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CHAPITRE II

Le centre des préoccupations de Saint-Cyran, alors qu'après ses vastes et vagues projets de réforme de l'Eglise, il s’est restreint à la réforme des âmes particulières confiées à sa charge, c’est le problème de la conversion. Qui dit conversion. dans la langue du temps, dit, on le sait, à la fois plus et moins que le passage de l’Infidélité à la Foi, ou d’une secte hérétique à l’orthodoxie. Il s’agit, suivant l'étymologie du mot, d'un véritable retournement de l’être humain (1), dont les pensées, les actions, les habitudes, se trouvent ordonnées à une autre fin dernière, dont l'axe pour ainsi dire se trouve déplacé.

La conversion est donc chose grande et difficile (2).

A quelles conditions peut-elle s'obtenir et être rendue

durable ?

(x) Il faut que le cœur soit « renversé ». (Entrelien avec Singlin, Fox- TAINE, 1, p. 210-211). — (2) Voir à ce sujet l’Entretien avec Singlin et Brucker (Recherches des Sciences religieuses, 1913, p. 349 et suiv.).

Pour comprendre comment un tel changement est possible, il faut savoir pourquoi il est nécessaire.

C'est pour Saint-Cyran une vérité inconstestée et une pensée familière, — celle qui le hantait déjà quand, avec Jansénius, il allait s'enfermer à Bayonne pour méditer sur les principes de la religion, — qu'à la réserve d’une élite très restreinte, la plupart des hommes vivent mal et auraient besoin d'être amendés. Cent fois il a déploré la misère de « ce siècle, où la plupart des chrétiens ont dégénéré et sont tombés dans les mœurs de la dureté des juifs, dont tous les saints pasteurs et docteurs qui ont été dans l’Église depuis six cents ans se sont plaints, etc. » (1). Ce sont sans doute des réflexions de ce genre que la malignité de ses ennemis a transformées en la prétendue déclaration que « depuis six cents ans il n’y a plus d'Église » (2). En fait, lorsqu'il gémit sur la corruption des mœurs de son temps, Saint-Cyran ne fait que reprendre le thème commun à tous les artisans de la Contre-Réforme, ou, si l’on aime mieux, de la Réforme catholique, au commencement du xvrr° siècle.

Peut-être seulement a-t-il fait preuve de plus de pénétration et de vigueur que beaucoup d’autres pour ce qui est d'analyser le mal, et d'en indiquer le remède.

Le pire, à ses yeux, dans cette corruption des gens du monde, qui sont presque tous les chrétiens, c'est qu'ils n’en soupconnent même pas la profondeur (3).

Ils n’ont aucune idée de la « voie étroite », en dehors de laquelle le Christ nous dit si expressément qu'il n’y a point d'accès au salut (4). Ils se croient sans reproche dès là qu'ils

(1) O. C.,t. III, p. 21. — (2) Nous verrons plus loin comment une formule de ce genre est contraire à l'idée de la Tradition qui est si fondamentale chez Saint-Cyran. — (3) Cf. Théologie familière, O. C:, IV, p.iguet! 81 (4) LCL p 201-202:

L'ESPRIT DE SAINTI-CYRAN 5 9) évitent les vices grossiers (5), ou, s’ils y tombent, dès là qu'ils s’en sont débarrassés par la confession (6), et que, par manière de compensation, ils multiplient leurs communions à proportion de leurs défaillances (7).

Étrange conception du Christianisme, et combien éloignée de celle des premiers chrétiens, de celle de l'Évangile! Réduire ainsi la religion à un ensemble d’observances et de pratiques matérielles, c'est proprement judaïsme et pharisaïsme (8). Ce que le Christ, au contraire, est venu annoncer aux hommes, c’est upe religion qui est à la fois « intérieure et extérieure », mais beaucoup plus « intérieure qu’extérieure » (9), dans laquelle les bonnes œuvres mêmes ne comptent pas si elles ne découlent d’une disposition sainte (10), dans laquelle ce qui domine tout, c’est l’adoration « en esprit et en vérité » (11). On peut être exempt des « péchés corporels et grossiers »,sans être pour cela exempt de «ces péchés spirituels », cachés à la racine même de l’âme, et qui sont souvent plus dangereux « que les premiers (12). On peut ne point commettre de péchés sans cesser pour cela d’être pécheur, si l’on conserve au fond de son âme « l'affection au péché » (13). Le règlement de l'âme est donc l'affaire principale, à quoi il faut s'attacher d’abord. « Établir dans l'âme » « la justice intérieure » (14) : « celle qui est extérieure et devant les hommes » (15), — et qui, si elle était seule, ne serait qu'apparence (16), — « en découlera comme le ruisseau de sa source » (17).

Cela revient à dire que la vie religieuse, comme la vie du corps, a besoin d’être « fondée » (18). Et le fondement ne s’en peut trouver que dans le cœur, qui est « le principe de toutes

(5) L. C., t: II, p: 578 et 579, et t. Il, p:708

(6) Ibid. — (7) Ibid., p. 708. — (8) Consid. 1, t. I, p. 356. — (9) Pensées chrétiennes sur la Pauvreté : O. C.,t. IV, p. 274-295. — (ro) O. C., t. I, p. 29. — (11) Le Cœur nouveau : O: C., t. IV, p. 99 et Consid. x, t. 1, p. 356. — (12) O. C., t. LUI, p. 194-196. — Cf. Entretien avec Le Maistre, FONTAINE, t. I, p. 195 et suiv. — (13) L. C., t. Il, p 569. — (14) Consid. 1, t. II, p.240. On connaît sa réponse à saint Vincent de Paul, lequel lui exprimait ses regrets de le voir « inutile » : « Il répliqua qu’il ne lui semblait pas que servir Dieu et adorer sa vérité et sa bonté dans le silence fût mener une vie inutile; à quoi il ajoutait que la Charité est une image de la Divinité, qui vit retirée en elle-même, et qui se suffit à soimême ». (D'après Barcos, cité par Besoiaxe, t. LI, par 465).— (15) fbid.

(x6)* Consid. 1; tp. 350.145) Did; ti. Il, p'e240. Vaussin OMC, t. DL, p. 195-196. Cf. Brucker, Recherches de science religieuse, 1913, p. 350. — (18) Le Cœur nouveau (0. C., t: IV p. 79}.

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