‹ Saint-CyranChapitre 6 sur 7 · ET CE ON · texte numérisé non relu

ET CE ON

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seules, si on les fait avec foi, d'engager Dieu à nous assister en toute la suite de la vie que nous avons choisie pour l'amour de lui » (27). Oui, il y a des choses qui peuvent ainsi « engager Dieu » (28). Devant certaines vies toutes pleines de l’amour divin, on peut se dire que le salut est assuré. Comme saint Bernard assigna au Ciel diverses couronnes pour les divers mérites et degrés des vierges religieuses, les justes peuvent croire leur directeur quand il les assure, « par la connaissance qu'il a de leur âme, qu'il y en a une pour eux » (29).

Iei encore, le fidèle trouvera son repos dans la docilité au directeur (50). Mais le gage le plus sûr en cette affaire, c’est encore l'amour même que nous portons à Dieu, c’est « la piété intérieure, qui regarde Dieu à tous moments », non seulement « avec tremblement et crainte », mais aussi « dans des mouvements d'amour qui se renouvellent de jour en jour » (31). A y bien regarder, ces terreurs, dont certains s'embarrassent, sont une véritable faute. La « défiance de ses propres forces », en effet, doit s'accompagner de « la confiance en Dieu » (39). Il faut savoir « connaître Dieu dans son infinie miséricorde, qu’il fait paraître au temps de la loi nouvelle, très différent du temps de la rigueur, qu'il a exercée auparavant. Ne se pas connaître soi-même, c'est orgueil; et après s'être connu dans ses misères, ne connaître pas Dieu dans sa bonté infinie, c'est désespoir. Car il nous veut sauver, comme dit l’apôtre, par l'espérance, et par la vue que la Foi nous donne qu’en le servant nous deviendrons comme Dieu nous-mêines, et parviendrons à la jouissance de tout ce qu'il est » (33). Dieu n'est pas seulement terrible, il est infiniment bon. On l’oublie trop quand on se perd dans des terreurs déprimantes : ses grâces, chez ceux à qui il lui plaît d’en faire, « sont surabondantes » ; ses promesses sont indéfectibles. L'Espérance s'impose au chrétien, l’Espérance liée à la Foi, complétant la Foi, et qui « nous donne une humble confiance de voir un jour Dieu et de le posséder, tel que la Foi nous le fait ici connaître obscurément » (34); l’'Espérance qui, selon l’enseignement formel de

(27) ©. G., t. III, p. 387. — (28) Cf. Pascal : le « Devoir de Dieu ». — (29) O.:C., t. I, p. 373. (Cest à la Mère Angélique que Saint-Cyran s’adresse).— (30) LANCELOT, t. Il, p. 251-252. — (31) O. C.,t. I, p. 427. — (39) O::G., t- I, p. 379. — (33) O. C., t: I, p. 16-77.

(34). Théologie familière (O. C., t. IV, p. 24).

l'Église est, avec la Foi et la Charité, l’une des trois vertus théologales « composant l’état et la vie du chrétien » (35).

L’Espérance, c'est entendu, n’est pas la certitude. Mais après tout, la certitude, noùs ne l'avons pour aucune, ou presque aucune, de nos actions humaines. Et nous ne ferions rien, si nous devions l'attendre. « Les soldats vont au combat; les matelots vont à la mer ; les laboureurs sèment et travaillent ; les enfants obéissent à leurs pères et les serviteurs à leurs maîtres, dans une ignorance et une incertitude du bien qui leur arrivera, C’est ruiner toute la vie humaine que d'exiger de telles conditions (l'évidence et l'assurance avant que de s'engager) (36). » Imitons les matelots dont la carrière est la plus périlleuse de toutes : « Ceux qui naviguent sur les grandes mers ne se défient pas de Dieu, quoiqu’ils sachent assez qu'ils ont passé par de grandes tempêtes, et qu’il en peut arriver de plus grandes. Ils passent aux endroits de la mer où ils se rencontrent, et s’avancent peu à peu, soit que les vents leur soient contraires ou qu'ils aient de la bonace : ils lèvent les

voiles ou les abattent selon qu'ils le jugent meilleur pour eux. ” On ne ferait rien sur la terre ni sur la mer, si on s’arrêtait à autre chose qu’au temps présent; et tout le monde dans la guerre, dans les palais, dans les maisons, dans les champs et dans les villes, tâche de l’'employer sans s'amuser où à ce qui leur arrivera demain (37). »

Oui, s’en tenir au présent, c’est la condition de toute pratique humaine ; et plus encore de toute vie chrétienne. « Dieu défend aux chrétiens d'agir autrement que dans le moment présent, sans se laisser trop aller aux considérations du passé et de J:avenir: car elles font autant de tort à la faiblesse de l'homme qu’à la grandeur de Dieu (38). » Il faut savoir se contenter du provisoire. Qui s'inquiète trop de l'avenir, veut

(35) Ibid., p.24. O C.,t. II, p.388 : « Nous sommes sauvés dans l'Église par l’espérance, comme dit l’apôtre, et celui qui n’a point d'espérance n’a point de Dieu. » Ailleurs Saint-Cyran recommande à la Sœur Marie- Claire une espérance « ferme et constante » : « Si vous mouriez à cette heure, je vous absoudrais avec joie », etc. (V. Mémoires d'Utrecht, t. II, p. 457-458). 3

(36) O. C., t. IIT, p. 386. — (35) O. C., t. II, p. 481. On sait que ces réflexions sont tirées de saint Augustin. Et on sait aussi comment elles ont servi de point de départ à d’autres réflexions de Pascal. — (38) O. C:, t. II1, p. 387.

prévenir Dieu, au lieu de le suivre (39). Ges appréhensions sont pernicieuses, et ne peuvent engendrer qu’une inaétion néfaste. « Il y a quelquefois plus de danger de quitter l’entreprise d’une œuvre qu'on croit bonne, par je ne sais quelle humilité craintive, que de la poursuivre jusqu’au bout par une confiance en la grâce de Dieu (40). » « IL faut dire ici ce que l'Écriture dit ailleurs, « que si on regardait les nuées du ciel,on ne sèmerait jamais »,et «si on est humble et craintif avec scrupule et inquiétude, on ne fera jamais aucune bonne œuvre, et on demeurera toujours dans une solitude et dans une oisiveté qui ne serait peut-être pas moins reprochable devant Dieu, quoiqu'on s’y fût réduit pour l'opinion qu'on aurait de son indignité et incapacité à faire du bien à son prochain. Quand tout brûle et périt dans la maison du voisin, l’infirme, et le malade se lève du lit par un transport et une affection envers son voisin qu’il veut secourir (41). »

Et nous touchons ici le fond de l'affaire : « La vie de l’homme n’est rien qu’un combat (42) », et quiconque va au combat avec une appréhension de l'issue est sûr d’être vaincu. « Celui qui craint trop la gelée, comme dit l'Écriture (Job, VI, 16) sera accablé par la neige (43). » Le bon combattant, c'est celui que son zèle emporte, et chez qui l’ardeur de vaincre chasse le doute. « C’est pourquoi la Charité aveugle quelquefois, pour le dire ainsi, l'homme de bien, et lui fait comme oublier ou interpréter favorablement ce qu'il sait, et de l'Écriture et des Canons, pour rendre durant quelques années service à Dieu {44). » L'homme de bien va hardiment, n’écoutant que son zèle, ou plutôt que l'inspiration actuelle de la grâce. Certes, s’il voulait réfléchir, s'interroger. il aurait bien des sujets d’hésitation et de doute. Mais tout cela, il en fait abstraction. Fort heureusement « la lumière de la grâce lui ôte quelque chose de sa connaissance, comme celle du soleil nous obseurcit

(39) V. O. C., t. II, p. 481: « Vous voulez prévenir Dieu à tous moments par vos défiances, Sans vous contenter de l'assistance qu'il vous rend non seulement à chaque heure et à chaque jour, mais aussi à chaque moment. Si on voulait toujours penser au passé et à l'avenir comme vous faites quelquefois, il n’y a personne qui n’eûtsujet d'appréhender. »

(Go) O. C.,t. LIL, p. 109. — (4x) Ibid., p. 111. — (42) O. C., t. III, p. 387. (43) O. C., t. IL, p. 388. — (44) 0: Gt. I-p. 1x1-rt2:

quelquefois et nous affaiblit la vue » (45). Il se laisse a. par l'amour de Dieu dont il est plein.

C’est là le propre esprit du christianisme. « Vouloir suivre Dieu avec évidence, et une assurance entière de sa volonté, c'est folie (46) »; et au fond, sur de fausses apparences d’humilité, c'est orgueil. A désirer trop de certitude, à « chercher dans l’ordre de la grâce, comme dans celui de la raison, des démonstrations assurées et des objets évidents (47) », on tombe précisément dans le péché des Juifs, qui demandaient des signes sensibles pour être assurés de la vocation de Jésus- Christ (48). Se contenter de « voir obscurément (49) », «s’abandonner à Dieu » (50), à sa conduite actuelle, au « vent de Dieu », comme il souffle présentement, et comme s’il devait continuer toujours de souffler (51), et prendre ce vent de Dieu selon qu'il vient, la nourriture suprasubstantielle selon que Dieu nous la donne, au jour le jour, est infiniment plus humble que de vouloir savoir ce qui nous arrivera et ce que Dieu fera de nous. « Il faut plutôt dépendre de Dieu avec un peu d'incertitude, que de nous-mêmes avec assurance (52) ».

Cet abandon à Dieu, non pas en toute sécurité, mais sans trouble, sans préoccupation, sans questions oiseuses quant àl'avenir, ce simple abandon est pour nous le seul moyen d'acquérir la paix que Notre-Seigneur a laissée au monde (53), et qui est le véritable bonheur du chrétien (54). Encore une fois il ne s'agit pas d'éliminer la crainte : Dieu veut, nous l'avons dit, suivant le mot de saint Paul, que nous opérions notre salut avec crainte et tremblement, et « c'est souvent une grande marque qu’une œuvre n’est pas faite pour Dieu et par son esprit, quand on-le croit trop fermement, et qu'on s’en assure sans aucune crainte » (55). Mais en même temps il veut que nous le suivions docilement, sans le devancer, que nous attendions sa grâce, qui seule commence, continue et achève notre salut et nos bonnes œuvres selon qu'il lui plaît (56). Laissons-nous conduire avec simplicité par Dieu et par les

(45) Jbid., p.112. — (46) O. C., p. 109. — (47) O. C., t. IL, p. 138-139. — (48) FONTAINE, t. I, p. 206. — (49) O. C., t. III, p. 138-139: — (50) Ibid.— (br) O. C., t. II, p. 482.

(62) O. C., t. III. p. 395. — (53) Règles pour bien pratiquer la Vie religieuse (O. C.,t. IV, p. 199). — (54) O. G., t. Il, p.482). — (55) O. C., HI, p. xrr. — (56) O. C., t. II, p. 385.

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supérieurs qu’il nous a donnés pour tenir sa place, sans faire trop de réflexion sur nous-mêmes (57). Par là nous vivrons contents. Car comment ne le serions-nous pas, si, bannissant l'inquiétude, acceptant tout ce que Dieu veut bien nous donner, recevant tout avec amour comme de lui, nous savons, quand nous avons le Saint-Esprit en nous, jouir simplement de sa présence, sans nous tracasser de savoir quand et comment il y est, ou y sera? fu:

Ainsi la vraie humilité, l'humilité simple, fera SU der aux terreurs la paix et la joie: la terreur était le premier tourment causé en nous par les redoutables vérités et la face hideuse de la Pénitence (58). Mais ce sont terreurs semblables à « celles que les bons anges donnent d’abord lorsqu'ils apparaissent, dont la Vierge même n’a pas été exempte, lesquelles passent aussitôt, et laissent dans l’âme la paix et la joie du Saint-Esprit (59) ».

Oui, la joie : « Il faut avoir une joie dans le cœur, et si on ne l'a pas sensible, et semblable à celle qui remue nos sens dans les rencontres favorables, l'avoir pour le moins telle que la Foi la peut donner à celui à qui elle apprend que la grâce que nous avons reçue est plus grande que si Dieu nous avait donné tous les royaumes du monde (60) ».

Voilà comment, suivant la parole d’un modèle de pénitence, la Sœur Marie de Sainte-Claire (61), le « tremblement » s'accompagne de « tranquillité ». Voilà comment, dans le sein des austérités, des mortifications, des violences et des craintes inhérentes à la voie étroite (62), finalement la joie règne, et notre bonheur consiste dans nos peines mêmes, intérieures et extérieures (63). La grâce accomplit ce miracle. « Il n’appartient qu'à elle d’allier ensemble des choses si contraires, comme sont la honte et l'agrément, la douleur et la joie, et de faire dans les pénitents et dans les martyrs, ce que toute la

(57) LancæLor, t. Il, p.354. — (58) Entretien avec Singlin, FONTAINE, 1,-p. 219. — (59) O. G., t. I, p. 4647. — (60) O. G., t. IX, p. 67. — (61) Lettre de la Sœur Marie de Sainte-Claire à Saint-Cyran, citée in Mém. d'Utrecht (loc. cit.). V. à ce sujet SaNTe-BEuve, P. R., t. I, p. 34. — (62) Lettre: à Guillebert (L..C., t. 1, p, 201-202). Cf. O. es it. Il, p. 396. — (63) O. G., t. I, 75-76.

nature ne saurait faire (64). » La grâce fait cela, parce qu’elle. est amour; et « comme il n’y a rien de si amer que l'amour n'adoucisse (65) », l'amour divin nous rend « le joug de Jésus-. Christ plein de suavité, et son fardeau aisé à porter (66) ».' D'où il suit qu’en dernière analyse la gaieté est le comble de la perfection chrétienne; tant mieux, si nous sommes gais :: « C’est signe que nous aimons bien Dieu, et que le Saint-Esprit est avec nous (67). »

(64) O. Gt. I, p. 210. — (65) O. C., t. L. p. 210. — (66) O. C., L III, p. 254.

(67) Lettre à sa nièce et filleule (L. C., t. I, p. 14). Cf. ce que dit Fontaine de la gaîté des solitaires et Lancelot de la joie qui le faisait rire sans cesse durant les premiers temps de sa conversion. — . Sur la joie et la gaîté à Port-Royal, v. notamment les Mémoires de LANGELOT, t. 1, p. 35-36, et les Mémoires de FoNTAINE, t. I, p. XXI. On ne peut que s'étonner à ce sujet de la surprise du P. Brucker qui, trouvant dans une lettre de son manuscrit de Munich le conseil donné.à une religieuse d’être « gaie devant Dieu », remarque : «: C’est ln seule fois probablement qu’il prèche la gaieté. ». (Brucker, Rech. de Sc. Relig., 1913, p. 879).

Telle est, quant aux points principaux, l’idée que Saint-Cyran s'est faite de la religion, idée qui, — au moins durant les dernières années, — a été l'âme de son apostolat, de son gouvernement spirituel et de toute sa vie intérieure.

Le « Cyranisme » ainsi entendu n’est assurément point une conception dépourvue d'originalité.

Peut-être semblera-t-il un peu plus riche et compréhensif que le sec et étroit puritanisme auquel nombre d'historiens, — qui n’y avaient pas regardé de trop près, — ont été enclins à le réduire. |

Peut-être trouvera -t-on même que cette richesse est composée d'éléments parfois difficiles à accorder. D'une part, la mortification et la crainte; d'autre part, l'espérance et la joie. D’une part, la soumission absolue du pénitent à son directeur, qu’il ne doit méme pas prévenir; d'autre part, l'obligation pour le directeur de se conformer aux mouvements de Dieu dans son pénitent. D'une part, la valeur efficace, et non pas seulement symbolique ou déclarative, des sacrements ; d'autre part, l'obligation, pour approcher des sacrements, de dispositions comportant déjà la conversion effective de l'âme. D'une part, la nécessité des règles et des formalités extérieures, et plus généralement de l'union avec l'Eglise, avec la pensée de l'Eglise, qui est la Tradition, avec son corps qui est la Hiérarchie; d'autre part, la suprématie de l’onction intérieure et de la vocation individuelle. D'une part, la Lettre; d'autre part, l'Esprit.

Il ne serait guère sérieux de voir dans ces discordances une simple marque de duplicité ou de « psychopathie », et de se

borner, en guise d'explication, à déclarer que Saint-Cyran soutient « constamment le pour et le contre » (1). |

La vérité est que, — réserve faite des maladresses de langage, dont il est, nous l'avons dit, coutumier, — la plupart de ces oppositions sont chez Saint-Cyran délibérément et systématiquement voulues. « La religion chrétienne consiste en certaines contrariétés que la grâce allie » (2). Voilà ce qu'il répète sans cesse. Et ce disant, il: ne fait que reprendre la conception maîtresse du catholicisme augustinien, lequel a pour fondement, au jugement de Harnack, la complexio oppositorum, ou, comme parle Pascal, la réunion des deux raisons contraires : la religion chrétienne est « mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur, et abaisse les superbes à l'extérieur; et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l'esprit et la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre » (3). Ces formules par où Pascal traduit, nous le verrons, un sentiment commun à tout son parti, résume aussi à merveille la pensée de Saint- Cyran.

C’est qu'aussi bien dans la pensée de Saint-Cyran est déjà contenu, tantôt à l’état embryonnaire, et tantôt à l’état d’esquisse très nettement dessinée, le principal de ce qui deviendra, chez Arnauld, Nicole et Quesnel, la doctrine de Port-Royal. La Tradition érigée en source et règle unique de la vérité et de la morale religieuse ; la vie religieuse fondée sur l’attachement à Dieu et le détachement de soi; la discipline de la pénitence et de la communion subordonnée à la conversion de l’âme; l'autorité ecclésiastique tempérée par la charité, et tendant à la liberté chrétienne; enfin l'unité du dogme et de la morale réalisée par la définition de la grâce comme consistant dans l'inspiration de l'amour : tous ces thèmes ordinaires des « Jansénistes », et particulièrement du grand Arnauld, se trouvent déjà chez Saint-Cyran, quoique exposés avec moins de précision et d’ampleur, — souvent, aussi avec moins de force, —que chez ses continuateurs. N'est-ce pas lui-même qui

(1) BRÉMmOND, loc. cit. p. 127, note.

(2) Considérations sur les Dimanches et Fêtes, t I, p. 227. Cf. Ibid., t. I, p. 195. V. aussi Œuo. chrétiennes et spirituelles, t. I, p. 210 et p.464-465, etc. — (3) Pensées, édition Brunschvicg, sect. IV, fr. 257.

remarquait : « Quand une âme a reçu les principes des vérités, elle va quelquefois plus loin que ceux mêmes qui les lui ont donnés (4)? »

Mais en même temps, on ne saurait s'empêcher de songer ici à une autre maxime, qui est de Pascal encore : « Les mêmes pensées poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur (5). »

Il est certain que sur bien des points importants, — quelque soin qu’ait pris Arnauld d'affirmer jusqu’au bout sa fidélité à l'esprit de Saint-Cyran, — les pensées du disciple RU un son passablement différent de celles du maître.

L'idée de vocation, par exemple, qui domine toute la doctrine de Saint-Cyran, est à peu près absente de la théologie d'Arnauld. De sa conception de la Providence, qui est celle même de Bossuet, Arnauld ne tire pas plus d'indications pour la conduite de la vie que n’en renferme le Discours de l'Histoire Universelle; peut-être moins encore. Et s’il parle quelquefois de « suivre Dieu », il l'entend dans un sens assez vague, et fort éloigné du mysticisme auquel incline Saint- Cyran.

Et d’où vient la différence?

Elle vient, d’abord, sans doute, de ce qu’Arnauld, à l'école de Descartes, a appris à se défier de la prétention d'entrer dans les conseils de Dieu et de discerner ses volontés.

Elle vient surtout de ce qu'Arnauld, par la méditation de plus en plus approfondie de saint Thomas, est arrivé à concevoir l’action de Dieu en l’homme sous un aspect beaucoup plus radicalement intérieur, et «immanent » (dans l’acception moderne du mot), que ne faisaient avant lui, sinon saint Augustin lui-même, au moins la plupart des augustiniens.

Pour Saint-Cyran, — comme aussi pour Jansénius (avec une nuance qui sera indiquée en son temps (6), — les inspirations de la grâce sont des phénomènes à part, sui g'eneris, qui font

irruption au milieu des mouvements de notre sensibilité et de notre raison, et qui s’en distinguent, ou même s’y opposent.

(4) LANCELOT, t. Il, p. 201.

(5) De l'Esprit géométrique, édition Brunschvicg, p. 194. — (6) V. notre

t. LL, ch. I.

C'est pourquoi, encore qu’à.maintes reprises Saint-Cyran déclare que le mouvement de Dieu ne nous indique pas seulement la voie à suivre, mais nous la fait suivre effectivement (7), on peut dire que sa théorie de la Vocation (comme celle de la délectation chez Jansénius) (8), n'implique pas nécessairement l'efficace de la grâce, et qu'elle garderait à peu près toute sa signification pratique à l'égard d’une liberté molinienne.

Au contraire, pour Arnauld et pour Quesnel, la grâce n'introduit pas dans l’âme un ressort nouveau : elle s’insinue au fond des facultés naturelles de l’homme, volonté ou intelligence, et les surnaturalise, non en modifiant leur essence, mais en redressant pour ainsi dire leur direction, de manière qu’elles s’exercent suivant leur vraie fin. Dans une telle conception, il ne saurait plus être question de cette passivité de, l'homme à l'égard de l'opération divine que semble bien recommander Saint-Cyran (9), non seulement pour la prière, mais pour tous les moments décisifs de la vie du chrétien. Et si l’on fait encore une place au mysticisme (10), ce ne peut être qu'en un autre sens, et à un autre niveau religieux.

‘étude, le raisonnement, l’effort réfléchi de l’homme, loin de faire contraste avec la motion de Dieu, en sont l'instrument, ou plutôt le signe. Et, depuis le plus humble acte de piété du simple fidèle jusqu’à la définition infaillible promulguée par les évêques en concile, c’est, dans l’ordre du bien, une seule et même chose, de délibérer, de consulter, de prendre une résolution, — ou de recevoir l'assistance, — quæ deficere non potest, — du Saint-Esprit.

À la dualité de Ia nature et de la grâce se trouve ainsi substitué un rapport d'union intime et mystérieuse dont le modèle est fourni par l’union de la divinité et de l'humanité

(7) LANCELOT, t. IT, p. 33-34; FONTAINE, t. I, p. 190, etc.

(8) La doctrine de la liberté chez Malebranche est précisément fondée sur cette transposition molinienne de la délectation janséniste. On sait que, dans cette transposition, Malebranche a suivi le P.jésuite Dechamps. — (9) D'accord en cela, comme nous le verrons, avec la Mère Agnès, au temps ou elle était soumise à l'influence des augustiniens de l’école de Bérulle. V. dans le tome I de cet ouvrage (livre Il), le chapitre consacré à l’Augustlinisme à Port-Royal avant Arnauld. — (10) Ce qui est le cas d’Arnauld, nous le verrons. \

en la personne du Christ; rapport que Saint-Cyran n’a certes - pas ignoré, qu'il a même expressément formulé dans son Traité inédit de la Grâce, de la Liberté et de la Justification, mais auquel il ne paraît pas s'être beaucoup attaché dans ses considérations sur la morale et sur l'Eglise.

Comment, par quels progrès, et sous queiles influences, Arnauld, et les principaux théologiens de Port-Royal avec lui, en sont venus à faire de ce rapport le nœud de tout leur système, c’est ce qui nous reste maintenant à expliquer.

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