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les fonctions de la vie » (19). L’essence de la vertu est la pureté du cœur.
Or, osons nous regarder nous-mêmes. Nous verrons que précisément le cœur est en nous ce qui est le plus vicieux (20). Car le cœur ne peut légitimement nous « umir qu'à Dieu seul » (2r). À Dieu seul, d’après la loi du Christ, doivent s'arrêter toutes nos affections (22). À travers les créatures, e’est à Dieu que nous devons tendre, et dont nous devons chercher à nous rapprocher sans cesse (23). En ce sens, « toute la religion chrétienne n’est que charité » (24), l'adoration qui nous est prescrite ne différant point de l'amour, non colitur Deus nisi amando, suivant le mot de saint Augustin (25). Il nous est commandé, non pas précisément de renoncer à tout rapport avec le monde, — « il plaît à Jésus-Christ de recevoir dans son Église des hommes de toute condition » (26), — mais. à l'exemple de la Vierge Marie qui a su se mêler à la conversation et aux affaires du monde « sans se distraire de Dieu » (27), d’y renoncer « en esprit » (28). « Nul ne peut se sauver s’iln'est pauvre dans les richesses, s’il n'esttempérantdans lesplaisirs, et s’il n’est chaste dans le mariage (20). » Mais nous, précisément, même quand nous nous abstenons de manifester notre désir par nos actes, même quand nous nous abstenons de poursuivre les plaisirs, les richesses et les autres objets temporels, nous y restons attachés dans le secret de notre âme : au fond de nous-mêmes, nous gardons « le désir des biens et la crainte des maux de ce monde » (30). Notre cœur est uniquement aux créatures, alors qu'il devrait être uniquement à Dieu (31). C'est donc notre cœur « qu'il faut changer » (32). Nous n'aurons rien fait tant que nous n’aurons pas, suivant l'expression d'Ééchiel, mis à la place de ce « cœur de chair » un «cœur nouveau », entendez un cœur tout « surnaturel », qui soit « la charité et l'amour de Dieu gravé dans le fond de notre âme » (33).
(19) 1bid. — (20) O. C., & ILE, p. 198-195, etc. | =
(21) Le Cœur nouveau (0. C., &. IV, p. 79). — (22) Ibid. — (23 P. À., t. I, p. 287. — (24) O. C.,t. 1, p. 296. — (25) Consid. r,t. I, p. 356. — (926) O! C.;t. I, p. 208. — (27) Consid: 1, ?. IT, p. 290. — (28) 0. <C:, t. EE, p. 208. — (29) 1bid., p. 208.
(80) O. G.,t. T, p 296. — (31) O. C:, t. LE, p. 442. — (39) JIbid. — (33) Le Cœur nouveau (0. C., t. IV, p. 99).
D'où peut naître un si complet « renouvellement »°
La moindre réflexion sur notre état nous montre assez que ce ne peut être de nos seules forces. L'homme ne saurait se recréer lui-même. À vrai dire, ce cœur nouveau n’est autre chose que F « Esprit » et la « Grâce de Dieu » descendant en nous, sans que nous ayons rien fait pour nous en rendre dignes (34), et venant, non pas détruire notre cœur naturel, mais le transformer en s’unissant à lui (35). Sans doute, la gräce Justifiante apportée par le baptême a rendu à ce malade la santé, à cet aveugle la lumière. Mais à cette lumière restent mêlées les ténèbres antérieures, comme les ombres de la nuit aux clartés du soleil levant (36). Cette santé « est. aecompagnée d’une langueur, d'une maladie, d’une infirmité secrète, qui le tient toujours abattu par terre, et ne lui permet pas de faire le moindre pas vers le Ciel; c’est-à-dire qu'elle ne lui permet pas de former un seul mouvement pour Dieu », à moins qu'en chacun de ses mouvements il ne soit assisté par un secours spécial de Dieu lui-même (37). Les Pères insistent sur ce « brisement » qui « demeure dans le baptisé » (38) : il vient de ce que, même lavés du péché originel, « nous avons toujours dans nous-mêmes, tant que nous sommes dans cette vie, une corruption naturelle, que l'Écrilure appelle concupiscence, qui nous porte toujours contre la Loi de Dieu, et nous suscite des tentations..….; et tout l'exercice du chrétien dans ce monde consiste à combattre et diminuer peu à peu cette concupiscence » (39). — En d’autres termes, « pour être entrés en possession de ce cœur nouveau », l'âme « n’est pas délivrée de ses premières inclinations et de ses mauvaises habitudes, soit naturelles, soit acquises, qui sont autant de blessures et d’infirmités qui l'obligent à croire qu'elle n’est capable que de commettre les mêmes fautes qu’elle commettait auparavant, et une infinité d'autres... » (40). « Il n’y a que Dieu qui, par la continuation de ses grâces, la puisse défendre et affermir dans cet amour nouveau, en la détachant peu à peu des choses illégi-
(34) CI. Théologie familière (O. C., t. IV, p. 36).— Le Cœur nouveau (O.
G., t. IV, p. 78 et 83). — (35) Traité de la gr. (P. R. 3r), pr 549-550 cf. Consid. 1, t. 1, p. 128, et t. LL, p. 228. — (36) P: R. 81, p.549. — (39) P. R. 31, p. 548. — Cf. Théologie familière (O. C., t. IV, p. 36-37). — (38) P. 2.
3r (loc. eit.). CF. O. C., IT, p. 505. — (39) Théologie familière (O. C., ti. IV, p. 37). — (40) Le Cœur nouveau (0. C., t. IV, p. 83-84).
Go SAINT-CYRAN
times, et en lui faisant faire comme il faut les légitimes » (4x). A cet égard, les paroles de saint Paul « Éripuit, eripit, eripiet (il m'a délivré, il me délivre, il me délivrera), expriment fort bien toute la grâce chrétienne » (42) : « Car, après que nous sommes entrés par elle au service de Dieu, nous ne pouvons rien faire, ni nous avancer en façon quelconque, s’il ne nous prévient à chaque pas (43). » « Soit done qu'il faille fuir le moindre mal ou faire le moindre bien en la moindre rencontre, nous dépendons toujours du gouvernement et de la conduite secrète de Dieu, lequel nous devons invoquer du fond du cœur comme croyant qu'il n'y a que lui qui nous puisse rendre victorieux contre nous-mêmes, contre les ‘démons et contre le
monde (44). »
C’est le propre de la condition du chrétien; et c’est ce qui marque la diilérence, « en quoi consiste le grand secret et l’abrégé de la religion chrétienne », entre la grâce d'Adam et la grâce de Jésus-Christ (45). — Adam, même en l’état d’innocence, ne pouvait, non plus que les anges ni aucune créature raisonnable, se passer, pour faire le bien, du secours de Dieu. Mais ce secours, qui lui était fourni de façon permanente, comme la lumière l'est à l’œil, était laissé à la disposition de son libre arbitre, à qui il appartenait de l'appliquer aux actions auxquelles ils se décidait de son chef (46) : au lieu que maintenant, la grâce qui nous est accordée en vertu de la rédemption du Christ, est si loin de nousêtrecontinuellement présente qu’il nous faut, pour n'en point manquer dans les tentations, l’implorer par des prières sans cesse répétées (49); et c'est cette grâce qui applique à l’action notre volonté, et lui fait faire ce que Dieu nous demande (48). D'un mot « la grâce d'Adam la mettait en sa propre conduite : in manu consilii sui, comme parle l'Écriture; mais la grâce de Jésus-Christ nous met en la conduite de Dieu, ce qui fait que le prophète lui dit pour
(41) bid., p.84: CE OC CAL, “p- 81-82:
(42) P. R. 37, p. 539. Cf. L. C., t. II, p. 576. — (43) Théol. fam. (O. C., t. IV, p. 36-37).
(44) Le Cœur nouveau (O0. C., t. IV, p. 87). — (45) Traité (P. R. 3x, P. 041, 544-545). — (46) Traité (P. R. 31), p. 541. — (47) Le Cœur nouveau (O. C., t. IV, p. 84-88); Théologie familière (O. C., t. IV, p. 36, etc.). — (48) Trailé (P. R. 371, p. 544-545). Cf. O. C,, t. I, p. 13-14.
L'ESPRIT DE SAINT-CYRAN Gr
tous : in manibus luis sortes meæ : mes aventures et les événements de ma vie sont en votre puissance (49) ».
Que la considération de ces vérités nous apprenne à nous défier de nous-mêmes (50), et à nous élever au plus haut et au plus rare degré de cette vertu capitale qui est l'humilité (5x) : l'humilité de l'esprit (52). « L'orgueil du Diable » a été « formé dans son esprit par le désir qu’il a eu de se gouverner soi-même, sans être gouverné de Dieu, et c’est cette ingratitude et cette infidélité qu'il a commise qui l’a rendu inflexible et inconvertible pour jamais » (53). La vraie humilité du chrétien consiste au contraire dans cette « flexibilité » par laquelle, renonçant entièrement, comme Jésus-Christ, à notre propre volonté, « nous sommes susceptibles de toutes les bonnes inspirations et avis qui nous viennent de Dieu » {54); nous « ne prétendons pas pouvoir faire le moindre acte d’obéissance ni la moindre œuvre agréable à Dieu, sans Dieu même, et sans la prétention et l'application de son Esprit-Saint » (55), nous nous faisons, enfin, une loi « de nous abandonner » en toutes choses « à la conduite de Dieu, et de le suivre (56) ».
(49) Le Cœur nouveau, O. C., t. IV, p. 87. — (50) Ibid., p. 84.
(51) Sur le rôie fondamental de l'humilité dans la vie chrétienne, v. le traité inédit De l’Humilité, in P. R. 3r. V. aussi Consid. 1, t. Il, p. 284 et suiv., et LANCELOT, t. II, p. 243 et suiv. — (62) O. C., t. I, p. 303-304. — (53) Jbid., p. 307. — (54) Ibid., p. 303-304. — Cf. LANcELoT, t. IL, p. 7. — (55) Traité de l'humilité, p. 557. — (56) Consid. 1, t, 1, p. 122.
« Suivre Dieu » : tel est le grand principe de la morale, « qui contient tout l'Evangile » (1).
Que signifie ce principe”? !
« Suivre Dieu », cela signifie d’abord : « Ne suivre pas les mouvements de notre propre esprit (2). » Nombre de gens, tombant en cela dans l'erreur protestante (3), s’imaginent faire la volonté de Dieu, dès là qu'il font ce que leur entendement leur représente comme bon : Dieu, en effet, ne veut-il pas nécessairement le bien? — C’est prendre la volonté de Dieu selon une acception beaucoup trop générale et vague. À proprement parler, cette volonté ne doit s'entendre que de sa Providence éternelle qui conduit chaque âme en particulier par des moyens dont elle seule a le secret (4). En ce sens, « il y a beaucoup de bonnes choses que Dieu ne veut pas en tout temps ni de toutes sortes de personnes » (5). « [l n'aime pas celles qui sont faites hors Le temps et le lieu qu’il a ordonnés. (6) » Telle chose qui paraît bonne en soi peut donc être mauvaise en effet, parce qu’elle ne s’ajuste pas aux desseins de la Providence. Et telle autre, que la sagesse humaine désapprouve, peut être excellente, parce qu'elle sert ces desseins. Voyez
(1) O. CS CUT p'MO0 MD AC AIT, jp. 6 NOM es TOR t. Il, p. 489; O. C., t. I, p. 350, etc. Cf. Lanczror, t: Il,/p. 5-etsqq. et BesoiGNE, Histl. de P. RL, p.463 — (a) 0. 1C, 1 T'p'u8r0 Cf. Lettre du manuscrit de Munich : « IL faut tâcher, en cela comme en toute autre chose, d'éviter notre esprit, et nous laisser conduire à celui de Dieu. » Cité in BRUCKER, 1913, p. 395. — Cf. O. C., t. IL, p. 297 : Dieu veut que nous le suivions .« en foulant aux'pieds, pour le dire aingi, nos inclinations, nos raisonnements et nos résolutions mêmes ». — (3) Suivre son jugement particulier en matière de conduite -estproprement imiter les hérétiques. — V. Maxomes de M. de Saint:Gyran. Inédites, Bibl. -Gazier, P.R. 81, p. 34x. —:(4) :Consid. x, t.-I, pp. 100. — f#) ©. (C., t. Il, p:93. — (6) Gonsid. 7, t: 1, p.942.
saint tienne, avec sa harangue aux Juifs, si violente, si imprudente, si éloignée du tempérament que s'astreignaient à conserver les apôtres : ne semblerait-il pas qu'on y pût trouver à redire”? Et pourtant cette conduite a été sainte et agréable à Dieu, parce que lui-même l'avait inspirée au saint martyr (5). Ne réfléchissons done pas trop aux suites de nos actes, «quelque étranges et malheureuses qu'elles puissent être, puisqu'elles sont réservées à la Providence éternelle, qui a ses desseins et ses moments pour planter ou pour arracher, pour unir ou pour diviser, pour édifier ou pour détruire (8) ». «La prudence civile qui conduit les actions humaines ne s'engage à rien. d'important qu'après l'avoir considéré. Et il n'est pas besoin de dire aux sages du monde qu'ils pèsent beaucoup ce qu'on leur propose, quelque belle apparence qu’il ait. Mais la prudence divine, qui doit régler les œuvres de la Charité, considère d’une tout autre sorte tout ce qu'elle entreprend : parce qu’elle est instruite des artifices du diable, qui, faisant jour et nuit la ronde autour de nous, prend garde à tout ce que nous faisons, et mêle l'ivraie dans les meilleures semences » (9). Ce ne sont donc pas seulement ses désirs, ses passions, ses goûts, que le vrai chrétien ‘doit « fouler aux pieds » : ce sont les conseils mêmes de sa raison (10). « Méfions-nous des préventions de la raison »; elles finissent par faire que l'homme « se regarde soi-même et les autres insensiblement, au lieu qu’il faut toujours et en toutes choses regarder Dieu » (11). Des raisons, on ‘ en trouve toujours, dans n'importe quel sens : « Il n’y a rien de si facile que de s’éblouir dans un nombre de raisons qui se présentent en foule à l'esprit d’un homme de bon sens (12) ». Peu importe done, si l'on hésite entre deux partis, les raisons, fussent-elles les meilleures du monde, qu’on peut alléguer en faveur de l’un deux (13). Rappelons-nous « cette veuve de grande vertu répondant à un grand théologien qui lui voulait persuader d'entreprendre une bonne œuvre: «Je ne sais qu’opposer à vos raisons, mais je sais bien que je ne fais point mal de ne vous point croire en cette occasion (14). » Elle était dans
(7) Consid. 1, t. I, p. 154-155. = (8) Consid.1, 1T,p:90-91.— (9) L: CG, &'AT, D: 598599. — (10) O. GC. 1. T;p. 92: (rr) O0: C., t AT, p: 297. (12) L.*C., t. IX, p. 598-599. — (13) Jbid., p. 597.
(TAROMC., tu Il p-105:
le vrai. Elle sentait, dans la pureté de son cœur (15), qu'on a beau s'être démontré qu’une action est sainte en elle-même, encore reste-t-il à savoir si cette action est bien celle que Dieu demande de nous dans le cas et dans le moment présents (16).
Cette intention particulière de Dieu, à quoi se manifestera-t-elle? Ce ne peut être qu'à un ensemble d'indications données par Dieu lui-même, à une « vocation » comparable à celle qui appelait saint Paul (17) à la foi, et qui portait les apôtres à aller prêcher l'Evangile, « vocation » qui, en quelque manière, « approche de la Révélation » (18). Non sans doute que chaque fidèle puisse attendre de Dieu des révélations proprement dites, « visions », « impressions sensibles », etautres communications miraculeuses comme en ont puavoir certains privilégiés (19). Ce sont faveurs « extraordinaires » (20), qu'on ne doit même accueillir qu'avec précaution, tant il est fréquent qu'il s’y glisse quelque chose d’humain (21). Mais il y a de la volonté divine des signes plus communs et plus sûrs. Signes intérieurs d'abord : à savoir ces « mouvements » que l'Esprit de grâce suscite en nous (22), et qui sont un véritable « langage » qu'il nous tient dans le secret de notre cœur (23). De quel nom les nommer”? « Affections » (24), « inspirations » (25), « instincts » (26); ce qui est sûr, c’est qu'ils enferment une « délectation » et un « attrait puissant » (27) à l'endroit des choses que Dieu nous veut faire accomplir. Délectation et attrait, du reste, qui ne sont pas précisément de l’ordre sensible, et qui ne vont pas, en mainte occasion, sans
(15) Ibid., p. 93. Cf. LANCGELOT, t. II, p. 146. — (16) Ibid., p. 91. — (17) Que la vocation de saint Paul est le type de la vocation qui doit servir de règle aux chrétiens : V. Fragments inédits (P. R. 31, p. 536). — (18) L. C., t. IT, p. 450. — (19) V. LANGELoOT, t. Il, p. 13 et suiv. — (20) V. LANGELOT, t. IT, p. 14-15. — (21) LANGELON, t. II, p. 16-17. — Sur les « illusions qui se mêlent dans les mouvements et les inspirations secrètes et particulières ». V. Consid. 2, t. Il, p. 212-212. V. aussi O. C., t. IV, p. 121 : « Si ceux mêmes qui ont reçu de Dieu ces dons extraordinaires sont tels qu'ils doivent être, ils n’en font jamais un principe de conduite; et s'ils ne peuvent pas s'empêcher de les croire, parce que la prophétie emporte avec elle une espèce de conviction à l'égard de celui qui les reçoit, ils n’agissent jamais sur cette seule lumière. Et c’est une règle que sainte Thérèse a gardée toute sa vie, dont peu de saints se sont dispensés. »
(29) L. C,,t. II, p. 598. — (23) O. C., t. II, p. 350. — (24) Ibid., p. 350. — (25) Ibid., p. 273. — (26) Lettre à Guillebert L. C., t. I, p. 261-262. — (5) UL."C.,CtoUT sp 6:
de vives « répugnances » de la nature (28) : on n'en dira pas moins l'impulsion de Dieu présente, si, nonobstant toutes les angoisses et tous les dégoûts, «on sent au fond de l'âme une forte détermination à suivre la vérité proposée » (29). — Et puis, d'autre part, chez nous comme chez les apôtres, la vocation se peut aussi connaître à des marques extérieures (30). IL y a, dans les événements du monde, des « rencontres » qui sont, elles aussi, « comme des langages du Ciel » (3x). Le « doigt de Dieu », pour qui sait regarder, est souvent apparent (32). Si Lancelot, par exemple, une fois converti, est si fort ému à la prise de voile de sa sœur, et s’il reste trois jours ensuite « dans les pleurs », n'est-ce pas une « marque » que Dieu destine Lancelot à la vie religieuse (33) ? N'est-ce pas, évidemment Dieu lui-même qui ouvre la porte à Lancelot, pour lui montrer à sortir du lieu où il se trouve {34)? Si, d'autre part, Saint-Cyran travaillant à un ouvrage contre les hérétiques, Dieu permet qu'il soit emprisonné et pendant plusieurs mois privé de tous livres et papiers, il est bien inutile de chercher à ravoir ces livres et de se préoccuper de continuer l’œuvre : Dieu lui-même indique qu'il veut que cet ouvrage soit interrompu (35). Il est même bon parfois de nous abandonner, avec une confiance en apparence superstitieuse, à des indications en apparence toutes fortuites, d'ouvrir par exemple un livre de psaumes à la première page venue pour y trouver des enseignements adaptés à la circonstance présente (36) : car au fond de ce que nous croyons les caprices du hasard, se cache le choix divin (39). Il ya ainsi maint enseignement à tirer des conjonctures visibles.
(28) O. C., t& III, p. 383-384. — (29) Ibid. Saint-Cyran s'élève à plusieurs reprises contre l’idée de réduire les mouvements de la grâce à ces « émotions sensibles » qui les accompagnent quelquefois, mais non pas nécessairement, et qui se passent dans la « partie inférieure de l’âme ». V. par ex. O. C., t. II, p. 122. Si donc il est difficile de ne rien voir de sensible, au sens moderne du terme, dans ces affections, attraits et délectations dont parle Saint-Cyran, il faut admettre qu'il s’agit pour lui d’un genre spécial et « supérieur » de sensibilité, d’une sensibilité « spirituelle ». Nous retrouverons la question à propos de Jansénius.
Go) O ACL D '00 1610 C MAL p.500) PATATE D:7299 (Le « doigt de Dieu » n’est autre chose que « l'Esprit-Saint agissant dans le monde ».) — (33) LANGELOT, t. I, p. 23. — (34) Ibid. — (35) LANCELOT, t. I, P.98-99. — (36) FonTAINE£, t. I, p.157; LANCELOT, t, I, 213-218. — (37) FONTAINE, d LD: 107.
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Encore faut-il reconnaître, que ces conjonctures visibles, nous n’en saurons épeler le sens qu'autant que Dieu, par ses lumières invisibles, nous y aidera. Les événements sont un livre fermé aux hommes charnels. Seuls peuvent le déchiffrer ceux à qui Dieu, du dedans, inspire la lumière et fait sentir l'impulsion de sa grâce (38). Que ce soit ou non à l’occasion d'événements extérieurs, c’est donc bien aux mouvements du cœur, à la révélation intérieure, qu’il en faut revenir. Dieu parle tantôt par des signes, tantôt sans signes; mais c’est toujours à l’âme qu'il s'adresse, c’est l'âme qui l'entend, et c’est toujours au mouvement, à l'attrait suê generis qu'il suscite en elle, qu’elle le reconnaît. ;
Nous voyons maintenant ce que c’est que « vivre en chréüen » : c’est être tellement attentif aux inspirations d'en haut que, dans n'importe ‘quel ordre et dans n'importe quelle circonstance, on fasse tout ce que l'Esprit de Dieu demande, mais aussi « on n’entreprenne rien sans un engagement particulier de Dieu, dont on demeure comme convaincu et assuré » (39).
Cet engagement, cela va sans dire, est spécialement nécessaire pour les actes les plus importants de la vie, et surtout pour l'acte capital, l'adhésion à la vraie religion. Aussi se trompent-ils bien, ceux qui croient acquérir des chrétiens à l'Église en contraignant par la menace ou par l’appàt des récompenses les Turcs, les Juifs, ou les hérétiques, à embrasser la vraie Foi : « Car s'ils ne commencent à le faire que par un mouvement purement humain, et qui ne tienne rien de celui du Saint-Esprit, il n’y a point de gens qu'on voie moins revenir que ceux-là (40). » Presser les protestants de se faire catholiques, alors que Dieu n’a pas encore parlé au dedans de leur cœur, non seulement ce n’est pas gagner des âmes à l’Église du Christ, mais c’est les perdre presque irrémédiablement (41).
Il n'en va pas autrement du passage d’une religion tiède à
(38) Sur le doigt de Dieu visible dans les circonstances extérieures, mais que les pécheurs aveuglés ne reconnaissent pas, O. C., 1. I, p. 135- 136. — (39) Consid. 1, t. II, p. 206; cf. FONTAINE, p. 190. — (40) O. C/, it. IL, p. 279-280. — (41) Ibid. ;
une plus fervente. Se mettre à des austérités, à des pratiques difficiles, se consacrer à la retraite, entrer dans un couvent, tout cela peut être excellent, mais nous ne devons pas nous ingérer de le faire, tant que nous n’avons pas « senti dans l'âme » l'appel de Dieu qui nous y invite (42). « Il ne faut pas facilement, et sans un particulier mouvement de Dieu, passer d’un genre de vie à un autre, ni du monde à la religion et à la retraite... Pour faire des changements au gré de Dieu, il faut que son Esprit nous les fasse faire (43). » « Ce n’est pas assez d'entrer dans le vrai chemin qui mène au bonheur du ciel, en entrant dans une religion, il faut prendre garde d'y entrer en une manière particulière sans laquelle cette entrée ne sert de rien (44). » Combien de gens vont s’enfermer dans un monastère parce qu'ils ont éprouvé des déceptions dans le monde et qu'ils n'y entrevoient plus que chagrin, ou bien parce qu'ils ont de l'inclination pour des personnes qui sont dans ce monastère (45)! Ces gens-là sontétrangement abusés : ilsne devraient consulter que « lemouvementde Dieu »,«sans avoir aucun égard au monde ni à tout ce qu'il a de fâcheux ou d’agréable » (46) ! Il ne suffit même pas de se promettre de faire des bonnes œuvres : « Car ce ne sont pas les bonnes œuvres qu'on se promet de faire dans une religion, qui portent la racine, c’est-àdire la vocation : mais c’est la racine, la vocation et la première inspiration du Saint-Esprit, qui porte les bonnes œuvres qu’on y fait après la profession (45). » N'oublions pas que ce qui est meilleur eu soi n'est pas forcément ce qui est le meilleur pour nous. « IL faut bien prendre garde à ce que Dieu demande et veut de nous, et à quoi il nous destine principalement, afin de le suivre en cela exactement, sans excéder dans les autres bonnes œuvres, qui ne doivent être pour nous que des accessoires, de peur que nous ne gâtions Îa fin el la fonction principale pour laquelle il nous à choisis (48). » « En quelque sorte de vie où l'on soit appelé, on y vit mieux que dans une plus excellente, où l'on entrerait sans être appelé de Dieu (40). » Nous devons « servir Dieu dans le don qu’il nous a fait, et non dans celui d’un autre » (50). Et quand on parle du don que
(42) Ibid. — (43) O. C., t. 1, p.94. (44) O. C., t. IL, p. 272. — (45) Ibid. p. 273: — (46) Ibid. — (47) 1bid., p. 278. — (48, O. C., t. II, p. 527. — (49) Consid. 2, t. I, p. 79. — (6o) Maximes inédites in P. R. 31, p. 34.
Dieu nous a fait, il ne s’agit pas, bien entendu, de nos talents etaptitudes naturelles, — ce n’est pas forcément une raison parce qu'on à une intelligence propre à l'étude ou à la prédication pour qu’on soit docteur ou prédicateur (51), — il s’agit de la vertu surnaturelle qu’il met plus spécialement en nous et « par laquelle principalement il veut nous sauver ». (52) Encore une fois, nous n'avons pas à nous occuper d'autre chose que de répondre à ce que Dieu attend de nous. Or, comme le roi n'appelle pas au gouvernement de l'État nombre de gens qui en seraient fort capables, il y a beaucoup de gens qui ont les qualités nécessaires pour remplir telle mission dans l'Église et qui cependant n’y sont pas appelés (53).
Mais ce n’est pas seulement pour le choix d’une profession ou d’un genre de vie plus ou moins élevé que la vocation est indispensable. Elle l’est encore pour l'usage de ces moyens surnaturels d’où dépendent l'entretien et l'accroissement de toute vie chrétienne, et qu’on nomme les sacrements. Un abus néfaste tend à prévaloir, selon lequel il suffirait, pour recevoir les sacrements, — étant d’ailleurs en état de grâce, — d’y être admis ou convié par les règles ordinaires de la liturgie. En réalité les sacrements sont choses infiniment efficaces, mais aussi infiniment hautes et redoutables ; et, quoiqu'ils contiennent en eux-mêmes une vertu souveraine de salut, on pourrait presque dire « qu’ils sont plus souvent nuisibles qu'utiles aux hommes » (54), parce que, la plupart du temps, les hommes les reçoivent sans les dispositions requises, à savoir sans la vocation intérieure de l'Esprit (55).
Considérons, d'abord, le plus élevé de tous (56), le sacrement de l'Ordre.
Ce sacrement confère à l’homme une puissance formidable.
(51) Laxceror, t. [, p. 34, et l'exemple de Le Maître et de Singlin ; cf. Lettres à Arnauld. — (52) O. C.,t. IL, p. 4g0-491.— (53) O. C., t. III, p. 471-
(54) P. À., t. IT, p. 49-50; V. sur l’abus des sacrements et sur les maux qui en dérivent de nombreux fragments inédits in P. R. 31.— (55) Ce sont les trois sacrements de l'Ordre, de l’Eucharistie et de la Pénitence que Saint-Cyran associe dans ses lettres à Guillebert. (L. C., t. I, p. 92 et suiv.) — (56) L. G., t. II, p. 622.
Le prêtre est « le troisième officier après J.-C. dans l’Église» (57). Il est roi et plus que roi (58) sur la terre, il est un ange et plus qu'un ange dans l’Église ; car, comme sacrificateur, il fait ce qu'aucun ange n'est appelé à faire /59). Enfin, rien ne peut donner une plus haute idée du Sacerdoce que de dire que la Vierge, qui elle aussi a reçu et formé le corps du Fils de Dieu, par les paroles prononcées au jour de sa consécration, est la véritable /dée du Prêtre : Ipsa Sacerdos (6o).
Aussi rien n'est-il plus à blâmer, dans les abus du siècle, que la légèreté et l'esprit tout temporel selon lequel la plupart des prêtres vont au Sacerdoce. La plupart du temps c’est assez qu'un collateur les nomme à un bénéfice, ou à une cure, pour qu'ils se croient autorisés à l’accepter. En réalité, ils ont tort de s'assurer sur cette désignation humaine, fût-elle faite le plus régulièrement du monde (61). Certes, la vocation extérieure, le choix fait par l’Église et les supérieurs ecclésiastiques est nécessaire (62), et on a raison de soutenir contre les hérétiques cette nécessité (63). Mais eile ne suffit pas. Un ministère si auguste, et dans lequel on tient la place de J.-C. même, exige en outre des conditions tout exceptionnelles : une parfaite innocence de vie depuis le Baptême (64) ou, à défaut de cette innocence, une longue, laborieuse et presque perpétuelle pénitence (65); la science aussi, et le bon sens (66). Et toutes ces dispositions spirituelles ou temporelles ne suffisent pas encore. Supposez une personne, « douée de toutes les qualités du corps et de l'esprit, de science, d'intelligence, de lettres, ou de langue latine, de prudence, de noblesse, de bonne réputation, et d'application à quelque exercice de dévotion » (67),
(57) Pensées sur le Sacerdoce. (L. C., t. 1, p. 326.) — (58) Ibid., t. I, p. 318-319, 332-333 et 336-337. V. aussi L. C.,t. IT p. 439, p. 646 et p. 926. Cf. Fragments inédits in P. R. 31. — (59) L. C., t. IL, p. 662. — (60) L. G., PAIE MP MOTS Mp.r6frhet D2063. IV. aussi Ep M7 PAS ENT PP SSrICT: SAINTE-BEUvVE, Port-Royal, t. 1, p. 447-448. Cf. Lettre à du Hamel sur les dispositions à la Prétrise, particulièrement le chap. VILF, ên O. C.,t. INT, p. 526 et suiv.
(61) Lettre à Guillebert, L. C., t. I, p. 6-7. — (62) O. C., t. IIT, p. 499. — (63) Cf: Lettre à Guillebert, LC, 11, p. 248. — (64) 10id., t. I, p. 14, 149, 169. Pensées sur le Sacerdoce (ibid , p. 278); O. C.,t. IT, p.433 et p. 439. — (65) O. C., t. IL, p. 479 etsuiv.; Lettre à Guillebert, L. C.,t.1I p. 149 et suiv.; 152 et suiv.; 254 et suiv. — (66) L. C., t. I, p. 144, ete — (65) 0 C., t. IH tp 4{71: 4
supposez-la «la meilleure du monde » (68); supposez-la encore tout à fait exempte de cupidité, et ne désirant les charges ecclé: siastiques que pour y accomplir des bonnes œuvres et faire la gloire de Dieu (69) ; enfin, joignez à tout cela la désignation unanime d’un peuple entier (70), ce ne serait pas encore assez. Il faut encore s'assurer de la « mission intérieure de Dieu » (71).
Le prêtre est ministre de Jésus-Christ; sa royauté est semblable à celle de Jésus-Christ qui n’est point de ce monde: elle ne doit donc pas être seulement « fondée sur une succession ou une vocation humaine, mais émanée du Ciel par une vocation toute divine » (73). Elle suppose « deux élections qui sont toutes deux de Jésus-Christ: mais l’une, c’est-à-dire l'extérieure, se fait par Jésus-Christ et par l’évêque, et par ceux qui sont établis selon l'ordre primitif de Dieu; l’autre, c’est-à-dire l'élection intérieure, est immédiatement de Jésus- Christ, et sans qu'aucune créature ni puissance humaine y ait aucune part. Cette élection est toute cachée dans le cœur, et personne ne l’entend que celui qui la reçoit vraiment de Dieu. L'Église est un royaume spirituel et Jésus-Christ la gouverne et la gouvernera jusqu’à la fin du monde par son Saint-Esprit. C'est donc à lui à choisir ses officiers : ainsi, outre l’ordre qu'il a établi parmi les hommes pour élire un homme qui soit prêtre, il faut qu'il parle lui-même au cœur du prêtre et qu'il l’élise par son mouvement » (74). Il faut enfin « qu’à la vocation particulière de l'Église » se joigne un « mouvement particulier du Saint-Esprit » (55). Que l’homme donc, avant que de
(68) Pensées sur le Sacerdoce, in L. C., t. I, p. 294. — (69) Zbid., t. K, p. 299-300 et 391. — (70) Ibid., t. I, p. 369-437.
(71) Jbid., p. 391. (CF. P. À., t. II, p. 223) : Certum est nunc generatim Ecclesiæ ministros, si eo modo quo æquum est ac jubet Deus, ad ministerium adierint, a Deo missos esse, non tantum remota quâdam missione per suos in Ecclesia ministros, sed etiam proxima el immediata, per motus el sermones intimos, spirilu graliæ, et Spiritu Sancto, qui digitus Dei est, in hominis corde inscriplos..…. Quare non sola externa missio sufficit etsi necessaria est ad pium et Deo placens ministerium, sed simul interna missio, quam Deus ipse interiùs instillet, exigitur ; ila ut ministri non tantum ab eo manifeste per ministros et Ecclesiæ præsides, sed etiam ab ipsomet intrinsecüs per Spirilus Sancti impulsionem mittantur. NV. aussi : Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t:1, p. 294 t. 435). Cf. Lettres à Arnauld in Œuvres d'Arnauld, t. 1, p: 5.
(93) Pensées sur le Sacerdoce, L., C:,t. 1, p..334-335.et 319.— (94), 1bid., p. 332-333; ef P. A., loc. cit. — 175) O. C., t. III, p.,472.
L'ESPRIT DE SAINT-CYRAN sh:
« s'ingérer dans le sacerdoce », s’éprouve lui-même (76). Et qu'il ne dise pas qu'à faire l'épreuve si rigoureuse, bien peu seront jugés dignes. Qu'il ne dise pas « que l'Église demeure sans ouvriers, s'il est nécessaire qu'ils aienttout, nonseulement l'innocence, mais encore la vocation intérieure de Dieu » (739). « C’est à Dieu à maintenir l'Église comme il l’a promis », etnon point à l’homme à entreprendre de la conserver par des moyens différents de ceux que Dieu a institués (78). Au reste sachons-le : ce n'est pas ici le nombre qui importe. « Tant s'en faut que la multitude des prêtres mal appelés conserve l'Église et l'amplifie, qu'elle la ruine.» « Un bon prêtre, et bien appelé, conserve et augmente plus l'Église que ne font une quantité de prêtres mal appelés : parce que Dieu opère par lui et produit ses grâces à plusieurs âmes, comme par un canal qui lui est proportionné (79). » « Un ou deux prêtres bien appelés de Dieu feraient plus de bien à l'Église et convertiraient plus de monde que ne feraient plusieurs mal appelés, quelque science, prudence et atteinte de charité qu'ils semblent avoir (80). »
Ce qui est vrai de l'Ordre, sacrement des forts et couronnement de la vie chrétienne, l’est aussi de la Pénitence, préambule de toute vie religieuse. C'est la même disposition qu'il faut apporter à l'absolution et à l'ordination (81). La pénitence nous réconcilie avec Dieu, elle est le gage et la source de notre conversion. Mais l’absolution ne fait rien si nous ne sommes pas réellement « convertis » (82). Or les vraies conversions sont extrèmement difficiles et rares (83); et le repentir qui en
(56) Id., t. IT, p. 474. — (77) Pensées sur le Sacerdoce, L. C.,t.1, p. 336. — (78) 1bid., p 336. — (39) Pensées sur le Sacerdoce, L. C., t. XI, p. 412-413. On saisit ici à plein l'opposition dela pensée de Saint-Cyranavec celle de saint Vincent de Paul et d’autres prêtres de son école touchant l'essence de la vie chrétienne. Saint Vincent de Paul pense avoir donné un argument péremptoire contre la Fréquente communion d'Arnauld en disant que par suite de l'influence de ce livre, « plusieurs curés de Paris se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint-Sulpice en a trois mille de moins, ete... ». (Lettre à M. Dehorgny, 25 juin 1648, éd. Coste, t. III, p. 320.)
(80) Zbid., p. 436. — (81) Ibid., p. 425. — (82) V. Lettre à Guillebert, L. C.,t.I, p. 151. — (83) Lettre à Guillebert, L. C., t. I, p. 103 et suiv. Cf. Pensées sur le Sacerdoce, L. G., t. I, p. 419; et L..C., t. LL, p. 574, et BRUCKER 1913, p. 351; cf. Entretien avec Singlin in FONTAINE, t. I, P. 213-214.
fait le fond est souvent malaisé à apprécier (84). Il est assez vain de disserter sur la nature et la définition exacte de ce repentir, s’il est composé, et selon quelle proportion, d'amour ou de crainte. Le seul point intéressant est de savoir s'il a bien son origine en un mouvement de Dieu. Car là où Dieu «ne remue l'âme le premier », comme il faisait « l’eau de la piscine », « toutes les pensées qu'on a de s’amender sont vaines », et beaucoup plus les discours de ceux qui tâchent de nous y porter (85). Et, au contraire, quand c'est Dieu qui remue l'âme, en vue de la retirer du péché et de la conduire à la justification, il arrive toujours à y produire son amour, mais il le fait naître souvent de la crainte même (86). « Cet amour croît peu à peu comme la lumière du jour dans les pécheurs : le premier mouvement qu'ils ont d'ordinaire est la crainte des peines d'enfer, qui n'est pas cet amour ni cette grâce, mais un mouvement grossier dont Dieu se sert par sa Providence générale pour faire entrer l'âme dans cet amour, qui produit ensuite dans eux une douleur parfaite de leurs péchés, qu’on nomme contrition (87). » Peu importe donc que le mouvement de pénitence qui anime le pécheur soit dénommé amour ou crainte, pourvu quil soit « formé par le Saint- Esprit » (88), c'est-à-dire qu'il s'inspire d'autre chose que de préoccupations humaines. Il est certain qu'on ne va pas comme il faut à la confession, quand on y va « pour se décharger de ses péchés, par coutume ou par scrupule, ou seulement afin d'imiter ceux qui se confessent ce jour-là » (89). « Une action si sacrée » doit être faite « en nouveauté d'esprit » (go), avec « un désir sincère d'aller à Dieu, sans se soucier de l’ordre commun » (91). De même que des aspirations purement humaines ne permettent pas d'accéder dignement à la prêtrise, de même des regrets purement humains ne sont pas une préparation convenable à l’absolution. L'absolution, comme l’ordination, réclame une vocation divine (92). Et de même que la vocation sacerdotale se discerne d'une part à certains senti-
(84) L. C., t. IT, p. 470-471, et Pensées sur le Sacerdoce, L. C., t.1, p. 359-358. — (85) O. C., t. III, t. 26. Cf. Traité de la grâce, P. R. JE, p. 538-539. — (86) Ibid. — (87) Ibid., P. R. 31, p. 539. — (88) Théologie familière, O. C., t. IV, p. 49. — (89) O. C., t. IT, p. 338. — (go) Ibid.
(gr) Pensées sur le Sacerdoce, L. C.,t. 1, p.369.— (92) 1bid., p.433, L. C. t. II, p. 678-679.
ments intérieurs, d'autre part à certains indices extérieurs, — ainsi la colombe qui, se reposant sur le corps du Christ, l’a fait reconnaître de saint Jean comme le Messie (93), — c'est en de certains sentiments de componction et d'anéantissement, en de certains attraits vers la vie austère et la « voie étroite », confirmés et notiliés par de dignes « fruits de pénitence », que consiste la vocation à la pénitence, ou, ce qui est la même chose, la véritable disposition à la confession (94).
Et pareillement, enfin, pour le sacrement auquel, pourrait-on dire, s’ordonnent tous les autres, — puisque le Sacerdoce n’a pour objet que de donner à des hommes la puissance de la produire et de l’administrer, et la Pénitence n’a pour objet que de rendre les hommes capables de la recevoir, — l’Eucharistie. Là encore, le siècle a introduit de nombreux et déplorables abus. On croit qu'après s'être débarrassé de ses péchés en confession, on n'a qu’à se régler sur le retour des dimanches et des fêtes pour aller à la sainte table. La vérité est qu'il y faut aussi l’appel de l'Esprit. Et sous quelle forme ? Outre l'absolution, outre l’état de grâce, il faut « ce mouvement présent qu'on a vers Dieu, qui est un effort de la Foi et de la Grâce » (95). IL faut l'attrait vers la communion, qui fait qu'on la reçoit avec une joie secrète (96). On ne saurait donc recommander en thèse générale ni de communier fréquemment ni de communier rarement. L'Eucharistie est la nourriture de l’âme (95). On ne dit pas à un homme sain combien de fois il doit manger, « on ne prescrit pas de règles à un homme qui se porte bien pour lui dire comme il doit aller au dîner et au souper. La bonne santé qu'il a l'y conduit aux heures » (98).
(93) V. Entretien de Singlin avec Saint-Cyran (partie inédite des Mémoires de FONTAINE, bibl. Gazier, t. I, p. 220).— (94) L. C.L. I, p. 35% ; cf. p. 369. Cf. L. C., t. IT, p. 678-679, etc. (Saint-Cyran remarque qu'il em est de même du baptême des adultes, qui est aussi un véritable sacrement de pénitence.) C’est pour juger de ces «fruits de pénitence » que le prêtre doit parfois recourir au délai de l'absolution. (V. à ce sujet l'Entretien avec Singlin in FONTAINE, t. II, p. 213 et suiv. Cf. Bru- CKER 1913, p. 354 et suiv. Mais Saint-Cyran n’en a jamais fait (non plus qu'Arnauld) une règle absolue. V. Apol. pour Saint-Cyran, t XXIX, p. 231 et suiv.
(95) Consid. 1, t. I, p. 64. — (96) O. C., t. I, p. 264 : « On peut dire que celui qui va à la communion sans avoir cetle secrète joie dans le cœur n’y est pas bien préparé. » — (97) O. C:., t. III, p. 325. — (98) O. C, t I, p. 239. V. aussi O. C., t. I, p. 267-268 : Saint Paul, après avoir donné
Pareillement, à un chrétien qui a l’âme saine, il n’y a point de règle à prescrire pour la communion : son appétit surnaturel, en quelque sorte, le conduira, dans le temps qu’il faudra, à la sainte table. Et qu'est-ce qu'avoir l'âme saine? Rien d’extraordinaire : « La vie douce et chrétienne qu’on mène dans la voie étroite, encore qu’on ne soit ni prêtre ni religieux, suffit pour avoir l’âme saine, et pour donner droit à un chrétien d'aller sans crainte à la sainte communion tous les dimanches et toutes les fêtes (99). » Que si, par contre, on n’a pas l’âme saine, il faut tâcher de lui rendre la santé; et cela ne veut pas dire que la communion même n’y puisse être employée : car comme elle est « la viande des forts », elle est aussi, dans certains cas, « le remède des faibles » (100). Mais dans certains cas seulement et par suite d’une miséricorde exceptionnelle de Dieu (101). Souvent, il sera préférable de se tenir par humilité éloigné quelque temps de la sainte table (102). Mais qu’on prenne garde ici à la fausse humilité qui n’est qu'une paresse (103). Cette séparation serait pire qu'une fréquentation indiscrète, si elle n'était accompagnée d’un « gémissement secret de se voir privé d’un si grand bien, d’une sainte jalousie envers ceux que Dieu rend dignes
aux chrétiens une série de préceptes pour bien vivre, « ne leur ordonne pas d'aller souvent à,la communion, non plus que saint Bernard dans l’'Homélie 18, parce qu’un homme qui vit ainsi chrétiennement n’a pas besoin de cet avis. Car s'il a soin de vivre ainsi tous les jours, l'esprit de Dieu seul, et cette grande grâce dont il est rempli, l'y conduira comme le seul instinct de la nature : et la bonne disposition d’un homme l'invite et le pousse par un mouvement intérieur à prendre aux heures la nourriture dont il a besoin, sans qu'il soit nécessaire qu'on l'y exhorte, ni qu'il s'y prépare lui-même par de nouveaux exercices ».
(99) O. C., t. I, p. 242; et à un prêtre (ou même à un sous-diacre) tous les jours. V. O. C., t. III, p. 132. Saint-Cyran écrit à M. de Rebours, qui vient d'être fait sous-diacre : «Je ne vous ai pas prescrit de communier toujours à la messe dans laquelle vous ferez cette fonction, parce qu'il me semble que c'est une chose superflue de dire à un homme qui se porte bien qu'il se nourrisse de pain et de viande tous les jours; et jamais il ne se trouvera que l'Ecriture ou les Saints Pères aient ordonné la sainte communion à quelque âme vertueuse pour la préparer aux ordres ou à quelque autre sainte fonction. Car c’est une suite nécessaire, et il est, à mon avis, superflu de l’exprimer dans ces circonstances. »
(100).0. .C:,2t., LT, p.190. GE. 0.0C., t. II, p.325. —(xor) ©, C., t. IL, P. 190. — (102) Le Cœur nouveau (0. C., t. IV, p. 8x). — (103) O. C.,t, II, P. 331-332.
de se nourrir souvent de ce pain du Ciel, et d'un ardent désir d'arriver à bon-heur et de mériter, par son avancement dans la piété, d'approcher souvent de cette table divine » (104). Quelquefois, au contraire, on pourra, même avant d'être tout à fait sain, s’aider à le devenir par la participation à l'eucharistie, mais à condition de ne la prendre que dans cet esprit, et « comme ce qu'il y a de plus souhaitable pour se guérir entièrement et pour recouvrer une parfaite santé » (105); à condition aussi que cette communion fréquente n’engendre pas en nous de dégoût de la communion, et qu’elle ne nous fasse pas tomber « en une moindre disposition » : car ce serait la preuve que ce pain solide est une nourriture trop forte pour nous (106). En d’autres termes, il n’est pas question d’être parfait, mais d'avoir le désir de l'être et de travailler à le devenir (107); soit dans les parfaits, soit dans les imparfaits, ce qui doit mesurer l'usage de l'eucharistie, c’est toujours « la faim et la soif de la justice » (108); que nous nous abstenions ou non, notre conduite n’est bonne que si elle part d’une impulsion divine qui nous fait aspirer à la communion, à la communion, non pas précisément en tant que pratique cérémonielle, mais en tant que moyen et signé de notre union avec Dieu (109).
Dans la participation aux sacrements, comme dans le choix d'un état ou l'entrée en une charge, la seule règle est donc de nous conformer au mouvement de Dieu. Aussi bien appartient-il à ce mouvement de Dieu de nous diriger en tout ce que nous faisons, fût-ce en des affaires aussi peu importantes en apparence qu’un changement de demeure (110),ou que la publi-
cation d'un livre (111). Nous ne sommes fondés à rien entre-
(104) Le Cœur nouveau (O0. C., t. IV, p. 81-82). L'Entrelien avec Singlin (FONTAINE, . I, p. 253). —(105).0. C., t. TTL, .p. 325. — . (106) ,0:, C,, t. I, p. 459-460. — (107) O. C., t. III, p. 359 et 330. C'est précisément ce que dit la Mère Agnès dans des lettres (v. ses Lettres, édition Faugère, t. I, p.376) que des auteurs peu exacts ont voulu opposer à la doctrine de Saint-Cyran et des autres théologiens de Port-Royal. — (108) O. G., t. 1. p. 254-255. — (109) V. Entretien avec Singlin (FONTAINE, t..1,.p. 252-254). Cf. BRUCKER 1913, p. 374-375. — (110) O. C., t. [, p. 175.
(1x1) Saint-Cyran écrit à Arnauld (Z. C., t. Il, p. 597-598) : « Je ne puis vous celer que tous les mouvements de mon cœur vont à conclure que le Livre de la Pénitence doit aller le premier... Les raisons que vous et ceux qui êtes d'opinion contraire pouvez alléguer peuvent être
prendre, non pas même une œuvre évidemment bonne, non pas même avec la permission, voire avec le commandement, du supérieur légitime (112), que moyennant « une vocation et une application intérieure de l'esprit de Jésus-Christ » (113). À vrai dire, c’est cette vocation particulière qui fait tout le mérite de nos bonnes œuvres (114). De même donc qu’on doit être toujours prêt à obéir à l’appel de Dieu et ne se pas refuser à accomplir la bonne œuvre, quelque difficile et dangereuse qu’elle soit, dès qu'on croit connaître que Dieu la demande, de même qu’on doit ne rien négliger pour la mener à bien, s’y employer tout entier, sans « se rendre jamais» (115), —de même aussion doit prendre garde de s’y attacher trop, et être disposé à la quitter dès qu'on connaît que Dieu ne la demande plus (116) : il faut savoir « mourir à la bonne œuvre » (117); il faut, jusque dans les moindres choses, être docile à Dieu (118). — Et par là s'explique cette règle, souvent mal interprétée, qu’en toutes choses le chrétien ne doit pas se contenter du bien, mais tendre à la perfection. Il est très vrai que c’est mal régler sa vie que de prendre pour idéal une vie d’'honnêteté et de vertu médiocre : c’est la plus parfaite qui doit être notre règle (119). Il est très vrai que nous devons
bonnes. mais pour moi je ne commence jamais d’opiner dans les affaires de Dieu par raisons mais par prières, qui sont les sources des mouvements et des lumières qui ne peuvent naître que de la grâce de Dieu, etc. » De même, dans une lettre du manuscrit de Munich, à propos de la façon dont il compose ses lettres : « Je les destine quelquefois aux uns et aux autres, selon le mouvement présent que Dieu me donne, ete... » V. d’autres textes semblables in BruckkR 1913, p. 367 et suiv., et pareillement pour les discours : Il faut « disposition et occasion pour parler de quelque chose » (FONTAINE, t. E, p. 110). À quel point Saint-Cyran se conformait à cette règle dans sa vie, on peut le voir par les anecdotes que raconte Lancelot (notamment t. II, p. 5-r9), et dont plusieurs, assez bizarres, font penser an démon de Socrate. (119) Lettre à Guillebert (L. C., &. 1, p. 17). Cf. Pensées sur le Sacerdoce (L. G.,t. 1, p. 331). — (113) Pensées sur le Sacerdoce (L..C:, t. 1,°p°383). — (114) « Comme il y a une chaîne dans la Prédestination, il y en a une dans toutes les bonnes œuvres qui dépendent toutes de la première vocation, et, ce qui est épouvantable, celui qui n’a pas été bien appelé à une charge peut avoir toutes les mêmes bonnes œuvres extérieures communes avec celui qui a été bien appelé... » (L. C.,t. IT, p. 561). — (115) V. Besorewe, t. III, p. 466-468. C’est ainsi que Saint-Cyran fut d'avis qu'on demeurât à Port-Royal des Champs, malgré l’insalubrité des lieux (LANGELOT, t. II, p. 318). — (116) Jbid., p. 431. — (117) Ibid., p. 431. — (118) LANCELOT, t. II, p.7. (119) Lettre à Guillebert (L. C., t. 1, p. 165).
tous tendre à la perfection (120). Mais est-ce à dire que nous devions d'emblée prendre les mesures les plus parfaites, comme par exemple donner sur-le-champ notre bien aux pauvres (121)? Tant s’en faut; et souvent, au contraire, on ne saurait voir là que l’exagération d’un zèle indiscret (122), et qu'une façon « d'excéder dans les bonnes œuvres ». En réalité, « tout dépend de la disposition intérieure de chaque personne » (123). Avez-vous la vocation? Tout est là. Dans certains cas « la loi secrète du cœur » peut vous faire connaître qu'il « vaut mieux garder vos biens pour faire la charité peu à peu plutôt que de les donner tous à la fois » (124). Par contre, si vous sentez en vous ce mouvement de donner tous vos biens, « si vous sentez que vous ne vous rendriez pas à l'instinct de Dieu et de sa grâce si vous ne le faisiez » (125), alors, et seulement alors, ce n’est plus un conseil de perfection facultative, c'est un commandement ; non pas une loi « absolue et universelle, puisqu'elle dépend de plusieurs circonstances qui ne rencontrent pas toujours, et particulièrement de cette disposition intérieure » (126) sans laquelle on n’est pas obligé de donner son bien aux pauvres, mais enfin un devoir dont l’observation met en cause le salut : c'est de cette façon que « les paroles de l'Évangile qui ne sont que des conseils, deviennent des préceptes » (127).
Ainsi : ne rien faire que par l'esprit de Dieu (128), et d’après sa vocation expresse; faire tout ce à quoi nous appelle l'esprit de Dieu, que ce soit de grande ou de petite conséquence; le faire malgré tout, et dans la mesure et pour le temps où Dieu nous y appelle : telle est la définition de la vertu chrétienne.
Mais alors surgit une grande difficulté. Cet appel, cet engagement particulier de Dieu, hors duquel « les meilleures
fo} Om Cut: IT, p.482 2CL OMC: tip bot "(reT) 0:10. €. AIS p. 541. — (122) Jbid., p.539.
(123). O0.,C:, t. I, p.529. — (124) O.,C:; tt: LIT, p. 54o0:—1(125) 110: QG, t. II, p. 458. — (126) O. C., t. II, p. 542. — (127) 1bid., p. 541. Sur la distinction des préceptes et des conseils. V. l'Interrogatoire in Recueil d'Utrecht, p. 89. — (128) « Je ne dis rien et ne fais rien, s’il m'est possible, que par l'esprit de Dieu » (BRUCKER 1913, p. 370).
entreprises sont vaines et inutiles » (129), comment s'assurer qu’on en sera toujours informé”? « Il n’y a rien de si difficile aux saints, même en cette vie, que de le connaître (130). » Et cependant, tant que nous ne le connaissons pas, on peut presque dire qu’il vaut mieux pour nous, — comme les ouvriers dont parle l'Évangile, qui restent les bras croisés tant qu'on n’est pas venu les louer pour travailler à la vigne (131), — rester sans rien entreprendre plutôt que de nous ingérer mal à propos dans une œuvre que Dieu ne demande pas de nous.
Après tout, néanmoins, il faut agir. Et comment agironsnous”? L'esprit de Dieu « ne se communique qu'à un petit nombre de fidèles, et lorsqu'il lui plaît » (132) : c'est ce qu'il faut nous rappeler avant tout, et c’est ce qui nous explique pourquoi précisément le nombre des élus est si restreint (133). Si réellement nous sommes élus de Dieu, il est certain qu'il ne manquera pas de nous conduire et de nous manifester ses volontés. Mais à qui Dieu se manifestera-til? À qui ne se manifestera-t-il pas? Ce sont secrets de la prédestination divine, que notre intelligence n’a pas à scruter. Sommes-nous ou ne sommes-nous pas « du nombre de ceux qui sont aimés éternellement? » « Nous ne devons pas nous en mettre en peine, mais seulement faire exactement tout ee que Dieu nous a ordonné » (134), et, quoiqu'il dépende de Dieu de nous éclairer, user, comme si cela dépendait de nous seuls, de tous les moyens dont il a lui-même réglé l’ordre, qui font comme des degrés pour arriver à la lumière. A qui apporte la disposition convenable, Dieu n'est pas avare de sescommunications; elles ne nous semblent si rares que parce que nous ne savons pas nous rendre dignes de les recevoir. Les gens vraiment saints en bénéficient plus souvent qu'il ne semble. « Soyez simples et fidèles à suivre Dieu dans les moindres choses, et il
(129) Consid. 2, t. I, p. 68. — (130) Jbid., p. 68. — (131) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., &. I, p. 288). — (132) Lettre à Guillebert (L. C., 1744, tu, p.197). .1=—1(193) "Consid. rx, t. IL, p' 302.
(84) Traité in? RSI, pH62M aussi OMC? TMD ES TENTE travailler comme si on ne s'attendait point à Dieu ni à sa grâce, et il faut s'appuyer et se confier en sa grâce, comme si on ne prétendait rien obtenir par son travail. L'un nous éloigne de la négligence et l’autre de la présomption ». Cf. JAnsénius, Discours sur la Réformation. de l'Homme intérieur.
vous fera la grâce de connaître sa volonté et de la faire dans les plus grandes, votre lumière croissant à proportion de votre foi et de votre fidélité (135). »
Mais quelles sont ces dispositions requises ? On peut les réduire à deux : le silence et la prière.
Le silence ou la séparation (136). C'est-à-dire qu'il faut fermer son âme à toutes les voix du dehors qui empêcheraient la voix de l’Esprit-Saint d’être entendue; qu'il faut s’isoler du monde et de toutes les préoccupations qui s’y rattachent. Cette séparation s'opère de bien des façons. Elle consiste, dans certains cas (et ce sont les cas les plus favorables pour le salut), à se retirer entièrement de la vie du siècle : l'entrée en religion, à cet égard, est certainement le parti le plus sûr (137); mais si nous n'avons pas la vocation de la vie religieuse, ce que nous pouvons faire au moins, c’est nous ménager une solitude relative, en évitant tous les entretiens inutiles (138), et principalement avec les gens dont ia conversation ne peut pas nous édifier (139), fussent-ils nos parents (140). On a tort de croire que cette règle de renoncement au siècle n'oblige que les prêtres ou les religieuses. Elle oblige tout le monde et « à la rigueur » : « pour être un bon chrétien, il taut taire un parfait renoncement de toutes choses » (141). IL faut, pour le dire en un mot, sortir de sa terre, de sa parenté, et de la maison de son père. C’est dans cette séparation que consiste la vraie piété, qui est la première vertu, dit saint Ambroise, et le fondement de toutes les autres (142). Mais
(135) LANGELOT, t. II, p. 34. — (136) V. sur le silence plusieurs traités ou recueils de fragments dans les Traités inédits de Saint-Cyran (P. R. 3r): Avis général du silence, ete. Saint-Cyran (comme, du reste, Bérulle et Gibieuf) trouve dans la Vierge le véritable modèle du silence. V. Con- SPA ET DT ,etC- etat LI MD ATIO EE TIS TT AIS 0 EE TON ON CR ME P. 209-210. Encore faut-il noter que les religieux mêmes vivant en communauté doivent prendre garde « de se faire un petit monde hors du grand monde » (LANCELOT, t. II, p. 269-270). Pour Saint Cyran, la perfection est dans la solitude des Chartreux (0. C., t. III, p. 131-159 etp. 370 et Suiv.)
MSS)INTELANCELOT ALU O0 CPE DONC NET ED 60. —#11130) Le CM p. 491-492, p. 570 et p. 605. — (140) Ibid., p. 606. — (141) Lettre à Guille- DRAC TEL perte (ra) letine a MGurLleber NE MOREL P+ 129).
ne nous y trompons pas : pour saint Ambroise comme pour l'Évangile, il ne s’agit pas tant d’une séparation effective, — qui n’est pas toujours possible, et qui, là même où elle est possible, ne suffit point à elle seule, — que d’une séparation intérieure, d'unrenoncement par l'esprit (143). L’ «abandon de toutes choses » qui nous est réclamé, consiste surtout à se défaire des deux vices pour lesquels nous sommes attachés aux biens de toute espèce : l'aparice et la vanité (144). « Il faut une séparation du monde qui soit toute spirituelle et qui sépare autant l'âme du corps par les exercices de la vertu intérieure, que le corps se sépare du monde extérieur, lorsqu'il œuitte tout ce qu'il aime dans le monde pour se retirer dans la solitude (145). » û
C'est ainsi que doit s'entendre cette pauvreté si nécessaire à tout chrétien (146). Ce qu'ordonne Jésus-Christ à ses fidèles c'est « de détacher leur cœur des biens qu’ils possèdent sur la terre, et d'y vivre comme pauvres d'esprit et d'affection, ne tenant qu'en dépôt ce qu'il leur permet de posséder comme dispensateurs fidèles du bien de Dieu (145) ». Il veut qu'ils soient pauvres « à la manière des anges, et comme les esprits bienheureux, qui sont aussi éloignés d’avoir de l'affection pour les biens de la terre que d’en posséder encore » (148).
Gardons-nous de croire, cependant, que cette pauvreté puisse demeurer toute intérieure. Il est très difficile, en conservant tous ses biens, de n'y pas avoir quelque attache. De même done que celui qui ne peut se donner à une retraite matérielle, doit cependant, par la fuite des conversations inutiles, se faire un commencement de solitude, de même le riche, pour apprendre à son cœur à mépriser les richesses, doit s'en séparer effectivement (149), au moins en quelque
(143) Ibid., p. 130. — (144) Ibid., p. 131. V. aussi Lettre à Arnauld (Œuor. d'Arnauld, t. I, p. 10) : « Il faut mener une vie comme les autres en apparence, et autant différente de la leur en esprit que le Fils de Dieu l’est de ses créatures. » (Cf. Pascal.) Le modèle ici encore est offert par la Vierge Marie qui, durant sa vie, a su s'eccuper du monde, mais « sans se distraire de Dieu » (Consid. 2, 1. Il, p. 290) : « Etant avec Jésus au milieu du monde, elle était plus seule qu’en la solitude. » (Jbid., p. 252.)
(145) O. C., t. I, p. 107. — (146) V. Pensées sur la pauvreté et Discours Sur la pauvrelé en Jésus-Christ (0. C., t. IV). — (147) Discours sur la pauvreté de Jésus-Christ (O. G., t. IV, p. 459-460). — (148) O. C., t. II, p.216. — (149) On sait que Saint-Cyran avait inspiré le Traité de
mesure; et comment ? Par l’aumône : « L'aumône nous sépare des biens, comme la retraite nous sépare des hommes. C’est le premier degré par lequel nous nous élevons par dessus la terre, et le premier moyen pour attirer les biens du Ciel, en faisant largesse de ceux qui sont en notre puissance (1950) ». L’aumône, en nous habituant à nous occuper des pauvres, à les « servir et à les aimer », nous rapproche d'eux, et contribue à nous rendre nous-mêmes pauvres en esprit (151). Tel est le véritable sens de l’aumône chrétienne : il importe moins peut-être, d'augmenter le bien-être des autres que de diminuer le sien ; il importe moins de les enrichir et de les aider, par ce qu'on appelle la bienfaisance, que de s'appauvrir soi-même. Cet appauvrissement, en effet « est le point capital de la vertu chrétienne, sans la pratique duquel il y a peu d'estime à faire de tout le reste (152) ».
Et pourquoi? Parce que cet appauvrissement, nous détachant des biens, nous conduit au détachement total, au renoncement absolu (153), par lequel l’âme, non seulement « seule », mais « solitaire » (154), séparée et des personnes et des biens, et même de toute vaine pensée (155), vit « comme s'il n’y avait que Dieu et elle dans le monde » (156), « ne tenant à rien » (159), imposant à ses désirs comme à sa langue le « silence » (158). Le silence, voilà le grand point. Dieu « répand la lumière de sa grâce dans les cœurs de ceux qui n'aiment et ne regardent que lui, et qui marchent droit vers lui, sans tourner de côté ni d'autre » (159). Si l'on s’est donné à la retraite « avec le dessein de parler à lui », «on peut s'assurer qu'il parlera à
l’'Aumône chrétienne (recueil des textes des Pères sur le sujet de l’'aumône, analogue à la Tradition de l’Église dans la Pénitence), publié plusieurs années après sa mort par Le Maître. V. CLÉMENCET, Hist. lit. de Port- Royal (imprimée), t. I, p. 368.
(150) O. C., t. LEE, p. 447. — (151) O. C., t. I, p. 328-329. — (152) O. C., t. I, p. 463-564. — (153) O. C., t. I, p. 503-504. — (154) LANGELOT, t. Il, p. 104. — (155) Ibid. — (156) Ibid., p. 104; cf. Consid. 2, t. II, p. 56 et Règles pour la vie religieuse (O. C., t. IV, p. 198-199) : « Tâchez de vivre comme étant seuls avec Dieu seul, à l'imitation de Jésus-Christ qui dans une grande multitude de personnes se disait être seul et, étant au milieu des hommes, n'estimait avoir aucune compagnie que celle de son Père. » Cf. PascaL : « On mourra seul, il faut donc faire comme si on était seul, etc... » (Pensées, éd. Brunschvicg, sect. III, fr. 311.)
(157) LANGELOT, t. ÎT, p. 210. — (158) O. C., t. I, p. 450-451. — (159) O. C., LL DT
vous dans le cœur, et qu’il vous fera entendre par cette sorte de langage qui consiste en la secrète disposition du cœur, et que nul n'entend que l'âme en qui il l'imprime, ce qu'il demande de vous (160) ». Mais, «il ne parle point aux âmes que seul à seul (161) ».
Ce silence, et cette séparation, en réalité, sont le premier degré de la véritable prière. Si nous voulons que Dieu nous guide, il faut le lui demander. Et, puisque nous avons continuellement besoin de sa grâce, il nous faut prier continuellement (162). « Invoquons donc Dieu sans cesse (163) ». Mais comment l'invoquerons-nous ? Par des prières courtes et fréquentes, « courtes, pour éviter la longuëur et garder le respect qui est dû à Dieu (164) »; « fréquentes, pour subvenir à nos faiblesses, et à notre indigence perpétuelle (165) ». C'est par la prière vocale et extérieure, mieux accommodée à notre faiblesse et à la fragilité de notre esprit, si aisément distrait, qu'il convient de commencer (166). Il est fort bon « d'user de ces petites oraisons ou adorations vocales presque pour toutes les rencontres; pour les anges, pour la sainte Vierge, pour le Saint-Sacrement, pour la Flagellation, pour le Couronnement d’épines, etc... (167) » Mais si cette sorte de prière extérieure est comme le corps de notre dévotion, l'âme en est dans la prière intérieure (168). Et cette prière intérieure, pour arriver au recueillement qui lui est nécessaire, se servira avec avantage de quelque livre spirituel, et en particulier de quelque livre de l’Écriture (169). Cependant ce n’est là qu'un préambule; c'est un moyen « d'élever nos cœurs et nos esprits à Dieu (170) »; c’est une façon de « séparer notre esprit de ses propres pensées en écoutant l'Esprit de Dieu (171) ». Ce n’est pas encore la vraie prière.
La vraie prière, au reste, ne se donne pas plus par lectures qu’elle ne s’enseigne par méthodes d’oraison (172). « La vraie
(160) O. C., t. IT, p. 350. — (1671) 1bid., p. 350 — (162) Théologie Familière in .O. C., t. IV, p. 38 et O. G., t. II, p. 448. — (163). O. C., t. I, p. 447. — (164) O. C., t. IL, p.449. Cf. LANGELOT, t. II, p. 37. — (165) O. C.,
1. Il, p. 449. — (166) LanceLor, t. Il, p.651. — (167) Ibid., p. 82. — (168) 1bid., p. 65. — (169) Ibid, t. Il, p. 43, 44, 48, 49. Cf. O. GC, t. II, p- 450. — (170) Théologie Familière (O. C., t. IV, p. 42). — (171) LANCELOT,
t. II, p. 49. — (172) 1bid., p. 50.
prière aussi bien que la véritable éloquence ne peuvent venir que du dedans; et, comme la solidité d’un bon esprit contribue infiniment plus à bien parler que toutes les règles que l’art peut donner, de même la fidélité que l’on a à écouter Dieu est infiniment plus utile pour bien prier que toutes les méthodes qu'on peut imaginer (193) ». Le souci des règles et des méthodes risquerait même ici, en « occupant la pensée », de « multiplier » et « dissiper l'opération de l’esprit (174) ». La prière digne de ce nom « est plutôt un attrait de l'amour de Dieu, qui emporte notre cœur vers lui, et nous enlève comme hors de nousmêmes, que non pas une occupation de notre esprit qui se remplisse de l'idée de quelque objet, quoique divin, de sorte que quelquefois, lorsque l'on croit avoir moins prié, et qu’effectivement on a eu moinsde pensées, c’est alors que l’on a le plus prié » (175). « L'homme qui a l’âme pure n’a qu'à se mettre devant Dieu commepauvre, pour prier et le laisser faire (156). » Il n'a qu'à « se tourner devant Dieu, en qualité de mendiant, comme les vrais pauvres se tiennent devant les Églises, le plus souvent sans parler, et quelquefois tout couchés sur la paille pour faire mieux remarquer leur langueur etleur grande faiblesse (173) ». En un mot, ce silence qui doit régner dans tout notre cœur pour le préparer à la prière, il faut qu'il règne dans notre prière même. Le vrai fidèle « ne fera nuls efforts en priant. Il ne bandera pas son esprit pour rechercher
(193) Zbid., p. 50. — (174) Ibid., p. 45.
(175) LaAnceLor, t. II, p. 44-45; cf. O. C., t. I, p. 4479: Saint-Cyran recommande « d’invoquer Dieu sans cesse, par de simples regards, par des silences secrets, et par des vœux et des désirs du cœur, qui est le lieu où Dieu réside dans nous, et où il veut que ceux qui l’aiment le regardent dans leurs nécessités, sous le voile de la Foi, <omme ils le regarderont dans le Ciel face à face, et sans aucun voile, lorsqu'ils n’eurent plus besoin de rien ». (Remarquez le not simples regards, qui est bien du langage mystique.)
(176) LAnGELOT, t. II, p. 55; cf. L. C.,t. II, p. 669 : « Je prie le plus simplement que je puis, prenant dans l’oraison la disposition et les pensées, si Dieu m'en envoie quelqu’une.. Je mets à l'écart autant que je puis toute ma science, et la connaissance que j'ai d'ailleurs du sujet sur lequel je prie, et me mets comme un vase devant Dieu, afin qu'il me donne les lumières et les chaleurs qu'il lui plaît, me gardant surtout de faire le moindre effort, ni de la tête ni du cœur. » Il est difficile de ne pas voir encore dans cette oraison (qui est aussi celle de la Mère Agnès) quelque chose de la passivité mystique.
(199) O. C., t. IL, p. 345. Cf. Théologie Famitière, O. C., t. IV, p. 43.
des pensées et exciter des mouvements vers Dieu (178) : sachant par le principe de la Foi que la Prière n’est pas tant une opération de l’âme que du Saint-Esprit, qui prie et gémit en nous, selon l'Apôtre. Il se tiendra donc devant Dieu avec humilité, avec attention, et en silence, lui montrant seulement ses plaies et ses besoins comme un mendiant qui sans lui n’a pas seulement la force d'ouvrir la bouche pour demander ce qu’il lui faut, et qui attend l’un et l’autre de sa pure grâce. C’est la prière dont nous avons un excellent modèle en la personne de Lazare mendiant son pain sans parler devant la porte du riche (199) ».
Ainsi, le renoncement à soi-même s'étend jusque dans l'oraison. Par la pauvreté, nous nous sommes détachés de toutes les personnes et de tous les biens ; dans l’oraison, nous nous séparerons de nos richesses spirituelles mêmes. Dans cette sorte de prière à laquelle on doit arriver si l’on veut vivre en chrétien, « on se dépouille de toutes les richesses spirituelles qu'on a gagnées en servant Dieu, pour les lui rendre en se les rendant à soi-même, à son néant et à cette privation de toutes choses. que l'âme trouve dans elle lorsqu'elle se regarde, ou regarde Dieu dans la profonde humilité de son cœur. Le vrai moyen de se remplir de nouveau des richesses de la grâce est de s’en priver de cette manière. En cela consiste le plus grand exercice de la vertu chrétienne (180) ». Tenons-nous donc devant Dieu, attendant qu’il nous fasse la grâce de nous parler ; bannissons tout intérêt non seulement temporel mais spirituel (181). Faisons le pide dans notre cœur (182). Anéantissons-nous en Dieu ; regardons-nous en lui « comme un poisson dans la mer, comme un oiseau dans l’air, comme une eau dans son vase » ; «nous sommes le vase honorable de Dieu lequel est remplit par son Saint-Esprit, et il est (pour le dire ainsi) notre vase dans lequel, comme dit l’apôtre, nous vivons, nous nous mou-
(178) V. dans LANCGELOT {t. II, p. 41) la façon dont Saint-Cyran enseigne à M. de Séricourt comment il faut prier : nous n'avons pas à parler à Dieu « nous n'avons qu’à l'écouter » (Jbid., p. 42). — (1799) O. C., t. I, p. 449; Cf. Théol. fam. (loc. cit.); sur la prière de la Vierge comme type d'oraison parfaite, V. Considérations, t. 11, p. 177, p. 56 etsuiv. Cf. FLACHAIRE (loc. cit.), p. 92.
(180) OC; © Ip: 19-20. (181) (O. GC, LUI, p. 136 182) OC LL D: 20:
vons et nous subsistons » (183). Dès lors, vouloir prévenir Dieu, agir sans l’attendre, est absurde. Puisque nous ne pouvons rien faire que par son mouvement, tout ce que nous avons à faire avant qu'il nous le donne, c’est de nous offrir à ce mouvement (écartant tous les obstacles qui pourraient l'empêcher de nous atteindre), dans le désintéressement absolu et la passivité complète de l’âme. « Il faut être devant Dieu comme un vase ouvert et exposé à Dieu, lorsqu'on le prie, afin qu'il y distille sa grâce peu à peu, selon sa volonté (184) ».
(183) O. C., t. IX, p. 85. — (184; V. à ce sujet les remarques d’Arnauld in Apol. pour Saint-Cyrant. XXIX, p. 275 et suiv.
N'est-ce pas pur « illuminisme » (1)? Il est certain que de telles maximes, réduites à elles seules et strictement entendues, ouvriraient facilement la porte, sous prétexte de mouvements de Dieu et de révélations à toutes sortes d'illusions (2). Le défaut de certains mystiques — non pas, à la vérité, des plus
(1) C’est le mot dont se servait déjà Raconis (Examen et jugement du livre de la Fréquente Communion, Paris, 1646, p. 178 et suiv.) V. aussi BRUCKER 1913, p. 399, cf. Apol. pour Saint-Cyran, Ouvr. d'Arnauld, t. XXIX, p. 223 et suiv., 304 et suiv. — (2) Les successeurs de Saint- Cyran ont fait généralement de grands efforts pour établir que les opinions de leur maître ne menaient point au quiétisme. V. l'éditeur de Lancelot, notamment t. II, p. 143-150. V. aussi p. 42, 45, 49, etc., cf. BesoiGxe, t. III, p. 485-488. Plusieurs mêmes, — dépassant quelque peu le but, — voudraient écarter de lui toute apparence de mysticité. Besoigne (loc. cit., p. 501-502) ne peut toutefois s'empêcher de reconnaître en Saint-Cyran, — comme un de ces « petits défauts » dont les plus grands saints ne sont pas exempts, — « un goût trop décidé » pour les explications allégoriques de l’Ecriture et pour « les idées mystiques ». C’est assurément le moins qu’on puisse dire. Saint-Cyran paraît bien avoir éprouvé, pour son propre compte, des états mystiques, quoi qu’il se soit gardé d’en faire étalage. Le témoignage de Lancelot est formel sur ce point (LANCELOT, t. Il, p. 3-4), et il est confirmé par celui de Guillebert: « M. Guillebert, qui pouvait savoir des choses bien particulières de M. de Saint-Cyran, et par lui-même, et par la familiarité particulière qu'il avait eue avec monsieur son neveu, voulant montrer la réserve qu'on devait avoir à faire connaître les secrètes communications qu’on a avec Dieu, allégua pour exemple feu M. de Saint-Cyran, et dit que jamais personne n’en eut peut-être plus que lui, et que néanmoins il avait toujours apporté plus de soin à les cacher qu'à les produire » (LANGELOT, t. II, p. 5). Et, d'autre part, si l’on définit le mysticisme par l’appréhension directe du divin, il semble difficile de nier que les maximes spirituelles de Saint-Cyran, telles que nous les avons exposées, ne renferment beaucoup d'éléments d’une théorie mystique. Au reste, nous montrerons ailleurs avec plus de détail, que le mysticisme proprement dit, en tant que distinct de l’illuminisme et du quiétisme, n’a jamais été improuvé à Port-Royal. Citons seulement l'exemple de la mère Agnès. Et rappelons le cas que religieuses et théologiens y ont toujours fait de sainte Thérèse.
grands d’entre eux, car sainte Thérèse, entre autre, nous donne un exemple tout contraire (3), — est justement d’abonder un peu trop dans ces révélations personnelles, au point d'en vouloir faire leur principe unique de conduite (4). Mais ce n'est de rien de tel qu'il est ici question. Les mouvements sur lesquels se règle le fidèle ne sauraient se confondre avec ces caprices et ces visions fantaisistes. Et la pierre de touche par laquelle on peut les en distinguer, leur signe de « vérité » (5), c'est qu'ils sont toujours soumis à l’Église et approuvés par elle. La docilité aux impulsions de l'Esprit n’exprime qu'un aspect de la vertu religieuse. La devise complète du Chrétien est celle de sainte Catherine de Gênes : « La volonté de Dieu dans le Ciel. et l'Église en la terre (6). »
Combien est nécessaire le recours à l'Église, et par quelle voie il doit s’opérer, Dieu lui-même nous l’a fait voir assez clairement dans la Conversion de saint Paul.
Dieu commence par parler au cœur de saint Paul d’une voix si discrète que Paul seul l’entend, et si forte qu’elle lui change tout l'esprit en un moment {7). Mais une fois cette première impulsion donnée, que commande le Seigneur? « Levez-vous et entrez dans la ville prochaine, et là on vous dira ce que vous devez faire » : « Tellement que le Fils de Dieu ne fit autre chose que de l’adresser à un prêtre qu’il lui nomma, afin qu'il prît soin de le conduire dans les suites de sa conversion (8). » Oui, tout de suite après l'appel frappé au cœur même de Paul, c'est au prêtre Ananie que Dieu envoie je futur apôtre (9) «afin qu'il fit par son entremise tout ce qu'il fallait faire pour achever la conversion que Jésus-Christ avait commencée en
BONE PI (4NOMCPAT AV, Hp Mr2r CA COnNSIAMo Et IT, p. 212-213 : Saint-Cyran admire saint Bernard « de n'avoir jamais rien fait de ces choses (ses grandes œuvres de piété) par des inspirations, des révélations, et des mouvements secrets de son cœur » ; « mais Dieu lui a toujours signifié sa volonté en la faisant sortir de sa solitude pour obéir aux puissances de l'Eglise ». Un peu plus loin, il signale « les illusions qui se mêlent dans les mouvements et les inspirations secrètes et particulières ».
(5) Consid:vr, t'IL}p 796} ONCE IL Ip M98;"et O0. CTI pa fa; Cf. Besoicne, t. II, p. 468. — (7) O. C., t. I, p.304. — (8) 1bid., p. 304. — (9) Consid. 1, t. I, p. 125; O. C., t. III, p. 34-35.
lui (10). Rien ne saurait mieux nous convaincre « qu'il ny à point de vraie conversion, même lorsque c’est d’un laïque que Dieu s’est servi pour toucher le cœur, sans recours au prêtre » : « C’est l'ordre établi par Jésus-Christ (11). » Jésus-Christ a beau « conduire les âmes qui se donnent à lui par le dedans, et par des mouvements secrets qu'il forme lui-même dans les cœurs, et non par le dehors, ni par les paroles, comme les hommes », cependant, il a institué « cet ordre immobile », qui est la base même de son Église, « de les soumettre à la conduite des hommes (12) ». « Comme c'est par le soleil qu’il envoie les lumières et les chaleurs à la terre qu'on a semée, c'est aussi par les prêtres qu'il donne les lumières de sa grâce aux âmes qu'il a prévenues par l'abondance de sa miséricorde. Toutes les pénitences et toutes les bonnes œuvres et toutes les oraisons faites autrement dans les grandes nécessités des âmes sont beaucoup moins efficaces que lorsqu'elles sont ou imposées ou prescrites et réglées par eux et par leur conseil (13). »
Ce serait donc une étrange témérité que de prétendre éliminer tout intermédiaire entre l'Esprit de Dieu et le nôtre (14). « Qui veut être gouverné immédiatement de Dieu sans avoir aucun supérieur et conducteur en la terre doit appréhender qu'il ne le fasse par l'esprit d'Adam, et par le reste de son péché, qui demeure toujours en nous quelque justes que nous soyons (15). » Quel a été, en effet, le fond du péché d'Adam? C'a été (comme pour l'ange déchu) de ne vouloir dépendre que de soi (16), C'est cet orgueil qu'il faut extirper radicalement en nous rendant aussi dépendants que possible. Être dépen-
(10) O. C., t. I, p. 163-164. Cf. Ibid., p. 163: « Dieu ne parle d’ordinaire qu'une fois immédiatement au cœur des hommes, et après cela il veut qu'on ne fasse rien sans le conseil de celui auquel il vous conduira, comme après qu'il eut parlé au cœur de saint Paul et tiré de lui par la force de sa grâce des paroles de conversion, il l’adressa au prêtre Ananie. » — (11) O. C., 1. HI, p. 34-35. — (12) O. C,, t: I, p. 16. —:(13):0.. GC, 4:11, p.892:
(14) On doit sans doute reconnaître des cas exceptionnels où Dieu « gouverne immédiatement une âme et lui apprend toute la vérité Catholique et l’ordre de la Charité ». Mais même alors, « il arrive rarement que Dieu ne fasse intervenir quelque personne par laquelle il éclaire et échauffe le cœur de celui qu'il semble conduire lui seul, bien que ces hommes dont il se sert pour éclairer et échauffer ne soient pas ses supérieurs » (Traité inédit de l’'Humilité, P. R. Sr, p. 591-599).
(15) Traité de l'Humilité P. R. 81, p. 591-572. — (16) Ibid., p. 570.
dants par rapport aux mouvements de Dieu, ce n’est pas encore assez; il faut, pour nous plier davantage, que nous soyons encore dépendants par rapport à la volonté d'autres hommes qui seront constitués nos supérieurs. De la sorte, « au lieu qu'Adam n'a pas voulu être gouverné immédiatement de Dieu, nous prenons plaisir d'être gouvernés immédiatement des hommes, comme si autant de Supérieurs et de Directeurs que nous avons étaient autant de dieux pour nous ; en cette disposition consiste le fonds et le tréfonds de l'humilité chrétienne (15) ».
Ne marchandons pas, par conséquent, notre soumission à ceux qui sont chargés de notre conduite. « Dieu n'aime rien tant que l’obéissance qu’on lui rend en la personne des hommes mortels, quand ils parlent de sa part et avec son autorité (18). » « Pour nous y engager, il a dit ces grandes paroles en faveur de ceux qui tiennentsa place dans son Église : Qui vous méprise me méprise, et qui vous écoute m'écoute. (Joan., VILLE, 47) (19). » Qu'importe que ces hommes soient pleins de défauts et d'insuffisances au regard du monde ? Qu'importe qu'ils soient plus ou moins intelligents, plus ou moins vertueux ? Qu'importe même qu'estimés de tout le monde, ils soient, pour nous qui les connaissons, très insuffisamment instruits de la Vérité? Nous n’en devons pas moins, puisqu'ils tiennent pour nous la place de Dicu, leur être soumis comme à Dieu même (20). « Il est impossible que sans cela nous fassions jamais rien de bon, quand nous ferions toutes les bonnes œuvres d’un Pénitent, qui seraient toujours défectueuses devant Dieu, parce que nous les aurions faites par la conduite de notre raison, et nen par l'ordre de l'Église (21). » Et l'on peut dire qu’ « entre toutes les œuvres intérieures de pénitence, il n’y en a aucune qui satisfasse davantage à la justice de Dieu que cette soumission, par laquelle on se rend à la voix d’un homme mortel et misérable, comme à celle de Dieu (22) ». « C’est une des meilleures marques d’une âme prédestinée (23). »
Aussi bien, dans la plupart des cas, cette nécessité d'un
(19) Tbid., p. 571; cf. BRUCKER, 1913, p. 391.— (18) O. C., t. 11], p. 385.— (r9) . G.;t. 1, p. 189-190. — (20) Traité de l’'Humilité, p. 559 et passim. — (ar) OC, 1.1, p; 187. — (22) 0. C:;t. 1, p. 189-190. — (93) Ibid.
conducteur humain est évidente par le simple bon sens et par l'expérience. Il est trop clair que les âmes converties, toutes languissantes encore de la maladie dont elles souffraient dans le monde, toutes novices à la vie de l'Evangile, « ont besoin de quelqu'un, comme les enfants, pour leur apprendre à marcher (24) ». « Car il en faut toujours venir là, que telles âmes sont plus faibles pour marcher vers le Ciel et vers la grâce par les bonnes œuvres que les enfants ne le sont après être sortis du maillot, et les malades après une longue fièvre. Il n’y a que l’orgueil de l'esprit humain et payen qui puisse s'opposer à cette vérité, qui est plus claire par l'expérience que la foi ne l'est en ses vérités, à l'égard de nous, qui voyons les effets de la faiblesse, et ne voyons pas de même les effets et les causes des vérités surnaturelles (25). » Dira-t on que certaines âmes deviennent assez fortes pour arriver à connaître par ellesmêmes, avec le seul secours de l'Écriture ou de leur conscience, ce que Dieu demande d'elles? Il est vrai (26), et l'on ne peut nier, que certains hommes n'aient moins que d’autres besoin d’être conduits (27). On ne peut nier aussi que dans certains cas, et chez « ceux qui ne sont plus dans l’ignorance ni dans la concupiscence grossière (28) », la conscience ne puisse à la rigueur, suffire « pour nous mener droit à notre devoir (29) ». Mais c’est exceptionnel. D'une manière générale, et même pour ceux qui sont forts, et en apparence capables de marcher seuls, Dieu veut que le prêtre intervienne. Pour détruire cette superbe qui est la source de tout mal, il nous impose une sujétion presque superflue. Ceux qui ne sont plus, dans la vie chrétienne, des enfants, doivent néanmoins se faire semblables à des enfants (30), et rendre aux hommes qui sont leurs conducteurs « la même obéissance que les enfants rendent à leurs pères ». « C'est à Dieu que les énfants qui obéissent à leurs pères rendent obéissance, et c’est aussi à lui que la rendent ceux qui, en obéissant à leurs Directeurs, obéissent en effet à Jésus-Christ, qui les a engendrés et rendus vraiment enfants de Dieu dans
(24) O. C., t. I, p. 16. — (25) Entretien avec Singlin, FONTAINE, t. 1, p. 217.
(26) Lettre à Guillebert, L. C., t. I, p. 168-169. — (27) Ibid., p. 188. — (28) Ibid., t. [, p. 265. — (29) Tbid., p. 168 169. — (30) O. C., t. I, p. 186 et p:. 218.
de
le baptême. C'est ce qui lui a fait dire cette épouvantable parole : «que personne n’entrera dans le Royaume du Ciel, s’il n'a vécu comme un enfant de Dieu dans le monde et dans l'Église (3r) ». Bien mieux, au rebours de l'enfance charnelle, l'enfance chrétienne et spirituelle augmente sans cesse : « Elle va toujours croissant dans l’âme à mesure que la piété y croît (32). » L'obéissance et l'humilité sont deux perfections qui reluisent toujours de plus en plus dans un homme qui s’avance dans la vertu. Elles lui ôtent le pouvoir de rien faire par son propre esprit, et lui donnent un plaisir secret de ne rien faire que par l'avis de ceux qui le conduisent (33). « C’est pour— quoi celui qui obéit » à son « Père Spirituel (34) », « perdant sa raison volontairement » pour s'assujettir à celle de Dieu (35), «est le vrai Fidèle, duquel l'Écriture dit des louanges excellentes (36) ». « IL’obéissance et la Foi passent pour une même vertu, et l’apôtre leur donne un même nom (37). »
Non que cette obéissance doive jamais être aveugle. « IL est souvent besoin de beaucoup de discrétion de l'obéissance, surtout dans les rencontres où les supérieurs, quelquefois peu éclairés, pourraient abuser de notre bonne volonté et de notre soumission, pour nous engager à quelque chose que nous ne croyons pas conforme à la loi éternelle de la Vérité. (38) » Et, parfois, le trop de déférence aux conseils des hommes est précisément ce qui nous éloigne le plus de la vertu chrétienne ; mieux vaudrait, plutôt que de suivre les avis de certaines gens, nous en tenir à notre conscience (39). Mais quand on parle d’obéissance chrétienne, on n'entend pas qu'il faille obéir à tout homme, ni même à tout supérieur. À tout supérieur nous ne devons peut-être rien de plus que le respect et la docilité dans les choses qui sont de sa juridiction. Il n'est qu’une personne à qui nous soyons tenus de déférer pour tous
(31) O. C., t. 1, p. 164-165. — (32) Ibid., p. 166.
(33) O. C., t. I, p. 166. — (34) Ibid., p. 166. O. C., t. IL, p. 45. — (35) OC,it.X, p.187. — (36) OC. LIL, p.145" — (37) 1bid.
(38) LANGELOT, t. II, p. 252. Cf. p. 251-2592 : « Lorsque les supérieurs se départent en quelque chose de cette conduite de vérité et de charité, il est bien évident qu’il doit y avoir une différence dans l’obéissance. » — (39) Lettre à Guillebert (L. C., t. I, p. 264 et 35; t. I, p. 168-169 et p. 184). Cf. Ibid., t. I, p. 37: « Il ne faut jamais suivre les conseils des supérieurs quand ils ne se trouvent pas conformes à la vérité évangélique qui, en ce qui est des mœurs, est très claire. »
nos actes, de qui nous soyons tenus de prendre conseil en toute circonstance, à qui nous soyons tenus de rendre « une soumission d'enfants » (40), c’est notre directeur. Cherchons une personne capable de nous conduire « dans la vérité et dans la charité » (41) : « Cherchons-la, comme nous cherchons un bon serviteur pour lui confier nos affaires, et un homme sûr pour lui confier notre argent. Nous la trouverons : l’'Eglisen’en manque jamais. Il s’en est trouvé dans tous les siècles » (42). Quand nous l’aurons trouvé, cet homme à qui nous puissions « hardiment » nous « abandonner » (43), n’hésitons pas à nous mettre entièrement entre ses mains. « Ne faisons rien sans son conseil. (44) » Ne faisons, pas un pas, n'ouvrons pas un livre, n’écrivons pas une ligne sans en avoir reçu l'ordre de lui (45). Ne lui demandons même pas ce qu’il faut faire : attendons qu'il nous le dise. « Entre tous les ordres où Dieu nous a engagés, celui de la soumission est le principal qui nous oblige à vivre dans un silence et un très grand respect avec notre supérieur, et ne le prévenir jamais, parce qu'il tient au regard de nous la place de Dieu, lequel nous doit toujours prévenir : si nous le voulons servir par des actions et des obéissances qui lui soient agréables, il faut aussi attendre, si faire se peut, que notre supérieur nous prévienne. (46) » Enfin, tant que ce directeur n'aura pas, par quelque faute évidente contre « la rectitude de la foi », déchu de notre confiance, et de « l'autorité qu'il tient de nous », disons-nous que, choisi par nous pour tenir entre Dieu et notre conscience ce rôle d’intermédiaire obligé qui appartient à l'Eglise, représentant de l'Eglise, cet homme « participe en quelque façon à l’infaillibilité de l'Eglise » (47) : laissons-nous guider par lui, en tout et pour tout, comme par un guide infaillible (48).
(40) Entretien avec Singlin, FONTAINE, I, p. 215.
(4x) LANGELOT, t. IT, p. 251-262. — (42) FONTAINE, t. I, p. 216. — (43) O. C., t. I, p. 189. — (44) O. C.,t. Ep. 163-164. — (45) O. CG, t. I, p.13. C'est ainsi qu'usait M. de Sacy à l'égard de Saint-Cyran. (FONTAINE, t. I, p. 92). Cf. PAscaL : « Soumission totale à Dieu et à mon directeur ». — (46) Traité. de l'Humilité (P. R:, S1,.p. 558). — (47) L. C,, t. IL, p. 643; cf. Entretien avec Singlin (FONTAINE, t. 1, p. 216). — (48) LANGELOT, t. II, p. 255-256 : « Le pénitent doit s’abandonner entre les mains de son directeur... sans presque avoir plus d’autre soin que d’obéir ». Entretien avec Singlin, FONTAINE, t. I, p. 216 : « Qui a un bon guide n’a pas besoin de savoir le chemin: il n’a qu’à suivre dans la volonté qu'il a de marcher et d'aller jusqu’au bout ».
Par contre, si un bon directeur est le véritable « fondement de l'édifice que veut bâtir l'âme pénitente » (49), rien ne saurait être plus pernicieux qu’un mauvais directeur. « Quand, dit l'Evangile, un aveugle conduit un autre aveugie, ils tombent tous deux dans le précipice. » Il faut donc trouver un bon directeur, et les bons directeurs sont rares. « Il arrive souvent qu'on croit avoir fait tout ce qu'on a pu pour trouver un bon guide et bien clairvoyant dans les choses de Dieu. et apprendre de lui le chemin du paradis : et néanmoins l'expérience fait voir qu’il est difficile d'en rencontrer de tels, et que l’obéissance qu’une âme rend à celui qu’elle a choisi, après l’avoir cherché longtemps pour la conduire, la fait quelquefois éga— rer, sans que jamais il lui vienne en la pensée que lé conseil qu'elle a suivi a été mauvais. (50) »
Le bienheureux évêque de Genève a déclaré bien judicieusement que « de dix mille prêtres qui font profession de conduire les âmes, c’est beaucoup d’en trouver un que l’on puisse choisir » (51). C’est donc un bonheur tout à fait extraordinaire de rencontrer un tel homme(52). Songeons à l'importance de la tâche qu'il doit remplir, qui est telle que celui-là aurait raison qui dirait « qu’il aimerait mieux entreprendre le gouvernement civil et politique de tout un royaume, que le gouvernement spirituel d'une seule âme ». Songeons qu’ « il est plus facile de gouverner un monde que la moindre âme de l'Eglise, n’y en ayant nulle qui ne soit grande devant Dieu, et plus grande que tout le monde, quand ce ne serait que pour avoir été rachetée du prix incomparable de son sang » (53).
Aussi que de qualités ne faut-il pas au directeur! Il doit avoir à la fois le zèle (54) etle tact; le « bon sens », l'expérience et l'art de discerner les progrès des âmes (55); il doit posséder dans leur plénitude, « la science, la prudence et le courage » (56); il doit avoir « l'esprit de vérité, de charité et de péni-
COMO ECM pr EE bo)letire aiGuiTleber LUC UM Ep 340 (51) Jbid., t. I, p. 54. Cf. Entretien avec Singlin (FonrAIN&, t. I, p. 215); O. C., t. IL, p. 32; t. II, p. 707; v. aussi p. gro: « IL faut changer de directeur jusqu'à ce qu'on en ait trouvé un bon. » — (59) O. G., t. II, p. 19-20. LANCELOT, t. I, p. 297 : De l’abus qu’il y a à considérer les prêtres comme des « donneurs d’absolution ». — (53) O. C., t. IT, p. 20-21. — 54)" Ibid. tv. LIL, p:19 — (55) OC, t II, p. 496-197. —. (56) Ibid. tt: I, p. 54; cf. Entretien avec Singlin (FONTAINE, t. I, p. 215).
tence dans l'âme » (57). Toutes ces conditions, au fond, se ramènent à deux, dont l’une a rapport à l’Eglise, et l’autre à la personne même du pénitent.
Il faut d’abord que le directeur soit « l’homme de l'Eglise ». S'ila autorité sur le pénitent, ce ne peut être seulement en vertu de ses mérites propres, de sa valeur personnelle”: au contraire, ce genre de considérations doit être aussi étranger que possible aux relations du pénitent avec son directeur : le vrai directeur « ne peut souffrir qu'on fasse quelque chose par une considération humaine, ou par un esprit de complaisance pour lui » (58). En ce sens, c’est une faute que le trop grand attachement au directeur, en tant qu'homme, puisqu'il n'est jamais, comme les autres, « qu'un homme chétif » (59). « La maxime d’un bon chrétien est celle de saint Paul : £go autem Christi (I Cor. I, 12) » (60). En d'autres termes, le directeur n'a droit à notre obéissance qu’en tant que délégué du Christ. — Or comment est-il délégué du Christ? C’est que le Christ, nous l'avons vu, a voulu qu’il y eût un intermédiaire entre lui et nous; et cet intermédiaire est l'Eglise. C’est par l'Eglise, c'est dans l'Eglise, pour ainsi dire, qu'il veut nous sauver. Pourquoi cela? Parce que « Jésus-Christ n’aime pas les âmes séparément : il les aime comme si elles n'étaient ensemble qu'un même cœur et une même âme » (61). Et, de fait, ne sontelles pas toutes « membres et parties vivantes du corps de Dieu » (62)? Maintenant on comprend assez que chaque fidèle ne peut pas consulter, à chaque occasion d’agir, l’ensemble de l'Eglise. Il est donc indispensable qu’un homme attaché à lui, un homme à qui il s’adressera sans cesse, « tienne auprès de lui en quelque façon la place de toute l'Eglise » (63).
(5791 L. C., t. If, p. 909-710 ; cf. Lettre à Guillebert (L. C., t. I, p. 209) et LANCELOT, t. Il, p. 251 — (58) LANcELor, t. II, p. 260. — (59) O. GC. t..1l, p.373. (00),0: 0 tp: 209.
(61) O. C., t. I, p. 186. — (62) O. C., t. II, p. 104. Cf. le Cœur nouveau, O. C., t. IV, p. 81 : Nous devons repasser dans notre esprit, « au moins une ou deux fois le jour, ce grand enseignement et cette vérité merveilleuse de la religion chrétienne, que tous les chrétiens sont membres les uns des autres, et que tous ensemble ne font qu’un corps, qui est l'Eglise... »
(63) L. C., t. II, p. 643; cf. Entretien avec Singlin (FONTAINE, t. I, p: 216).
Tel est précisément l'office du directeur (64) : c’est à l'Eglise que nous obéissons en sa personne (65). Il nous tient lieu de toute l'Eglise, non pas en ce sens qu'il se substituerait à l'Eglise, mais en ce sens plutôt qu’il la résume par la manière dont il est uni à elle et dont il s’identifie à elle.
Il est uni à l'Eglise à la fois dans son âme et dans son corps.
Il est uni au corps de l'Eglise comme membre de la hiérarchie ecclésiastique. Ce n'est pas, en effet, à un fidèle quelconque qu'il appartient de conduire les autres. En principe, pour être directeur, il est nécessaire d'être prêtre. « Car bien qu'en ces derniers siècles de l'Eglise, où la discipline n’est pas dans le même ordre où elle a été autrefois, Dieu puisse faire la même grâce aux personnes laïques qu’il leur a faite à la naïssance de l'Eglise, où la discipline et l’ordre n'étaient pas encore établis, se servant quelquefois d'eux pour convertir les âmes et pour instruire les prédicateurs, même dans quelques points de la Foi qu'ils n’entendaient pas assez, comme il se voit dans les Actes des Apôtres, où Aquila et Priscilla, gens laïques et mariés, instruisent un grand prédicateur : il faut toutefois qu'après avoir fait ce que Dieu désirait d'eux ils se retirent, et qu'ils remettent ceux qu'il lui a plu de toucher par leurs paroles, et qui sont comme leuxs disciples, à un pasteur et à un directeur ecclésiastique bien choisi, comme saint Jean se défit de ses disciples et les envoya à Jésus-Christ, aussitôt qu’il le vit paraître et faire office de pasteur et de conducteur des âmes. (66) » Possible donc qu'un laïque soit capable de toucher certaines âmes, et de leur donner de bons conseils à l’occasion. Mais de les conduire habituellement, de les diriger, c'est l'affaire des seuls ecclésiastiques. « Dieu a fait toutes choses dans l'Eglise en certain nombre, poids et mesure, aussi bien que dans le monde. Et il faut que chacun prenne garde de n’entrer pas dans l'usage du talent d’un autre, sous prétexte d’user du sien, moins encore dans celui d’un prêtre, n’y ayant rien qui trouble plus l’ordre établi par Jésus-Christ. (67) » Par la prêtrise, qui n'est légitimement
(64) O. C., t. I, p. 189. — (65) Ibid. — (66) O. C., t. III, p. 34. On voit assez comment cela s'applique, par exemple, au cas de Pascal et de Mlle de Roannez. — (67) Zbid., p. 35. On sait l’importance que Saint- Cyran attache à la hiérarchie, V. ARNAULD, Apologie pour Saint- Cyran, 2° part., t. XXIX, p. 297.
accordée, nous l'avons vu, qu'en vertu de l'assentiment et de la désignation extérieure de l'Eglise, le directeur est ainsi relié à toute la hiérarchie chrétienne (68). Il est, bien entendu, soumis aux évêques, « qui ont une éminence particulière et très grande au-dessus de la prêtrise » (69), et qui : sont eux-mêmes soumis au pape (70). En un mot, il reste toujours rattaché à l'Eglise, dont il ne faut se détacher à aucun prix, par les liens visibles de la hiérarchie et de la discipline.
Mais ce rattachement extérieur n'est rien, s’il ne se double de l’union intérieure. Ce n’est pas seulement au corps de l'Église qu'il faut être uni, c'est surtout à son 4me. Or quelle est l'âme de l’Église ? C’est le Saint-Esprit (71). « Tous les fidèles qui sont dans le monde sont unis en une société et un. corps qu'on appelle l'Église catholique. Ce corps est saint, parce que le Saint-Esprit ne l’abandonne jamais, mais le forme et l'anime toujours. IL est catholique, c’est-à-dire universel, parce que tous les fidèles, en quelque part qu'ils soient, lui doivent être unis pour être sauvés. Et ses membres sont tellement liés ensemble par une même Foiet union fraternelle qu'ils participent aux biens et aux maux les uns des autres, selon la charité qu'ils ont (72). » Comme Dieu ne nous aime qu’en commun, son Esprit ne nous inspire qu'en commun (73). C'est donc la communauté des pensées et des sentiments inspirés par le Saint-Esprit, c’est la communauté de la Foi, qui fait l'unité de l’Église. Voilà dans quel sens on peut dire que « le lien et l’âme de l’Église, c'est le Saint- Esprit et le feu de sa charité (74) ».
Maintenant il est clair que ce Saint-Esprit qui rassemble les fidèles dans l’espace les rassemble aussi dans le temps. Si c'est la docilité aux enseignements du Saint-Esprit qui fait l'Église, il faut savoir que « l'Esprit de Jésus-Christ ne peut rien changer de ses institutions, ni de ses ordres, ni même des ordres de ceux qu'après son ascension il a établis par le
(69) Consid. 2., t. IL, p. 130. — (70) P. À., t. II, p. gr. — (91) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t. TI, p. 287.) — (72) Théologie familière, O. C., t. IN, 21-02. Cf. Pensées Sur le Sacerdoce-(L. C., t'T, p.287)."3)L. C\, I, p. 667. — (74) Pensée de Saint-Cyran citée par HerManT (Apologie de M. Arnauld, 1644, p.229).
Saint-Esprit qui tient sa place dans l’Église et qui procède de lui. Îl a dit lui-même que son Église durerait jusqu'à la fin du one et serait incorruptible dans toutes ses principales parties » (95). — On n'est donc vraiment membre de l'Église qu à la condition de se conformer à ce qui a toujours été le sentiment unanime de tous les chrétiens. — Mais ces sentiments, ces façons de penser et d'agir universelles et perpétuelles, auxquelles seules sont attachées les promesses d’infaillibilité (76), c'est ce qu’on appelle la Tradition. Pour un directeur, s'identifier à l’âme de l'Église, cela signifie senourrir, se pénétrer de la Tradition. Si le pénitent doit renoncer aux conseils de son propre entendement, ce n’est pas davantage de son autorité privée et d'après ses lumières personnelles que le directeur doit le conduire : il ne doit jamais « parler des choses de Dieu par son prepre esprit, mais suivre entièrement en toutes matières l'autorité et Ja tradition de l'Église » (93). La pensée de l'Église, elle est toute dans la révélation faite aux apôtres, interprétée comme l'ont interprétée les apôtres et leurs successeurs jusqu’à nos jours. Telle est la règle du vrai directeur. Le vrai directeur dit: «Je ne sais rien que Jésus crucifié et son Évangile, selon que les saints docteurs l'ont interprété, lesquels je regarde comme les canaux des vérités dérivées des apôtres et de Jésus-Christ, et consignées dans les saints Conciles. C’est par là seulement que nous ruinons les hérésies, et c’est par là que je conduis les âmes (78). » On voit dès lors quelle est la science qui convient au directeur ; c'est uniquement « cette science que J.-C. a laissée à son
(95) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t. I, p. 287). — (76) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t. 1, p. 287).
(97) FoNrAINE, t. 1, p. 142-143. Il est presque inutile, après cela, de souligner l’absurdité des calomnies par lesquelles on impute à Saint-Cyran d’avoir cru qu « il n’y a d'Eglise depuis six cents ans », et d’opposer l'Eglise primitive à l'Eglise présente. Voici le sujet des justes observations d'Antoine Le Maistre dans sa lettre au cardinal de Richelieu (in LANCGELoT, t. 1, particulièrement p. 516 et suiv. et p. 521). Cf. L. C.,t. 1, p- 1314: « L'Eglise est un corps divin, puisque c’est le corps de Jésus Christ, que saint Grégoire appelle dans ses Morales, corpus spiriluale, le corps spirituel et mystique. li faut donc que toutes ses institutions soient divines et établies par son Chef et par son Esprit. C’est pourquoi les Canons sont appelés divins.. Tout ce qui est divin et d’institution divine est immuable comme Jésus-Christ. »
(CANO CE OUT p1917;
Esprit et à ses véritables docteurs » (79). Elle est « la même que celle de la tradition de l'Église, qui dit par la bouche de Jésus- Christ, parlant de ces nouvelles maximes et institutions qu'on aintroduites dans l'Église ab initio non fuit sic : il n'en était pas ainsi au commencement » (80). Le directeur n’a point à s'embarrasser de toutes les inventions subtiles et « discussions trop exactes (81) », appuyées sur des raisonnements philosophiques, qu'on trouve dans les modernes traités de théologie, traités dont «la plupart servent fort peu pour rendre les hommes capables de la police de l’Église et du gouvernement des âmes ». Et quant à « l'étude des cas de conscience », elle «peut brouiller beaucoup l'esprit, à moins qu'on ne Fait naturellement juste, solide et lumineux » (82). La véritable science chrétienne n’est pas cette science toute livresque et desséchée, c'est celle que « tous les prêtres et presque tous les chrétiens avaientautrefois par la seule pratique de l’ancienne discipline lorsqu'elle fleurissait dans toutes les Églises » (83); c’est celle qui se tirait de « l’expérience commune des chrétiens »; c’est celle qui « paraissait toute imprimée », non dans les livres, mais « dans les actions continuelles et dans les pratiques vivantes des chrétiens » (84).
La science du christianisme vivant, voilà donc ce que le directeur doit posséder. Et ce christianisme vivant, où le trouvera-t-il ? Non pas dans les livres de ceux qui ont, à grand renfort de contentions et d'arguties, disserté sur le dogme, mais dans les ouvrages de ceux qui ont simplement, par devoir et en vertu de leur fonction, confessé le dogme qu'ils pratiquaient. Ce sont précisément ceux-là qu’on appelle les docteurs de l'Église. La connaissance de la vérité, il faut l’apprendre « de ces douze ou quatorze docteurs qui sont comme les troisièmes sources, où troisièmes fondements après Jésus-Christ et les apôtres, de toute la doctrine et la vertu de l'Église » (85). L'Ecriture seule ne peut suffire. Car elle a manifestement
(79) Lettre à Guillebert (L. C., t. 1, p. 1o-1r). — (80) 1bid., t. I, p. 13-x4). — (81) V. Consid. 2, t. I, p. 200. — (82) Jbid., t. I, p. 191. — (83) Lettre à Guillebert(L C.;t. 1, p. 172). Cf. Remarques inédites, P. R. 31, p. 520-527. — (84) Ibid., p. 173; ef. O. CG, t. If, p. 419-420 : Les livres écrits par l'esprit de Dieu sont encore vivants et contiennent encore une secrète vertu qui se communique à ceux qui les lisent.
(85) Lettre à Guillebert (Lettres chrét. et spirit., 1944, t. 1, p. 2x)
besoin d’être expliquée: or c'est agir à l'instar des protestants, c'est se laisser aller à suivre, non pas Dieu, mais la raison humaine, que d’'n vouloir donner « des explications qui ne soient fondées que sur nos propres pensées » (86). Même si, pendant que nous lisons l’Écriture, Dieu nous favorise d’inspirations et de clartés particulières, nous n’en devons faire état que quand nous aurons trouvé quelque passage dans les Pères pour les confirmer (87). Suivons l'exemple de saint Bernard : « Quoiqu'il eût reçu toute l'interprétation de l'Écriture par une illumination secrète, néanmoins il faisait profession de ne rien dire qu'il n’eût lu et appris dans la tradition des Pères (88). » Sachons que « sil’Écriture a été écrite par le rayon direct du Saint-Esprit, les Livres des Pères ont été écrits par le rayon réflexe » (89) ; et c'est donc le Saint-Esprit encore qu'on y trouve et qu’on y adore en les lisant.
Ces Pères, qui ne les connaît ? saint Ambroise, saint Augustin, saint Chrysostome, saint Cyprien, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire pape, saint Cyrille, saint Basile, saint Bernard (90). Ils n’ont pas tous pareille éminence, et surtout nesont pas également importants à méditer. Saint Ambroise est souvent obscur, et son style, tout spirituel et allégorique, ressemble à celui d’un prophète (91). Saint Jérôme lui est inférieur. Il est d'ordinaire plus grand en paroles qu'en pensées (92), et il a peut-être moins que les autres l'esprit du christianisme (93). Saint Grégoire pape est plus clair que saint Ambroise, tout en exprimant des pensées analogues, et il est admirable surtout en ce qui concerne la morale (94). Quant à saint Bernard, «le dernier des Pères », c'est « un esprit de feu, un vrai gentilhomme chrétien » : mais à tout prendre, on pourrait retrouver toute sa doctrine dans saint Augustin, dars saint Ambroise, et dans saint Grégoire, qui étaient ses auteurs ordinaires (95). Saint Thomas est également admirable, et l’on
(86) LaAnceLor, t. Il, p go; cf. P. À., t. L. p.239. — (87) LANGELOT, t. IT, Pp: 88. FonraINE, partie inédite des Mémoires. — (88) Lettre de Saint- Cyran à Arnauld, citée in LancæeLor, t. IT, p. 88. — (89) LAnceLoT, t. II, P- 89. — (90) Entretien avec Le Maitre, t. 1, p. 196-197. — (91) FonraIne, Entretien avec Le Maitre, t. I, p. 197; LANCELOT, t. IL, p. 89. — (92) Lan- CELOT, t. Il, p. 89. — (93) Entretien avec Le Maïtre, FONTAINE, t. 1, P: 197. — (94) LANCELOT, t. II, p. 89.
(95) Entretien avec Le Maitre, FONTAINE, t. Il, p. 199. Cf. sur sairi Bernard : Consid. 2,t. II, p. 208-209.
peut presque le ranger à côté des anciens Pères; mais il faut remarquer que son esprit est différent : il « donne beaucoup à la philosophie » (96) ; sa sainteté seule l’a préservé, lui comme saint Bonaventure, des égarements où la philosophie a entraîné les autres scolastiques (97), et l'a rendu « source de la science divine » (98). Sans contredit, pourtant, les deux plus grands sont saint Chrysostome, «le plus excellent des Pères grecs » (99), et surtout « le premier des Pères latins », saint Augustin (100). Celui-ci est le chef-d'œuvre de l'Esprit-Saint (101), C'est « lui que Dieu a choisi pour être le dépositaire des principales vérités de l’Église » (102). C'est le Maître par excellence (103), le « grand Maître de la Théologie » (104). IL est « incomparable » (105). À vrai dire, saint Augustin et saint Jean Chrysostome sont «les deux sources où tous les autres ont puisé » (106). Aussi peut-on ajouter « qu'encore qu'il soit impossible de se bien instruire de la vérité autrement que par les Pères et la Tradition, cela néanmoins n'est pas si difficile qu'on pourrait s’imaginer, parce que, si l'on savait bien choisir, il n’en faudrait pas lire quatre pour posséder entièrement la science de l’Église » (107).
Rempli d’une telle science, le directeur arrivera à s'assimiler si bien le sentiment commun de l'Église de tous les pays et de tous les temps, que ce soit en quelque sorte l’Église qui parle par sa bouche, qui conseille par lui, qui agisse en lui, et qu'il se fasse comme une « transfusion » de l'Esprit de l'Église, — c'est-à-dire en dernière analyse, de l’Esprit-Saint, — dans le sien propre. À cette fin doit tendre l'étude des Pères et de la Tradition : étude « humble », attentive, unissant à l'application de l'intelligence les effusions du cœur, et qui aboutit à nous « nourrir tellement de la doctrine et des maximes évangéliques des Saints Pères qu’elles nous deviennent comme natu-
(96) FONTAINE, 1. HE, p. 197. Nous reviendrons sur le jugement de Saint- Cyran, concernant saint Thomas, quand nous étudierons l'influence de
Saint-Cyran sur Arnauld. — (97) Lettre à Guillebert (L. C.. 1744, t. I, p.21). Cf. Consid. 2, &. I, p. 199-200 : « Nul saint n’a tant raisonné sur les choses de Dieu. »
(98) Consid. 2, L. 1, p. 198. — (99) Entretien avec Le Maître, FONTAINE, t. 1, p. 197. — (100) Zbid., p. 196. — (ror) Ibid. — (102) LANGELOT, t. I, p. 89. — (103) 1bid., p. 89. — (104) Lettre à Guillebert (L. C., t. I, p. 4x). — (105) FONTAINE, t. 1, p. 176. — (106) Ibid. — LanceLor, t. I, p. 90. —
(107) LANCELOT, t. 1, p. 90.
relles » (108). Et c'est ainsi que le directeur conduira les âmes non « par la lumière d’une science qui soit mêlée de son propre sens » (109), mais par une sagesse qui est « toute divine » puisqu'elle est « celle de l'Église même » (110).
Mais ce n'est là qu’une des conditions de la direction chrétienne. Homme de l'Église, le directeur doit être aussi l’homme de son pénitent. Il faut qu'il y ait comme une appropriation toute particulière du pénitent et du directeur.
Nous venons de voir que de dix mille directeurs il en fallait choisir un, et nous avons dit que la direction supposait en effet les plus rares qualités de science et de sens chrétien. Mais aux dix mille que dit saint François de Sales on pourrait encore en ajouter dix mille autres. Et pourquoi? Parce qu'il ne suffit pas qu'un directeur ait la science, même parfaite, de la Tradition et des Pères. Nous ne pouvons élire n'importe lequel parmi les prêtres qui possèdent cette science. Qui devons-nous élire”? Celui que Dieu veut que nous choisissions, celui à qui Dieu même nous adresse (111). Il appartient à la grâce de Dieu de nous inspirer notre choix (112). Et par ce qui a été dit nous savons en quels cas nous avons le drait de penser que nous agissons par elle : c’est d’abord quand nous n'allons pas trouver notre directeur « par un esprit humain », c'est-àdire en vertu d’affections ou d'admirations humaines (113); ensuite, quand, à des signes certains, extérieurs ou intérieurs, nous reconnaissons l'appel divin. Alors, toute répugnance, même la plus naturelle en apparence, doit cesser : et nous devons nous rendre, quoi qu’il nous en coûte, au directeur que Dieu nous assigne (114).
LT
(108) C’est ce que dit d'Andilly de Saint-Cyran lui-même. Cf. Mémoires d'Andilly, t. I, p. 148.
(109) Lettre à Guillebert (L. G., t. 1, p. 3. — (x10) 1bid. — (rxx) O. C., t I, p. 163-164. C*. O. C., t. I, p. 20 : « Les âmes sont des choses si grandes et si précieuses qu'ayant besoin, selon la sagesse divine, d’un gardien invisible, et d’un conducteur visible, elles ne peuvent avoir ni aucun ange pour les garder, ni aucun homme pour les conduire, que
ceux que Dieu même leur donne. »
(112) O. C., t. I, p. 190. — (113) Pensées sur le Sacerdoce (L. G., t. I, p. 345).
{114) Voir l'exemple de la Sœur Marie-Claire. Voir aussi le cas de M. Le Maitre finissant par accepter M. de Saci pour directeur (Fon- TAINE, t. I, p. 368 et suiv.).
En ce point encore, la conduite du chrétien doit se modeler sur celle de saint Paul après sa conversion : après avoir touché le cœur de saint Paul, Dieu l'adresse à un prêtre « qui le eonduise dans les suites de sa conversion »; mais à quel prêtre? à un prêtre « qu'il lui nomme » (115). — Il faut donc attendre la désignation du Ciel pour choisir ce directeur.
Mais de son côté, le directeur aussi est obligé d'attendre la désignation du Ciel pour accepter son pénitent (116).
Il est bien clair, d’abord, que, ne pouvant rien sans la grâce « qui seule donne l'accroissement » (119), et « les grâces étant rares en ce temps plus qu'on ne pense » (118), il importe, si l'on ne veut consumer en vain ses efforts, de les réserver à ceux à qui est accordé le secours surnaturel, et à qui on peut avoir confiance qu'il sera continué, — en d’autres termes à ceux qu’on a lieu de considérer comme élus (119). « Nous ne sommes pas faits prêtres pour faire notre volonté, comme dit le Fils de Dieu, mais pour faire celle de notre Père. Et par conséquent il faut choisir et tâcher de discerner les âmes qui sont à lui et dans son élection... Il en a rejeté lui-même quelquesunes qui se présentaient à lui : ce qui nous oblige de bien considérer si les âmes qui se présentent à nous ont les marques de celles qui sont dans l'élection de Dieu (120). » — Marques bien simples, sans doute, puisqu'elles se réduisent à la bonne volonté et au désir sincère de faire pénitence, et qui ne sauraient donner d'assurance certaine (121). Mais enfin, là où elles
(115) O. C., t. I, p. 304. Cf. O. C,, t. I, p. 20: « Les âmes sont des choses si grandes et si précieuses, qu'ayant besoin, selon la Sagesse divine, d'un gardien invisible et d’un conducteur visible, elles ne peuvent avoir, ni aucun ange pour les garder, ni aucun homme pour les conduire, que ceux que Dieu même leur donne.»
(116) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., %. I, p. 345); cf. Lettres à Guille-
bert, L. C.. t. I, p. 53. — (117) FonTAINE, t. I, p. 209: cf. Pensées sur le Sacerdoce. L. C ,t. 1, p. 295, etc. — (118) L. C., t. IT, p. 623. —(xr9) V.Fon- TAINE, L. [, p. 210 : « Il faut que ceux qui conduisent les âmes en parti-
culier trouvent en elles que: Dieu les a précédés par sa grâce; » Pensées sur le Sacerdoce, L. C., t. I, p. 361-362 : « Ce sont aussi les seuls (les élus) qu’on doit recevoir pour les mener au Ciel; c’est-à-dire qu’on ne doit se charger de personne que dans la confiance qu’elle est de ce nombre. »
(120) Pensées sur le Sacerdoce, L. C., t. I, p. 36r). Ibid., p. 361-362.
(191) V. aussi ARNAULD, Apologie pour Saint-Cyran, t. XXIX, p. 307: M. de Saint-Cyran « ne reconnaît point d’autres marques de prédestination que la bonne vie, qui donne une ferme espérance, et non pas
manquent, il y aurait imprudence à recevoir, pour les mener au Ciel, des hommes qui n’y semblent pas destinés (122).
Ce n'est pas à dire, cependant, que toutes celles en qui il croit voir ces signes favorables, le prêtre Les puisse recevoir indifféremment sous sa direction. « Si M. de Genève a dit des des directeurs, de dix mille an »,on peut dire aussi : « De dix mille qui viennent pour être dirigés, il en faut choisir un (123). »
C'est une œuvre délicate que celle de conduire une âme, une œuvre qui exige des soins infinis de celui qui l'a entreprise, et qui serait susceptible de l'occuper tout entier. « Une seule âme suffit pour occuper un prêtre : parce que chaque âme et chaque homme est comme un grand monde, dans les voies et dans les œuvres du salut, quoiqu'il n’en soit qu'un petit dans sa composition naturelle... ; le prêtre est d'autant plus à une âme qu'il en a moins à gouverner (124). » Le mieux serait donc de se consacrer tout à une âme. Quand les nécessités de l'Église ne nous permettent pas ces soins exclusifs, au moins faut-il n'en accepter qu’un petit nombre. — Et, de fait, chaque âme n'exige-t-elle pas sa conduite particulière ? « C’est un abus extrême de conduire toutes les âmes de la même sorte; chaque âme doit avoir ses règles (125). » — Dans ces conditions, il est bien ridicule de courir pour ainsi dire après les âmes. La direction d’une âme est une «charge » qu'il n’est bon d'accepter que contraint et forcé (126), lorsqu'une
une entière certitude, et qui laisse toujours les âmes dans la crainte et le tremblement, selon les paroles de saint Paul ». Cf. p. 308. Arnauld réfute là l'accusation forgée contre Saint-Cyran de professer que « quelques-uns ont lumière par l'Evangile pour juger si les particuliers sont élus ou réprouvés, et qu'il a cette lumière ». Accusation qui méconnaît ou travestit manifestement les véritables sentiments de Saint-Cyran. V. plus bas p. 112 et Suiv.
(122) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t. 1, p. 362). — (123) O. G,, L IL, p. 363-364. — (124) l’ensées sur le Sacerdoce(L. C., à. I, p.360). — (125) Entretien avec Marie-Claire (Mém. d'Utrecht, t. II, p. 450 et suiv.). Sur la nécessité de ne pas s’en tenir à des règles générales, et. de particulariser les mesures de direction suivant l'état et les dispositions des âmes: v. Consolation des pécheurs pénitents (inédit) in P. R. 31, p. 147 et suiv. -
(126) On sait que c'était la pratique habituelle de Saint-Cyran luimême. Et tel est le véritable sens de cette «répugnance » qu’il affecte parfois à l’égard de la tâche de directeur, et sur laquelle on s’est souvent mépris. V. par ex. le fragment inédit cité par, BRUCKER (1913,
indication divine, « des rencontres notables », enfin des manifestations visibles du « doigt de Dieu », nous y engagent (127). « Un prêtre ne se doit jamais résoudre d'entreprendre la conduite d'une âme, s’il n’y est appelé par la voix de Dieu, qui est la source unique d'où découle toute la sagesse, comme dit Vapêtre, et qui ne la donne qu'à ceux qu'il appelle, et qu'il engage à lui rendre ce service : de peur que, s’y portant de luimême, sans être avoué de Dieu, il ne semble s'approprier le don de sagesse, et prétendre qu'il le peut avoir de soi, sans qu'il soit besoin que Dieu le lui donne (128). » Il doit attendre d'y être « engagé par un mouvement qui vienne du Ciel » (199); et le talent ou le don du directeur est justement d’ «avoir dans l'oreille intérieure la vertu d’entendre et de discerner la voix de Dieu qui l’appelle et l’engage à la conduite d'une personne » (130). De même en effet que ce n'est pas en raison d’estimes et de goûts humains que le pénitent peut s'adresser à tel ou tel directeur, ce n’est pas non plus en raison d'’inclinations personnelles que le directeur a droit d’assumer la conduite d’un pénitent (131). Il faut qu’à cette liaison qui se fait entre le directeur et le pénitent, rien d’humain n'ait contribué, d'un côté ni de l’autre; mais que, des deux côtés, on n’y ait été amené « que par une certaine suite à laquelle on n'ait nulle part et qui soit toute venue de lui » (132).
« [1 faut que les deux vocations se rencontrent et s'unissent ensemble (133). » Ce qui, d’ailleurs, doit nous rassurer, c’est que l’une est ici le gage de l'autre ; et quand c’est vraiment Dieu qui adresse une âme à son directeur, il ne manque pas de toucher aussi le cœur du directeur, et de lui faire sentir le mouvement de se charger d'elle (134). — Et de ce double et semblable mouvement, de cette correspondance des cœurs, naît l'amour, qui est l’ingrédient indispensable de la direction. — Non pas assurément l'amour humain. Conçue dans ce sens, l'affection réciproque du pénitent et du directeur serait condamnable. Le directeur digne de ce nom « ne veut pas que les hommes tiennent les uns aux autres ; il veut qu'ils tiennent à
(127) O C., t. I, p. 331. — (128) O. C., t. I, p. 54-25. — (r99) Ibid. Cf. LANCELOT, t. II, p. 347 : Gardons-nous de « courir par un faux zèle lorsque Dieu ne nous envoie pas ».
(130) O. C, t. III, p. 28. — (131) O. C., t. IX, p. 489. (139 Ibid. — (133) Lettre à Guillebert, t. I, p. 53. -— (134) LANCELOT, t. I, p. 15.
Dieu, et eux et lui, et qu'ils aillent à yeux clos où il les appelle » (135). Il n’en est pas moins vrai qu'il aime son pénitent, qu'il l'aime pour Dieu et par l'esprit de Dieu (136), et qu'il souhaite en être aimé. Cet amour réciproque estson meilleur auxiliaire. Disons plus : sile directeur ne doit aimer son pénitent qu'en Dieu, s’il ne doit souhaiter en être aimé qu’en Dieu, peut-être a-t-il le droit d'utiliser transitoirement l'affection humaine que le pénitent lui porte, dans l'intérêt mème de ce pénitent. « Il n’y a rien de si ingénieux que l'amour, et surtout le vrai et original amour, qui est celui de Dieu, qui s’est transformé en notre nature et nous a transformés en sa personne pour nous gagner : voulant gagner et convertir quelqu'un, nous ne voulons faire autre chose que le retirer et détacher de l'amour qu'il porte aux choses du monde pour lui faire aimer Dieu et le ciel avec la même plénitude de cœur qu'il a aimé les autres créatures. Le premier et le plus puissant moyen de faire réussir ce dessein et de détruire ce faux amour du cœur du pécheur pour y introduire le véritable, c'est qu’il nous aime le premier, je dis nous qui travaillons en sa faveur, et pour lui faire aimer Dieu. Car c'est trouver l'invention de le faire passer d’une extrémité à l’autre par un milieu qui a quelque chose de commun avec les deux, c’est-à-dire de l’amour des créatures à l'amour de Dieu par l'amour qu’il nous portera, qui lui servira grandement à le convertir. — Car personne ne se iaisse persuader que par ce qu'il aime (135). »
Telle est la condition dernière de la direction : l'union des âmes. Pour que la direction soit fructueuse, il faut, avons-nous dit, que le pénitent ait confiance entière en son directeur. et que le directeur se dévoue sans réserve à son pénitent. Cela n’est possible que par l'affection réciproque (138).
Par là se précise, avec la notion du véritable rôle du directeur, le sens de cette obéissance totale qui lui est due.
(135) L. C., t. II, p. 553-554.— (136) L. C., p. 541 — (137) Remarques sur divers sujets : Du devoir d'un directeur (inédit) P. R. 37, p. 324-395.
(138) V. LANCELOT, p. 347. M. de Saint-Cyran avait pour ses pénitents sincèrement convertis une véritable « tendresse ». Constamment même, à ceux qui ne sont plus des débutants dans la piété, il demande de
Le directeur, même parlant au nom de l’Église, n'a pas pour mission de nous pousser à agir, et de nous forger une règle d'action. La volonté de Dieu, manifestée par les mouvements et les instincts secrets de notre cœur, comme aussi par les suites et rencontres notables des événements, est, nous l'avons vu, la suprême règle. Il ne s'agit pas de substituer à la maxime : « Suivre Dieu, » cette autre : « Suivre le directeur. » — En quel sens donc le directeur, représentant l’Église, doit-il être le guide des âmes”? Les mouvements de Dieu, nous l'avons vu encore, — sauf les « grands coups » qui se frappent à l’origine d’une conversion, — sont fréquemment obscurs et difficiles à déméler. Ils sont souvent presque «insensibles ». Les remarquer, en bien voir le sens et la valeur, est donc une tâche qui dépasse la capacité d’un bon nombre d'hommes. C’est proprement la tâche du directeur. A lui de démêler ce qui se passe réellement dans le cœur de son pénitent, lequel ne lui doit rien déguiser de ce qu’il éprouve (139). A lui de reconnaître les « mouvements de l'esprit de Dieu que le pénitent sent dans soi-même » (140). L'appel de Dieu, là où le pénitent a de la peine à l'entendre, il faut que le directeur le discerne et l'interprète, non seulement d’après son expérience personnelle, mais d’après les lumières de la tradition et « l’analogie de la foi ».
C'est cette « analogie de la foi » qui lui montre si tel mouvement vient bien de Dieu, ou du diable. Et toute la science de la tradition n’a pas d'autre objet que de fournir au directeur des lumières plus vives ReuE distinguer « l'opération de Dieu dans les âmes » (141). « Sa grande maxime » doit être
faire des choses « par amour pour lui », « pour l'obliger »;: il a visiblement une amitié profonde pour d’Andilly, pour Le Maitre, pour Arnauld, ete. V. sur tout cela FONTAINE, t. I, p. 164, etc., surtout p. 202: « Après cela je vous dispense de toute autre chose, hormis de l’obligation que vous avez de m'aimer, et de ne vous séparer jamais de celui que Dieu a rendu, comme je l'espère de son infinie miséricorde, un même esprit avec lui pour l'être à jamais avec vous et dans la terre et dans le ciel. » Cf. HERMANT, t. I, p. 198. V. aussi O. C., t. IL, p. 45, et suiv. : Sur « l'union mutuelle » qui doit être entre le directeur et le pénitent, et Dieu principe de cette union.
(139) O. C., t. IL. p. 44. CE. O. C., t. EL, p.163. — (140) O. C:,t. IL, p. 44.
(142) O. G., t. IL, p. 443-444. « C'est une chose très difficile de discerner les opérations de Dieu dans les âmes et il est certain que cela ne se peut faire sans une lumière divine ».
« de ne conduire les âmes que selon le mouvement que Dieu imprime en elles, et selon ce qu'il lui fait connaître qu’il demande d'elles ». Son grand devoir « est de les mener où il voit que Dieu les appelle, sans tourner ni à droite, ni à gauche » (142). Il est « plus obligé de suivre Dieu dans les inférieurs que les inférieurs d'obéir à leurs directeurs » (143). « La règle de notre direction n'est pas notre esprit, mais l’esprit de Dieu, agissant dans les âmes que nous conduisons, qui est plus notre directeur que nous sommes le vôtre, ne le voulant être qu'avec lui, et par sa vertu, et suivant toutes les dispositions et les mouvements de la grâce qu'il lui plaira de nous faire paraître en vous (14/4). »
Il suit de là qu’en aucun cas, ni dans les débuts de la conversion, ni par la suite, le directeur n’a à prendre l'initiative. L'initiative ne peut venir que du pénitent (145), ou plutôt de Dieu faisant sentir sa pointe à l'âme pénitente. Le directeur n'a, comme nous l'avons vu, qu'à reconnaître le mouvement, et
(x42) OC, t: I, p. 162. — (143) LANCELOT, t: II, p.256.
(144) O. C., t. I, p. 217. À propos d’un conseil qu'il donne à Arnauld de se défaire de ses biens, Saint-Cyran ajoute que, quand il donne un conseil de ce genre, c’est « à condition seulement qu'il (Dieu) excitera par sa grâce ses mouvements dans l’âme de celui à qui je parle : car autrement il se rendrait coupable en le faisant, et moi en l’approuvant. Mais si Dieu commande quelque action sainte à une âme par sa Loi et par l'impression de son Esprit, qui est la Loi des mouvements et des désirs efficaces, il n’y a nul doute qu'il ne lui faille obéir ».(L. C., t. Il, p. 443. Cf. FonTAINE, t. I, p. 170). À propos de l'avis qu’il avait donné à Le Maistre de traduire le De officiis de Cicéron :
« J'en trouvais moi-même la proposition si ambiguë et si incertaine que j'attendais à l’éclaircir par le jugement que vous en porteriez, et par la disposition que Dieu vous y donnerait. Je vous prie de recevoir toutes les propositions que je vous pourrais faire à l’avenir avec cette liberté, et d'en juger et faire selon les mouvements que vous recevrez de Dieu après l'avoir invoqué sur cela. Pour moi, je ne saurais rien faire que dans la grande liberté de l'esprit, et comme y étant engagé de la part de Dieu, et par ses mouvements intérieurs qui commandent et font obéir en même temps. Je voudrais que tous mes amis fussent de même, et qu'ils n'eussent non plus d'égard à ce que je leur propose que si je me fusse tu. Il faut que toute loi et tous bons avis soit premièrement proposés à Dieu, afin que ce soit lui qui détermine ce qu’il lui plaît, et qu'il applique notre volonté à ses œuvres selon ses conseils éternels. Hors de là, tous nos travaux sont inutiles pour nous, quoique quelquefois ils soient bons et utiles pour les autres... »
(145) Il est superflu d'expliquer que ceci ne détruit point ce qui a été dit précédemment, que le pénitent ne doit pas « prévenir » le directeur.
pour ainsi dire à le canaliser. Il doit attendre que l'on s'adresse à lui, et qu’on lui montre l'état de son cœur. Et quand une fois il a assumé la charge d’un homme, il ne doit rien ordonner «s'il ne trouve que Dieu l’ait imprimé auparavant dans l'âme de ceux à qui il parle, ou dans la vue et l’espérance qu'il a qu'il l’imprimera par la vertu et bénédiction qu’il donnera à l'ordonnance » (146). En somme, le rôle du directeur consiste moins à lui dire ce qu'il faut faire qu’à lui expliquer ce à quoi il est déjà porté par l'impulsion de Dieu. Il l’aide à se connaître, à voir clair dans son cœur, dans ses tendances, dans ses aspirations Les plus profondes et les plus intimes, — dans celles que l'esprit de Dieu suscite. Et voilà comment « c'est par notre directeur que Dieu nous fait connaître tout ce qu'il veut de nous » (147). Le directeur est, ou doitêtre, un autre nous-mêmes, plus clairvoyant, que nous-mêmes, et qui nous révèle à nous-mêmes.
C'est dire qu'il ne saurait être question de sa part d’une direction autoritaire et dominatrice (148). Si « le gouverne-
(146) .0; Gt. I, p:- 107. — (149) OC, +1, p.166.
(148) Ainsi en a usé Saint-Cyran, dans toutes les conversions qu'il a opérées, et particulièrement dans celle d'Arnauld. On a opposé le « vouloir absolu et sans ménagements » de Saint-Cyran, « aux lenteurs, aux précautions, aux enveloppements et aux tendresses » de saint François de Sales. — Cette opposition ne parait pas s'être présentée à l'esprit des religieuses de Port-Royal, qui avaient connu l’un et l'autre. Leurs Relations donnent au contraire Saint-Cyran comme ayant soin habituellement d'éviter tout procédé autoritaire : « IL faut remarquer (disent-elles, dans les Mémoires d'Utrecht, t. 1, p. 349) que ce n’était point que ce saint homme portàât les personnes par aucune force ni contrainte dans l'esprit de pénitence, ni qu'il ordonnät de grandes mortifications et austérités. Mais Dieu lui faisait la grâce par la force des solides vérités de toucher tellement les cœurs de l'amour et du respect qu'on devait à Dieu, qu'il faisait naître la douleur de l'avoir offensé, et un si grand désir de lui satisfaire qu’on voulait toujours plus faire qu’il ne voulait... »
Et encore, parlant des personnes dirigés par Saint-Cyran, qui différaient de communier :
« Cependant ce retardement de la Communion venait plus de ces pérsonnes-là que de lui. Il ne faisait que suivre Dieu en elles, et consentir à l'instinct qu'elles avaient de se priver de la Sainte Communion pour quelque temps, qu’elles prolongèrent, quoiqu'il les pressät souvent de l’abréger. Et mème pour l’absolution, etc.» (1bid., p. 452 453.)
De mêine Saint-Cyran dit à Sœur Marie de Sainte-Claire, dans la conversation qu'elle-mème nous a conservée : « Vous n'avez pas dù me faire la proposition pour la pénitence que votre papier porte, sans un
ment des âmes... ne consiste qu'à suivre les mouvements que Dieu opère dans les esprits, et à dépendre d'eux, après avoir reconnu par sa lumière qu'ils viennent de lui » (149), si les directeurs, ne sont que les « aides des âmes », et s'ils « dépendent beaucoup plus d'elles et de ce que Dieu opère dans elles, qu'elles ne dépendent d’eux et de leurs discours » (150), il est évident qu'il ne s’agit pas là d’un gouvernement, d’un empire, à proprement parler (151).
La puissance des ministres du monde a soin « de faire paraître au dehors, comme dit l’apôtre, le glaive qu'ils portent, pour donner de l’effroi » (152). Au contraire, la puissance des ministres de l’Église « est toujours couverte de charité et d'humilité » (153). Le directeur se gardera du « vouloir absolu et sans ménagement ». Il ne craindra rien tant, en aucune chose, que « de violenter une âme » (154). « Ne s’avancer pas dans les avis et les conduites qu’on nous demande etsuivre les lois de la discrétion et de la sincérité de celui qui nous consulte, afin de ne pas troubler l’ordre de Dieu... et nous contenter de le suivre..…., c’est l'unique moyen de ne pas faire le maître dans le gouvernement des autres, et de ne donner à ceux qui nous consultent que ce que nous aurons reçu de Dieu » (155). Il faut se borner à « proposer des conseils dont on laisse l'exécution à la volonté des pénitents » (156). Chercher à « contraindre cette volonté par la moindre persuasion » (157), se servir de l’ascendant qu’on peut exercer sur les âmes, « abuser du crédit qu’on s’est acquis auprès d’elles » pour leur imposer ses volontés (158), grâce à « cette espèce d’adoration » où elles se portent si aisément à l'égard de leurs directeurs (159), voilà le grand écueil de la direction : « une ambition secrète qui porte insensiblement à vouloir dominer sur les âmes » ;
mouvement de grâce, etje ne vous dois pas répondre que dans le mouvement de Dieu, je lui recommanderai ». (Jbid., t. LIL, p. 454. Cf. O. C., t. Il, p. 510.)
(149) ©. C:, t. IL, p. 443-444. — (150) Ibid., p. 443-444. — (151) Ibid. — (x59) ©. G., t. I, p. 26. — (153) Ibid., p. 26.
(154) Lettre à Guillebert (L. C.. t. I, p. 102). V. dans l’Entretien avec Le Maitre (partie inédite des Mémoires de Fontaine, Bibl. Gazier, t. I, p. 208), un long développement sur ce point qu'il ne faut pas contraindre les gens, et que « Dieu veut qu'on se rende à ceux qui ne se rendent pas », — (155) Traité de l'Humilité (P. R. 31, p. 583). — (156) L. C., t. II, p- 461.— (159) 1bid., p.461.— (158) LAnceLOT, t. I, p. 261. — (159) Jbid., p. 62r.
ambition « infiniment plus grande que celles des princes de la terre, qui ne dominent que sur les biens et sur les corps » ; orgueil « spirituel », qui tient de l’orgueil du démon (160). Le directeur ne doit proposer ses avis « que pour les soumettre au jugement et même à la volonté » de son pénitent. — A sa volonté vraie, non à ses caprices, à ses indolences ou à ses chimères. À cet égard, il est des occasions où le directeur doit savoir « appuyer les choses avec une certaine force » (161). Il y a des personnes qui ont besoin quelquefois qu’on les contraigne à faire le bien, comme Simon le Cyrénéen, et qu’on pratique envers eux cette parole de l'Évangile : Compelle intrare (162). — Mais cette « douce violence » (163) n'en est pas une au fond, car elle n’a pour but que de nous amener à suivre la pente donnée par Dieu au plus intime de notre volonté, et elle suppose ou pressent le mouvement de l’Esprit- Saint (164). Nous obéissons, mais à Dieu, en réalité, et non à un homme (165); et notre obéissance n’est plus une servitude, puisqu'elle consiste à se conformer à ce qu’on nous fait voir de meilleur et de plus profond en nous-mêmes. Bien plutôt pourrait-on comparer, avec saint Ambroise, l’obéissance du chrétien à celle de la femme pour son mari : Observantiam non coactam, et expressam ab invilä, sed liberam, voluntariam et benevolentem (166). Non seulement la facon de conduire du directeur est douce et bienveillante dans sa forme, mais elle est dans son fond même très éloignée de la tyrannie. Car c'est sa règle « de ne presser personne et d'attendre tout de la liberté chrétienne, qui fait tout avec plénitude de cœur » (167).
En dernière analyse, le pénitent ne doit obéir au directeur et juger d: ses propositions que d'après les mouvements et
(160) LANGELOT, t. IL, p. 258. Cf. O. C., t. III, p. 107: « On n’ordonne rien suivant les règles et le mouvement de la Loi nouvelle, non pas même à ses serviteurs, si on ne trouve que Dieu l'ait imprimé auparavant dans l'âme de ceux à qui on parle, ou dans la vue et l'espérance que l'on a qu'il l’y imprimera par la vertu et bénédiction qu'il donnera à l'ordonnance. »
(161) O. C., t, I, p. 227. LANCGELOT, t. I, p. 227. — (162) Lancer ÔT, t. II, p. 266. Cf. la façon dont Saint-Cyran contraint Singlin à rester directeur : FONTAINE, t. I, p. 204 et suiv. — (163) LanceLor, t. II, p. 267. — (164) O. C., t. IT, p. 107. — (165) O. C., t. HI, p. 373. — (166) P. À., t. IL, p: 267. —(167) LC, LIT, p.550:
L'ESPRIT DE SAINT-CYRAN II dispositions que Dieu lui donne, après l'avoir invoqué sur cela (168). Il ne doit « rien faire que dans la grande liberté de l'esprit » (169). Les avis du directeur attirent son attention sur des tendances qui passaient inaperçues ou incomprises. Mais c'est « la plénitude du cœur », la « liberté », qui a le dernier mot.— Et ainsi la direction a véritabiement pour objet de nous libérer : nous libérer de tous les préjugés, passions, scrupules aussi, qui nous empêchent de nous abandonner au mouvement essentiel que nous imprime la grâce (170); nous libérer pour nous assujettir à Dieu, ce qui est la plus haute forme de la liberté. C'est pourquoi l’on peut dire : « La liberté consiste à être conduit par un homme conduit de Dieu (171). »
(168) FONTAINE, t. I, p. 170. — (169) Ibid., p. 170. — (170) V. notamment l'entretien avec Singlin in FONTAINE, t. I, p. 204 et suiv. et in LanceLor, notamment {. 1, p. 350-351. — (191) O. C. t. INT, p. 98.
Nous revenons par cette voie à la formule que nous avions inscrite au frontispice de la morale chrétienne : suivre Dieu. La vocation divine, manifestée soit par les rencontres du dehors, soit par les instincts du dedans, est la condition nécessaire hors de laquelle, dans aucune partie de la pratique religieuse, il n’y a de bien ni de salut. Il faut une vocation pour se convertir effectivement, une vocation pour accomplir la moindre bonne œuvre; et le guide même qui doit nous conduire, il lui faut une vocation pour être consacré prêtre et rendu apte à la direction; il nous faut, à nous et à lui, une double vocation pour qu’il devienne notre directeur particulier ; et tout son rôle est de discerner et de suivre les effets et les nuances de la vocation en nous. Partout donc, à tous les moments, à tous les degrés, la vocation est indispensable. Et les chrétiens ne sont pas mal nommés « pocalti, c'est-à-dire appelés » (x).
C’est ce qui doit nous inspirer une crainte salutaire. Car cette vocation indispensable, nous ne pouvons jamais nous dire certains ni de sa présence, ni de sa durée. La vocation, c'est le mouvement de la grâce en nous. Or cette grâce, Dieu, qui nous la donne aujourd’hui, peut nous la retirer demain. Il nous éclaire aujourd’hui sur sa volonté; demain il peut nous refuser sa lumière. « On ne sait jamais, quelque juste que l’on soit, si on persévérera jusqu’à la fin, puisque Dieu ne promet la persévérance à personne, et que nul homme ne la saurait mériter, quoique ce soit elle seule qui nous mette dans le Ciel, et que sans elle, tous les bons exercices de la piété chrétienne, dans lesquels on aura peut-être passé la plus grande partie de sa vie, deviennent stériles, et, ce qui est plus
{1} Constdser, BAL p: 267.
horrible, sont quelquefois cause d'une plus grande damnation (2). » Il s’agit d’être au nombre des élus, et cette élection de Dieu est un véritable « sort » : ce qui signifie « qu'il n'y a nulle cause dans l’homme de cette élection éter nelle de Dieu, et qu'elle est aussi gratuite du côté de Dieu que. relc.,».(9).
No seulement nous ne savons pas si Dieu nous donnera deriain sa grâce; nous ne savons même pas si aujourd'hui, au moment où nous croyons l’avoir, nous l’avons en réalité (4). Rigoureusement parlant, nous ne serions pas fondés à en juger d’après nos actions seules. « Car il n'y a aucune bonne action qui ne puisse être faite sans la charité par la seule cupidité et la raison, selon les paroles de l’apôtre (5). » Tout dépend moins du résultat que du principe (6). « Dieu n’estime point une suite de bonnes actions, quelque grandes et excellentes qu’elles soient, que par leur principe. Si Dieu en est l’auteur, elles sont bonnes, sinon elles sont toutes mauvaises, quelque bonnes qu’elles paraissent aux hommes (7). » Et ce principe par lequel doivent être faites toutes nos actions, quel est-il? Nous l'avons vu : c'est la volonté de Dieu, c’est l’impulsion de l'Esprit dans nos cœurs. Nous ne saurions nous assurer sur nos bonnes œuvres, mais sur la certitude que Dieu fu même nous y poussait.
Or cette impulsion de Dieu n’est pas discernable avec certitude. Et pourquoi? Parce qu’il y a en notre âme un fonds obscur où Dieu, comme le Démon, peuvent travailler en quelque sorte à notre insu. Souvent, nous croyons agir par un mouvement tout divin, et nous cédons, en réalité, à l’un de ces désirs secrets « qui sont dans notre âme sans que nous le croyons », et que le Diable y a semés « au milieu de nos meilleures pensées » comme « l’ivraie parmi le meilleur grain »,
(2) O. C., t. II, p. 386. — (3) Pensées sur lé Sacerdoce, (L. C., t. I, p. 433). — (4) Pensées sur le Sacerdoce, (L. C., p. 333). — (5) Traité de l’Humilité (P. R. 31, p. 582). — (6) « Il faut, en ce temps, compter presque pour rien les paroles saintes et même les œuvres saintes. Les marques de la vraie piété sont autres : elles doivent plutôt être prises de certains principes que de certains effets. » (L. C., t. Il, p. 517-518).
{7) Pensées, sur le Sacerdoce (L. C., p. 352 et p. 367). Arnauld réfute cette pensée dans ses Lettres de Direction (V. notre t II, 2° partie}.
désirs € invisibles et insensibles », voilés dans les « replis de l'âme » (8), « ruses de l’amour-propre » (9), etc. Et inversement, la grâce divine est souvent aussi « invisible et insensible », « arrivant souvent que, lorsque nous pensons avoir la lumière et la grâce, nous ne l'avons point, et lorsque nous pensons ne la point avoir, nous l'avons. C’est pourquoi on se met vainement tant en peine de chercher des lumières dans l’oraison, puisqu'on ne les a pas lorsqu'on les pense avoir, et qu'on les a quelquefois lorsqu'on ne le pense pas; l'opération du Saint-Esprit dans la prière étant toute intérieure, et souvent inconnue à l’âme même » (r0). « Il y a des airs du Saint- Esprit, qui est le vent de Ciel, qu'on ne sent point, et qui nous font agir » (11); l’on peut même croire que, « comme il n’y a rien de si méchant que les mouvements cachés et imperceptiblés de la cupidité », « il n'y a rien de si excellent que les mouvements et les airs secrets de la « charité » (12); etc’est surtout de ceux qui sont ainsi sujets à « des mouvements imperceptibles de la grâce », qui « sont conduits imperceptiblement à l'Esprit de Dieu », c’est de ceux-là « qu’on peut dire, plus que des autres, que ce n'est pas nous qui agissons, mais l'Esprit de Dieu qui agit par nous » (13). Quoi qu'il en soit, cela prouve une chose : « On ne sait, quelque grande grâce qu'on ait, si on l’a ou non; on ne sait, quelque grande ou sainte œuvre qu'on fasse, si elle est faite comme il faut, avec notre esprit ou celui de Dieu; quelque préparation qu’on ait apportée à la profession d’une religion ou au sacerdoce, on ignore toujours si on y est entré avec la vocation de Dieu (14). » On peut être rempli de l'Esprit de Dieu et l’ignorer, comme on peut aussi se croire rempli de l'Esprit de Dieu et en être tout à fait abandonné (15).
Que conclure de 1à? Concluons que « ce n’est pas sans raison que nous devons opérer notre salut avec crainte et tremblement, et ne faire aucune entreprise, petite ou grande,
(8) O. C.t. IL, p. 321-323).— (9) Ibid., p. 323. Cf. Entretien avec Le Maitre in FONTAINE, t. 1, p. 195 et suiv. — (10) O. C., 1. II, p. 118. — (rx) L. C., t. II, p. 685. — (12) Tbid., p. 687. Toutes ces vues seront reprises par Nicole et discutées par Arnauld à propos de la Grâce générale et des pensées imperceplibles (V. notre t. II, 1° partie, ch. Il). — (13) Zbid., p. 688. — (14) Traité de l'Humilité (P. R. 31, p. 562). — (15) V. LANCGELOT, t. II, P. 47.
qu'en tremblant. Car, comme nous ne savons pas si nous sommes dignes d'amour ou de haine, nous savons encore moins si chacune de nos actions est bonne ou mauvaise et digne du regard ou de l’aversion de Dieu » (16).
Cela -doit « nous tenir sans cesse dans l’abaissement de nous-mêmes, sans oser lever la tête, sinon pour adorer Dieu du fond de l’âme et, pour le dire ainsi, de l’abîme de notré cœur » (17).
Convient-il, cependant, d'en rester 1à? Et le « tremblement » est-il le dernier mot de la vie chrétienne ? Non. Rien ne serait plus pernicieux que de s’abandonner, n’envisageant que ce côté de la religion, à une crainte et à des scrupules per: pétuels (18). Bannissons les scrupules. Bannissons-les rélativement à nos fautes passées ; ne soyons point à nous demander sans cesse si elles sont bien pardonnées, si Dieu ne nous en tient pas rigueur, si son ressentiment ne l’amènera pas à nous retirer ses grâces. Dieu « a dit en termes exprès qu'il ne se souviendra jamais plus des offenses qu’en aura commises contre lui, en tous les âges et quelque grandes qu’elles soient, depuis que nous nous en serons repentis par une confession et une pénitence véritables. C'est ne pas faire comme lui et agir autrement envers lui qu'il n’agit envers nous, que de nous en souvenir pour nous inquiéter, après lui en avoir demandé pardon en cette manière par laquelle nous l'obligeons à les
(16) Pensées sur le Sacerdoce (L. C., t. 1, p. 384).
(17) Traité de l'Humilité (P. R. 31, p. 582). Cf. ibid., p. 58r. La doctrine de la Prédestination doit inspirer à l’homme une grande humilité spirituelle. En effet, sans le don de persévérance, nous sommes continuellement exposés à tomber dans le péché : « Ce qui doit tenir l'homme dans un perpétuel rabaissement, puisqu'il se voit toujours et à tous moments à un doigt de sa ruine et de sa damnation, sans qu'il lui reste autre chose que la prière, qui suppose la foi qu'il a de son indignité : de sorte qu'il est comme un homme qui est à tout moment menacé par la présence du: bourreau d’être décapité et jeté au feu. S'il était dans cet état, pourrait-il être superbe et élevé dans son cœur ? Il n’y a que cette différence que les sens représentent l’un et la foi l’autre; mais le péril est égal. »
(18) « Dieu hait.autant la pusillanimité que la présomption. » (OC, IT, p. 133.) Cf. Entretien avec
oublier pour jamais selon sa parole... C’est faire une espèce d’injure à la grâce » (19).
Ayons donc confiance en la grâce de Dieu (20), et non seule: ment pour le passé, mais pour l'avenir. « Dieu se cache souvent à ceux qui l’aiment le plus, comme le soleil se cache en hiver et au plus chaud midi de l'été, sous des nuages et des brouillards (21). » « L'assurance que nous avons qu'il reviendra pour nous éclairer et nous chauffer fait que nous ne nous en étonnons pas, et que nous recevons ses obseurcissements passagers comme ses illuminations (22). » « Ne nous étonnons de rien, tandis que nous conserverons Dieu dans le fond de notre cœur (23). » « Quand toute la racine du péché qui est répandu dans tout le corps et dans toute l’âme se débanderaïit en nous dans ses commencements, et produirait d’abord tous les mouvements involontaires de sa malignité, il faudrait s'en moquer, et prendre cela pour un présage du bon succès de notre entreprise, et du mauvais succès de la colère de notre ennemi, qui, ne pouvant nous détourner, nous veut troubler, et, ne pouvant nous tuer, nous veuteffrayer par ses menaces. Cela est grossier parmi ceux qui l’entendent. Dieu défend, dit David, les âmes qui sont à lui de la pusillanimité et de la tempête (24) ». Le fait même que nous sommes à Dieu, qu'il nous inspire, que nous lui sommes fidèles, doit être pour nous la meilleure garantie (25): si c’est lui vraiment qui a commencé notre conversion, si notre piété dure depuis longtemps, « c’est assez pour nous raffermir dans l’espérance et dans la confiance de la grâce de Dieu »; « lorsque touchées de son doigt, qui est son Esprit », les âmes vont au prêtre, et restent dans la dévotion avec persévérance, « rien ne saurait empêcher qu'il n’achève en elles ce qu’il y a commencé par la puissance de sa grâce » (26). Surtout certaines bonnes œuvres particulièrement importantes, comme l’entrée au couvent, « sont capables
(19) O. C., t. I, p. 284-285. Cf. l'Entretien de Saint-Cyran avec la sœur: Marie-Claire (Mémoires d'Utrecht, t. III, p. 459-458. — (20) Ibid. — (21) O.: C.,t. I, p. 230. — (22) Ibid. — (23) Ibid. — (24) O. C., t. IL, p. 63-64. — (25) Le meilleur gage de notre salut, c’est le progrès que la grâce de Dieu nous a déjà fait accomplir dans la voie juste. Ne nous défions pas de la grâce de Dieu (v. O. C., t. IX, p. 480-481).
(26) O. C., t. IT, p. 160-167 et ailleurs : « Les prémices de la vocation », He elle est véritable, sont les ire de la constance avec laquelle on doit persévérer. » O C.,t.I, p. 427.