. R.31, p. 432. — (53) L. C., t. II, p. 514-515. — (54) Lettre à Arnauld in Œuvo. d'Arnauld, t. 1 p. 9-10. — (55) V. LANGELOT, t. Il, p- 251, cf. L. C., t. II, p. 519-518, cf. Lettre à Guillebert, L. C.;t. I, p. 37.

(56) LANceLor, t. I, p. 180, cf. L. C., t.I, p. 241 et saiv. — (59) L. C:, t. IT, p.207 : « Je sais qu'il y en a (des âmes) qui sont dans la pratique de la charité sans avoir la connaissance de la vérité, et que ce sont celles qui marchent le plus sûrement. Mais un pasteur des âmes ne peut

elles ont été formées, quoique presque à leur insu, sur le vrai modéle de la perfection chrétienne; et c’est précisément pour ne pas les laisser déchoir de ce chemin de vérité que Sain!- Cyran, voyant qu'elles n'avaient plus personne pour les instruire, a voulu se charger d'elles (58). Quant aux ecclésiastiques, s’il a plu à Dieu de « confondre les sages en leur montrant dans la personne de M. Bernard un prêtre parfaitementsaint, en même temps que complètement ignorant (59) », ce ne peut être qu'un cas exceptionnel (60). Le prêtre est fait pour conduire les fidèles. Et qui ne sait que, selon l'Évangile, «si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice » (61)? En règle générale, la science n’est pas moins indispensable à un prêtre que l'innocence (62). C’est dire que le prix de la science est grand, pourvu qu’elle ne marche pas sans la vertu, comme il n’est que trop fréquemment arrivé dans ces derniers siècles, ou plutôt pourvu qu’elle mène à la vertu (63). Le prix de la science est grand en ce qu’elle nous apporte la vérité. Mais, précisément, il y à une certaine façon « curieuse » de cultiver la science, qui, « s'amusant » à la vérité, comme la vue s'amuse à la beauté des objets (64), finit par « étouffer » Ia vérité même (65) : « La passion de savoir qui s'attache à la science pour elle-même nuit plutôt qu'elle ne sert », non seulement « pour lacquisition de la vraie vertu, mais même « pour la connaissance de la pure vérité » (66). Aussi, le chrétien digne de ce nom, de même qu'il est pauvre par l'esprit au milieu des richesses, possède-t-il la science comme s’il ne la possédaït pas (67). Et il n’en use que pour nourrir non seulement sa conversation ou sa mémoire, mais ses actions (68), en « s'appliquant » toutes les vérités tant de la Foi que de la Raison (69). La théologie qui s'arrête à la seule connaissance n’est qu'une philosophie

prétendre de pouvoir bien conduire, et selon les règles de l'Évangile, s’il n'est autant dans la connaissance de la vérité que dans l'exercice de la charité. ».— (58) L'ANGELOT, t. 1, p. 277.— (59) O. C., t TI, p. 498- 4gg. — (60) Ibid. —,(6x). Lettre à Guillébert, L. C., t. T, :p. 34; cf. p. 37. — (62) O. C., t. II, p. 522. — (63) O. C., L. TITI, p. 288-289.

(64) O. C.,t. 1, p. 14-15; cf. Entretien avec Le Maïtre (FONTAINE, t. 1, p. 181-183). — (65) O. C., t. II, p. 346. — (66) Entretien avec Le Maître (FONTAINE, L. I, p. 179).

(67), O. C., t. IE, p. 254 et p. 544. — (68) O. C.,L. I, 239-942. — (69) Tbid., t. Ep. 245.

humaine (70). Toute connaissance, et spécialement la connaissance théologique, doit aboutir à lamour de Dieu et aux bonnes œuvres dont l'amour est le principe (91). Et, par un remarquable retour, c'est la charité qui donnera accroissement à la connaissance elle-même (72). Ne voyons-nous pas que les lumières des Pères de l’Église ont été les fruits de leur piété (73)? Pareillement, pendant près de douze cents ans, tous ceux qui ont été grands théologiens et grands docteurs dans l'Église ont été aussi de grands saints (74). Sachons-le donc : « Le moyen le plus court de reconnaître la Vérité de Dieu et de faire sa volonté... Ce que David avait dit en trois mots : À mandatis tuis intellexi : « J'ai acquis l'intelligence en suivant tes préceptes » (75).

La science qui sert au gouvernement des âmes (76), la « science des saints » (7997), la « vraie sagesse » (78) est celle qui, d’une part, engendre la charité'et, d'autrepart, en procède (79). Ne serait-ce pas que cette science a son siège, non dans la seule faculté de connaître, mais dans les profondeurs intimes de l'âme où la charité a sa source, dans le foyer d'où ra yonnent à la fois chaleur et lumière (80), et qu’on appelle le cœur (8x)?

HoiLeéttres a iGullebert, L'EC,, LOEp. 540 Ca it-ATLSp 21007 : « Sans la charité, l’éloquence et la science d’un Ange n'est rien ». {5102 C., t IL, p: 478: cf. p. 467. — (72) OC, tp" M4r-fha; cf. O. C., t. IL, p. 283. — (73) Ibid., t. IT, p. 288-289. La Vierge est « la figure de ceux qui sortent de la contemplation pour passer à l'action » : « Elle était comme l’enfant qui se pend au cou de sa mére et qui, sans Ja quitter, se baisse pour jouer avec ceux quile caressent : de collo pendens. Aïnsi l’on peut dire de la Vierge dans l'exercice de sa charité envers les hommes ce qui a été dit du Fils de Dieu, qu'il est descendu à mous sans quitter le sein du Père. » (Consid. 9, ?. LI, P. 290-291.)

(94) O. C., t. II, p. 283-285. Au contraire, Saint-Cyran a souvent remarqué que la Théologie scolastique ne compte que deux saints, saint Bonaventure et saint Thomas.

(75) Consid.1,t.1,p. 393; cf. Consid.», t. II, p. 59. C’est à quoi répondent les considérations du Liber Proæmialis del’Augustinus, sur la Méthode de charité. (V. notamment Lib. Proæmial., cap. 7).— (76) Lettre à Guillebert (L. C., &. T, p. 191). — (79) Id. Ibid., p. 34 (C’est l'expression dont se sert la Mère Agnès dans une lettre à .Arnauld qui est de 1634. Lettres de Mère Agnès, I, p. 60-61).— (98) Lettre à Guillebert (L.C., Lt. 1, p.41). — (59) V. le Lib. Proæmial. de l'Augustinus, cap. 7. — (80) L. C., t. II, p. 669; cf. Lib. Proæmial., cap. 21. — (8r) Saint-Cyran définit fréquemment le cœur comme ce qu'il y a de plus profond en l’homme, « le premier vivant », « le principe de toutes les fonctions de la vie ». V. Fragments inédits, PARA 1; p 523et LelCœurenouveau, OCEAN p79;

La science vraiment « bénite » (82) ne saurait entretenir la vie qu'à la condition de devenir vivante elle-même, à la condition de ne pas demeurer à l'état de spéculation purement intellectuelle, mais de pénétrer, d'imprégner la volonté (83), « de passer de la tête dans le cœur: » (84), d'être enfin à ce point « ruminée » et incorporée à notre substance, que nous la sentions plutôt que nous ne la connaissons d'une manière distincte. Réduite à cet état de sentiment (85), la vérité devient pour nous indépendante et des livres et en quelque façon de la mémoire (86). Lors même qu’elle parait nous échapper, ou que nous sommes impuissants à en rendre compte d’une manière distincte, elle se conserve en ce tréfonds de nous-mêmes où Dieu opère, suivant le mot de lApôtre, et d’où il saura bien la faire surgir quand besoin sera (87). C'est ainsi, en répandant leur cœur devant Dieu, avant de le répandre devant les hommes (88), en ne donnant que de leur abondance, suivant le précepte de saint Bernard (89), en se fiant à l'inspiration de Dieu plutôt qu’à l’étude, ou plutôt en faisant de leur étude même une prière (90), que les Pères les plus savants ont su mettre dans leurs ouvrages cette secrète vertu qui se communique à ceux qui les lisent (91). « Les grands saints et premiers Pères de l'Église n'ont parlé des Vérités que par un véritable sentiment. et c'est à quoi nous devons tendre (92). »

Qu'il y ait là mieux que de vaines formules, un événement capital a permis à Saint-Cyran d'en faire l'épreuve : son emprisonnement. En « cette double prison », déclare-t-il luimême, — parlant précisément des dispositions nouvelles où il se trouve à l'égard de la science, — Dieu « lui a fait connaître

(82) V. ce que dit Saint-Cyran sur cette science (qu'il oppose à la vraie sagesse) « dans laquelle il n’y a pas de bénédiction. » (L. C.,t. II, p. 600). — (83) O. C., t. IT, p. 540. — (84) O. C., t. I, p. 9-10. Sur le rôle « du cœur » pour « ruminer » et assimiler les vérités. V. Lib. Proæmial., cap. 21 et cap. 4 et 8. — (85) O. C., t. III, p. 288-289.— (86) LANGELOT, t. I, p. 44. — (87) Id. Ibid., p. 46. — (88) Id. Ibid., p. 44; cf. Entretien avec Le Maitre, in FONTAINE, [, p. 175.

(89) Ibid. — (90) L. C., &. II, p. 542; cf. Entrelien avec Le Maïtre (KoN- TAINE, t. I, p. 181) et LANGELOT, t. I, p. 44. — (91) O. C.,t. IT, p. 41940, et Entretien avec Le Maïtre (FONTAINE, I, p. 192-173). — (92) O. C., t. IN, p. 288-289, cf. L. G.,t. II, p. 557.

et senlir ce qu'il n'aurait jamais pu s’imaginer avant que de l'avoir expérimenté lorsqu'il était à Vincennes » (93). On se rappelle les faits.

Brusquement, un matin, par ordre de Richelieu, il est arrêté et jeté dans le « grand donjon », où, durant six mois, il reste sans communication, ou presque, avec personne, privé de lecture, privé de correspondance. Or, voici que dans son « abandonnement », une nouvelle lui parvient: la plupart de ses papiers sont saisis ; il devait s’y attendre; mais, en outre, plusieurs de ses manuscrits les plus importants, qu'avaient oubliés les archers, Barcos, animé de plus de zèle que de bon sens à son ordinaire, et craignant de laisser exposés à des perquisitions nouvelles des écrits où la mauvaise foi des ennemis de son oncle pourrait bien chercher encore prétexte à des accusations d'hérésie, les a jetés au feu (94). — Ce moment marque pour Saint-Cyran la crise décisive Au milieu de toutes les angoisses physiques et morales et de toutes les épreuves de conscience, dont il est, ainsi qu’il l'a raconté luimême (95), accablé, le « brûlement » de ses papiers est le dernier coup (96). Il faut se souvenir que Saint-Cyran (il l’a déclaré aussi plusieurs fois) a peu de mémoire (97), et c’est pourquoi il a tant écrit de notes et d'extraits. Toute sa science est dans ces trente ou quarante volumes in-folio dont la vue effrayait le Chancelier, et qui remplissaient « deux coffres extraordinairement grands » (48). Or, tous ces papiers sont saisis et brûlés. C’en est fait : « Sa science est perdue (99).» Saint-Cyran reste d’abord comme étourdi sous le coup. Tout ce qu'il avait mis tant de peine et de temps à recueillir, durant plus de trente années (100); «toute cette abondance de vérités et d’éclaircissements (101), » tout cela est dissipé. « C'était la plus grande perte qu’il eût jamais faite, et après celle-là il n’en devait plus

(93) Entretien avec Le Maïtre (FoNTAIN&, t. I, p. 173). — (94) V. LANCELOT, t. J, p. 70-71. — (95) V. ÆEntrelien avec Le Maitre (FONTAINE, IL. p. 199, cf.

BESOIGNE, t. III, p. 387).

(96) Notons en passant que l'accablement et la douleur de Saint-Cyran à la nouvelle du « brûlement de ses papiers » est la meilleure preuve que ces papiers ne contenaient rien de compromettant pour lui; autrement, il n’eût pu que se féliciter de la prudence de son neveu. — (97) V. p. ex.:t. Il, p..67: — (98) LanceLor, t: I, p. 69. — (99) O. C., t. III, p. 4or. — (100) Jbid. — (xox) L. C., t. IX, p. 670.

craindre d'autre (102). » Un instant abattu et désespéré, Saint- Cyran ne tarde pas à se reprendre. Il voit là une occasion de détruire en lui tout ce qui pouvait rester d'orgueil et d’attachement à la libido sciendi. Accepter l’épreuve, consentir un sacrifice, sera pour lui le moyen d'acquérir décidément l’humilité. Saint-Cyran a exprimé lui-même son état d’âme dans les Considérations sur la Fête de saint Paul, premier Ermite : « Si un homme a du bien, ou s’il a amassé par une étude sainte de plusieurs années des richesses de la parole divine, qui lui étaient infiniment plus chères que l'or, les perles et les diamants, et qu’il aimait comme venant du ciel, et lui ayant été données de la main de Dieu, et si cet homme consent que Dieu les détruise toutes par quelque événement inopiné, et qu'il demeure privé de tout ce qu’il possédait comme un trésor, en reconnaissance de la grâce que Dieu lui a faite, et qu'il lui conserve comme la principale, parmi ces ruines et ces brûlements de tant d’autres biens qu'il possédait, et qu'il n’aimait que pour l'amour de lui : ce sont d'excellentes préparations qui mènent un tel homme à une ruine volontaire de lui-même... (103).» Voilà le dernier degré de la purification (104). Voilà aussi le chemin par où Dieu a voulu l’amener à la notion distincte de cette science chrétienne à laquelle désormais il se tiendra (105).

Que se passe-til, en effet? Après quelques mois, le prisonnier est transféré dans une autre partie du château, soumis à un régime plus clément, autorisé à écrire et à recevoir des visites. Il reprend auprès de beaucoup de ses amis l’œuvre de direction. commencée ; il entreprend même d’en conduire certains qui, comme Arnauld, s'adressent à lui pour la première fois. De nouveau il est obligé d’instruire, de conseiller, d’éclairer. Et à cette intention il lui faut rédiger de sa prison une quantité de lettres (dont plusieurs sont de véritables volumes), et plusieurs petits traités. Or, pour les composer, il constate qu'il n'a nul besoin de cet amas de connaissances qu'il avait accumulées dans ses papiers enlevés ou détruits. Méditer sur les quelques livres de l’Écriture ou de saint

(102) LANCELOT, t. 1, p.71. — (103) Consid. 2, t. I, 98. (104) Entretien avec Le Maitre (FONTAINE, t. 1, p. 78). — (105) Jbid.

Augustin ou de la Vie des Saints (106), qui demeurent à sa disposition, et surtout s'abandonner aux pensées telles quelles que Dieu lui donne, cela lui suffit pour éclairer sa propre vie intérieure et celle de ses pénitents. Lui qui pleurait la perte de sa science, il s'aperçoit, son sacrifice fait qu'en somme il n'a rien perdu. Parlant de tant de précieuses pensées anéanties avec les papiers de son oncle, Barcos disait, après coup, «que ces pensées n'étaient pasperdues, puisqu'elles s’en étaient retournées à Dieu de qui elles étaient sorties, et qu'aussi bien, quand on aurait voulu travailler à quelque écrit, on n'aurait pas regardé à ces papiers, parceque, s'étant nourri à loisir des vérités qu'ils contenaient, on aurait pu se contenter de tirer de sa plénitude ce que Dieu aurait voalu donner et renouveler en écrivant » (107). C'était là, remarque Lancelot, se conformer très parfaitement à l'esprit de Saint-Cyran (108). C'était même sans doute répéter ses propres paroles (109). Le fait est que le prisonnier de Vincennes, quand après deux ans on se décide à lui rendre ceux de ces papiers, — en plus grand nombre qu'il ne croyait, — qui avaient échappé au feu, ne paraît pass’en être servi. Il décline l'invitation du Cardinal de Richelieu qui proposait de lui fournir toutes les choses nécessaires pour la continuation de son grand livre de controverse contre les Protestants (110). Les seuls ouvrages auxquels il désire s'appliquer

(106) C'est sous forme de réflexion sur la Vie des Saints, de Ribadeneira, qu'ont été composées à Vincennes les Considéralions sur les Dimanches et Fêtes, et les Considérations sur les Fêtes de la Vierge et des Saints. (Lancelot, t. IT, p. 84.) — (107) LANCELOT, t. I, p. 72-93. — (108) Zbid., p.71. — (rog) V. à ce sujet L. C.,t: II, p. 670, et «©. G., t. IT, p. 4o1. D'autre part, on lit dans les Fragments inédits : « Si on perd les plus excellents livres du monde, où on avait écrit de rares vérités, on ne perd rien parce que les vérités demeurent et se conservent dans le cœur. » (P.R. 517, p. 129; cf. p. 429.) Arnauld d’Andilly, dans son Avant-Propos à l'édition des Lettres, dit, expliquant comment Saint-Cyran a composé ces Lettres dans sa prison, en l’absence presque complète de livres : « Il ne parle que sur La foi de sa mémoire, ou plutôt il tire ses discours, comme J.-C. dit dans l'Evangile, du trésor de son espritel de son cœur, qui avait comme fourni en sa propre substance toute la doctrine de l'antiquité sacrée. »

(10) V. Besorne, Lt. II, p. 365-366 et p. 391. On dit ül est vrai qu'après sa sortie de prison, Saïint-Cyran, pressé par Charpentier, songea un moment à se remettre à cet ouvrage (Jbid., p. 449-450). Mais en faitilne parait pas s'y être remis. El, du reste, on sait que c'est vers le même temps qu'il forma le projet d'abandonner toute étude et de se retirer : dans son abbaye pour y mener une vie purement monastique.

sont des lettres de direction, ou bien des « élévations » du genre de son Cœur nouveau, ou de ses Pensées sur le Sacerdoce, ou bien encore ses Considérations sur les Dimanches et sur les Fêtes de la Vierge et des Saints — écrites pourrait-on dire «en marge » de la Vie des Saints de Ribadeneiïra (111); et il les compose, dit-il lui-même, en évitant « les trop grands discernements et réflexions », et même en laissant à « l'écart », autant qu'il peut, « toute sa science » : « Je me mets comme un vase devant Dieu, afin qu'il me donne les lumières et les chaleurs qu'il lui plaît, me gardant surtout de faire le moindre eflort, ni de la tête ni du cœur (112). Quant aux études d’érudition, quant à la science proprement dite, il ne s’en soucie plus (113). Non qu'il veuille détourner les autres d'apprendre (114). Mais pour lui (115), guéri enfin de cette « passion » (116), et de ses intempérances, ilest de plus en plus décidé à renoncer à la science livresque, pour s’en tenir à cette « bibliothèque intérieure », qui est à l'abri des atteintes du dehors parce qu'elle est bâtie au fond du cœur de l’homme (113).

Qu'est-ce à dire ?

IL est clair qu'une « bibliothèque intérieure » ne saurait être aussi bien fournie qu’une bibliothèque matérielle. Ce qui peut aller au cœur, ce qui peut être senti par le cœur, ce ne sont pas apparemment ces subtilités dont s’embarrassent les Écoles (118), ces ratiocinations à perte de vue sur des matières

abstruses, souvent irsolubles à l’homme (comme celles qui

(ar) C'est dans sa prison que Saint-Cyran se met à lire les œuvres des mystiques, sainte Thérèse, sainte Catherine de Gênes et saint François de Sales, œuvres mystiques que, nous assure Lancelot, « il n'avait pas lues auparavant » (LANGELoT, t. II, p. 85).

(119) L. C., t. IL, p. 669-671.— (113) Entretien avec Le Maïtre (FONTAINE, t. I, p. 199). — (114) Ibid., p. 186 et suiv. — (115) Ibid. — (116) Ibid., p. 1799.

(119) Let. à Arnauld (Œuvres d’Arnauld, t. I, p.9 10). Cf. surl'infériorité de la science des livres par rapport à celle qui se conserve dans l’âme. V. Fragments inédits, P. R. 31, p. 520-521. C’est la méthode de la mère Angélique. Voici le conseil qu’elle donne à une Religieuse qui avait l'habitude d'écrire les pensées qui lui venaient: «.. Comme elle me demande si quelquefois, rencontrant quelque belle sentence, elle ne l’écrirait point, je lui dis que non; mais que, lorsqu'elle en aurait envie, elle se mit à genoux et priât Dieu de l’imprimer dans son cœur et de la lui faire pratiquer. » (Lettre inédite de la mère Angélique citée par PRUNEL, Zametl, p. 234, note 1.) — (118) V. le Lib. Proæm. de l'Augustlinus, cap. 8.

concernent la nature des Anges) (119), où dont la solution, quelle qu’elle soit, n’intéresse pas notre conduite. Encore moins ces contentions par lesquelles une scolastique « pointilleuse » (120) s'efforce, à l’aide de la philosophie et de raisonments humains (121), de soumettre à des « discussions trop exactes » les dogmes et les cas de conscience (122). « La vérité s'éclaircit plus par des méditations secrètes que par des disputes importunes (125). » Et surtout il estinutile de chercher à éclaircir à l'excès les vérités que Dieu nous a confiées. La charité, principe et fin de la science, en est aussi la mesure. A ce creuset, la théologie s’épure de toutes ces superfluités qui ne sont pas propres à rendre l’âme meilleure. Elle ne garde que « le plus palpable et le moins abstrait d'elle-même » (124). Elle tend, par une sorte de concentration, à revenir à la simplicité de la Foi, laquelle, comme le dit saint Thomas, n'est pas discursive mais intuitive (125), et se borne à la « première vue » de ce que Dieu lui découvre (126). Une théologie simple (127), aussi voisine que possible de l'intuition, et aussi ennemie que possible des « discours étudiés », « familière » enfin, suivant le nom caractéristique qu'il a donné à l’un de ses derniers ouvrages, et par là même facile à retenir et à « digérer » (128): Saint-Cyran (qui déplore d’avoir donné tant d'années de sa vie à des recherches vaines) n'en veut plus connaître d’autres (129).

(119) Jbid., cap. 5; V. aussi cap. 5.— (120) L. C., t. I, p. 84. — (121) La Foi « haïit les moindres raisonnements, non seulement les contentions, dans la théologie » (L. C., t. II, p. 600-601). — (122) Consid. 2, t.I, P- 199-200. — (123) O.-C., t. III, p. 142. — (124) Théologie familière. Avis au lecteur de l'édition de 1639. — (125) Jbid. ; V. aussi L. C, t. I, p 600-6075 O. C., t. 1} p: 135/"et P: At. II, p. 8 et t. Hp 560.

(126) Lett. Guillebert (Z. C., t. I, p. 3-4). — (127) Ibid., t. L., p 84. Cf. Lib. Proæmial., cap. 6. — (128) V. l’Avis au lecteur de la Théologie Familière, éd. 1639. — (129) Nous verrons, par la suite, les conseils qu'il donne à Arnauld, et les efforts qu'il fait pour le « retirer du raisonnement et des disputes ».

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre l'attitude de Saint-Cyran touchant deux questions où elle pourrait tout d’abord sembler déconcertante.

La première est celle de l'attrilion. On sait qu'elle fut la cause, ou le prétexte, de l’emprisonnement de Saint-Cyran. Celui-ci passait pour avoir inspiré, sinon écrit, le livre du P. Séguenot de la Sainte Virginité, livre qui avait excité un grand bruit parce qu'il combattait l'opinion des Jésuites (laquelle était aussi celle du’ Cardinal de Richelieu dans son Catéchisme), que l’attrition, c'est-à-dire le repentir fondé sur la seule crainte de l'enfer, suffit au pénitent, avec l’absolution du prêtre, pour obtenir la rémission de ses péchés. IL est à peu près certain que Saint-Cyran n'avait nulle part à ce livre (1), que même il y condamnait plusieurs choses (2), et que surtout il n'en trouvait pas la publication opportune (3. Mais il n'est pas moins certain que, sur le fond de la matière, il était d'accord avec Séguenot (4). IL jugeait l’attrition « une invention humaine, et le dernier relâchement du sacrement de pénitence » (5). Mème, dans des lettres à ses amis, il s’indigne « qu’on ait pu mettre en question publique si l’attrition simple était suffisante » (6). Il veut qu'on « dise hardiment que la Contrition (c’est-à-dire l'Amour de Dieu) est nécessaire », non pas cette sorte de milieu que certains sont en train d'imaginer entre la Contrition et l’Attrition (7), mais la Contrition parfaite, c'est-à-dire le repentn fondé sur l'amour dominant de Dieu. Dès lors, on peut s'étonner que, dans plu-

(1) V. L'ANGELO®, t. [, p. 98-79; Cf. Interrogatoire, Recueil d'Utrecht, P: 89-86. — (2) Interrogatoire, p: 87-—(3)L. C., t. I, p. 594. — (4) V: Ibid, p. 594. — (5) L. C1. IF, p. 697. — (6) L: G., t. II, p: 465-466ret p. 652, 673. — (7) L. C., LIT, p. 691-692: Cf. Jbid., p. 672-673.

sieurs déclarations officielles relatives à l’attrition, Saint-Cyran ait fait si complètement litière de ses convictions les plus fondamentales. Ce n'est pas seulement dans son /nlerrogatoire par Lescot, — où Saint-Cyran déclare catégoriquement que « l'attrition suffit à l'absolution » (8), et qu’il «condamne ce que le P. Séguenot dit, que l'attrition avec l'absolution ne suffit pas pour obtenir la rémission des péchés » (9) : cet interrogatoire, dont Saint-Cyran lui-même disait qu'il « contenait en abrégé tout ce qu'il en voudrait dire mais, on le cache (ro) », il se peut bien, comme le pensent Besoigne (11) et Clémencet (12), qué le texte en ait été altéré, quoique ici vraiment les ennemis de Saint-Cyran n’eussent guère dû être portés à modifier ses expressions dans un sens qui allait à le décharger du principal grief formulé contre lui. Mais, laissant de côté l’interrogatoire, reste la fameuse lettre à M. de Chavigny (14 mai 1640), sur quoi tous les historiens jansénistes ont exercé leur sagacité d'exégèse (13). Or cette lettre dit exactement les mêmes choses que l’/nterrogatoire.Saint-Cyran y déclare à plusieurs reprises, et en mettant tous les points sur les i, « que les deux opinions sont probables, savoir l’une que la contrition est nécessaire, et l’autre que l'attrition est suffisante avec le sacrement » (p. 162); que « l'opinion de ceux qui croient que l’attrition suffit est probable », et qu’il est « si éloigné de condamner ceux qui tiennent pour l’attrition qu’il condamne ceux qui les condam-nent » (14). Il fautavouer, avec Besoigne (15), « qu'on à quelque peine » d'entendre Saint-Cyran tenir ce langage, et toutes les interprétations embarrassées de ses amis (16) ne peuvent nous empêcher de croire(15), - du reste, la douleur même que Saint-

(8) Interrogatoire, p. 89-90. — (9) Jbid., p. 87. — (ro) L: C., t. II, p. 469. — 11) Hist. de Port-Royal, I, p. 405-406. — (12) Hist. lit. de P.-R. (inprimée), t. I, p. 350. — (13) V. le texte dans LANGELOT, t. I, p. 161-164. — (14) Tbid., p. 163.

(x6} t. IL, p. 430. — (16) V. Besoicne. Jbid:, p. 43r ; Cf. LAncrLor, t. I, p. 166, etc. — (17) Plusieurs pensent que Saint-Cyran entendait par attrition ‘un repentir enfermant l’amour de: Dieu, mais imparfait. (V. LANGELOT, t, L, p. 166-167 et p. 496.) [IL est bon, du reste, de se rappeler que les mots de sontrilion et d’attrilion ont reçu: jusqu'à neuf sens différents chez les théologiens du temps (V. ibid:, p. 502; ef. Besorewe, t. III, p. 430). — Mais, outre que cette interprétation ne cadre guère avec les textes, elle laisserait en tout cas subsister à l'encontre de Saint-Cyran le reproche d'avoir usé d'équivoque. V. ses lettres à M. d'Andilly, dans LANcELor, t. I, p. 169-172.

Cyran en ressentit presque aussitôt après en est la preuve éloquente, — qu’il « n'avait point parlé ici aussi fortement qu'il aurait dû ». Cependant, de voir là une pure et simple marque de duplicité et de faiblesse, une manière de reniement de saint Pierre, ce serait aussi lourdement s’égarer (18). On doit se rappeler que, dans plusieurs autres circonstances antérieures ou postérieures, Saint-Cyran a exprimé, en termes seulement un peu moins accommodants, des pensées très voisines de celles de la lettre à Chavigny. Lancelot le remarque, en citant le résumé écrit par l'abbé lui-même, en 1639, de sa conversation avec Lescot, et il constate que son maître n'a pas changé de sentiment (19). Un peu après, dans une conversation avec la duchesse d’Aiguillon, Säint-Cyran reprendra plusieurs des idées exprimées dans sa lettre. Lui-même na jamais pensé avoir trahi, à proprement parler, la Vérité. Il s'est « humilié » en atténuant un peu ses façons de parler ordinaires (20). Mais qu’il ait parlé contre sa pensée, ni lui ni ses amis ne l'ont jamais cru. Souvenons-nous que sa lettre à M. de Chavigny a été dressée par M. de Barcos (21). Souvencens-nous aussi que ses défenseurs les plus fidèles, tels qu'Arnauld, ont parlé de sa doctrine sur la contrition en termes presque équivalents à ceux de la fameuse lettre (22). Souvenons-nous, enfin, que la dite lettre lui a été inspirée par des amis qui étaient M. d’Andilly et le duc de Liancourt. Et ces amis lui représentaient qu'il n’avançait rien dans cette lettre qu'il ne leur eût déjà maintes fois fait entendre à eux-mêmes (23). Il faut donc admettre en dernière analyse que la lettre à Chavigny, — quelque part qu’on doive faire à la faiblesse d’un prisonnier pressé par tout le monde et en proie à une terrible crise morale, — n'est dans la pensée de Saint-Cyran ni en contradiction formelle, ni même sans lien, avec l’ensemble de ses

(1x8) HERMANT, t. [, p. 121. — (19) LANCELoT, t. I, p. 165-166; Hermant, t.1, p. 198. — (20) HERMANT, t. I, p. 129. — (21) LANCELOT, t. I, p. 161. — (22) Il est bon de noter que, comme nous le verrons en détail ailleurs, Arnauld, pour son propre compte, devait s'exprimer d’une façon beaucoup plus énergique. Réfutant Choiseul, il déclare qu'il aimerait mieux « qu’on lui coupe la main » que d'écrire que l'opinion de l’attrition peut être véritable (V. Difficultés sur les Éclaircissements de M. de Choiseul, t. XXVI, p. 99 et p. 186. Apologie pour Saint-Cyran, 2 part., V. t. XXIX, p. 231). — (23) V. HERMANT, t. I, p. 191 ; BESOIGNE, ALI, D 2e

EN QUEL SENS PEUT-ON PARLER DE SA DOCTRINE qi

idées (24). Et, dès lors, comment faut-il l'entendre? La elef de l'énigme est sans doute dans l'importance prépondérante attribuée par Saint-Cyran aux considérations pratiques. Saint- Cyran, fhéoriquement, est contre la suffisance de l’attrition. Mais, pratiquement, il ne veut pas prendre parti. Pourquoi ? Pour deux raisons qu'il a lui-même très nettement indiquées :

Par souci de l'unité de l'Église (25), d’abord. L'Église (en l'espèce, le Concile de Trente) n'a pas tranché entre les deux opinions. L'une et l’autre sont soutenues par des Chrétiens considérables. Celle des attritionnaires est même aujourd'hui la plus commune (quoique évidemment la moins ancienne) (26). En l'attaquant de front, c’est donc à une partie notable de l'Eglise qu'on rompten visière. Or, « la rupture de l’Unité de l'Église », le schisme, «est le plus grand péché d’un Chrétien » (27). C'est une pensée familière à Saint-Cyran « qu'il faut supporter, non seulement tous les plus grands désordres, mais la mort même, plutôt que de se séparer de l'Église, parce que cette séparation est le plus grand de tous les maux (28) ». « Il fait profession de lui demeurer toujours uni, » non seulement « dans une même foi, mais, dans une même charité » (29), « adhérent » à cette « Église catholique, apostolique et romaine... jusqu'aux moindres franges et filets de sa robe » (30). « Pour vivre chrétiennement, » 4 faut, penset-il, supporter « les opinions qu'on voit avoir vogue dans les Écoles publiques de l'Église, quoiqu'on sache certainement qu'elles sont contraires à la tradition. Car tant

(24) V. ce que dit Saint-Cyran lui-même (L. C.,t. II, p. 537) : « Il est difficile en ce temps d’allier la vérité et la charité chrétienne, sans tomber dans d'apparentes contrariétés. »

(25) V. Interrogatoire, p. 112-113.

(26) V. L. C., t. II, p. 592-593; 672-673; G9r-692.

(27) Pensées sur le sacerdoce (L. C., t. I, p. 323). Je ne puis m'empêcher de croire qu’il faut aussi tenir compte de la publication de l’Augustinus, dans lequel plusieurs chapitres (les chapitres 13 à 27, et particulièrement 25 et26, du livre V du t. III) sont consacrés à soutenir expressément la nécessité de la Contrition, et l'insuffisance de l'attrition fondée sur la seule crainte de l'Enfer. Saint-Cyran paraît avoir été fortement impressionné par « cetie voix de son ami défunt, déclarant . du Ciel par son Livre » ce que lui-même n'avait pas cru devoir dire publiquement Et il se pourrait bien qu'il y eût vu un avertissement du Ciel, et comme une sorte de rappel à l'énergie. V. L. C., t. IE, p. 673 et p. 465-466. — (28) FONTAINE, t. I, p. 143. — (29) FONTAINE, t. 1, Pp. 143. — (30) Déclaration faite à Lescot, in LanceLor, t. I, p. 151-152.

s'en faut qu'il se faille séparer pour cela, ni de l'Église, qui ne fait que les tolérer, ni de ceux-mêmes qui les soutiennent : il ne faut pas même combattre ces mauvais docteurs avec éclat » (31). Ge n'est qu'au cas où ces mauvais docteurs pousseraient leur faux zèle jusqu'à prétendre mettre au ban de l'Église les adeptes de la vraie doctrine, que ceux-ci, injustement attaqués, auraient le droit et le devoir de parler haut. lempus tacendi, tempus loquendi (32). Mais s'ilest d'an Chrétien de défendre sans ménagement l'orthodexie dans les contentions (33), il est aussi d'un Chrétien d'éviter tout ce qui pourrait donner lieu aux contentions, et de ne vouloir « faire schisme aucun pour défendre la vérité qu il a dans.le cœur »(34). Et c’est pourquoi tant que les attritionnaires s abstiendront de déelamer contre l'opinion traditionnelle, on s'abstiendra aussi de s'élever contre eux, au moins ouvertement (35). On ne refusera même pas de qualifier leur opinion de « probable » : ee qui signifiera seulement que, par une condescendance qui est précisément le fait de la charité, on leur accordera le bénéfice «de la liberté que L Église, en différant de rendre sa décision, a voulu laisser à ses enfants sur ce point. On ne condamnera pas les « atiritionnaires »; bien mieux on condammera ceux qui les condamuent, « parce qu’ils agissent contre l'unité de l'Église » (36).

Peut-être au fond, du reste, ce sacrifice fait à Vunité de l'Église n'est-il pas si lourd. A tout prendre, la querelle entre « atiritionnaires » et « contritionnaires » n'est qu'une querelle spéculative. Ce qui importe, pratiquement, c'est de savoir ce qu on doit faire en face d'un pénitent qui vient à confesse. Or, que la contrition, ou le repentir fondé sur l'amour de Dieu, soit indispensable en soi pour la rémission des péchés, ik n'en reste pas moins, d'une part, que, repentir fondé sur Famour ou repentir fondé sur la crainte, ce sont là des mouvements intérieurs et secrets dont l'intelligence d'autrui, voire celle du pénitent fui-même, ne peut juger : le discernement n'en est possible qu'à Dieu (39); d'autre part, il n'est pas immanquable,

(32). Lettre à Guillebert. (L. C., &. I, p. x27).— (32) L. C., t. ,,p:.50o1. — (83) Mai Cut Hp. 5734et 468: — (34).L.:C.,1..1,.p. 673-674. — (35) Interrogaoire, Recueil d'Utrechl, p. x12-113. — (36) Lettre à. Chavigny, in LANCELoT, t. EF, p. 163. — (35) /nterrogatoire, Recueil d'Utrecht, p.:69-68. (Cf. Herman, & [,,p..198; et Lettre à Chavigny, Lanxcezor,t- 1, p: 162.)

mais il peut arriver, qu'au Tribunal de la pénitence, le Pénitent « d'attrit » devienne « contrit » (38); cela se fait par la vertu (qui n'est pas purement déclarative) (39) du Sacrement de pénitence (40), quoique à la vérité, de façon un peu extraordinaire (41). Bien mieux, ou peut dire que, quand Dieu veut vraiment sauver une âme, il fait toujours suivre l'attrition de la contrition, comme il fait succéder à l'aurore le, soleil levé (42) : dans l'ignorance où il est des desseins de Dieu, un Prètre ne devrait pas hésiter à absoudre une personne qui, étant blessée à mort, n’auraitque la crainte de l'enfer, quelque persuadé qu'il fût que ceite crainte seule ne suffirait pas rendre l’absolution valable (43). S'il en est ainsi, même à l'égard! de ceux qui sont en pleine santé, on aurait bien tort d'embarrasser les âmes dans ces discernements, qui ne les rendraient que plus scrupuleuses et non pas meilleures (44). Tout ce qu'on doit leur demander, c’est « qu'elles aient une douleur sincère d’avoir offensé Dieu, et un vrai désir de changer de vie » (45). Et cette douleur sincère, elle se reconnaît à quoi? à ses fruits, à ses fruits extérieurs. Si une, âme produit au dehors des actions de pénitence « constante et proportionnée à ses péchés», on peut juger par ces actions de vie que l'âme est vivante (46), on peut être sûr que Le repentir est

138) Interrogatoire, Recueil d'Utrecht, p. 89-90 et LancgLror, & L. p. 165 (résumé. de la conversation avec Lescot): — (39), Recueil d'Utrecht, p. 68 et. C.,,t.,.1},:p.-699. —.(40) Jbid., p2 90, LANGELO®D, t. I, p. 165. — (41) LANGELOT, t. I, p. 165. — (42) LANCELOT, t. 1, p. 179-180. Cf. HERMANT, t. Ÿ, p. rit. V. aussi Traité de la Gräce de Jésus=-Clinist, P. R: 3x, P- 538-539. — (43, Conversalion de Saint-Cyran avec la Duchesse &d'Aiguillon, in H&RMANT, t. I, p. 128.

(44) ARNAULD, Apologie pour Saint-Gyran, 2° partie, & NXIX, p. 231. V. aussi 4* partie, p. 376. (Bien entendu, c'est la doctrine de: Saint-Cyran qu'Arnauld exprime là.) On peut voir encore le témoignage de la Mère Angélique: « Au reste, il l'Abbé de Saint-Cyran) confesse comme un autre ; el, quand une personne se présente à lui avec sincérité el douleur de son péché, il l’absout sans s'’enquérir si c’est attrition naturelle ou surnaturelle, ou contrition. Et on sait bien qu'il à écrit au RP. Maignaud, qu’on dit être dans ces maximes, qu'il devait recevoir tous ceux qui se présentaient: à lui sincèrement, et avec résolution de quitter leurs péchés, et les absoudre sur cela... » (Mém. d Utrecht, t. I, p. 453.) (Cf. L. C., t. IL, p. 469, p. 537:.et Besorenx t. IIL, p.428.) — (45) Lettre à Chavigny, LANCGELOT, t. I, p. 162.

(46) V. Entretien avec la Sœur Marie-Claire, in Mémoires d'Utrecht, et L. C., & IT, p. 677-679. Cf. L..G., t. IL, p. 573: « Bien que les Pères n’aient point parlé de la contrition, mais des fruits de la pénitence, parce qu'elle n’est que de la connaissance de Dieu, au lieu que les fruits de

sérieux, on peut être assuré qu'il y a en elle « quelque étincelle du feu du ciel », et que, si la contrition parfaite n'est pas là encore, elle viendra. Voilà à quoi il faut s'arrêter. Le reste, à proprement parler, n’est que « matière d'école » (49), qui ne sert à rien pour la conduite de la vie, et qui par conséquent peut être laissé de côté sans inconvénient. — On saisit là à plein l'attitude qui est de plus en plus celle de Saint-Cyran : s’appliquer, en matière de théologie, à ce qui se traduit par quelque chose d’effectif, abandonner le reste disputationibus eorum.

C'est de la même façon qu'il a fini par considérer une autre question, beaucoup plus complexe que la première, et qui fait le fond des controverses dite du «Jansénisme », celle de la Prédestination et de la Grâce.

Le Jansénisme de Saint-Cyran, ou plus exactement le rapport de sa pensée à celle de Jansénius, a donné lieu à des hypothèses contraires.

Pour certains, notamment pour nombre de jésuites du xvir° siècle (48), Jansénius serait le disciple, et Saint-Cyran le maître. C’est celui-ci qui, à Bayonne ou plus tard, aurait inspiré au futur évêque d’Ypres les idées directrices de l’Auguaslinus.

D'autres (49), tout récemment, ont cru « étreindre une certitude imprévue et éblouissante », en relevant, dans les lettres de Jansénius (50), des phrases d’où il ressort que c’est lui seul qui, de retour à Louvain, aurait aperçu, — grâce aux suggestions de Janson et de Conrius, mais en dehors de toute influence de Duvergier de Hauranne, — les grandes lignes de la théologie augustinienne qu'il devait par la suite inculquer à son ami.

La trouvaille, si trouvaille il y a, n’est pas neuve. Sans

la pénitence sont de la connaissance de l'Église, et pour cette raison je n’ai parlé à qui que ce soit, durant ma liberté, de la contrition; néanmoins, maintenant que cette vérité est tombée en contention, etc. » — (47) Conversalion avec M. de Chavigny, in HERMANT, t. I, p. 113. Cf. LANCELOT, t. [, p. 165-166.

(48) C’est la thèse de Pinthereau dans son libelle la Naissance du Jansénisme. C'est aussi celle du P. Brisacier, du P. Hazard, ete. — (49) L'abbé Brémond, par exemple.— (50) V. les lettres de Jansénius à Saint-Cyran du 14 octobre 1620, édition du Vivier (Gerl eron), Cologne, 1902, p. 27. et du 5 avril 16271, p. 31-32.

parler de Sainte-Beuve et d’autres modernes, l'éditeur même des lettres, Gerberon, s'était, dès 1707, fondé sur les phrases en question pour fixer au mois d'octobre 1620 le moment où Jansénius « commence à goûter particulièrement ce saint docteur (saint Augustin) et à concevoir le dessein d’en expliquer les véritables sentiments » (51).

On a le droit de se demander si Gerberon, en cela comme en d’autres occasions, n’a pas forcé le sens des textes.

Arnauld, précisément à propos des lettres de Jansénius, rapporte un mot de Valère André, dans ses Fastes académiques assurant que Jansénius, durant son séjour à Bayonne où il était, comme on sait, l'hôte de Saint-Cyran, ne cessait de s'appliquer à la lecture des Saints Pères, et principalement de saint Augustin. Le même Arnauld «avoue sans peine » au P. Hazard que « ce fut apparemment lorsqu'ils étaient ensemble que fut pris le dessein que M. Jansénius a exécuté depuis, y ayant travaillé pendant plus de vingt ans, d'expliquer les sentiments de saint Augustin touchant la Grâce par saint Augustin même » (52). Barcos, Lancelot, Hermant, et tous les auteurs qui, au xvu' siècle, ont été à même de recueillir la tradition de Port-Royal à l'endroit de Saint-Cyran, expriment un avis analogue (53).

Cet accord de Port-Royal et des jésuites, même sur un « point de fait», a de quoi donner à réfléchir. — Voici, semble-t-il, pour concilier des témoignages qu'on ne saurait évidemment négliger, avec le texte des lettres de Jansénius, ce qu'on peut conjecturer de plus plausible :

C’est Saint-Cyran, — et ceci n'est point une conjecture, —

(51) V. à ce sujet la note de Gerberon, loc. cit., p. 191; et p. 28; cf. SaNTe-BEUVE, Port-Royal, t. I, p. 294, note 1. Pour tout ce qui suit, j'utilise, outre la correspondance publiée par Gerberon, un recueil de lettres inédites de Jansénius à Saint-Cyran, qui se trouve à la bibliothèque de la Société des Amis de Port-Royal. Ce recueil qui, d après les indications qui y sont jointes, doit être le même que Clemencet dit avoir eu en sa possession (v ist. lit. de P. R., imprimée, t. I, p. 36), comprend 22 lettres autographes, datées, les unes de 1623-1624 (c'est justement la période pour laquelle Gerberon signale une lacune dans la correspondance à lui connue de Jansénius. V. Lelires de Jansénius à Saint-Cyran, édition du Vivier, p. 156-157),.les autres de 1634.

(52) VIe Factum pour les neveux de Jansénius, 1658 (Œuvres d’Arnauld, 4. XXX, p. 544). — (53) V. notamment : LANGELOT, t. I, p. 102, note a ; cf. BEsorene, t. II, p. 345.

qui, s'étant lié à Paris avec Jansénius, a pris l’imitiative de l'emmener avec lui «en sa maison auprès de Bayonne, pour lire ensemble tous les Pères » (54). Là, travaillant à raison de quinze heures par jour, ils lurent en effet tous les Pères, 'et rédigèrent même toute la doctrine des Pères par titres et matières, tant pour ce qui regarde les sacrements et la constitution de l'Église, que pour ce qui est des livres les plus difficiles de l'Écriture (55). Et le résultat de ces lectures et de ces méditations fut qu’il apparut aux deux amis absolument nécessaire de répandre dans le monde chrétien la connaissance de cette « antiquité » que, depuis plusieurs siècles, la Scolastique avait fait négliger. Remettre en vigueur dans l'Église actuelle les maximes et l'esprit, sinon les pratiques, de l'Église primitive : telle est sans doute la « grande affaire », la « résolution généreuse », dont Jansénius ‘entretient Saint-Cyran dès le début de leur correspondance, et dont ils avaient certainement formé le projet avant de se séparer (56).

Que, d'autre part, étudiant les Pères, ils aient été amenés à faire à saint Augustin une place à part, iant en raison de « la hauteur et profondeur » de son génie qu'en raison de l’autorité hors pair que l'Église lui a toujours attribuée, le fait était naturel, et presque inévitable; on le pourrait tenir pour assuré, même si des gens aussi bien informés qu'Arnauld, Hermant et autres ne nous en étaient pas garants.

Aussi voyons-nous qu'à peine rentré à Louvain, « un an et demi ou deux » (57) avant ce qu’il appellera son « changement » et sa découverte (58), le premier soin de Jansénius sera d’écarter toute autre occupation pour s'appliquer à saint Augustin « avec un étrange désir et profit ». Il l’étudie avec une admiration croissante : « Tant plus je le lis, tant plus beau je le trouve (59). » — Mais, ce faisant, il continue, après tout, ce qu'il faisait à Bayonne. Et une lettre de 1620 (60) nous le montre acquis depuis longtemps à la théorie de la prédestination gra-

(54) LanceLor, t. II, p. 308. Hermant affirme même que Saint-Cyran avait spécialement en vue l'étude de saint Augustin et que c’est luimême qui en inspira le désir à son compagnon. (HermMaAnNT, t.1,p. 103.)

— (55) LANGELOT, t. IT, p. 108. — (56) V. Lettres de Jansénius, édition du Vivier : lettre du 19 avril 1619, p. 15. — (57) Jbid., Aettre du 5 avril 16o7. — (58) Jbid. — (59) Lettre du 19 octobre 1620. — (60) Voir édition du

Vivier, p. 22-23. Cette lettre paraît antérieure à celle du 15.oetobre où sont contenues les déclarations dont nous parlons.

EN QUEL SENS PEUT-ON PARLER DE SA DOCTRINE 47 tuite et ennemi des molinistes ; il mentionne même un travail antérieurement composé par lui, dans lequel il a défendu contre eux Ja véritable interprétation d'un passage fameux de [a Question 11 à Simplicier (6x). Il est donc bien augustinien déjà.

Mais alors, en quoi consiste ce « changement » dont, dans sa lettre du 15 octobre, il annonce à son ami qu'il aurait à lui faire part? Et qu'est-ce qu’on lui a révélé « jei », c’est-à-dire à Louvain”? Les paroles mêmes de Jansénius, serrées de près, l’indiquent assez clairement. Autre chose est de lire saint Augustin, autre chose de l'entendre. Toutes les écoles théologiques se réclament de saint Augustin, mais toutes ne le comprennent pas de la même manière. Chacune d'elles y cherck:e et y croit trouver des arguments contre les autres. Et il en résulte qu'au total la pensée du saint apparaît à beaucoup des plus obseures. Mais tout s’éclaircit, tout s’ordonne en cette doctrine de la façon la plus simple et la plus harmonieuse, si l'on s’avise d’une distinction qui se trouve exposée dans les derniers ouvrages de l'évêque d'Hippone etsurtout dans Le traité De Correptione et gratié : à savoir la distinction des deux sortes de grâce, la srâce d'Adam et la grâce de Jésus-Christ, correspondant aux deux états de la nature humaine, avant et après la chute. Cette distinction, en laquelle Arnauld, dès ses premières lectures, reconnut spontanément, nous le verrons, « la clef de la doctrine de saint Augustin », est l'âme même de l’'Augustinisme. Or elle fait le fond de l’enseignement de Baïus et de ses disciples, tandis qu’elle est, au moins à cette époque, à peu près entièrement négligée par les deux grands ordres rivaux, l'ordre de Saint-Ignace et celui de Saint-Dominique. N’est-il pas vraisemblable que c’est là ce « principe immobile » au nom duquel Jansénius croit pouvoir renvoyer dos à dos jésuites et jacobins et tous Les autres clabaudeurs de l'École (62), ce principe faute duquel il lui semble jusqu’à présent « avoir lu saint Augustin sans yeux et oui sans entendre » (63)? Oui, c'est là, selon toute apparence, ce qu'on lui a révélé à Louvain, et ce

(61) Il s’agit d'un passage où les molinistes croyaient voir l’affirmation de la Prédestination post prævisa merita. Jansénius note que son explication se trouve d'accord avec celle des augustiniens de Louvain (Janson et ses disciples), « sans que nous nous ayons vus ». — (62) Lettre de Jansénius du 15 awril 1621. — (63) Lettre de Jansénius, 14 octobre 1621, loc. cit.

qui a été connu de si peu de savants, durant les derniers siècles (64). Et c'est aussi ce qui va donner corps aux aspirations encore un peu vagues des deux amis : la rénovation du catholicisme aura pour base la théologie « redressée au style ancien » (65), c’est-à-dire la doctrine augustinienne de la Grâce enfin comprise dans son ensemble systématique.

Quoi qu’il en soit, et quelle que fût exactement cette révélation qui avait été faite à Jansénius, une chose est certaine : c'est que, dès le premier moment, Jansénius éprouve le besoin de s’en entretenir avec Saint-Cyran. Une première entrevue a lieu à Louvain, entre août et novembre de cette même année (66), au cours de laquelle ils se mettent d'accord sur le projet, maintenant très précis, qu'ils voilent du nom de Pilmot (63). Et il est peu probable que, dans cette entrevue, Saint-Cyran se soit borné à recevoir les confidences de Jansénius, sans y mêler de ses pensées propres, puisque quelques mois plus tard, Jansénius lui écrit : « Je suivrai très exactement vos avis en ce qui concerne l’aflaire de Pilmot (68). » La suite de leur correspondance fait voir qu’en effet, le docteur de Louvain tient à ne rien faire qu’en plein accord avec son ami : en plein accord, non seulement pour ce qui est des campagnes à entreprendre, et des auxiliaires à chercher, — par exemple auprès de la compagnie de l'Oratoire (69), — en vue de la diffusion de l’augustinisme reconstitué; mais aussi pour ce qui est de la doctrine même, et de sa reconstitution. Sulpice (Jansénius) écrit le 17 novembre 1623 à Célias (Saint-Cyran) qu'il a achevé la lecture de saint Augustin, mais qu'il lui reste à en « lier les pièces ensemble ». Pour ce travail décisif de synthèse, une « conférence » de quelque durée serait nécessaire entre eux deux, conférence dont il conviendrait de fixer la date après la Saint-Jean. Et pourquoi cette date? Parce que « cela viendrait bien à propos, Célias (c'est-à-dire Saint-Cyran) ayant achevé

(64) Ibid. — (651 Ibid, p. 31-32. — (66) V. Lettres de Jansénius, édition du Vivier, p. 37. Rapin dit (Hist. du Jansénisme, p. 108 vers la fin d'octobre. — (67; C’est à partir decemomentilettre du 4 novembre 1621,

p. 35) qu'apparait pour la première fois le mot dans la correspondance des deux amis. Et. de l'avis des éditeurs jansénistes, il désigne la doctrine de la Grâce telle que l’exposera l’Augustinus. — (68) Lettre du 7 janvier, 1622, édition du Vivier, p. 42-43. — (69) V. Lettre de Jansénins, 20 janvier 1622, etc.

en même temps toutes les œuvres » (50). — N'’est-il pas manifeste qu’il envisage une véritable collaboration? — Quant à

l’endroit, ajoute-t-il, il préférerait n'avoir pas à « faire le saut d'ici au pays de Célias », c'est-à-dire à Paris, de peur du « discours » qu'un tel voyage pourrait faire naître à Louvain, chez ses collègues de l’Université, et sans doute aussi chez les jésuites. En fait, la conférence paraît avoir eu lieu à Péronne, où ils s'étaient déjà rencontrés au début de 1693 (71). On peut penser que les thèses principales et le plan de l’Augustinus furent définitivement arrêtés de concert. Et que l'idée première soit venue de Jansénius, cela ne fait pas que Saint-Cyran se soit réduit au rôle d'auditeur passif. Tout porte à croire au contraire que ses méditations personnelles l'avaient amené à une conception de l’augustinisme très voisine de celle que Jansénius avait adoptée à Louvain. Non seulement, dans une lettre inédite du 29 décembre 1623, Jansénius remarque « la grande sympathie des jugements de Célias et de Sulpice ». Mais ayant, à l'ouverture de ses lecons de théologie, à prononcer une harangue sur saint Augustin, plutôt que de la composer lui-même, il préfère se servir d'un discours que Saint- Cyran a écrit sur le même sujet, et qu’il lui réclame à plusieurs reprises (72) : discours qui, au témoignage de M. de Saci, serait le premier crayon du Liber Proæmialis.

S'il restait quelques divergences d'interprétation entre les deux « Pilmotaires », elles durent se dissiper au cours des entrevues subséquentes de 1624, 1625 et 1696, auxquelles donnèrent occasion les deux missions de Jansénius en Espagne, et ses passages à travers la France, à l'aller et au retour. Lorsque, le 31 décembre 1627, Jansénius écrit à Saint-Cyran qu'il est « par la grâce de Dieu, à la parfin arrivé à la composition de Pilmot, après tant d'années de préparation (73), » il n’est pas douteux que la communauté de vues ne soit complète entre eux quant au dessein de l'ouvrage.

Quant au détail de la composition, Saint-Cyran en a-t-il été exactement et régulièrement informé, comme il l’a été, par

(70) Lettres inédites de Jansénius. — (71) Ibid. — (52) Lettres de Jansénius du 29 août 1622, édition du Vivier, p. 125, et lettre inédite (non datée mais qui doit être de 1624). Cf. l'analyse inédite de l’Augustinus, par Boileau. — (73) Edition du Vivier, p. 180.

exemple, pour la Fréquente Communion d'Arnauld ? Ilne le semble pas. Nous sommes sûrs qu'il a eu entre les mains une liste des matières contenues dans le Tome I* de l'Augustinus, De Haeresi Pelagianà (74). Nous sommes sûrs aussi qu’il a lu de fort près, et avec une ‘entière approbation, le chapitre consacré à la prétendue hérésie des Prédestinatiens (55). Qu'a-til connu du reste ? Ce que nous avons de leur correspondance ne nous donne aucun renseignemént à cet égard. Mais, outre que ce silence même est déjà une indication, il y a bien des motifs de juger que Saint-Cyran n'a pas eu des deux autres tomes de l’Augustinus, — qui sont de beaucoup les plus importants, — la même communication que du premier. Il ne paraît pas s'être attendu, par exemple, à trouver dans un ouvrage dont le sujet était la matière de la Grâce et de la Prédestination, plusieurs chapitres consacrés à défendre la nécessité de la contrition, et l'insuffisance de l’attrition fondée sur la seule crainte de l'Enfer (76). Et c’est pourquoi, probabiement, « cétte voix de son ami défunt déclarant du Ciel par son Livre » ce que lui, Saint-Cyran, jugeait très certain, mais qu’il n'avait pas cru devoir publier, lui à paru si « admirable » (77).

Les autres parties de l'Augustinus ne lui causèrent vraisemblablement aucune surprise. Mais, qu’il n’en eût pas encore vu le texte, l’empressement même qu'il mit à le lire dès la publication mous en est un témoignage (78), et aussi le jugement qu'il'en fit : «Quand il eut lu ce livre, » nous dit Lancelot, « il l’estima encore davantage, et il dit qu'après saint Paul et saint Augustin, on le pouvait mettre le troisième qui eût parlé plus divinement de la Grâce (79) ». Mais, continue Lancelot, il trouva que ce qui pouvait « luimanquer peut-être, c'est de n'avoir pas été assez concerté entre lui et M. d'Ypres

(74) Lettre du 27 mars 1630, édition du Vivier, p. 227-228.— (55) Lettre du 8 août 1630, ibid., p. 559. C’est, dans l'ouvrage achevé, le chap. 23 du lib. VII du tome I.

(96) Ce sont les chapitres 13 à 27 (et particulièrement les chapitres 25 et °6 du livre V De Gralia Christi (tome ITl). 11 faut remarquer du reste qu’il y a entre la doctrine bien comprise de la grâce et celle de la contrilion un/rapport-étroil et direct. Saint-Cyran lui-même le’signale dans plusieurs lettres à Arnauld, v. L. GC: 4:14, p. 480 et suiv., 488/et suiv.). — (99) L. C4. M, p.698. CF plus haut p. 4r. — (78) LANCREOT, p- 105 t. 1. — (79) fbid.

EN QUEL SENS PEUT-ON PARLER DE SA DOCTRINE 5x

avant que d'être mis sous la presse, ainsi qu'ils en étaient convenus » (80).

On imagine assez bien ce que Saint-Cyran, s'il avait été consulté davantage, eût souhaité de modifier dans l’Augiustinus. Il n'aurait certes pas proposé de pousser plus loin l'explication des questions qui y demeurent obscures. Au contraire, le grand mérite de Jansénius, à ses yeux, est d’avoir su se garder des recherches indiscrètes (8x): IL est même vraisemblable que le prisonnier de Vincennes, au point de spiritualité où il en était venu depuis ses dernières conversations avec le docteur de Louvain, regrettait de trouver dans le gros in-folio beaucoup trop de ces «disputes d'école » dont il s'éloignait chaque jour davantage. Et c'est pourquoi il eût désiré y « adoucir beaucoup d'expressions pour le mettre hors de prise à ses ennemis », et pour couper court aux polémiques qu'il pressentait (82). Mais surtout il eût voulu y répandre un peu de cette « onction » (85), qui manque, en effet, singulièrement à cet aride exposé théologique, et qui en eût, fait davantage une œuvre d’édification et de piété. Telle qu'elle est, c’est sous cet aspect d’édification qu'il veut considérer et apprécier l'œuvre de son ami. « Il disait souvent que ce livre devait être le Zivre de Dévotion des derniers temps, étant impossible d’avoir «une véritable piété sans humilité, ni d'entrer dans l'humilité sans connaître l’état misérable où nous sommes réduits par la chute de l'homme, et le besoin que nous avons d’être soutenus à chaque moment par la Grâce pour ne pas tomber, ce qui est parfaitement représenté dans cet ouvrage (84). »

Ces quelques lignes résument pour Saint-Cyran la quintessence de l’Augustinus. Voilà tout ce qu'il y trouve d'effectif, tout ce qu'il en réalise, tout ce qu'il en veut retenir : l’ensei gnement moral qui y est renfermé.

(80! 1bid., p. 106.

(81) L. C. &. II, p. 468 « M. d’Ypres, pour n'avoir pas voulu se déporter des arguments inartificiels, qui sont ceux de la tradition, a laissé beaucoup de difficultés indécises dans son livre, qui est imparfait de ce côté-là, parce qu'il n'avait rien trouvé dans la tradition mi dans les Ecrits de la Grâce de «saint Augustin, pour les éelaireir. Il me faut point passer ces bornes, et reconnaître qu’il y a beaucoup ide choses qui nous sont inconnues.enla matière de la grâce. » — (82) LanceLor, I, p. 106. — (83) Jbid. — (84) 1bid., p. 105-106.

En veut-on la preuve ?

Une fois, une seule fois, autant qne nous le sachions, Saint- Cyran a consenti à traiter par lui-même ex professo les matières de la Prédestination et de la Grâce. Il le fit dans un court opuscule inédit, destiné probablement à M. d’Andillv, et qui nous offre comme une mise au point, une adaptation de l'Augustinus à sa propre façon de voir. Cet opuscule, très beau et très profond en dépit de son style rugueux et souvent informe, nous a été conservé sous le titre : Traité de la Grâce de Jésus-Christ, dela Liberté Chrétienne, et de la Justification.

Or, qu'y remarquons-nous ? A le lire, les Jésuites, même sans en connaître la provenance, n'auraient pas manqué de déclarer que l'ouvrage « sent son Janséniste ». Et il est certain que pour le fond, les conclusions conviennent entièrement avec celles de Jansénius. Mais elles se présentent sous une forme infiniment plus modérée, moins agressive, et surtout plus rabaissée au niveau du langage et des notions couramment admises. Saint-Cyran y définit d'emblée la liberté comme consistant dans l'indifférence (85); et, sans doute, il distingue deux espèces d’indifférence, convenant l’une à la volonté innccente, l’autre à la volonté déchue, il insiste sur le pouvoir qu'a toujours le libre arbitre de résister à la grâce même la plus efficace. Il est visiblement soucieux de ne point mettre au premier plan, dans son exposé des vérités de la grâce, la face par où elles paraîtraient d’abord susceptibles de décourager le travail humain (86). S'il affirme la gratuité des. secours divins, il s'empresse d'indiquer le moyen de les obtenir, en observant que «l’homme juste, qui ne saurait mériter la grâce, la doit impétrer par ses prières, qui pour ces raisons doivent être continuelles » (87) ; il remarque que, dans la grâce, l'union entre Dieu et l’homme devient si étroite que c'est l’homme qui opère en même temps que Dieu (88). Quant à des explications sur cette coopération, et sur l’accord de la grâce avec la liberté, il n’éprouve pas le besoin d’en fournir.

(85) On sait que Jansénius admet aussi l'indifférence de la volonté déchue. Mais il professe que cette indifférence n’est qu’un accompagnement de la liberté, non son essence. Nous reviendrons ailleurs sur ce point. — (86) Cf. Pensées sur le sacerdoce, in L. C., t. 1, p. 336; et Consid. », t. 1, p.135. — (87) Traité de la Grâce de Jésus-Christ, ete. ; P.R. 31, p. 550. — (88) Ibid.

Il ne dit rien des divers sujets débattus dans les écoles touchant la grâce suffisante distinguée de l’efficace, ou la transmission du péché originel, ou la possibilité de l'état de pure pature. Pas un mot non plus, — sur le chapitre de la Prédestination, — des questions brûlantes de l'élection à la grâce ou à la gloire, post ou ante merita ; ni de la volonté de Dieu, antécédente où conséquente, au regard du salut des hommes ; ni de la réprobation positive où négative. La Prédestination dans son ensemble est réduite à l'amour de prédilection qu'a Dieu pour certains enfants d'Adam à l'exclusion des autres. Et tout de suite, on passe à la leçon que le chrétien doit en ürer : savoir « l'obligation qu'ont à Dieu ceux qui se sauvent de les avoir séparés avant qu'ils fussent nés de la compagnie des autres hommes avec lesquels ils étaient dans une même damnation (89) ». On note que l'intelligence humaine doit s'arrêter devant le mystère, sans chercher à pénétrer ce que Dieu a voulu qui nous fût caché ; et l’on conclut par cet avertissement moral que, laissant à part les problèmes insondables de cet ordre, « ne nous mettant point en peine de savoir si nous sommes du nombre de ceux que Dieu a aimés éternellement », nous ne devons songer à autre chose qu'à « faire très exactement tout ce que Dieu a ordonné par Jésus-Christ pour se sauver » (00).

Au total, ce sont bien les idées de Jansénius, mais, à un degré supérieur de condensation, et rapportées à un autre plan. Ces idées, nées de leur réflexion commune, tandis que Jansénius les développe en une série de savantes considérations d’où, quoiqu'il en ait, les subtilités ni les contentions ne sont pas toujours absentes, Saint-Cyran semble les repenser en profondeur, les ramassant, les contractant, les cruminant », pour en extraire la substance « spirituelle », les creusant jusqu’à « cet endroit par où elles se tiennent toutes » (91), — jusqu'à leur point commun d'insertion dans la pratique chrétienne.

Ainsi, toujours et avant tout: la pratique. La spéculation

n'intervient qu'autant qu'elle est indispensable pour l’éclairer,

(89) Ibid., p. 551. — (90) P. R. 371, p. 252. — (91) Théologie familière, préface de l'édition de 1639.

et, dans ces limites mêmes, elle est réduite à son expression la plus élémentaire et la plus modeste. Point de mots techniques, point de dissertations abstruses : tout bonnement, si l'on peut dire, le sens commun chrétien.

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Peut-être voit-on maintenant en quel sens il est légitime de parler d'une doctrine de Saint-Cyran. Saint-Cyran s'est défendu de dogmatiser. Il a même, — au moins durant la dernière période de sa vie, — répudié les discussions théologiques. Il n'a voulu parler des vérités religieuses que par sentiment. Encore est-il qu’il n'a pu s'empêcher de Les sentir à sa manière, qui n'est pas apparemment celle de tous les chrétiens. Plus il a entendu borner son effort à s’assimiler le fonds traditionnel du catholicisme (92), plusil est vraisemblable qu'au sein d'une telle personnalité le catholisme a dû rencontrer, comme disait Leibnitz, une expression originale. Et cette expression ne peut manquer de faire ressortir, en même temps que la coordination des dogmes, leur signification vivante.

Concluons qu'il serait vain, assurément, de chercher dans Saint-Cyran un édifice théorique comparable à ceux dont s'enorgueillissent les Ecoles. Mais ïl serait aussi très injuste de ne voir chez lui que des maximes et des préceptes détachés. De ses lettres, de ses instructions, de ses conseils de direction, de ses actes mêmes, se dégage ce qu'on appelait au xvri° siècle un Æsprit, d'une puissance et d’une unité singulières. |

C'est cet Esprit que voudraient restituer les pages qui vont suivre.

(92) O. C. t. IT, p- 535.

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